‹ Les doctrines romaines sur le libéralisme envisagées dans leurs rapports avec le dogme chrétienChapitre 60 sur 69 · VIII. — Ei*esprlt chrétien est éminemment fevorable · texte numérisé non relu

VIII. — Ei*esprlt chrétien est éminemment fevorable

& la liberté.

Malgré lui le sophiste sent combien il est faible sur ce terrain : aussi se hâte-t-il de porter l'attaque sur un autre point. « Le christianisme, di^ il, ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu'elle n'en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves. Ils le savent et ne s'en émeuvent guère. Cette courte vie a trop peu de prix à leurs yeux. » Pour réfuter ces odieux mensonges, il suffirait de renvoyer Rousseau à l'histoire de son propre pays. Quand la Suisse at-elle conquis son indépendance politique, sinon à répoque où elle était le plus humblement soumise à la Religion? N'étaient-ils pas de vrais chrétiens ces montagnards des petits cantons, dont le courage patriotique et l'énergie indom^ ptable fondèrent la plus durable de toutes les démocraties? Et entre tous les peuples modernes, quels sont ceux qui ont résisté avec le plus de vigueur et de succès au plus irrésistible de tous les

conquérants? Ne sont-ce pas les plus religieux, ces deux peuples, éminemment chrétiens, qm faisaient hautement profession de puiser leur courage dans les inspirations de la foi, l'Espagne et le Tyrol?

Non, non, en devenant plus chréti^mes, les sociétés modernes n'ont pas àcraindredeseforger à elles-mêmes des fers. Les nations vont à la servitude par deux chemins : celui de la dégradation et celui de la licence ; la dégradation r^id facile le triomphe de la tyrannie, la licence le rend nécessaire. Le christianisme ferme ces deux chemins ; en apprenant aux hommes à se dominer eux-mêmes, il les rend capables de la liberté, et par conséquent il leur en assure la jouissance; car on a dit avec justesse : les hommes ont d'ordinaire les gouvernements qu'ils méritent.

Dire le contraire, faire une religion d'esclaves de celle que saint Jacques nomme « la loi parfaite de la liberté (1) » ; qui, suivant saint Paul, 4c ramène tous ses membres à la liberté (2) , » et leur fait regarder l'assujettissement de leur âme à la force humaine comme un outrage à leur di-

(1) Jac, I, 25.

(2) Ad GaL, y, 13,

gnité (1) ; la Religion dont la vraie liberté est, suivant la parole du Sauveur « le fruit nécessaire et exclusif (2) ; » présenter comme favorable à la tyrannie la doctrine qui enseigne aux rois, qu'ils sont les serviteurs de leurs sujets, et aux sujets qu'ils sont les frères du Roi des rois ; qui a aboli Tesclavage ; qui a graduellement adouci tous les pouvoirs ; qui, a créé la monarchie paternelle des saint Ferdinand, des saint Edouard et des saint Louis ; qui durant toute la période de son règne social, n'a cessé de combattre toutes les tyrannies et de soutenir les droits des peuples ; dire cela, c'est mentir à l'évidence des faits, aussi bien qu'à l'évidence des textes ; c'est dépasser la limite de l'audace qu'on peut tolérer même chez un sophiste de profession.

m* — l^e cliristlanisme Atlt nattre Pesprlt d*assocla- -tlon» cprand p^réservatlf eontre le deapoCliMne démocratique.

Il reste pourtant toujours un grand danger à

(1) J ad Cor., vu, 23.

2) Joan., VIII, 32, 36.

écarter. Dans les sociétés démocratiques le pouvoir central n'a devant lui (juedes individus, auxquels leur isolement ôte la force nécessaire pour lutter contre ses envahissements. Le rétablissement de l'équilibre intérieur ofire sans doute d'essentielles et bien précieuses garanties à la liberté ; mais ces garanties ne seraient-elles pas bien plus solides si, dans la constitution delà société, il n'existait pas une si grande disproportion entre le moteur central et les rouages particuliers, entre l'autorité de l'État et les libertés individuelles ?

Et comment écarter cette disproportion? Rétablir les aristocraties semble chose impossible ; y aurait-il un autre moyen de fortifier la liberté et de garantir l'autorité contre ses propres entraînements?

Oui, ce moyen existe; les publicistes les plus accrédités nous l'indiquent, et l'expérience en a déjà démontré l'efficacité : ce moyen est l'association.

« Les pays aristocratiques, dit M. de Tocqueville, sont remplis de particuliers riches et influents qui savent se suffire à eux-mêmes et qu'on n'opprime pas aisément ni en secret ; et ceux-là

maintiennent le pouvoir dans des habitudes générales de modération et de retenue. Je sais bien que les contrées démocratiques ne présentent point naturellement d'individus semblables ; mais on peut y créer artificiellement quelque chose d'analogue. Je crois fermement qu'on ne saurait fonder de nouveau dans le monde une aristocratie; mais je pense que les simples citoyens, en s' associant, peuvent y constituer des êtres trèsopulents, très-influents, très-forts; en un mot des personnes aristocratiques. On obtiendrait de cette manière plusieurs des plus grands avantages politiques de l'aristocratie, sans ses injustices ni ses dangers. Uneassociationpolitique, industrielle, commerciale, ou même scientifique et littéraire, est un citoyen éclairé et puissant, qu'on ne saurait plier à volonté, ni opprimer dans l'ombre; et qui, en défendant ses droits particuliers contre les exigences du pouvoir, sauve les libertés communes. »

On n'en saurait disconvenir : le moyen que nous offre l'illustre publiciste est excellent en théorie ; mais, pour résoudre pleinement la difficulté proposée, il faudrait, de plus, qu'il fût d'une exécution facile. En est-il ainsi? Qui se chargera

d'inoculer l'esprit d'association à des peuples accoutumés dès longtemps à voir l'autorité prendre l'initiative en toutes choses? Gomment empêcher surtout que cette arme ûe soit presque exclusivement maniée par les ennemis de l'ordre public ? C'est l'Eglise catholique qui s'oflâ^e à remplir ces deux conditions, et elle a entre les mains tous les éléments nécessaires pour tenir cet engagement . L'esprit d'association est son esprit propre, et l'intérêt de l'ordre est à ses yeux le premier de tous les intérêts. Elle n'est elle-même qu'une immense association, établie par Dieu même sur la terre pour y maintenir la paix. Il est vrai que les iens par lesquels elle unit les âmes, et la paix qu'elle leur apporte sont d'un ordre surnaturel ; mais par là même ils consolident, ennoblissent et vivifient les liens analogues de l'ordre naturel. Il n'est pas dans la société humaine d'union qu e le christianisme n'ait consacrée et rendue plus étroite ; et, partout où il s'est établi, il a fait régner, avec la paix intérieure, qui résulte de l'accord des âmes avec Dieu, la paix extérieure et matérielle , qui naît de l'accord mutuel des hommes.

Qu'on laisse donc à l'Eglise sa pleine liberté

d'action, et bientôt Von verra sous sa féconde influence se fonder une foule d'associations de tout genre ; associations de piété, de zèle, de bienfaisance, de science, d'art, même d'agriculture et d'industrie. Le passé nous est, sous ce rapport, le garant de l'avenir. Nous avons parlé déjà des sociétés religieuses et des prodiges qu'elles ont accomplis dans l'ordre scientifique et industriel, pour féconder le sol et pour cultiver les âmes. Mais ce n'est là qu'une partie des immenses résultat» que le christianisme a obtenus par l'esprit dTassociation. En dehors des instituts religieux, eombien d'autres sociétés de tout genre il a créées pour atteindre toutes les fins utiles à l'humanité, mais inaccessibles à la puissance individuelle, môme la plus colossale. Gomment le sol de l'Europe tfest-il couvert de ces splendides cathédrales, que les plus riches gouvernements n'oseraient entreprendre de nos jours? Gomment, à une époque où aucune administration publique ne pourvoyait à l'entretien des voies de communication, nos plus grands fleuves ont-ils été traversés par des ponts hardis, qui subsistent encore après des siècles; ce sont des associations laïques, mais fondées sur le principe chrétien, qui ont ac-

compli, qui seules ont pu accomplir ces grandes œuvres. L'esprit qui jadis fit naître ces sociétés est encore vivant au sein de l'Église. Ce que le Christianisme a fait, par l'association, pour la civilisation du monde barbare et l'éducation des sociétés féodales, il saurait le faire encore pour assainir et porter à sa perfection la civilisation des sociétés démocratiques.

L'État alors pourra sans peine se défendre des dangers qui naissent de la force incomparable de l'association exploitée par l'esprit de révolte. Cette même force, mise par l'Église au service de la cause de l'ordre et de la justice, neutralisera ses propres excès, et donnera au progrès social la plus énergique impulsion.

S'il n'en est pas ainsi de nos jours, et si l'association offre aux États de l'Europe bien plus de dangers que de secours, il est facile d'en apercevoir la cause : c'est que, depuis un siècle, le pouvoir s'est uni à l'opinion publique pour faire une guerre à mort aux associations essentiellement conservatrices, nées sous l'influence de l'Église, tandis qu'on a donné aux associations meurtrières, créées par la Révolution, toutes les facilités pour s'étendre partout et porter partout leurs ra-

vages. Entre tous les actes de volontaire folie auxquels s'est livrée la société, depuis qu'elle s'est révoltée contre Jésus- Christ, celui-là est incontestablement un des plus inexcusables. Aussi avons-nous tout lieu de croire qu'il sera la cause immédiate de la ruine des peuples qui s'en sont rendus coupables, à moins qu'ils ne le rétractent et qu'ils ne l'expient, avant qu'il ait porté ses fruits amers. Si l'union des gens de bien par la charité de Jésus-Christ ne sauve pas l'Europe, l'union des impies par la haine de Jésus-Chrîst prépare à l'Europe un effroyable cataclysme.

L. —L'alliance du pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel modère le premiers sans nuire à «on Indépendance .

Il reste à résoudre une dernière difficulté : comment l'alliance de là société temporelle avec la société spirituelle pourra-t-elle garantir la liberté contre les envahissements du despotisme, alors que cette même alliance a jusqu'ici fourni au césarisme un de ses appuis principaux? La prétention d'étendre son empire sur les âmes et

de soumettre à sa juridiction les choses de Tordre spirituel, n'est-elle pas le plus criant de tous les excès de la tyrannie césarienne? Et n'estce pas favoriser cette prétention, n'est-ce pas |en perpé* tuer les abus, que de constituer le pouvoir ciril défenseur de la Religion? La nature Immaine étant ce (ju'elle est, l'unique moyen de prévenir les empiétements du pouvoir sur le terrain de la conscience, ne serait-^e pas de l'exclure entièrement de ce terrain ?

Ce moyen est radical, en effet, et il ne l'est peutêtre que trop; car on ne voit pas pourquoi, d'après le même principe, on ne détruirait pas également toutes les institutions utiles, pour supprimer d'un seul coup tous les abus auxquels elles donnent lieu.

On se tromperait pourtant, si l'on se persuadait que la séparation absolue des deux pouvoirs pût être pour les consciences une garantie de liberté. Nous avons compris, au contraire, que le pouvoir temporel, du moment qu'il ne reconnaît pas la souveraineté spirituelle, ne peut manquer de s'attribuer le droit de régler souverainement bien des questions, où les intérêts des âmes sont gravement compromis. L'alliance des deux souve-

rainetés est donc indispensable ; et, grâce à Dieu, elle n'est rien moins cpi'incompatible avec leur légitime indépendance. Le pouvoir religieux n'a aucun intérêt à se mêler des choses de l'ordre temporel; cette ingérence ne pourrait que diminuer son prestige, et ternir cette auréole d'absolue impartialité, sans laquelle il ne peut remplir sa mission, n n'est rien, il ne peut rien que par son influence morale ; et cette influence serait gravement lésée, s'il cherchait à envahir la sphère des intérêts purement matériels. Il ofire donc au pouvoir civil, outre les garanties dont l'entoure l'assistance divine, celles qui naissent de l'heureuse impuissance à laquelle sa faiblesse matérielle et la jalousie de l'opinion publique le réduit.

Le pouvoir temporel n'est malheureusement pats aussi efficacement garanti contre les lyranniques instincts de son ambition. Celui à qui rien ne résiste, éprouve trop naturellement le désir de tout dominer, pour que le droit de protection reconnu aux dépositaires de la force matérielle, à l'égard de l'ordre spirituel, ne soit pas exposé à de fréquents abus. Ces abus ont existé dans le passé ; et l'Église, tout en leur opposant ses énergiques protestations, n'y a pas trouvé un motif

suffisant de nier le droit et de repousser les avantages de Talliance. Elle n'agira pas autrement à l'avenir; elle offrira aux sociétés démocratiques cette alliance, qui leur est plus nécessaire encore qu'elle ne le fut jadis aux aristocraties; mais elle attend de tous ceux qui sont vraiment dévoués aux intérêts des démocraties et à ses propres intérêts, qu'ils travailleront de concert à écarter les dangers de cette alliance et à en assurer les bienfaits.

A nous d'agir sur l'opinion publique, cette reine des démocraties, pour lui persuader que de toutes les libertés, celle dont elle doit être le plus jalouse, c'est la liberté de l'Eglise. Ce qui ressort de la nature des choses est chaque jour plus clairement démontré par les faits. «Nos pères, ditquelque part le cardinal Wiseman, étaient si éloignés de redouter les libertés de l'Eglise, qu'il leur semblait, en les développant, faire faire autant de progrès aux libertés civiles. A peine existe-t-il une charte qui ne base son système d'affranchissement sur la liberté de l'Eglise et l'exercice illimité de ses droits (1). » Malheureusement leurs

(1) Conférence sur les Concordais, citée par M. Edouard Lucas dans le discours prononcé devant FAcadémie catholique de Londres, sur les Rapports du christianisme avec la société civile.

descendants n'imitèrent pas leur sagesse. Lorsque le césarisme étendit ses conquêtes aux dépens des libertés publiques, celle de l'Eglise n'échappa point à sa jalousie ; et les souverains Pontifes ne purent obtenir de lui la reconnaissance de leurs droits essentiels, que parle sacrifice de plus d'une prérogative jusque-là incontestée. Au régime de la liberté, le seul qui lui convienne parfaitement, et lui permette de répandre dans toute leur plénitude ses bienfaisantes influences , succéda pour l'Eglise le régime des concordats. Mais si elle vit alors restreindre son indépendance, les antiques franchises de la société temporelle ne subirent pas de moins notables restrictions; et depuis lors, on chercherait vainement une époque où la liberté de l'Eglise ait été lésée, sans que toutes les autres libertés aient succombé avec elle.

S'il en est ainsi, quel peut être l'intérêt des sociétés démocratiques, sinon de rendre à l'Église son antique liberté, et de lui laisser gérer ses intérêts avec une entière indépendance? En renonçant aux pouvoirs que, pour un bien de paix, les souverains Pontifes avaient concédés aux monarchies d'ancien régime, les gouvernements nou-

veaux ne feront que se délivrer d'une charge dont Tusage est difficile et dont l'abus est souverainement dangereux : bien plus dangereux encore pour la société que pour l'Eglise, Qu'on jette les yeux sur les nations au sein desquelles l'Eglise jouit de cette pleine indépendance, et que l'on dise si jamais elle a été pour l'Etat une source de danger, ou même une cause de plaintes ; si les pasteurs choisis d'après les sages prescriptions des lois canoniques n'oflfrent pas aux gouvernements autant et plus de garanties que s'ils les eussent choisis eux-mêmes ; enfin, si la société temporelle ne trouve pas dans l'autorité spirituelle un appui d'autant plus fort qu'il est plus évidemment désintéressé.

On le voit : nous sommes loin de regarder le régime des concordats comme l'idéal des rapports des deux sociétés. C'est que l'Eglise elle-même n'a accepté ce régime que comme un moindre mal, et comme la conséquence inévitable d'une situation qu'elle n'avait pas créée. Détruire ces concordats, comme l'Autriche vient de le faire, pour rétablir le despotisme césarien, c'est une iniquité aussi contraire aux intérêts de la société qu'aux droits de TEglise. Détruire les concordats,

comme Favaient proposé (pielques esprits chimériques, pour ravir à l'Eglise les biens et les droits que les concordats n'avaient pas créés, et dont par ces actes elle avait seulement accepté la diminution, ce serait ajouter une nouvelle injustice à toutes celles dont la mère des peuples modernes a déjà été la victime. Mais le jour où ces peuples offriront à l'Eglise de reprendre son antique indépendance, et de substituer au régime des concordats celui de la vraie liberté, elle acceptera cette offre avec reconnaissance, et elle ne tardera pas à leur faire trouver, dans la consolidation de leur propre liberté, la récompense de celle qu'ils lui auront rendue.

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