V. — Gommeiit rétablir l'équilibre
Reste une dernière question : Comment rendre à Fhomme cette foi aux récompenses et aux châtiments de la vie à venir, qui seule peut rendre moins tyrannique la répression extérieure et sauvegarder la liberté? En d'autres termes, quelle est la religion capable de rendre aux masses le sens de l'infini, Tamour de la justice et la force de vaincre les convoitises désordonnées ? Est-ce la religion naturelle, avec ses dogmes abstraits, ses démonstrations scientifiques et son culte purement négatif? Mais cette religion n'a jamais acquis une existence concrète dans aucune société, pas même dans les écoles philosophiques ; à plus forte raison, ne saurait-elle aspirer à [régénérer les démocraties.
Sera-ce le panthéisme, ce système dont la spécieuse unité flatte l'un des penchants principaux des sociétés démocratiques? — ^Mais le panthéisme, loin de pouvoir servir d'appui à la morale, la détruit radicalement ; au lieu d'allier le devoir à l'intérêt, il en consomme le divorce, en offrant une
même perspective à l'homme qui sacrifie tout à son devoir, et au scélérat qui le foule aux pieds.
Ce sera alors peut-être le christianisme protestant et rationaliste, qui, sans gêner outre mesure l'esprit moderne, auquel il permet de prendre dans rÉvangile ce qui lui plaît, assurera pourtant aux sociétés les précieux avantages de la doctrine évangélique?— Mais, je le demande, qu'estce qu'une religion, dont chacun prend et laisse ce qui lui plaît? L'essence d'une religion n'est-elle pas de lier, d'imposer des devoirs et de donner la force de les remplir? Et comment cette religion, que chacun fait et défait à sa guise, pourrait-elle soutenir les volontés, refréner les passions, et défendre les droits contre les attaques des intérêts ? Qu'est-il devenu d'ailleurs ce christianisme, et que lui reste-t-il ? Est-il une seule de ses innombrables communions qui puisse offrir à ses adhérents une doctrine certaine et fixe sur la base des droits et des devoirs, sur les biens et les maux de la vie future? En est-il une seule qui puisse, avec quelque vraisemblance, revendiquer la mission et s'attribuer le pouvoir d'instruire et de moraliser tous les peuples ?
Non, il n'y a qu'une seule religion capable d'ac-
complir cette grande œuvre ; il n'y a qu'un seul christianisme vivant ; il n'y a qu'une seule épouse légitime de Jésus-Christ, une seule vraie mère des âmes et des peuples ; c'est la sainte Église catholique, apostolique et romaine. Dans sa bouche sont aujourd'hui, comme elles étaient il y a dixhuit cents ans sur les lèvres du Sauveur, les paroles de l'éternelle vie. Elle seule peut parler sciemment du ciel, car le ciel est son patrimoine; elle seule peut donner à tous ceux qui soufirent sur la terre l'avant-goût des éternelles joies promises à leurs douleurs ; elle seule peut enrichir les pauvres en leur ouvrant les trésors de Dieu, et leur faire aimer leur indigence plus que toutes les richesses. Elle seule peut arrêter, par la crainte des éternels châtiments, celui qui se croit à l'abri des atteintes de la justice humaine.
Elle prêche Jésus crucifié aux peuples barbares comme aux peuples civilisés ; et, à sa voix, les hommes les plus abrutis, au sein des peuples barbares, et les esprits les plus cultivés, au sein de la civilisation, se laissent également toucher; ils embrassent la croix, par amour pour le divin crucifié ; ils se passionnent pour le sacrifice ; et le* civilisé laisse là ses jouissances, pour aller embrasser, au
sein de sa misère, le barbare en qui il ne voit plus qu'un frère de Jésus-Christ.
A la voix de l'Église, ceux qui commandent se dépouillent de leur pouvoir et n'ont plus d'autre ambition que de se faire les serviteurs de leurs serviteurs. Des sociétés nombreuses se forment, basées sur l'amour du sacrifice et sur le mépris de toutes les inclinations qui, dans le cœur de l'homme, s'opposent au règne de la justice; et voilà dix-huit siècles que ces institutions se perpétuent et se renouvellent, avec une vitalité toujours croissante; voilà dix-huit siècles que, dans les conditions les plus disparates, l'Église maintient dans tous les cœurs soumis à son influence cette parfaite harmonie entre le devoir et l'intérêt, sans laquelle la société ne peut vivre et qu'elle ne saurait trouver ailleurs.
La démonstration n'est-elle pas complète ? Ces deux vérités ne sont-elles pas également évidentes : d'abord, que la société moderne a perdu son équilibre, le jour où elle a cessé de demander à la religion l'accord indispensable des deux forces auxquelles elle obéit; en second lieu, que pour retrouver cet équilibre, pour se garantir à la fois des désordres de l'anarchie et de l'oppression
da despotisme, elle doit restaurer cette royauté de rHomme-Diea, si criminellement et si follement renversée?
WI* — Mjm «octrtee cfcv^é«ieaae sarMiUt le» ilrolU
Privé da principal élément de son despotisme par le rétablissement de Téquilibre social, TEtat- Dieu essayerait vainement de conserver les autres appuis qui font aujourd'hui sa force : ils loi seront tous aisément enlevés.
L'homme individuel recouvre cette dignité et ces prérogatives, dont on s'est accoutumé de nos jours à décorer exclusivement la société. La vraie foi fait disparaître ce culte de l'humanité qui, à force d'exalter l'espèce, fait oublier les individus, en qui seuls l'espèce a quelque réalité.
L'humanité pourtant, la vraie humanité, loin d'avoir rien à perdre au triomphe de la doctrine chrétienne, y retrouvera sa vraie grandeur, puisqu'au lieu d'être une formule abstraite^ un être de raison, sans origine certaine et sans destinée
fixe, elle apparaîtra comme la famille de Dieu, et la société des frères de Jésus-Christ.
Mais, en rendant sa divine dignité à la famille humaine, le christianisme garantira d'autant plus efficacement Tindépendance et les droits du moindre de ses membres. Sous son influence, le pouvoir ne se contentera pas de se reconnaître en théorie, comme le mandataire de tous, il se posera comme 1% défenseur de leurs droits, et non comme le maître de leurs biens. Au lieu de violer la liberté pour diminuer les inégalités sociales, il y arrivera bien plus sûrement en affranchissant la charité ; ainsi, il soulagera les vrais besoins des pauvres, sans accroître leurs convoitises ; et sans léser la propriété des riches, il augmentera la féconde influence de la richesse. Déjà, dans les siècles aristocratiques, l'Église avait beaucoup fait pour relever les petits et les pauvres; combien plus encore ne pourra-t-elle pas faire, au sein des sociétés démocratiques, quand il lui sera permis de les animer de son esprit !
VtV. — Le christianisme déireloppe l'activité Indlvl-
dnelle.
Mais voici une grave objection du sophiste de Genève : la religion chrétienne est, selon lui, essentiellement favorable au despotisme, parce qu'elle tend à produire dans les âmes une apathie que le pouvoir exploite au profit de son ambition. « Le christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement des choses du ciel : la patrie du chrétien n'est pas de ce monde. 11 fait son devoir, il est vrai, mais il le fait avec une profonde indifiërence sur le bon ou le mauvais succès de ses soins. Pourvu qu'il n'ait rien à se reprocher, peu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas (1). » En écrivant ces lignes, Rousseau a prouvé deux choses : qu'il n'avait jamais compris le christianisme, et qu'il n'avait jamais vu de vrais chrétiens. La religion qu'il décrit n'est pas celle que Jésus-Christ nous a enseignée, c'est le quiétisme de Molinos. Le véritable esprit
(1) Contrat social, liv. IV, chap. viii.
du christianisme a été admirablement formulé par saint Ignace, dans cette maxime : « Agissez avec autant d'énergie que si le succès dépendait exclusivement de vos efforts, et reposez-vous sur Dieu avec autant de confiance que si vous attenr diez tout de lui, rien de vous. » N'est-ce pas, du reste, la plus précieuse garantie de succès, que d'agir toujours, suivant la parole de Rousseau, de manière à n'avoir rien à se reprocher? Les âmes € sans peur et sans reproche » comme celle deBayard, furent-elles jamais des âmes esclaves? Ce détachement chrétien, qui paraît si contraire à la virile activité des peuples libres, où le voiton porté à sa perfection? N'est-ce pas dans les instituts religieux? Et n'est-ce pas là aussi que l'activité et l'industrie humaine opèrent le plus de merveilles? Allez sur les bords de l'Océan, dans le voisinage de cette cité que le luxe moderne a créée à grands frais au milieu des sables, pour y trouver les bains et les plaisirs que les anciens allaient chercher à Baies et à Gaprée ; voyez cette autre merveille qui étonne ceux même à qui leurs trésors ont appris à ne trouver rien d'étonnant; voyez sortir des sables, non plus des palais, mais des moissons ; voyez tous les progrès et
tous les produits de Tagriculture moderne réalisés dans les conditions les plus défavorables, et la stérilité même rendue féconde (1). Qui donc a fait ce prodige? Ce sont d'humbles filles, dont plusieurs ont été tirées de la condition la plus abjecte et la plus méprisée ; c'est par consécjuent la faiblesse, la misère, le vice lui-même, les trois plus grandes impuissances de la terre, mais transformées, fortifiées, activées par le détachement religieux. N'est-ce pas encore ce détachement qui, naguère, en dépit des difficultés et des dangers de toutes sortes, rendait à la terre d'Afrique, frappée de mort par la domination musulmane, son antique fertilité? Que dis-je? N'est-ce pas.lui qui a fertilisé l'Europe entière, conservé, au sein du déluge des peuples barbares, les semences de la civilisation, et fait renaître dans le monde moderne les lettres et les arts ? Ah ! vraiment, il faut être Rousseau, pour donner à l'histoire un aussi impudent démenti, et faire de l'esprit du christianisme l'inséparable compagnon de l'indolence et de l'apathie.
(1) Tous ceux qui ont fréquenté les bains de mer de Biarritz reconnaîtront l'admirable fondation d'Anglet due au zèle du saint abbé Cestac.