VIII. — Symbole du GéBarleme révolutionnaire foi
mule par Rousseau.
Ecoutons le Minos du nouveau régime. — D'après Rousseau, « les clauses du contrat social
bien entendu se réduisent à un^ seule, savoir : ï aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté (1). »
Ainsi ce n'est pas la conservation et la défense des droits, qui constituent la raison d'être de la société , c'est l'aliénation de ces mêmes droits ; ce qui unit les hommes, ce n'est pas le respect mutuel de leur indépendance personnelle, c'est la complète renonciation à cette indépendance. « L'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être- et nul associé n'a plus rien à réclamer. » Rien absolument, vous entendez bien, « car s'il restait quelque droit aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun étant en quelque point son propre juge, prétendrait bientôt l'être de tous ; l'état de nature subsisterait, et l'association deviendrait nécessairement tyrannique et vaine (2) . » Ce raisonnement ne manque pas de forée. S'il n'y a sur la terre aucun pouvoir spirituel chargé (l6 prononcer sur les questions de moirale, de dé-
fi) Contrat social, liv. I, c. iv.
(2) Contrat social^ liv. I, c. vi.
fendre les droits des âmes et d'établir les grands principes auxquels les gouvernants comme les gouvernés sont tenus de se conformer, ces questions ne peuvent être résolues que par le pouvoir civil. Celui-ci se trouve donc réunir les deux suprématies ; dans tous ses diflférends avec les particuliers, il est à la fois juge et partie ; de même qu'aucune force ne peut résister à sa force, aucun droit ne peut réclamer contre ses décisions ; les particuliers, en acceptant sa protection, doivent abdiquer complètement leur indépendance. « Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres; que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps, ce qui ne signifie autre chose, sinon qu'on le forcera d'être libre: car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie, le garantit de toute dépendance personnelle (1). »
Il n'y a donc pas de milieu ; ou bien il fa>at renoncer aux avantages de la société civile, ets'^":xposer à subir la tyrannie de violences individiL^I-
(1) Contrat social, liv. I, c. vu.
les; OU bien il faut, en entrant dans la société, accepter la tyrannie absolue et sans contrôle du pouvoir social.
On dira peut-être « que tout ce que chacun aliène par le pacte social de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la communauté.» Rousseau en convient ; « Mais il faut convenir aussi, ajoute-t-il, que le souverain seul est juge de cette importance. Tous les services qu'un citoyen peut rendre à l'État, il les lui doit, sitôt que le souverain les lui demande (1). »
Mais alors , quelle garantie reste-t-il à la liberté, à la dignité, aux droits les plus saints des particuliers ? Ah ! voici la garantie précieuse dont la théorie révolutionnaire les entoure : c'est l'infaillibilité et l'impeccabilité du souverain. — C'est bien plus, on le voit, que ce que Jésus-Christ a accordé à son vicaire ; car il ne l'a pas fait impeccable; et il s'est contenté de le rendre infaillible, lorsqu'il décide les questions d'intérêt géné- 'al. Rousseau est plus généreux envers le souerain de l'Etat démocratique. Il le fait à la fois
'1) Contrat social, liv. II, c. iv.
DOCTRINKS ROMAINES. 15
infaillible et impeccable, non-seulement dans les choses d'intérêt général, mais encore dans la défense des droits individuels. C'est la partie la plus merveilleuse de la théorie ; écoutez : « Le souverain, n'étant formé que des individus qui le composent, n'a ni ne peut avoir d'intérêt contraire au leur; par conséquent la puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers ses sujets; parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres ; et nous verrons ci-après qu'il ne peut nuire à aucun en particulier. Le souverain, par cela seul qu'il est, est toujours tout ce qu'il doit être (1). » Cette même infaillibilité du souverain dans la théorie révolutionnaire est encore démontrée par un autre argument également péremptoire ; non-seulement il ne peut pas abuser de sa puissance, mais « il ne peut pas même le vouloir; car sous la loi de la raison, rien ne se fait sans cause, non plus que sous la loi de nature (2) . »
Et quel est donc ce souverain qu'on décore si libéralement de prérogatives refusées à i'autorité
(1) Contrat social, liv. I, c. vu.
(2) Contrat social, Jiv. II, c. iv.
établie par Dieu même ? Est-ce l'universalité des citoyens? Pût-on jamais la réunir dans un même sentiment et une même volonté, comment seraiton assuré qu'elle ne se trompe pas? Rousseau, qu i soutient contre l'évidence que « jamais on ne corrompt le peuple, » avoue que « souvent on le trompe; » ce qui revient au même, par rapport à l'équité de ses décisions. Il en conclut que la volonté de tous n'est pas toujours conforme à la justice (1); et que, sur bien des points, le public peut manifester des prétentions contraires aux droits des particuliers. Que devient alors l'infaillibilité du souverain? Et si celui-ci est le seul juge des limites de ses droits, qui pourra l'arrêter au moment où il envahit les droits des particuliers ?
D'ailleurs, cette prétendue volonté générale, â laquelle appartient la souveraineté dans la théorie révolutionnaire, qu'est-elle de fait, sinon le Toeu de la majorité? Que dis-je? n'est-elle pas, tien plus souvent encore, le caprice d'une minorité turbulente, qui, par toutes sortes de moyens iniques, étouffe la voix de la majorité? Où sont les garanties sérieuses des droits et des intérêts
(1) Contrat socialy liv. II, c. m.
de la minorité paisible, contre l'oppression de cette majorité vraie ou factice? Comment Rousseau ose-t-il nous dire qu'un tel souverain est infaillible et impeccable ; que non-seulement il ne peut rien vouloir contre l'intérêt général , mais qu'il est incapable même de violer les droits individuels? Et comment un homme de sens peut-il accepter une théorie qui, pour jouir des bienfaits de la société civile, contraint d'aliéner entre les mains de ce souverain si facile à tromper, et, quoi qu'on en dise , si facile à corrompre , tous ses droits, tous ses biens et jusqu'à son indépendance personnelle ?
IX. — Lie despotisme est la eonsécnieiice Inévitable de» priocipea révolatlomuàlre».
Mais comprenons-le bien : pour avoir le droit de répudier cette théorie , il faut de toute nécessité revenir à la théorie chrétienne, que les sociétés modernes sont si fières d'avoir renversée. En reniant la royauté de Jésus-Christ, ces sociétés se sont condamnées à la servitude, dont Rousseau vient de leur dicter les lois. Toutes les énormités
qu'on vient de lire ne sont pas l'effet de son esprit paradoxal : elles ressortent, avec l'irrésistible force de la logique, du principe révolutionnaire ; et si tous les partisans de ce système n'imitent pas la sincérité de leur maître dans renonciation de ces conséquences, tous les admettent pratiquement. Je ne crains pas de le dire : une fois le principe admis, on ne saurait leur faire un reproche de la rigueur avec laquelle ils en développent les conclusions.
Dans toute société, en effet, il faut une autorité souveraine, dont les décisions soient sans appel. Puisque la société civile a pour but de terminer les conflits qui s'élèvent chaque jour entre des droits opposés, il faut qu'elle reconnaisse un pouvoir investi de la prérogative de prononcer en dernier ressort dans tous ces conflits. Tant qu'il s'agira d'intérêts purement temporels, la constitution de ce pouvoir n'offrira pas de difficulté bien sérieuse et ses erreurs n'entraîneront pas de bien graves dangers. Mais, parmi les devoirs de l'homme, il en est qui appartiennent à une sphère supérieure, qui tiennent à ses éternelles destinées, qui constituent sa dignité ,'morale et son essentielle indépendance : le droit à la vérité, et par
conséquent à Tinstruction ; le droit à la vertu et partante une saine éducation; le droit aux consolations et aux espérances d'une vie meilleure, et par conséquent la liberté de la religion et du culte. Qui fixera rétendue et les limites de tous ces droits? Qui jugera en dernier ressort les conflits qu'ils peuvent susciter? S'il n'y a pas une souveraineté supérieure, le pouvoir civil s'attribuera nécessairement cette autorité, et par conséquent il se constituera l'arbitre absolu des intérêts étemels, aussi bien que des intérêts temporels. L'esprit et le corps sont trop étroitement unis dans l'homme, pour que le pouvoir qui exerce sur le corps mi empire souverain, n'étende pas cet empire jusque sur l'âme, s'il n'est pas arrêté dans ses envahissements par un autre pouvoir spécialement chargé des choses spirituelles. Quelle que soit l'incapacité des gouvernements temporels dans cet ordre de choses; quelle que soit l'indignité des agents entre les mains desquels leur habileté, et peut-être leurs intrigues, ont fait remettre la direction de l'État, il faudra que les âmes leur soient livrées sans défense, aussi bien que les corps ; ils régleront avec une autorité également souveraine les questions d'éducation ^
les questions d'impôt j les questions de religion et les questions de police. Ils ont la suprématie de la force matérielle; et comme il n'y a dans la société aucune suprématie morale, capable de leur servir de contre-poids et de modérateur, il faut se résigner à les voir ne pas reconnaître plus de limites à leurs droits qu'ils n'en reconnaissent à leur puissance.
Ije» faite démontrent la connei^ion da dettpotfttmo avec le principe révolatlonnaire.
Et n'est-ce pas en effet ce qui est arrivé? Depuis la proclamation des droits de l'homme, les particuliers et les familles n'ont-ils pas perdu les dernières garanties d'indépendance qu'ils possédaient encore sous les monarchies les plus absolues? N'a-t-on pas entendu le gouvernement de la République proclamer que les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, mais à l'État; et que l'État a le droit absolu de les jeter dans son moule et de les façonner à son image ? On n'énonce plus aussi crûment ces doctrines ; mais y a-t-on renoncé? L'instruction obligatoire, dont on nous menace, n'en est-elle pas l'application?
232 LA KOYAUTiij SOCIALE DE JÉSUS-CHRIST
N'étaient - elles pas manifestement impliquées dans le monopole universitaire, si obstinément défendu par un gouvernement qui se disait fondé sur la liberté? et si ce monopole a été supprimé en 1851, ne voit-on pas à chaque instant revivre le principe sur lequel il était fondé, par les restrictions de plus en plus gênantes auxquelles la liberté d'enseignement est soumise? L'État ne s'attribue-t-il pas d'ailleurs encore le droit exclusif de distribuer l'enseignement supérieur?
Et dans la sphère purement religieuse, combien de prérogatives, aussi contraires à sa nature qu'opposées à la liberté des consciences, l'État ne revendique-t-il pas au milieu de nous? Tandis quk^n n'a pas assez d'anathèmes pour maudire le despotisme de l'ancienne monarchie dans l'ordre civil, n' invoque- t-on pas, avec une audace d'inconséquence vraiment prodigieuse, les plus despotiques traditions du césarisme monarchique dans Tordre religieux ? On proclame en principe la sécularisation de TEtat, et en même temps on s'arroge sur l'Eglise les prétendus droits, que les gouvernements d'ancien régime n'appuyaient, avec quelque ombre de justice, que sur l'union des deux pouvoir?.
Et dans Tordre même purement matériel, quelle triste éclipse l'indépendance individuelle n'a-t-elle pas souflFerte depuis un siècle? Pour ne citer qu'un seul exemple, sous quelle monarchie, ou dans quelle république chrétienne trouverat-on des exemples de la facilité avec laquelle aujourd'hui on nous exproprie de nos champs et de nos demeures, non pas seulement pour cause de nécessité ou même de véritable utilité publique, mais pour le simple embellissement d'une ville et en vertu du bon plaisir d'un administrateur?
Qu'on le comprenne bien, ce n'est pas à un homme ni à un fait que nous nous en prenons ici ; c'est à la doctrine dont les faits ne sont que les applications, et dont la société entière est plus ou moins complice. Il serait injuste de rendre un seul homme responsable du système qui, depuis Un siècle, règne sans presque aucune résistance au milieu de nous. C'est le principe qu'il faut attaquer, si nous voulons avoir le droit de repousser les conséquences. Et ce n'est pas chose difficile, en vérité, que de démontrer la fausseté de ce f)rincipe. De deux choses l'une : ou l'État est l'unique propriétaire, et les particuliers ne sont à ^on égard que des tenanciers ; ou bien le droit de
propriété est un droit primitif, dont TEtat est le défenseur et non le créateur. Dans la première hypothèse, les procédés en usage aujourd'hui dans nos sociétés démocratiques sont parfaitement légitimes ; mais alors il faut avouer que le socialisme aussi est légitime dans son principe, et qu'il ne difiere du système en vigueur que par ses applications peut-être un peu prématurées. Dans la seconde hypothèse, qui est évidemment^: la seule vraie, une cause de nécessité ou d'utilil publique bien manifeste pourrait seule autoriseï l'État à exproprier malgré lui un particulier ; cai en s'unissant par les liens de la société civiW< pour la défense mutuelle de leurs droits, les honc:^mes n'ont pu s'obliger évidemment qu'à abandoxj. ner ceux de ces droits qui seraient contraires, noz? au bon plaisir, mais aux droits de leurs associés. Quoi qu'il en soit, on avouera que nous sommes bien loin du temps où un meunier pouvait résister au roi de Prusse, et l'empéclier d'englober son humble moulin dans l'enceinte du parc royal.
Sans-Souci, qui espérait trouver des juges à Be^ lin, en chercherait vainement aujourd'hui dans telle capitale où le nom de liberté est sur toutes les lèvres. C'est en vain, également, qu'une asso-
ET LE CÉSARISME. fM
dation privée essayerait aujourd'hui de résister à un édit du pouvoir souverain, comme le fit avec succès, pendant soixante ans , la confrérie de Saint- Jacques-de-l' Hôpital, au moment de l'épanouissement le plus complet du despotisme de JLouis XIV (1). C'est que le césarisme de Louis XIV, si absolu qu'il pût être, trouvait une barrière dans la loi chrétienne, reconnue encore, au moins en théorie, comme la loi suprême de l'Etat; tandis que le césarisme démocratique des États modernes, délivré de ce frein, ne connaît plus aucune limite. Tout ce que Louis XIV écrivait dans son orgueil monarchique, en se considérant comme la personnification de la France, nos gouvernements ne se contentent pas de le dire, ils le mettent en pratique ; et sous l'impulsion d'une impitoyable logique, ils franchissent sans hésiter les barrières que Louis XIV était contraint de respecter,
(1) Ce fait est rapporté par M. de Montalembert dans son opuscule sur les Intérêts catholiques au xix* siècle^ p. 142.
lU* — L.e deapotlAine découle lrré»l»tlblemeiit de lai doctrine antlcb l'Etienne siur l'iiomme et; la «oclété.
Il y a en effet, entre le césarisme des rois chrétiens et le césarisme révolutionnaire, cette grande différence, qu'autant le premier est inconséquent, autant le second est logique.
On conçoit à peine que Louis XIV ait pu maintenir ses prétentions à la domination absolue sur les biens et la personne de ses sujets, tandis qu'il faisait profession de croire à la royauté de Jésus- Christ, à la société spirituelle fondée sur la terre par ce divin Sauveur, et au pouvoir établi pour juger souverainement des intérêts éternels de cette société.
Dans la doctrine de l'Eglise, le chrétien est un être divinisé. Revêtu dès cette vie d'une dignité divine, il est placé sur la terre pour y acquérir la divine félicité. La société civile n'est pour lui qu'un moyen d'accomplir cette sublime destinée; et la fin purement temporelle en vue de laquelle cette société a été établie, est d'une valeur incomparablement moindre, que la fin étemelle proposée aux membres dont elle se compose.
Dans la théorie chrétienne l'individu est tout; la
société n'est quelque chose qu'en vue de lui ; et le pouvoir qui la régit, au lieu de dominer les sujets et de les faire servir à ses propres fins, a pour mission unique de les servir, et de les aider à atteindre leur fin. C'est ce que le Sauveur fit comprendre à ses apôtres, lorsque, après leuravoir lavé les pieds, il leur dit : « Les rois des nations ne songent qu'à les dominer... mais parmi vous qu'il en soit autrement, et que celui qui est le premier se fasse au contraire le serviteur de tous (1). »
Cette théorie est donc la négation radicale du césarisme ; et quelle que soit la puissance d'aveuglement que possède l'orgueil, tant que la doctrine de Jésus-Christ a été la croyance univer selle, la grande hérésie césarienne a trouvé dans cette croyance une barrière à ses continuels envahissements.
Mais du moment que la société a cessé de reconnaître la doctrine de Jésus-Christ comme sa base et sa règle, rien ne peut plus arrêter la tendance naturelle, qui pousse le pouvoir à accroître ses prérogatives. Qu'est-ce, en efiet, que l'homme en dehors du christianisme ! Un atome, qui appa-
(1) Luc., xxn, 5.
raît un instant sur la terre pour disparaître l'instant d'après ; une vague, que l'océan de l'humanité forme à sa surface, pour l'absorber bientôt et la remplacer par une autre vague. Dépouillé de ses destinées éternelles, l'individu n'est plus rien : la société seule est douée d'une durée suffisante pour fixer la pensée ; seule elle paraît avoir des destinées dignes de quelque attention ; et la destinée des individus n'a plus quelque valeur, qu'en vue des destinées sociales. Il est donc logique que tous leurs droits et tous leurs intérêts soient subordonnés aux droits et aux intérêts du corps dont ils font partie. Il est logique que le pouvoir chargé de la direction du corps, soit le maître absolu des biens et de la personne même des citoyens : car s'il est quelque chose d'élémentaire en morale, c'est que la question de la destinée domine tout; les droits et les devoirs dérivent uniquement de la fin; les droits, de la possibilité de l'atteindre, et les devoirs, de la nécessité de la poursuivre. Donc, si la fin des individus est subordonnée à la fin de la société, une impitoyable logique subordonne également tous les droits des individus aux droits de la société et au pouvoir auquel est confiée la gestion de ces droits.
XII. — Lie ■Éatértaltsme et le paolbélsme favorisent lea envablaaement» du despotlsmo .
Que faut-il de plus, pour donner à la doctrine césarienne sa dernière perfection, pour en faire une religion complète et justifier théoriquement tous les excès de la tyrannie démocratique î II suffit qu'à la doctrine de Jésus-Christ soit substituée l'une des deux formes de l'athéisme, qui, suivant M. de Tocqueville, s'établissent le plus facilement au sein des sociétés démocratiques : l'athéisme matérialiste ou l'athéisme panthéistique. Croire que Dieu n'est pas, ou croire que tout est Dieu, c'est une même erreur ; et cette erreur s'empare tout naturellement des esprits qui, en cessant de croire à Jésus-Christ, ont perdu la connaissance du Dieu vivant.
Ceux que l'abjection du matérialisme rebute cèdent à la fausse grandeur du panthéisme ; et cette séduction n'est jamais plus entraînante que dans les siècles d'égalité. « A mesure que, les conditions devenant plus égales, chaque homme en particulier devient plus semblable à tous les
autres, plus faible et plus petit ; on s'habitue à ne plus envisager les citoyens, pour ne considérer que le peuple ; on oublie les individus pour ne songer qu'à l'espèce. » Les esprits alors sont tout préparés à adopter le système suivant lequel les choses matérielles et immatérielles, visibles et invisibles, que renferme le monde, ne sont plus considérées que comme les parties diverses d'un être immense, qui seul reste éternel au milieu du changement continuel et de la transformation incessante de tout ce qui le compose ; un pareil système, quoiqu'il détruise l'individualité humaine, ou plutôt parce qu'il la détruit, a des charmes secrets pour les hommes qui vivent dans les démocraties (1). »
Aussi tous les systèmes socialistes qui ont acquis de nos jours une si lamentable influence, sontils basés sur le panthéisme. Proudhon, qui seul essaye de résister à Tentraînement général, finit par y céder lui-même dans ses Confessions d'un révolutionnaire (2). On ne saurait donc nierl'é-
(1) De la Démocratie en Amérique^ t. II, I" partie, chap. vn.
(2) Voyez dans V Essai sur le Catholicisme, le Cathx)licisme et le Socialisme, de Donoso Cortès, liv. II, chap. ix, les textes qui prouvent combien, en ce point comme en tant d'autres, il y a de contradictions dans les théories du plus conséquent des socialistes.
troite parenté qui existe entre ces erreurs. De même que la tendance à compter pour rien les individus et à attribuer tous les droits à la société, favorise les progrès du panthéisme, ceux-ci, à leur tour, favorisent la puissance des tendances césariennes, et élèvent à la dignité de doctrine philosophique et religieuse , ce qui n'avait été, jusque-là, que servile adulation du pouvoir.
IKni. — €2aii»e» «econdatres de» acerolAsementa du
despotisme .
En insistant sur ces causes principales des continuels accroissements que prend au milieu de nous le despotisme du pouvoir central, nous ne prétendons pas nier l'influence des autres causes que M. de Tocqueville nous signale comme concourant au même résultat.
Parmi ces causes, quelques-unes sont propres à nos sociétés européennes, d'autres sont, en quelque sorte, inhérentes à la démocratie. Plus les hommes sont égaux les uns aux autres, moins ils comprennent l'utilité des pouvoirs intermédiaires, tandis qu'ils conçoivent sans peine l'idée d'un
D0CTRINC8 ROMAINES . lO
pouvoir unique et central, qui mène tout par luimême. Toute espèce de privilège les révolte chez les individus ; la société, au contraire, leur paraît revêtue de prérogatives d'autant plus hautes qu'il n'y a plus d'autre grandeur que la sienne.
L'orgueil, qui repousse toute prééminence individuelle, accepte assez volontiers la suprématie collective de la société, dans laquelle il est permis à chacun de s'attribuer une part ; et la paresse s'accommode de ce système plus volontiers encore que l'orgueil : car plus le pouvoir public étend son action, plus il est permis aux particuliers de s'enfermer dans cet individualisme, qui est le caractère propre des âges démocratiques. En Amérique, Tesprit d'association oppose à ces fâcheuses propensions des démocraties un heureux contre-poids. En rendant l'action du pouvoir central moins nécessaire, les associations donnent aux individus la force que chacun d'eux ne trouverait pas en lui-même, pour lutter contre son influence. Mais sur le continent européen, ce contre-poids n'existe pas ; les associations, comme les autres forces sociales, sont à la merci du pouvoir ; ou, s'il se forme quelques associations indépendantes de son influence, elles sont le plus sou-
vent animées d'un esprit séditieux. Nous sommes tellement habitués à voir le pouvoir agir pour nous que nous ne savons pas nous unir pour nous défendre et pour promouvoir nos propres intérêts.
Le pouvoir central est donc poussé parmi nou s autant par les exigences de l'ordre que par son ambition désordonnée ; autant par notre propre inertie que par sa pente naturelle, à absorber de plus en plus l'activité sociale. Tandis que les emprunts si fréquemment renouvelés font de lui le premier financier de chaque Etat, le débiteur et le caissier de la plupart des riches , les caisses d'épargne, dont l'importance va s'augmentant sans cesse, lui confèrent l'administration des capitaux plus modestes.
Ainsi, la puissance de l'Etat voit s'étendre de plus en plus la sphère de son action ; et en même temps cette action devient de plus en plus irrésistible. Le mécanisme de l'administration s'est prodigieusement perfectionné; c'est un réseau dont les mailles de fer enserrent tout le pays et ne laissent rien échapper. La magistrature indépendante qui, dans d'autres temps et aujourd'hui encore en Angleterre, peut oflFrir aux particuliers
un abri contre l'oppression des agents de TEtat, est incapable parmi nous de rendre à la liberté un semblable service, vu que tous les débats entre l'Etat et les particuliers échappent à sa juridiction et ressortissent de tribunaux spéciaux, où l'Etat se trouve à la fois juge et partie.
Il est vrai que les peuples modernes possèdent un avantage qui, aux yeux d'un grand nombre de nos contemporains, est un suffisant dédommagement pour les servitudes qu'entraîne le despotisme administratif. A de rares intervalles nous pouvons contribuer, chacun pour une part infinitésimale, à l'élection des hommes qui contrôlent ce despotisme.
Mais est-il bien possible de trouver là une garantie suffisante pour la dignité et l'indépendance individuelle? La liberté d'être libres peut-elle bien être remplacée par la liberté de choisir ceux qui nous dépouillent de notre liberté? « Je vois bien, dit avec raison M. de Tocque ville, que de cette manière on conserve l'intervention individuelle dans les plus importantes afiaires ; mais on ne la supprime pas moins dans les petites et les particulières. L'on oublie que c'est surtout dans le détail qu'il est dangereux d'asservir les hommes.
La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les jours, et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens. Elle ne les désespère point, mais elle les contraint sans cesse, et les porte à renoncer à l'usage de leur volonté. Elle éteint ainsi peu à peu leur esprit et énerve leur âme. En vain chargerez-vous ces mêmes citoyens, que vous avez rendus si dépendants du pouvoir central, de choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir ; cet usage si important, mais si court et si rare, de leur libre arbitre, n'empêchera pas qu'ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d'agir par eux-mêmes, et q[u'ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l'humanité. »
'X.IV . — • Cause principale des acepolssements du des> potlsme s la diminution de l'Influence rellgleuiie.
Il nous reste à indiquer la cause principale des continuels accroissements du pouvoir, et des dangers dont ces accroissements non interrompus menacent la liberté et la dignité individuelles, au sein des sociétés modernes. Cette cause est
celle qae Donoso Gortès exposait si éloquemment aux certes espagnoles , dans son immortel dis^ COUTS sur la dictature : c'est la diminution progressive de rinfluence que la Religion exerçait jadis sur les âmes. « Il n'y a, disait ce grand ora^ teur, que deux répressions possibles : Tune intérieure, l'autre extérieure, la répression religieuse et la répression politique. Elles sont de telle nature que lorsque le thermomètre religieux s'élève le thermomètre de la répression politique baisse ; et que, réciproquement, lorsque le lliennomètre religieux baisse, la répression politique, la lyranjiie monte. » Cette loi de l'humanité, Donoso Certes en prouve la vérité par le témoignage de l'histoire ; il nous montre le pouvoir politique se fortifiant de plus en plus, à mesure que s'aflFaiblit l'empire de la foi ; la royauté d'abord féodale, devenant absolue après la réforme , s'entourant d'armées permanentes, et créant plus tard, pour tout voir et tout entendre, cette autre armée, qui met à son service un million d'yeux et un million d'oreilles, la police. « Eh bien, de deux choses l'une, poursuit l'orateur : ou la réaction religieuse vient, ou elle ne vient pas. S'il y a réaction religieuse, vous verrez bientôt comment, à mesure
que le thermomètre religieux montera, le thermomètre politique commencera à descendre naturellement, spontanément, sans eflforts aucuns, ni des peuples ni des gouvernements, jusqu'à ce qu'il marque le jour tempéré de la liberté des peuples. Mais si au contraire le thermomètre religieux continue à baisser, on ne voit plus où nous irons... Remarquez une chose, messieurs. Dans le monde ancien la tyrannie a été féroce et impitoyable ; et pourtant cette tyrannie était matériellement limitée, tous les Etats étant petits et les relations nationales étant impossibles ; par conséquent dans l'antiquité il ne put y avoir de tyrannie sur une grande échelle qu'une seule, celle de Rome. Mais aujourd'hui, combien les choses sont changées ! Les voies sont préparées pour un tyran gigantesque, colossal, universel, immense : tout est préparé pour cela. Il n'y a plus de résistances ni morales, ni matérielles ; il n'y a plus de résistances matérielles ; les bateaux à vapeur et les chemins de fer ont supprimé les frontières, et le télégraphe électrique a supprimé les distances. Il n'y a plus de résistances morales ; tous les esprits sont divisés, tous les patriotismes sont morts. »
Cette dernière parole est dure, mais comment en contester la vérité alors que nous avons vu, soit en France, soit en Allemagne, les organes de la Révolution soutenir les causes les plus antinationales ? Et ne les voyons-nous pas favoriser avec autant d'audace les unités les plus contraires aux intérêts de la patrie, qu'elles mettent d'acharnement à combattre la seule unité capable de maintenir la liberté des âmes et des peuples? Oui, il faut l'avouer ; les facilités croissantes des communications matérielles, jointes à l'absence de plus en plus complète de tout lien moral pour contenir les passions, préparent admirablement les voies à la plus dure et à la plus abrutissante de toutes les tyrannies. Le premier despote qui donnerait des gages à la Révolution en se faisant l'exécuteur de ses desseins contre l'Eglise, aurait à ses ordres l'armée immense que la Révolution a enrôlée sous le drapeau de la liberté ; et après avoir ainsi établi son pouvoir sur les tendances les plus anarchiques, il serait à l'égard de la société coupable, qui l'aurait chargé de l'affranchir du joug divin, le vengeur de Jésus-Christ et de son Eglise.