Guillaume II à Nicolas II. (N
PRÈS la Conférence d'Algésiras, quoique la Russie nous y eut soutenu, les rapports de Giullaume et de Nicolas restèrent très amicaux. La lettre suivante, non datée, est un spécimen de leur correspondance à cette épo({ue :
Mon cher Niki, merci de ta lettre que m'a remise Tatichtchev, et de la seconde qui m'a été remise aujourd'hui [i4 juin 1906] par Vladimir. Je suis en pleine communauté de sentiments avec toi dans ces temps si durs. Le meilleur moyen d'oublier l'ennui et les inquiétudes que te cause l'état des choses dans ton pays est de faire ce que tu fais déjà et de l'occuper de ton admirable Garde, organisant ses revues et l'entretenant avec elle. Cela te fera plaisir à toi et aux troupes qui, au moment du danger, t'en remercieront les armes à la main.. .
Je suis tout à fait d'accord avec toi au sujet des anarchistes. Leur attentat [à Madrid, le 3i mai] a été lâche et criminel. La difficulté de la lutte contre cette plaie de l'humanité réside dans ce fait que ces bandits peuvent vivre impunément dans certains pays, en
particulier en Angleterre, et y tramer leurs complots. Je sais que le premier-ministre espagnol a prié le prince de Galles de dire au roi Edouard YII le désir du peuple espagnol de le voir intervenir auprès du Gouvernement britannique pour que celui-ci adhère à un accord des puissances continentales visant à des mesures sérieuses de répression contre cette secte. Cette démarche prouve que la surveillance établie par nos deux gouvernements sur ces individus a complètement échoué parce qu'ils peuvent vivre à Londres sans crainte d'être punis et y tramer leurs plans homicides... Toutes les Puissances continentales devraient envoyer à Londres une communication en commun au Gouvernement anglais pour qu'il s'unisse à l'accord international pour combattre ces bêles féroces. Je pense que par un accord général, il serait possible, pour défendre la vie et la civilisation, d'interdire la fabrication des produits chimiques pour les bombes, sous menace de peines sévères.
La Douma rend la situation difTicile pour ton gouvernement et la complique. On peut espérer qu'on trouvera bientôt les moyens pour un mochis vivendi raisonnable... Comme j'ai supposé, ton choix est tombé sur Izvolsky
qui, j'en suis convaincu, te donnera satisfaction. C'est un homme intelligent, qui saura pratiquer une politique russe pacifique conformément à ton désir. Il a donné un sage conseil à Schœn sur la question du chemin de fer de Bagdad, aussi j'espère que mon gouvernement pourra travailler avec lui sur la hase d'une confiance mutuelle, résultant de la communauté d'intérêts. ?sos intérêts dans ce chemin de fer sont purement économiques et commerciaux...
Je comprends bien que les Anglais, comme tu le dis, te courtisent au sujet de l'Asie, mais que tu as résolu d'attendre tranquillement leurs propositions. Je suis convaincu que si elles sont acceptables en ce qui concerne l'Asie centrale, un accord avec eux écartera beaucoup de causes de frottement et de conflit, ce qui me fera aussi plaisir.
Il est naturellement clair pour tous que le moment actuel choisi par la flotte anglaise pour sa visite non sollicitée est absolument intempestif pour toi et ton pays, et je suis fermement convaincu de l'indignation qu'elle te cause, me rappelant mes sentiments lors de sa visite de l'année dernière. Ils comptent naturellement renforcer chez toi le parti ultralibéral. Leur flotte a annoncé l'intention de
visiter au retour Pillau et Traveniûnde. Je les ferai surveiller avec soin...
[Guillaume continuait en proposant à Nicolas de fixer leur entrevue au i""' août à Swinemiinde. Il parlait ensuite de sa visite [6 juin] à François Joseph qu'il avait trouvé (( aussi fort irrité de la conduite de son Parlement )).]