‹ Les doctrines romaines sur le libéralisme envisagées dans leurs rapports avec le dogme chrétienChapitre 61 sur 69 · I. -— État présent de Phumanlté · texte numérisé non relu

I. -— État présent de Phumanlté

Nous avons jusqu'ici borné nos regards aux intérêts de la société civile. Il faut les porter plus loin, et embrasser d'un coup^d'œil les immenses intérêts dont la royauté sociale de Jésus-Christ est l'unique et l'essentielle sauvegarde.

Au delà de la société civile, il est une autre société, bien plus large dans son étendue, bien plus longue dans sa 'durée, puisqu'elle n'a d'autres bornes que celles de Tespace et du temps : c'est la société universelle du genre humain, celle dont les lois obligent également ceux qui reconnaissent les pouvoirs politiques les plus divers,

et en vertu de laquelle l'Européen abordant en Amérique ou en Océanie se trouve lié par des devoirs mutuels aux habitants de ces contrées. On ne saurait le nier : en droit et en fait, le genre humain forme une société ; et il n'est pas un seul membre de cette société dont tous les autres membres ne soient tenus, par les lois de la nature comme par les préceptes révélés, de désirer la perfection et le bonheur.

Mais combien, hélas! ce but auquel tous les hommes sont tenus d'aspirer est encore loin de sa réalisation !

En quel état est aujourd'hui le genre humain? aujourd'hui, c'est-à-dire dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle après Jésus-Christ, dans le plein soleil de la civilisation moderne, après que la Providence a fourni aux hommes les plus puissants moyens de se communiquer leurs lumières et de resserrer leur union ?

Si nous jetons les yeux sur le monde entier, nous voyons les peuples qui l'habitent se diviser en deux classes, celle des peuples éclairés, et celle des nations encore enveloppées des ténèbres de la barbarie. La première ne constitue qu'une faible minorité : l'Europe et la population euro-

péeime de F Amériq[ii6 ; la seconde se compose de ces innombrables populations qui couvrent FAsie, l'Afrique et TOcéanie.

Si maintenant nous arrêtons nos regards sur ces nations européennes, auxquelles appartient le monopole de la lumière^ nous les verrons à leur tour se diviser en deux parts : les classes éclairées, qui sont de beaucoup les moins nomr breuses, et celles qui forment l'immense mfi^orité et sont encore plongées dans l'ignorance.

Ne nous demandons pas en ce mom^it si les lumières de la partie éclairée sont partout également favorables au vrai progrès, et si un grand nombre de civilisés ne sont pas plus dégradés que les barbares ; prenons le fait tel qu'il s^ofifre au premier coup d'œil, sans examen et sans discussion, et posons-nous la question suivante: Cet état de dégradation où gémit l'immense majorité du genre humain est-il conforme aux desseins de la Providence et à la nature des choses? Ne doit-il pas être déploré par tous ceux que l'égoïsme n'a pas rendus aveugles et insensibles? Et ne devons-nous pas nous unir tous dans nn commun effort pour y mettre un terme î

Quoi! tous les êtres inférieurs, oui, tous sans

exception, depuis l'astre qui décrit son orbite dans l'immensité des cieux, jusqu'à Tanimal qui s'agite sur la surface de la terre, tous auraient atteint, depuis des siècles, leur perfection relative, tous seraient dans l'ordre, tous déploieraient paisiblement leurs énergies suivant les lois de leur nature ; et les hommes seuls, les hommes, incomparablement plus parfaits par leur nature que tous ces êtres matériels, ignoreraient encore leur loi, s'agiteraient dans des convulsions stériles, et n'emploieraient leur énergie qu'à se dégrader eux-mêmes et à déchirer leurs semblables !

Quelque opinion que l'on adopte sur l'origine et la destinée de l'homme, un pareil spectacle ne peut que resserrer le cœur et suggérer de généreuses pensées. Qu'est<îe en effet qui pourrait justifier notre indifférence à la vue de cet intolérable désordre? Dire qu'il est irrémédiable, serait donner un démenti à l'ordre général aussi bien qu'à la sagesse divine. Mais s'il n'est pas irrémédiable, à qui appartient-il d'y porter remède, sinon à cette élite du genre humain, qui seule possède la lumière, et seule par conséquent peut dissiper les ténèbres, dont la masse de l'humanité est encore enveloppée?

Nous n'avons donc à ce point de vue que deux questions à examiner : existe-t-il dans le monde civilisé une institution qui se fasse un devoir de répandre au sein de la barbarie les lumières de la civilisation, et qui ait la force d'accomplir ce devoir? Et si cette société existe, à quelle condition pourra-t-elle accomplir la mission civilisatrice, qu'elle n'a encore que bien imparfaitement remplie ?

• — E^ste«t"ll une Instltvtlon c«i»al»le de relever de «A déf^radatloii l*iHunen«e majorité du genre bumein ?

A cette question, la réponse est facile ; et il n'est pas un seul lecteur de bonne foi, à l'esprit duquel elle ne se soit déjà présentée. Oui, elle existe cette institution appelée par la mission de Dieu et par ses propres tendances, par toutes les traditions de son passé et par toutes ses aspirations présentes, à répandre la lumière au sein des ténèbres, et à faire participer toutes les classes et toutes les nations déshéritées aux bienfaits de la civilisation chrétienne. Gréée en vue de ce but,

l'Eglise catholique n'a jamais cessé de le poursuivre ; et aujourd'hui elle y aspire avec plus d'ardeur que jamais. Comme son divin fondateur, elle a été spécialement envoyée pour « annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, » à tous les pauvres, à ceux qui sont dénués des biens de l'âme, conmie à ceux qui sont dépouillés des biens matériels ; et comme lui, elle ne se donnera aucun repos, que cette mission ne soit accomplie.

Un jour, le Sauveur entouré d'une foule immense, qui accourait vers lui, attirée par le bruit de ses miracles, fut saisi d'une vive compassion, parce qu'il les voyait, nous dit l'évangéliste, tourmentés et abattus comme des brebis que leurs pasteurs auraient abandonnées (1). N'est-ce pas l'état dans lequel l'humanité se présente encore aux yeux de l'Eglise? Et comment, à cette vue, ne ressentirait-elle pas la compassion dont fut saisi le cœur de Jésus? Toutes ces nations encore assises dans la froide région des ombres de la mort, ne lui ont-elles pas été données en héritage ? N'a-t-elle pas reçu Tordre et le pouvoir de les éclairer et de les sauver (2) ? Que lui manque-

(1) Maith., 9, 36.

(2) MaXth., 27, 19.

DOCTRINES ROMAINES. i^

t-il pour remplir cette tâche, pour éclairer tous ces aveuglés, et guérir toutes ces âmes blessées?

Considérez Tadmirable organisation de l'Eglise catholique, et dites si le génie humain, voulant créer une œuvre spécialement destinée à civiliser le monde entier, eût pu rêver un mécanisme aussi simple et aussi puissant, aussi étendu et aussi durable?

Dans les quartiers les plus pauvres de nos populeuses cités, comme dans les hameaux les plus reculés de nos campagnes, s'élève un édifice qui appartient à tous, à ceux même qui n'ont pas de foyer ni de famille. Une fois par semaine, tandis que leurs corps se reposent des travaux qui, les autres jours, les tiennent divisés et courbés vers la terre, ils sont invités à se rassembler dans ce temple, pour y recevoir le pain de la vérité. Du moment qu'ils en ont franchi le seuil, toutes les inégalités s'effacent, toutes les divisions disparaissent; il n'y a plus là que des frères, réunis autour du Père céleste, qui les destine à partager, suivant la mesure de leurs mérites, la même félicité.

Tout ce qu'il importe le plus à l'homme de savoir, toutes les vertus dont la pratique peut le

rendre parfait et heureux, sont enseignées là à toutes les conditions et à tous les âges. Cet ensei-

gnement renferme les vérités les plus sublimes : et pourtant les (plus humbles intelligences peuvent le saisir. Il s'impose avec assez d'autorité pour guider ceux qui n'arriveraient jamais à la vérité par leurs propres efforts ; et pourtant il s'entoure de motifs assez lumineux pour satisfaire les esprits les plus éclairés.

Et, en même temps que les intelligences sont nourries du pain de la doctrine, les cœurs sont doucement émus par les splendeurs du culte, les âmes sont fortifiées par la grâce des sacrements, les voix s'unissent dans un harmonieux concert de vœux et d'espérances ; et tous sortent de ces saintes assemblées plus unis, plus éclairés, plus forts, plus résolus à repousser tout ce qui nuirait à leur propre perfection et au bonheur de leurs semblables.

Pour présider 'à ces paternelles réunions, enseigner la doctrine, accomplir les cérémonies du culte et administrer les sacrements, en un mot, pour servir d'instrument à l'Eglise dans cette grande œuvre de civilisation, dont chaque temple est le foyer, un homme est établi, qui est par vo-

cation le serviteur de tous ses frères. Dégagé des liens delà famille, il a pour enfants tous ceux qui sont les enfants de Dieu ; il se doit à tous sans exception, mais surtout à ceux qui ont plus besoin de son secours, aux malades, aux pauvres et aux enfants. Le jour et la nuit il est à la disposition de tous ; et s'il n'est pas délivré des germes d'égoïsme que tout homme porte en naissant au fond de son cœur, il est du moins poussé et en quelque sorte contraint par tous les motifs de Tordre naturel et de Tordre surnaturel, à s'oublier lui-même pour se dévouer au bonheur de tous ses frères.

Voilà ce que fait TEglise pour éclairer et relever les classes les plus humbles et les plus ignorantes au sein des nations chrétiennes. Veut-on savoir maintenant ce qu'elle est capable de faire et ce qu'elle fait déjà pour civiliser les peuples barbares? Nous allons le dire.

Au-dessus des simples prêtres chargés de Tadministration des paroisses, au-dessus des premiers pasteurs préposés au gouvernement des diocèses, il est dans TEglise un homme qui a la charge de Tunivers entier. ' Il est le propre pasteur non-seulement de tous ceux qui appartien-

nent au bercail de l'Eglise, mais de toutes les âmes créées de Dieu et rachetées par le sang de Jésus-Christ. Dans cette immense multitude, il n'est pas une douleur qu'il ne doive ressentir, pas une nécessité à laquelle il ne doive pourvoir ; son cœur doit être aussi vaste que le monde.

Aussi, de ce cœur, qui est pour la terre, avec le cœur de Jésus, le foyer de la vie et de la civilisation chrétienne, jaillit sans cesse un courant de lumière et d'amour qui se répand jusqu'aux extrémités de l'univers. A tous les troupeaux sans pasteurs, à tous les peuples encore étrangers à la famille des peuples chrétiens, le Vicaire de Jésus-Christ envoie des évêques et des prêtres, chargés de tenir auprès d'eux sa place, de les éclairer et de les régénérer. Seul héritier du plein pouvoir de saint Pierre et de cette juridiction universelle qui jadis fut confiée à chacun des douze apôtres, mais incapable de remplir par lui-même toute l'étendue de cette mission, il appelle à son aide ceux en qui vit l'esprit des apôtres ; et des milliers de cœurs généreux lui répondent : Nous voici . Il divise entre eux le monde, et il les fait partir comme ses vicaires et ses envoyés, comme « vicaires et missionnaires apos-

toliques. » Ils vont, appuyés sur le secours de la Providence, riches des seuls trésors surnaturels qu'ils vont apporter aux peuples barbares, uniquement désireux du salut de ces peuples, et n'ambitionnant pour eux-mêmes que le martyre.

Arrivés dans ces contrées inhospitalières, dont la charité de Jésus-Christ a fait leur patrie, ils se hâtent de les féconder de leurs sueurs, en attendant qu'ils puissent les arroser de leur sang. En vain, pour repousser la lumière et le salut qu'ils appellent, les erreurs se coalisent avec les passions ; en vain le fanatisme des prêtres d'idoles s'unit à lajalousie des tyrans: à la persécution, ils opposent la patience ; aux erreurs, la vérité; à l'achamement de la haine, un redoublement d'amour. Chassés, ils reviennent; emprisonnés, ils prêchent à leurs gardiens; mis à mort, ils prient pour leurs bourreaux.

Et quand enfin, lassés par leur constance, les persécuteurs leur laissent un peu de liberté, avec quelle ardeur ils en profitent pour accomplir leur bienfaisante mission ! On les voit tour à tour prédicateurs, maîtres d'école, agriculteurs, ouvriers, artistes. Avec la science du ciel, ils enseignent à leurs néophytes tous les arts qui font le charme

de la vie présente. En quelques années, les tribus les plus sauvages formeront, sous leur influence, des sociétés modèles, comme la philosophie n'a jamais pu en créer au sein des peuples civilisés : la plus parfaite reproduction de TEden que notre nature déchue soit parvenue à réaliser.

Ces merveilles que Tapostolat catholique avait créées au dernier sîèole dans le Paraguay, il peut les créer encore. Son organisation est la même ; les dévouements, loin de faire défaut à l'Église, semblent s'ofibir à elle plus nombreux que jamais ; et d'un autre côté, les progrès de l'industrie, les moyens de communication plus nombreux et plus rapides, rendent incomparablement plus faciles les mouvements et les conquêtes de cette grande armée de l'apostolat et de la civilisation.

Mais alors pourquoi le monde reste-t-il plongé dans les ténèbres? Pourquoi la lumière n'a-t-elle pas encore triomphé ; à quoi tient-il qu'elle remporte enfin un complet triomphe?

C'est le second ordre de questions que nous nous étions proposé d'examiner.

III. ^ Lji nésatfon de la «apréinatte «pi rituelle du Vicaire de Jéeua-Chrlet eet le premier obetaele qaU JaMiii*& <se Joar, « empécbé l*éfi;II»e dé remplir dans toate aon étendue sa mlaalon elvlllaatrice*

Il n'est, hélas ! (pie trop facile de résoudre cette question. Autant est manifeste la puissance illimitée de régénération et de civilisation dont l'Eglise dispose, autant est palpable Tobstacle qui l'empêche d'exercer cette puissance pour le salut du monde. Cet obstacle est la négation par les sociétés civilisées de la double royauté de Jésus- Christ, :de la royauté spirituelle, que toutes les âmes devraient révérer dans la personne de son Vicaire, et de la royauté sociale, que tous les peuples devraient reconnaître dans leur existence même temporelle. Cette double négation ôte à la société chrétienne son unité ; et par là même, elle la dépouille de sa puissance pour régénérer les peuples encore étrangers à sa civilisation, et les masses grossières, qui ne connaissent encore de la civilisation que ses vices.

Que se passe -t-il en effet au moment où, fidèle

KT LA KKGÉNKKATION DE LHUMANITK. 297

à sa divine mission, l'Église dépêche aux nations assises dans les ténèbres de la mort ses messagers de lumière et de vie? Ecoutons Mgr l'évêque d'Orléans. « Derrière ces apôtres envoyés par le successeur de celui auquel Jésus-Christ a dit : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, débarquent d'autres missionnaires qui viennent les combattre. Qui les envoie? Estce Jésus-Christ? Quoi donc! Le Christ, comme le demandait autrefois saint Paul aux dissidents des premiers siècles, le Christ est-il divisé (1)? > Hélas ! si la division ne peut pénétrer dans l'indivisible unité de notre divin Maître, elle ne trouve que trop d'amis parmi ceux qui se disent ses serviteurs. Préludant à la confusion du dernier jour, des hommes trompeurs ou trompés crient aux malheureux infidèles qui cherchent le salut : C'est ici qu'est le Sauveur. — Non, disent les autres, le Christ est avec nous. Et placés entre ces guides qui se contredisent, et ces chemins qui se croisent, sollicités d'ailleurs par les indignes ressorts que fait trop souvent jouer l'apostolat de l'erreur, ces pauvres âmes sont détournées des voies de la

(1) Lettre sur le futur concile général.

vérité, et privées des secours qui devraient mettre un terme à leurs égarements.

Ainsi, la chrétienté, au lieu de s'unir dans nn immense effort pour civiliser le monde, à cette heure solennelle où plus que jamais cette œuvre lui est devenue facile, épuise ses ressources à en accroître les difficultés. Tandis que nous dépensons, pour faire entrer les âmes dans Tunique bercail du bon Pasteur, les cinq ou six millions de la Propagation de la Foi, les mille sectes du protestantisme dépensent une somme dix fois plut forte pour briser cette divine unité.

De leur propre aveu, leurs succès dans Tévangélisation des infidèles ont été complètement nuls (1). Mais il est un succès, que nos missionnaires se voient contraints de leur attribuer en gémissant; ils ne réussissent que trop bien à pe^ vertir les fidèles encore faibles dans la foi, et à empêcher de nouvelles conversions; sMls n^ont pas la puissance de donner la vie surnaturelle à ceux qui ne la possèdent pas encore, ils n*ont que

(1) Cet aveu, sorti de la bouche des protestants les plus capables de rendre à ce sujet un témoignage éclairé, a été recueilli par M. Marshall dans l'intéressant ouvrage qu'il a publié sous le titre de MUsiona chrétiennes.

trop de puissance pour Tôter à ceux qui la possèdent, et pour empêcher ceux qui en sont privés de la recevoir* Ce genre dô succèi» suffit aux ambitions de leur zèle.

Mais quel est le chrétien sincère qu'un pareil état de choses ne remplirait de douleur? Est-il possible de voir dans ces conflits la réalisation de la parole de Jésus-Christ : Allez, enseignez toutes les nations? Est-ce le oui et le non, la contradiction, et par conséquent l'erreur et le doute, que Jésus-Christ a chargé ses apôtres d'enseigner ? Et quand il a ajouté que celui qui ne croirait pas à leur enseignement sera condamné, a-t-il pu les autoriser à se donner des démentis les uns aux autres? Est-il possible que les peuples barbares apprennent de nous la vérité, tant qu'ils verront tous les articles de l'enseignement chrétien affirmés et niés simultanément par ceux qui s*en disent les organes? La première condition de tout bon enseignement, est qu'il ne se contredise pas luimême. Si Jésus-Christ, en ordonnant à son Eglise d'instruire tous les peuples, n'avait pas pourvu à son unité, il eût détruit son œuvre de ses propres mains. Maïs s'il y a pourvu, il n'y a évidemment que l'Eglise une, sainte, catholique et aposto-

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lique à laquelle appartienne la mission et le pouvoir de régénérer le monde païen ; et la première condition que les nations chrétiennes doivent accomplir pour achever cette grande œuvre, est de rentrer dans cette divine unité.

IV. — Le renveraernent de la royauté aoclele de «lé- •aa-Chrl«t9 second obsiaele « l*eet.foii elvlltsetrice de l'Éfflli

Malheureusement, le grand travail de régénération auquel TÉglise se livre sans relâche n'est pas entravé seulement par les résistances de l'hérésie. Son enseignement trouve, au sein même des nations catholiques, des contradicteurs plus acharnés, qui l'empêchent de faire pénétrer la lumière au sein des classes encore plongées dans l'ignorance.

Il faut le dire, en effet, à la honte de la civilisation : elle renferme dans son sein des barbares, de qui les sauvages d'Océanie pourraient recevoir des leçons de méchanceté. Au milieu même des splendeurs du Christianisme, il y a des païens qui

adorent le soleil, et ignorent aussi complètement Jésus-Christ que s'il ne fût jamais mort pour eux. Il y a des êtres complètement abrutis, qui vivent étrangers à tout lien social, sans responsabilité, sans honneur, sans amour, sans aucune notion de droit ni de devoir, commettant le crime sans remords, et ne connaissant pas même le nom de la vertu.

Loin de diminuer, cette lie de nos sociétés modernes tend à grossir tous les jours. Les progrès de notre industrie, en déplaçant les hommes et en les éloignant de leurs familles, en augmentant leurs salaires et en multipliant les occasions de débauche, ont créé et accroissent de plus en plus cette race nouvelle, qui ne connaît ni patrie, ni famille, ni séjour fixe ; vrais barbares civilisés.

Mais au sein des familles elles-mêmes, dans une partie considérable de nos campagnes et dans la population ouvrière de la plupart des grandes cités, quelle ignorance religieuse et morale! quelle indifférence pour les principes qui dirigent la vie et les croyances qui l'adoucissent! Gomment s'expliquer ces ténèbres au milieu de la lumière? Et pourquoi l'Eglise, qui envoie ses missionnaires aux nations les plus lointaines, n'é-

d02 LA ROYAUTÉ SOCIALE DE JESUS-CHRIST

claire-t-elle pas avant tout ces pauvres aveugles qui lui touchent de si près?

Pourquoi? Parce que auprès de ces infortunés, un autre apostolat que le sien s'exerce sans relâche et paralyse tous les efforts de son zèle : c'est Tapostolat de l'impiété et de l'immoralité, qui a pour organes des milliers de journaux et d'infâmes publications. Que peut l'Eglise en faveur de ces pauvres âmes, que Ton a remplies contre elle des plus haineuses préventions? A quel moyen aurat-elle recours pour faire arriver la lumière jusqu'à ces intelligences, que le mensonge a complètement viciées? En appellera-t-elle à la liberté de la discussion ? Mais cette liberté, comment l'obtiendra-t-elle de ceux qui ont appris à ne voir dans son enseignement qu'une odieuse imposture, et dans son autorité, qu'une insupportable tyrannie?

C'est le bon sens qui le dit, et la mauvaise foi seule peut le nier : pour les masses incultes bien plus encore que pour l'élite accoutumée à l'étude et à la réflexion, la complète liberté de l'erreur est incompatible avec la liberté de la vérité. Le mensonge usant sans scrupule de tous les moyens, flattant toutes les mauvaises passions, disposant

de tout un arsenal de calomnies pour discréditer FEglise et ses ministres, obtiendra toujours sur les esprits incapables de penser et d'étudier par eux-mêmes, beaucoup plus de crédit que l'austère et inflexible vérité ; la vérité sauve et guérit, mais ses remèdes sont amers; le mensonge tue, mais son poison est savoureux. Entre un remède amer qui doit le sauver et un poison savoureux qui doit le tuer, un enfant livré à lui-même n'hésitera pas; bien moins encore si des voix qu'il croit amies lui conseillent de préférer le poison. Ces millions d'intelligences, que les préoccupations de la vie matérielle empêchent de jamais sortir de l'enfance, ne sont pas moins incapables de faire un choix salutaire entre la vérité et le mensonge. Donner au mensonge la liberté de les envelopper de ses ténèbres et de les fasciner par ses séductions, c'est mettre l'Eglise dans l'impuissance de les éclairer ; c'est les condamner par conséquent à la pire de toutes les servitudes.

V. ^ Em. restaaratton de la royauté de «lésus-CairUt) condition essentielle de régénération pour cette majorité dé|pradée du genre bumaln*

La conclusion est facile à déduire. Si nous ne voulons pas désespérer du genre humain ; si nous ne sommes pas disposés à condamner Fimmense majorité des âmes qu'il renferme, à croupir dans le bourbier de Tignorance, de Terreur et du vice; si nous désirons que la lumière apportée par Jésus-Christ au monde, il y a dix-huit cents ans, dissipe enfin les ténèbres qui couvrent encore trois des cinq parties du monde et enveloppe le !plus grand nombre des habitants des deux autres parties, il y a un moyen, un seul moyen : rétablir dans son intégrité et sa plénitude la double souveraineté de Jésus-Christ : soumettre dans l'ordre spirituel, à celui qu'il a établi son Vicaire ici-bas, toutes les communions qui se disent chrétiennes ; soumettre à sa loi et à son évangile tous les peuples qui composent la chrétienté.

Est-ce chose impossible? Qui oserait le dire? Qui me défendra d'espérer que tous ceux qui sin-

cèremént reconnaissent Jésus-Chrîèt pour leur Dieu et leur Sauveur, finiront par comprendre qu'ils ne peuvent refuser plus longtemps leu obéissance à celui que Jésus-Christ a fait dépositaire de son autorité? Comment des esprits raisonnables pourraient-ils être condamnés à ne iamais s'apercevoir que la contradiction ne peut être le cachet de la vérité; qu'en sortant de l'unité, on s'exclut de la société dont le Dieu unique est le chef? La division et la lutte sontelles choses si douces pour un vrai disciple de Celui qui est mort en demandant à son Père comme suprême grâce l'union de ses serviteurs? € Cette union, si elle était possible, et pourquoi ne le serait-elle pas, puisqu'elle est le vœu du Seigneur? cette union, maintenant surtout que toutes les voies sont ouvertes et toutes les distances effacées, ne serait-elle pas un pas heureux et un grand pas vers cette évangélisation de toute créature, dont le Seigneur, en quittant la terre, a confié la mission à ses apôtres et à leurs successeurs (1) ? »

(1) Mgr révêque d'Orléans. Lettre sur le futur concile œcuménique.

D'un autre côté, les doctrines qui, au sein des masses, combattent renseignement de Jésud-Ghrist, ne portent-elles pas des fruits assez amers, pour qa^on comprenne la nécessité d'arracher cette zizanie ? Ahl je Tavoue, il n'est pas aujourd'hui de préjugé plus répandu que celui qui porte nos contemporains à reconnaître des droits égaux à Terreur et à la vérité ; à confondre la tolérance à l'égard des doctrines avec la tolérance à l'égard des personnes. Il est difficile d'arriver, par la seule force de la discussion, à déraciner des esprits une illusion aussi absurde et aussi Ai^ neste. La force, nous l'avons compris, y réussira encore moins. L'expérience peut seule opérer cette transformation dans l'opinion publique, en faisant éprouver à tous les suites funestes de cette fausse et meurtrière liberté.

Mais cette épreuve ne sera-t-elle pas bientôt assez complète pour produire de salutaires résultats î La liberté de l'erreur ne devient-elle pas chaque jour plus menaçante et pour les intérêts des classes supérieures, qui l'ont patronnée les premières, et pour ceux des classes inférieures, au sein desquelles elle soulève les plus ruineuses utopies? Qui ne voit chaque jour, à chaque heure,

le déluge de l'impiété monter, monter encore, emportant toutes les digues doctrinales, qu'à d'autres époques il avait semblé respecter ? C'est en vain que, de nos jours, pour remplacer le frein religieux, on chercherait un frein moral, quel qu'il soit. Il n'en existe plus aucun. Ces masses, qui ne croient plus à l'Eglise, ne croient plus à rien : ni à Dieu, ni à la vie future, ni aux droits de la propriété , ni aux droits des pouvoirs. — » Quelle est la philosophie qui viendra leur rendre ces croyances î Et si ces croyances ne leur sont pas rendues, quel peut être l'avenir de la société ? Où trouvera-t-elle des défenseurs pour la garantie des inévitables résultats de l'incrédulité, alors que les classes auxquelles elle les emprunte sont précisément celles au sein desquelles le besoin de jouir à tout prix tend à prendre la place de la religion de l'Évangile ?

Ne nous faisons pas illusion : quand, il y a vingt ans, la société parut à la veille de sa complète ruine, les masses étaient moins profondément corrompues qu'elles ne le sont aujourd'hui. Depuis cette époque, la secte antichrétienne a travaillé avec une activité et une persévérance infernales à accumuler dans les bas*fonds de la

société des trésors de convoitise et de haine ; et la noire fumée qui s'échappe de ce volcan par les soupiraux que lui a ouverts la loi sur les réunions publiques nous permet d'apprécier les ravages qu'entraînera sa prochaine éruption.

On n'a pas oublié le spectacle que donnèrent, il y a vingt ans, les esprits jusque-là en proie à la plus irrémédiable illusion : épouvantés par les excès de la liberté, ils vinrent conjurer l'Église d'apaiser, par la divine fascination de ses croyances, le monstre qu'aucun autre frein ne pouvait plus arrêter. Oubliant ses trop légitimes griefs, l'Église vint à leur secours ; elle offrit à l'ordre matériel chancelant le seul appui qui pût lui rendre sa fermeté ; et elle travailla, non sans succès, à relever ce pouvoir civil qui lui avait été si peu favorable.

Aussi ne tarissait-on pas à son égard de bénédictions et d'éloges. Mais bientôt la scène change; à peine le danger paraît-il éloigné, l'illusion reconquiert tout son prestige, et la liberté de Terreur peut de nouveau reprendre son travail souterrain de destruction. Que va-t-il arriver ? Nous ne saurions le dire. Mais sûrement on peut, sans trop présumer de la bonté divine, espérer que cette

catastrophe, si nous devons la subir, ne sera pas sans remède et sans profit; qu'elle achèvera de dissiper les illusions de tous ceux qui n'ont pas fait, avec la lumière, un irrévocable divorce ; et qu'enfin « tous les vivants comprendront que le Très-Haut ne prétend pas se dessaisir de sa royauté sur les sociétés humaines (1). »

(1) Daniel, iv, 14.

En prenant congé de nos lecteurs, nous sommes heureux de leur laisser cette douce espérance, pour les consoler des vérités douloureuses que nous avons été contraint de leur présenter dans le cours de ce travail.

Grâces à Dieu, nous n'avons pas besoin, pour espérer fermement un meilleur avenir, de nous faire illusion sur les maux du présent, et de nous jeter dans ce que Donoso Certes appelait le fatalisme de la miséricorde. Nous reconnaissons, avec cet illustre écrivain, que la société moderne porte dans son sein assez de principes de mort pour la détruire, que le mal y prévaut sur le bien et par le nombre, et par l'audace, et par l'activité de ses suppôts, et que naturellement il doit remporter la victoire.

Mais nous ajoutons avec lui que si le mal

CONCLUSION ail

a toujours triomphé du bien, par Faction de»

causes naturelles, le bien a toujours pris sa revanche sur le mal par l'intervention divine; et nous espérons qu'il en sera de même au terme de la crise que la société chrétienne subit depuis trois cents ans.

Nous avons donc un égal droit à invoquer, en faveur de notre thèse, l'autorité des chefs des deux écoles qui, pour résoudre le problème des destinées futures de l'Église et de l'humanité, soutiennent les opinions les plus contraires. A la tête de ces écoles sont deux hommes doués, bien qu'à des degrés divers, d'une pénétration de génie presque prophétique : Joseph de Maistre et Donoso Certes. Opposés en apparence dans leurs conclusions, ces deux illustres défenseurs de l'Église ne le sont en aucune manière dans leurs principes ; et leur apparente opposition naît uniquement de la différence de leurs points de vue.

Le publiciste espagnol, lorsqu'il médite sur l'avenir de la société moderne, fixe surtout ses re-

gards sur l'œuvre de l'homme : et sous ses brillantes apparences il en découvre l'irrémédiable caducité: « J'ai vu, dit-il, j'ai vu deux édifices gigantesques, deux tours babyloniennes, deux civilisations splendides, élevées au plus haut point de la sagesse humaine : la première est tombée au son des trompettes apostoliques, et la seconde va s'écrouler au son des trompettes socialistes. En présence de ce spectacle eflfroyable, je me demande à moi-même avec terreur si la sagesse humaine est autre chose que vanité et affliction d'esprit. Je n'ignore pas qu'il y a des hommes d'un optimisme invincible, pour qui c'est chose évidente que la société ne tombera pas, parce qu'elle n'est pas tombée encore ; et aux yeux desquels le nuage, loin de grandir, s'en va se dissipant dans les airs. Pour eux la révolution de Février fut le châtiment, et ce qui vient est la miséricorde. Ceux qui vivront verront, et ceux qui verront seront dans l'épouvante, en reconnaissant que la révolution de Février n'a été qu'une menace, et que maintenant ce qui s'approche, c'est le châtiment (1) . »

(1) Lettre aux rédacteurs du Pats et du Heraldo, 16 juillet 1849. Œuvres de Dorosn CortèSy t. I, p. 357.

Nous n'avons que trop de motifs de croire à la réalité de ces tristes pronostics. La crise de Février 1848 est loin d'avoir fait paraître au jour tous les germes de mort que nos sociétés sans Dieu recèlent sous leur apparente splendeur ; et la réaction qui a suivi cette crise est plus loin encore d'avoir étouflfé tous ces germes. La maladie sociale s'est, depuis ce temps, considérablement aggravée dans les âmes ; et il paraît impossible que, tôt ou tard, elle ne se manifeste pas dans les faits.

Donoso Certes a mille fois raison de combattre les aveugles optimistes qui fondent leur espoir sur l'éclat trompeur dont l'égoïsme et l'excès du luxe parent la surface de la société, en même temps qu'ils dévorent ses entrailles. Oui, il est condamné à mort, ce paganisme renaissant; et sa mort sera plus honteuse et plus horrible que celle du paganisme ancien, parce qu'il est mille fois plus coupable dans sa révolte contre la vérité, et plus inexcusable dans son hideux sensualisme.

Sur ce point, nous n'en doutons pas, de Maistre n'aurait pas une autre conviction que Donoso Gortès. Jamais il n'a cru que la Révolution fût terminée en 1814; etjamais il n'a douté qu'elle ne fût destinée à renverser de fond en comble Tédi-

fiée cpie les hommes avaient essayé de construire sans Taide de Dieu.

Et pourtant de Maistre n'a cessé d'espérer, comme résultat de la crise terrible que subit la société moderne, un triomphe magnifique pour r Église de Jésus-Christ. C'est qu'au sein de ce chaos produit par les erreurs et les passions de l'homme il voyait l'action de l'Esprit créateur. Il ne se dissimulait pas que notre société occidentale avait mérité, bien plus que l'Orient, d'être repoussée de Dieu et livrée à l'aveuglement du schisme ou à la tyrannie de quelque nouveau Mahomet. Mais, au milieu de cette Europe si coupable, il voyait, ce que l'Orient n'a jamais possédé, la source inépuisable de la vie divine, la sainte Église romaine, toujours féconde, tandis que tout, autour d'elle, est livré à la stérilité ; toujours jeune, tandis que toutes les institutions politiques du passé vieillissent et tombent; toujours vigoureuse, tandis que les institutions politiques actuelles semblent irappées de stérilité dès leur naissance. Il voyait le divin époux de l'Église renouveler, pour la gloire de son épouse bienaimée, les merveilles des premiers jours, lui envoyer de saints pontifes, des docteurs inspirés, des

apôtres, des martyrs, des thaumaturges ; il voyait les instituts religieux refleurir au milieu des ruines des anciens ordres ; et la vie renaître plus abondante et plus forte sur ce sol dont la barbarie révolutionnaire avait feit un désert.

Les yeux du voyant embrassaient un horizon plus vaste encore. Il suivait dans le cours des siècles le travail de la Providence, constamment occupée à préparer le règne de Jésus-Christ, et à constituer la grande unité qui doit faire de la terre un bercail unique, soumis à la conduite de l'unique pasteur. Ce travail de rapprochement que les conquêtes de l'empire romain avaient ébauché, que les expéditions des navigateurs ne cessent de compléter depuis trois siècles, il en pressentait le plein épanouissement, grâce aux découvertes de la science moderne, et il ne doutait pas que les savants modernes, comme les navigateurs de la Renaissance et les conquérants romains, ne fussent les pionniers de la Providence et ne servissent à préparer la grande œuvre au succès de laquelle Dieu subordonne tous les événements humains ; le triomphe de l'Église.

De Maistre ne connaissait ni les merveilles de la vapeur, ni celles de l'électricité ; mais il avait

saisi, par une sorte de divination, la fusion matérielle des peuples par laquelle ces deux puissants moteurs ont si considérablement facilité leur fusion morale. Déjà, de son temps, il voyait cette fusion s'opérer par les révolutions politiques et par la connaissance plus répandue des diverses langues : « Ajoutez, disait-il à son interlocuteur de Saint- Pétersbourg, ajoutez que les plus longs voyages ont cessé d'e&ayer Timagination ; que tous les grands navigateurs sont Européens ; que TOrient entier cède manifestement à l'ascendant européen; que le Croissant, pressé sur ses deux pointes, à Constantinople et à Delhi, doit nécessairement éclater par le milieu ; que les événements ont donné à l'Angleterre quatre cents lieues de frontières avec le Thibet et la Chine, et vous aurez une idée de ce qui se prépare.

L'homme, dans son ignorance, se trompe souvent sur la fin et sur les moyens, sur ses forces et sur la résistance, sur les instruments et sur les obstacles. Tantôt il veut couper un chêne avec un canif, et tantôt il lance une bombe pour briser un roseau; mais la Providence ne tâtonne jamais, et ce n'est pas en vain qu'elle agite le monde. Tout annonce que nous marchons vers une ^ande

unité, que nous devons saluer de loin, pour me servir d'une tournure religieuse. Nous sommes douloureusement et bien justement broyés; mais si de misérables yeux tels que les miens sont dignes d'entrevoir les secrets divins, nous ne sommes broyés que pour être mêlés (1). »

Cette manière de voir, si encourageante, estelle réellement opposée à celle de Donoso Certes ? Non ; elle est seulement difiërente et peutêtre plus complète, au moins dans son expression. Tous les signes de la fin de l'ancien monde qui frappent les yeux de Donoso Cortès, de Maistre les voit comme lui ; mais il voit de plus des signes de la création d'un monde nouveau. Pour employer une de ses expressions, il voit, comme le publiciste espagnol, la Providence occupée à effacer Isl page que la raison humaine, révoltée contre la foi, est occupée à écrire depuis trois siècles ; mais il la voit en même temps se disposer à écrire sur cette page efiacée ses propres œuvres. Dans ces germes de vie que la main de Dieu jette avec tant de prodigalité au sein du chaos, le grand philosophe reconnaît les gages de la grande

(1) Soirées de Saint-PétersbouTg, fin du 2^ entretien.

moisson qu'elle s'apprête à recueillir; et en apercevant l'Esprit créateur, qui plane, comme aux premiers jours, sur ces eaux troublées, il répète avec l'Église ces consolantes paroles du Psalmiste : « Vous enverrez votre Esprit, et il se fera une nouvelle création, et vous renouvellerez la face de la terre. »

Ces espérances, nous les partageons, et nous les croyons aussi solidement fondées que peuvent l'être des prévisions semblables, non pas sur la nécessité des choses, mais sur l'étude des voies de la Providence dans le passé, et de son action dans le présent.

Nous penchons donc, avec une conviction profonde, du côté de l'espérance, sans nous dissimuler pourtant aucun des motifs, malheureusement trop réels, sur lesquels s'appuie l'école du désespoir. Avec celle-ci, et autant qu'elle, nous désespérons des hommes; mais nous attendons plus qu'elle de la miséricorde de Dieu, même pour l'existence terrestre de l'ÉgUse.

Là ne se borne pas notre accord avec les maîtres illustres dont nous sommes fiers d'être rhumble disciple. Nous avons voulu, dans ce livre, aller jusqu'au fond de cette situation sociale, si complexe et si troublée, qui inspire aux uns tant de tristesse et aux autres tant d'espérance. Nous avons cherché la raison dernière de la crainte des premiers et de la confiance des seconds, et si nous ne nous faisons pas une illusion complète, nous sommes autorisé à dire que nous avons trouvé et démontré cette raison dernière des maux qui menacent la société moderne et des biens qui lui sont réservés.

Ses maux, ses agitations, son incurable caducité, naissent de la folle et criminelle prétention qu'elle a conçue de se soustraire à la souveraineté de Dieu et de se constituer en dehors de Jésus- Christ. C'est cette prétention qui tue la société moderne ; et tant qu'elle ne l'aura pas complètement et irrévocablement répudiée, elle essayera en vain d'échapper à la mort. Tous ceux qu'elle

appellera pour réparer ses ruines ne construiront que des murs sans mortier, suivant rexpression du prophète, et leurs constructions, pour crouler, n'attendront que le prochain orage. Tous ses progrès seront de vains mensonges, toutes ses inventions ne serviront qu'à aggraver ses désordres en stimulant son égoïsme ; elle criera : La paix, la paix ! et il n'y aura point de paix ; elle proclamera la liberté, et ses servitudes iront s'aggravant, jusqu'à ce qu'elle ait rétabli sur son trône le seul vrai libérateur et le seul vrai pacificateur, jusqu'à ce qu'elle se soit de nouveau établie sur le fondement que la main de Dieu luimême a posé.

Alors, et alors seulement, commencera l'ère nouvelle; alors le monde nouveau sera créé; alors l'Évangile, accepté comme règle des rapports sociaux, aussi bien que des rapports individuels, permettra de maintenir la paix sans s'épuiser en ruineux armements, et de sauvegarder les droits sans opprimer la liberté. Alors la société, instruite par le dur mais salutaire enseignement de l'expérience, éclairée par les ténèbres mêmes qu'ont amassées trois siècles de stériles discussions, appréciera bien mieux la douceur

du joug que lui impose l'autorité divine, et prêtera à Jésus-Christ et à son Église un hommage plus libre que celui de la crainte, et plus durable que celui d'une ignorante simplicité.

Mais à quelles conditions la société retirerat-elle de la douloureuse crise qu'elle traverse ce fruit si précieux pour elle et si glorieux pour la vérité? Comment espérer qu'elle embrassera jamais une conviction diamétralement opposée ' à toutes ses tendances présentes età l'enseignement qu'elle reçoit, depuis un siècle, de tous ses docteurs ?

Nous ne pouvons évidemment attendre ce retour que d'une réaction, et l'on comprend que nous entendons par là non pas une réaction politique qui changerait seulement la surface de la société, mais une réaction morale, sociale, religieuse surtout.

Cette réaction aura lieu, tout nous porte à le croire. Le désordre est arrivé à de trop révoltantes extrémités, soit dans l'ordre des doctrines, soit dans l'ordre des faits; les âmes sont trop malades, les intérêts matériels eux-mêmes sont trop gravement lésés, les peuples sont trop inquiets, pour pouvoir tolérer longtemps un semblable état de choses.

DOCTRINES ROMAINES. fl

Mais si la réaction est à peu près certaine, il n'est malheureusement pas également certain qu'elle soit complète et définitive. Elle ne peut l'être qu'autant que la société arrachera de son sein la racine la plus profonde des maux qui la tourmentent ; et elle ne pourra évidemment extirper, à l'heure de la réaction, cette racine funeste qu'autant qu'elle lui aura été clairement signalée avant cette heure*

C'est aux défenseurs de la vérité qu'il appartient de rendre à la société ce douloureux service , et de lui faire connaître, pendant la durée même de ses violents accès, la cause du mal dont elle soufire, et le remède qui seul peut la guérir.

Si nous voulons contribuer à son salut, nous ne le pouvons qu'à ce prix ; mais il faut nous armer de courage, car il n'est pas de devoir plus difficile à remplir que celui-là. Il faut aller à rencontre des préjugés les plus répandus et des tendances les plus violentes de la société moderne; lui présenter, comme condition unique de salut, ce qui est l'objet de sa souveraine répugnance; lui répéter qu'elle est malade, alors qu'elle s'obstine à se croire pleine de santé, et lui répéter qu'elle ne trouvera la force, la stabi-

lité, le vrai progrès qu en revenant aux éternels principes dont elle a mis sa gloire à s'affranchir.

Quoi de plus pénible qu'un pareil ministère ! Combien il serait plus doux de cacher à cette société malade la plaie qui la ronge, de flatter se» préjugés et de lui faire un évangile à sa guise, en voilant tous les aspects répugnants du véritable Évangile, et eu faussant les côtés par lesquels il se rapproche davantage des idées modernes ! En adoptant cette tactique, nous serions sûrs du succès, et les applaudissements de nos contemporains nous récompenseraient largement de nos complaisances.

Si, au contraire, nous voulons rendre témoignage à la vérité, il faut nous résigner à voir notre témoignage accueilli comme le fut celui des anciens prophètes par les rois d'Israël, celui de Jésus-Christ lui-même par le peuple juif, et celui des apôtres par le monde romain.

N'importe ; ce témoignage si ingrat et si mal récompensé sur la terre, la vérité l'obtiendra de nous ; et comme tous ses témoins des autres âges, nous contribuerons, dans la mesure de notre sincérité, à sauver le monde qui nous repousse. Tant que durera l'heure des ténèbres, notre voix

semblera perdue dans le désert ; les grands principes que nous proclamons ne paraîtront faire aucune impression sur les âmes ; Il faudra nous contenter du triste avantage d'empêcher la prescription de Terreur par nos impuissantes protestations en faveur de la vérité; tous les yeux sembleront se fermer à la lumière que nous ferons briller ; mais l'heure du désillusionnement arrivera enfin, et c'est alors qu'apparaîtra le fruit de ce travail en apparence complètement stérile. L'expérience, en démontrant le danger des erreurs que ifous' aurons combattues, contraindra les esprits à embrasser les vérités auxquelles on avait longtemps fermé l'oreille. La réaction alors pourra être complète, et l'ère des révolutions pourra se olore, au moins pour des siècles.

' Pourquoi n'en a-t-il pas été ainsi plus tôt? ; Depuis un siècle, la France a éprouvé plusieurs réactions puissantes, après des secousses qui avaient ébranlé Tordre social jusque dans ses bases ; chaque fois on a pu croire que Tédiflce était définitivement reconstitué, et pourtant, au bout de peu d'années, de nouvelles convulsions T on t renversé de nouveau .

Pourquoi cela?

N'est-ce pas parce que avaut la crise, les défenr seurs de Tordre, craignant de faire une œuvre inutile, avaient négligé de faire connaître les vraies causes du désordre. On s'était contenté de revendiquer à moitié les droits de Jésus- Christ et de son Église, et on semblait si loin d'obtenir, le peu même qu'on demandait, . qu'on, eût cru.faire acte d'imprudence en demandant davantage.

L'heure de la réaction venue, on. a obtenu ce qu'on avait demandé longtemps sans espoir.

Mais comment aurait-on pu obtenir ce qu'on n'avait même pas, osé : demander ? La.soçiété,' rétablie sur des demi-principes, a ; reconquis une demi-stabilité : mais elle n'a pu recouvrer le.' parfait équilibre, qui ne peut résulter que de la pleine restauration des lois morales. .

Il est temps de profiter de , notro expérience et d'en finir avec ces déguisements. aussi funestes: à la société qu'à l'Église. Le Vicaire de Jésus- Christ nous donne un exemple. que tous les vrais catholiques sont tenus de suivre. Sans ? se -laisser arrêter par les menaces des puissants,ipar les avertissements des faux sages et les ^frayeurs des pusillanimes, il proclame la vérité tout entière; et plus l'erreur se récrie, plus l'indifférence s'ir-

iM CONCLUSION

rite, plus la voix du grand témoin s*élèvô et devient retentissante. Et voilà même qu'avant la fin de la crise, on commence à comprendre que ce courage, si téméraire en apparence, était Feffet d'une prudence divine, et qu*en repoussant toutes les lâches concessions, le successeur de saint Pierre a mieux pourvu à sa sûreté qu'il ne Teût fait par les plus indignes complaisances.

Imitons son intrépidité, et nous partagerons son triomphe. Peut-être, ce triomphe, ne le vernons-nous pas de nos yeux sur cette terre ; mais qu'importe? Ne sommes-nous pas déjà assez récompensés par la gloire d'y coopérer? Si, comme nous l'espérons, Jésus-Christ doit régner un jour sur la société humaine, librement et amoureusement soumise à ses lois, ne serons-nous pas heureux de pouvoir nous dire qu'en sacrifiant notre popularité et en afirontant le courroux de l'opinion, nous avons pu contribuer, même dans la plus faible mesure, à faciliter l'établissement de ce règne terrestre de l'Homme-Dieu, à procurer à l'Église cette gloire» et à la société humaine cette félicité?...

Mais il importe de le bien comprendre : si nous voulons coopérer dans la mesure de notre influence au salut de la société et au triomphe de l'Église, il ne suffit pas de parler, il feut agir.

Proclamer la vérité, c'est quelque chose ; faire le bien est mieux encore.

Nous avons à notre disposition deux forces divines dont l'exercice ne doit pas être plus divisé que ne Test dans le monde physique Faction de la lumière et celle de la chaleur : c'est la force de la vérité et celle de Tamour.

Ces deux forces s'entr'aident et se complètent. La vérité éclaire et dirige la marche de Tamour; mais souvent aussi l'amour aplanit les voies à la vérité et dispose les âmes à subir son empire. Ceux que nous éloignerions, si nous nous contentions de combattre leurs erreurs, nous les attirerons en nous montrant dévoués à leurs intérêts. Un œil malade éprouve de la répulsion pour l'éclat de la lumière ; un cœur blessé n'éprouve que

de Fattrait pour le baume de Famour. Aimons donc les hommes de notre temps ; aimons-les autant que nous détestons leurs erreurs ; prouvonsleur par nos œuvres, que la haine de leurs erreurs n'est dans notre cœur qu'une forme du dévouement qui nous anime pour leurs intérêts.

Cette démonstration, sans doute, ne sera pas comprise et acceptée de tous. Il est des âmes complètement perverties que notre charité ne fera qu'endurcir, comme la chaleur du soleil durcit la boue ; mais tous les hommes que les erreurs de notre âge ont fascinés ne sont pas arrivés, grâce à Dieu, à cet excès de perversité. Il est parmi eux des intelligences plus captives de l'illusion qu'obstinées dans l'erreur; il est des cœurs sensibles au dévouement, accessibles aux sentiments nobles et purs ; des âmes en qui le germe divin est plutôt étoufië que détruit. Ce sont ces âmes qu'il faut arracher, par la sincérité et l'énergie de notre amour, aux illusions qui les captivent et aux faux semblants de dévouement qui les égarent.

La doctrine dont nous sommes les défenseurs, n'est- elle pas la source de tous les sentiments nobles, de tous les dévouements généreux, de toutes les affections saintes, de toutes les consolations

œNCLUSION 329

solides, de toutes les espérances durables? Comment donc peut-on la haïr sinon parce qu'on la méconnaît ? Et pourquoi la méconnaît-on sinon parce qu'elle ne se révèle pas avec assez d'éclat par la vie entière de ceux qui ont le bonheur d'être ses disciples et l'honneur d'être ses apôtres ?

Cette doctrine n'est-elle pas également pour la société le principe de tous les progrès véritables, de toutes les institutions utiles, de toutes les inspirations sublimes, de toutes les grandes entreprises, de toutes les libertés réelles et solides?

Comment donc a-t-elle pu devenir si impopulaire, sinon parce que ses ennemis sont parvenus à la travestir, et à la présenter aux sociétés modernes sous de fausses couleurs?

A nous de la montrer sous ses traits véritables; à nous de lui rendre son influence légitime» en nous mêlant et en la mêlant avec nous à toutes les œuvres bonnes et utiles.

Pourquoi permettrions-nous que d'autres nous devançassent dans la culture des sciences et des arts ? Pourquoi nos adversaires seraient-ils plus au courant que nous des questions économiques et sociales? Pourquoi laisserions-nous ceux qui ne vi-

sent qu'à perdre le peuple se poser comme ses amis et s'occuper plus que nous de ses intérêts? Enfin, pourcpioi n'entrerions-nous pas dans toutes les carrières honnêtes, pour les mettre toutes en contact avec la vérité (jue nous avons le bonheur de porter en nous?

La royauté sociale de Jésus-Christ ne doit-elle pas étendre son influence sur toutes ces branches de l'activité sociale ; et cette influence pourraitelle prévaloir dans un moment d'heureuse réaction, si elle n'avait été préparée à l'avance?

Jésus-Christ ne peut régner dans la société s'il ne trouve des auxiliaires qui prennent à cœur ses intérêts et répandent autour d'eux ses divines influences. Hélas! il faut bien l'avouer : si dans presque toutes les contrées de l'Europe son nom a été si facilement renversé, c'est que, au moment décisif, ces auxiliaires lui ont manqué. Toute l'activité et tout le savoir-faire s'est trouvé du côté de ses ennemis; et ses amis, incomparablement plus nombreux, n'ont su faire autre chose que de subir en silence la déchéance de leur divin Roi.

Sortons de cette torpeur. Ne nous contentons pas d'être bons pour nous-mêmes. Aux efforts surhumains de nos adversaires pour rendre irrépa-

rable la révolution qui a détrôné ce divin Roi, opposons des efforts également énergiques pour relever son trône. N'aurions-nous aucun succès ici-bas, notre travail ne serait pas perdu pour cela ; et notre salaire n'en serait que plus riche devant l'éternité.

Mais pourquoi n'espérerions-nous pas, au moins auprès de quelques âmes, un succès partiel, qui serait la préparation au moins éloignée du triomphe complet de notre sainte cause ?

Travaillons donc, et s'il le faut, mourons à la peine. L'œuvre qui est proposée à nos efforts est éminemment l'œuvre du Seigneur. « Plus nous serons à son égard prodigues de notre travail, plus le maître que nous servons sera pour nous divinement prodigue de ses récompenses. » Stabiles estote et immobiles, abundantes in opère Domini semper; scientes quod labor vester non est inanis in Domino. (I Gor.| xv, 58.)

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