CHAPITRE X
LA RESTAURATION DE LA ROYAUTE SOCIALE DE JESUS-CHRIST GARANTIT LA LIBERTÉ, AUSSI BIEN DE l'oPPRESSION DU POUVOIR QUE DE SES PROPRES EXCÈS.
I* — Démonstration die cette vérité par la théorie
de* force» morale».
Le danger social qui vient de faire l'objet de notre étude est malheureusement très-peu compris; et c'est pour cela que nous n'avons pas craint de l'exposer avec une certaine étendue et d'en examiner les causes.
Mais la même lumière qui nous montre le danger, nous montre également le moyen de nous y soustraire. Donoso Certes nous Ta dit : le préservatif efficace des sociétés modernes contre la
tyrannie du pouvoir central est la réaction reli- «
gieuse. Pour arrêter les accroissements du despotisme il fautrendre à la religion l'influence intime,
par laquelle elle affranchit les âmes, en leur faisant aimer l'ordre moral.
Mais comment pourra s'opérer cette réaction, et â quelle condition la société moderne pourrat-elle recouvrer et maintenir intacte la vraie liberté ? Pour le comprendre, il suffit de compléter la théorie de dynamique morale, que l'orateur catholique^^vient d'exposer avec tant d'éloquence.
Qu'il y ait une dynamique morale aussi bien qu'une dynamique physique, c'est ce que nul ne saurait contester, pas plus le matérialiste que le chrétien. La dynamique est la science des lois qui régissent les forces ; or, la nature des choses, aussi bien que la sagesse de Dieu, exige que toute force ait sa loi, bien que l'empire de cette loi doive varier avec la nature de la force. La loi qui régit les agents physiques est nécessaire et elle impose la nécessité ; les lois qui régissent les âmes, au contraire, ne lèsent en aucune manière leur liberté ; elles sont pourtant aussi nécessaires et aussi immuables que les premières, en ce sens qu'on ne peut les enfreindre impunément. A la différence des corps bruts, les âmes raisonnables peuvent détruire, par un mouvement spontané, l'équilibre acquis, et le recouvrer quand elles l'ont
perdu; mais pas plus que les êtres matériels, elles ne peuvent ni l'acquérir ni le conserver, sans se conformer aux lois éternelles, qui ressortent de leur nature, et que leur a imposées leur Créateur.
Quand donc les âmes ont perdu leur équilibre, et quand, par suite de ce désordre intérieur, l'ordre extérieur est compromis ; que ce soit par les débordements de la liberté ou par les excès de l'autorité, il n'y a qu'une chose à faire : remonter à la loi, dont l'empire a été méconnu, et s'efforcer de lui soumettre de nouveau les âmes.
Nous entreprenons cet examen avec d'autant plus de confiance , qu'il est plus conforme aux tendances de l'esprit moderne, pour lequel il n'y a d'autre démonstration évidente que celle qui se déduit de l'observation des faits et de l'analyse de leurs lois- Nous ne craignons pas de porter, au positiviste le plus déterminé, le défi d'opposer quoi que ce soit de sérieux, soit aux faits que nous allons constater, soit au procédé au moyen duquel nous allons déduire de ces faits la loi suprême de l'équilibre moral et la nécessité de la royauté sociale de Jésus-Christ.
II* — IjoI» de Féaulllbre moral.
Et quelle est donc cette loi suprême de Téquilibre moral? Nous pouvons la formuler ainsi.
L'équilibre ne peut exister et se maintenir dans les âmes, et partant dans les sociétés humaines, qu'autant qu'il s'établira un accord durable entre les deux forces antagonistes, auxquelles obéissent les volontés raisonnables, à savoir : le sentiment du devoir et le désir du bonheur.
Tels sont, en effet, les deux grands moteurs du monde moral, l'honnête et l'utile. Dans tous ses mouvements la volonté de l'homme est mue et dirigée par l'un ou par l'autre de ces motifs : elle cherche ce qui lui paraît avantageux, ou elle accomplit ce qui lui semble juste. Le sentiment de l'honnête exerce son influence sur les facultés supérieures et spirituelles ; le sentiment de l'utile, dont nous ne séparons pas en ce moment l'instinct du plaisir, agit avec plus de force sur les puissances inférieures et sensibles. Mais chacun de ces deux sentiments peut étendre son empire sur l'âme tout entière : les facultés supérieures
peuvent se laisser entraîner à la recherche exclusive de l'intérêt, comme les puissances inférieures peuvent être assujetties par la raison sous le noble joug de la justice.
Ce qui se passe dans l'intérieur de chaque homme, se reproduit en grand dans la société. Composée d'hommes, elle ne peut obéir à d'autres moteurs qu'à ceux qui font agir les hommes.
Tous ses mouvements seront donc déterminés par Tune ou l'autre des grandes forces morales, la justice ou l'intérêt. L'autorité, qui occupe dans le corps social le rang que tient dans chaque homme la volonté raisonnable, est spécialement chargée des droits de la justice ; tandis que les libertés individuelles se laissent plus facilement conduire par les sentiments de l'intérêt. Cependant il est sûrement possible aux individus d'obéir spontanément aux lois de la justice, comme il n'est malheureusement que trop possible aux dépositaires du pouvoir, de préférer aux inspirations de la justice les conseils de l'égoïsme et d'un vil intérêt.
D'après ces données il est facile de comprendre à quelle condition l'équilibre moral pourra être maintenu soit dans les âmes, soit dans les sociétés :
c'est à la condition que les deux forces morales s'accorderont ensemble et pousseront les âmes dans le même sens.
Si leurs impulsions sont contraires, si la justice a des exigences opposées à celles de l'intérêt, et l'intérêt des aspirations opposées à celles de la justice, il ne pourra manquer d'y avoir désordre, soit dans les âmes, soit dans les sociétés. L'une des deux forces peut bien, momentanément, dominer l'autre, mais elle ne peut pas la détruire. L'homme le plus cupide et le plus adonné au plaisir ne peut se sonstraire entièrement au sentiment du devoir; et, d'un autre côté, l'homme le plus juste et le plus saint ne peut se dépouiller entièrement du désir du bonheur et du sentiment de son intérêt. Il y aura donc lutte et souffrance dans les âmes, tant qu'elles ne pourront satisfaire l'un de ces sentiments qu'aux dépens de l'autre ; leur équilibre sera détruit, et il leur sera aussi difficile de trouver une assiette fixe, qu'à la colonne détachée de sa base et privée de son aplomb. Des âmes, ces agitations et ces luttes douloureuses passeront à la société. La liberté et l'autorité, les intérêts et les droits ne cesseront de se combattre et d'empiéter les uns sur les autres. Tantôt la liberté l'empor-
tera, et ce sera l'anarchie ; tantôt l'autorité prévaudra, et ce sera le despotisme. Ces deux excès, bien que contraires, s'engendreront nécessairement l'un l'autre : le désordre de l'anarchie amènera la répression du despotisme ; et les violences du despotisme provoqueront les soulèvements de l'anarchie ; et plus l'opposition entre les forces morales sera profonde et radicale, plus cet état de luttes et de désordre deviendra permanent, et rapprochera la société du chaos.
m. —Lia •ociété moderne esten opposition manifesta
avee cette loi.
Nous ne pensons pas qu'il y ait de démonstration mathématique plus évidente que cette théorie. L'application à l'état actuel de la société humaine n'est pas d'une évidence moins palpable.
Qu'a feit la société en se sécularisant, c'est-àdire en cherchant à se constituer en dehors de la Religion ?
Elle a rendu absolue et complète l'opposition entre les deux forces dont l'accord est essentiel
à réquilibre moral. Voilà Texplication vraie et irrécusable de ses agitations et de ses luttes.
En effet, s'il est quelque chose de manifeste à tout homme qui veut seulement ouvrir les yeux, c'est qu'il ne faut pas chercher en deçà des limites de la vie présente le centre de gravité du monde moral, le point où Phonnête s'unit d'une manière permanente à l'utile et où l'intérêt s'accorde nécessairement avec le devoir. Ces deux forces peuvent s'accorder même dans l'ordre présent, nul ne le nie : on peut trouver son intérêt même temporel à remplir son devoir; mais il n'en est pas moins indubitable que souvent le devoir ne peut être accompli que par le sacrifice de l'intérêt présent. Il est indubitable que l'homme aux yeux duquel il n'y a rien au delà de la vie présente, et qui veut à tout prix trouver sur la terre son bonheur, sera poussé, en mille circonstances, à se procurer ce bonheur aux dépens de l'ordre
social et du bonheur de ses semblables. Il pourra résister à cette impulsion, mais cette impulsion n'en existera pas moins ; les deux forces morales seront donc en lui constamment et radicalement opposées ; et comme il est d'expérience que de ces deux forces la plus puissante chez la plupart
des hommes est le désir du bonheur, la contrainte extérieure et la crainte des châtiments pourront seules empêcher ceux en qui cette opposition existe, de violer les droits de leurs semblables et de troubler Tordre social.
Maïs si ce ne sont pas quelques hommes seulement, si c'est la société entière qui repousse toute sanction étemelle, et réduit à néant tous les motifs étrangers à la vie présente, n'est-il pas évident qu'en agissant de la sorte, cette société renonce à trouver jamais son équilibre ; et qu'elle se condamne à être perpétuellement troublée parles luttes sanglantes des passions contre les droits, ou écrasée par la tyrannique réaction de l'autorité contre les excès de la licence ?