‹ Les documents secrets des archives du Ministere des affaires etrangeres de RussieChapitre 22 sur 58 · François-Ferdinand à Nicolas II. ÇS · texte numérisé non relu

François-Ferdinand à Nicolas II. ÇS

Au cours de l'audience qu'il avait accordée à Godefroi de llohenlohe (voir § 20), le tsar avait laissé percer quelque inquiétude au sujet des dispositions de l'archiduc héritier. Celui-ci lui écrivit à €e sujet le 20 mars 1913 la lettre suivante :

Je considère comme mon devoir de l'exprimer ma satisfaction au sujet du bon accueil que tu as fait au prince de Hohenlohe, porteur de la lettre de S. M. Convaincu qu'en présence des ruines qui s'entassent en Orient, un contact cordial de nos deux monarchies est la garantie la plus solide d'un développement pacifique de la crise, j'ai été pleinement heureux et de l'auguste initiative de mon oncle qui s'est adressé à toi et de l'empressement avec lequel tu lui as répondu. Depuis mon enfance, j'ai toujours considéré que des rapports d'amitié et de confiance entre l'Autriche et la Russie sont ce qui peut le mieux renforcer les principes monarchiques et conservateurs qui servent de base à nos deux Etats.

Je ne puis aussi te cacher mon étonnement au sujet des bruits publiés et répandus en Russie. Ils engendrent en moi de tout autres sentiments. Ne désirant pas chercher la source de ces légendes, il me semble qu'ils sont répandus par des éléments destructeurs préoccupés d'affaiblir les liens qui existent heureusement entre nos deux dynasties. J'ose espérer que de telles tendances ne tarderont pas à disparaître en face des magnanimes intentions exprimées des deux côtés à l'occasion de la visite du prince de Hohenlohe...

23. — Convention austro'italienne relative à l'Albanie. (N° 87).

LA création du royaume d'Albanie donna lieu à la signature à Rome le 8 mai 191 3 de la convention secrète suivante entre 1 "Autriche et l'Italie :

Convention conclue pour rétablir le plus rapidement possible l'ordre intérieur et les bases d'un développement régulier du commerce et de l'industrie sur le territoire constituant l'Albanie...

I. Les Hautes Parties contractantes sont d'accord que le ferme rétablissement du calme

en Albanie et d'une tendance régulière à une vie pacifique doivent être la base principale du système politique de leur entente amicale,

2. Si l'accomplissement des mesures proposées pour atteindre les buts fixés dans l'art, i se heurtait à l'intervention de certaines puissances, cette convention amicale aurait la valeur d'un traité d'alliance.

3. Pour atteindre plus rapidement les buts indiqués à l'art, i, les Hautes Parties contractantes se réservent le droit d'occuper de leur propre autorité le territoire de l'Albanie qu'elles ont divisé à ce point de vue en deux parties égales.

^. [La démarcation de ces sphères d'influence doit être fixée par une Commission spéciale sur la base de l'opinion exprimée par la conférence diplomatique tenue à Rome le 2 mai 1913.]

5. [En cas de formation de détachements des deux puissances pour une action militaire, Teflectifde chacun d'eux sera limité à 2^ bataillons d'infanterie et 12 batteries avec la cavalerie et les services auxiliaires nécessaires. Ces effectifs ne pourront être dépassés qu'après accord préalable.]

6. [Pour atteindre les buts indiqués à l'art, i, les Hautes Parties contractantes se proposent

de prendre comme elles le jugeront bon, les mesures suivantes : i^-S" employer leurs troupes comme il sera nécessaire pour le rétablissement et le maintien de l'ordre dans les limites du territoire occupé et en fixer la dislocation comme elles le jugeront bon ; k" établir des administrations et des tribunaux militaires ; 5° établir des quarantaines ; 6° développer le commerce et l'industrie ; 7" développer les voies de communication ; S** développer le commerce extérieur ; 9'' satisfaire aux besoins religieux ou sanitaires de la population ; lo** armer les éléments honnêtes de la population, sans leur confier cependant d'artillerie et de mitrailleuses; 11° constituer une milice albanaise; 12" former une gendarmerie ; iS" diminuer dans le territoire occupé les troupes d'occupation ; 14" prendre, d'après les circonstances, les mesures pour le développement et le maintien des causes pouvant servir de fondement à l'occupation et à sa prolongation.]

7. [Les Hautes Parties contractantes s'obligent i** à ne pas ériger de fortifications, sauf celles de campagne nécessaires pour la sûreté des postes ; 2° à ne pas introduire d'artillerie lourde ; 3" à ne pas intervenir sans nécessité dans l'administration locale ; 4" à ne pas créer

de monopoles ; 5' à ne pas introduire de produits nuisibles.]

8. [La durée de l'occupation sera déterminée par les circonstances indiquées à l'art, i. De plus, tous les six mois aura lieu un échange de vues.j

9. Les Hautes Parties contractantes considèrent comme indispensable de prévenir les Puissances intéressées à la politique des Balkans, I- du moment où commencera l'occupation quand la déclaration l'annonçant sera publiée ; 2" de sa terminaison six mois à Tavance.

10. Les articles de la présente convention entreront en vigueur au moment de la publication de la déclaration annonçant l'occupation (à l'exception du point i4 de l'art. 6 qui peut, si les circonstances l'exigent, être exécuté avant la déclaration d'occupation).

11. Le texte de la déclaration d'occupation devra être publié pour l'information générale en français, mais pour la population albanaise, il le sera dans les deux dialectes du pays ; de plus l'original devra être ratifié par l'autorité suprême des Hautes Puissances contractantes et contresigné par les plénipotentiaires autorisés à rédiger et à signer la présente convention.

12. [Les cas non prévus devront faire l'objet d'accords subséquents. (La fin n'était pas déchiffrée)].

Copie d'après V original : le colonel d'état major, Samoilo.

23 6w, — Conférence russe au sujet de l'attaque des Détroits. (N°=' 68-70 [7];.

EN novembre 191 3, le ministre des affaires étrangères russes exposa au Tsar la nécessité de prendre des mesures pour s'emparer de Constantinople si l'Empire turc s'écroulait. Les documents suivants nous renseignent à ce sujet :

Sazonov à Nicolas II fSainl-Pétersbourg, 23 mars i9M)

Dans le rapport que j'ai présenté à V. M. en novembre, je lui ai exposé la nécessité de travailler à un vaste programme d'action pour résoudre la question des Détroits d'une façon heureuse pour nous si les événements nous forçaient à défendre nos intérêts sur le Bosphore et les Dardanelles. V. M. a bien voulu m'approuver et autoriser la réunion d'une Conférence des administrations qui y sont le

plus intéressées. Elle a eu lieu le 8 février sur ma convocation. J'ai l'honneur de soumettre à V. M. le procès-verbal de cette Conférence, et d'accord avec ses membres de solliciter ses ordres au sujet des mesures qu'elle a préconisées...

Mémorandum de Bazili [le vice-directeur de la Chancellerie du ministère des ajfaires étrcmgères] au sujet des Détroits (^).

Considérations préliminaires au sujet des problèmes maritimes russes dans la région de la mer Noire.

La situation actuelle pouvant conduire à une dislocation plus ou moins rapide de la Turquie, nous impose d'une façon urgente l'obligation de prévoir dès maintenant la possibilité que la question des Détroits soit posée de nouveau. Nous devons donc déterminer notre situation à son égard.

I . Il faut donc sans retard procéder au renforcement de nos forces (et en particulier de celles navales) dans la région de la mer Noire afin qu'au moment où la crise éclatera nous

(') C'est ainsi que la pièce est intitulée dans le texte russe. Ce rapport est évidemment celui qu'au commencement de la séance du 8 février, Sazonov déclara être de lui et avoir été soumis par lui à l'Empereur.

puissions résoudre la question des Détroits de la façon désirée par nous. Dans Timpossibilité de prévoir avec exactitude ce moment, peutêtre si proche, il est nécessaire de développer nos forces dans la région de la mer rSoire le plus rapidement possible, et cela d'une façon progressive, et non pour une date fixe.

[Peut-on augmenter suffisamment notre flotte dans la mer Noire par nos moyens dans cette mer ou faut-il y adjoindre de grands navires venus d'ailleurs, et en particulier les drcadnoughts que nous construisons dans la Baltique ? Il faudrait pour cela un changement du droit international qui interdit le passage des vaisseaux de guerre par les Détroits turcs. A raison de l'opposition immémoriale des puissances, il est fort douteux qu'on y arrive. D'ailleurs, en cas de crise brusque, les drcadnoughts de la Baltique arriveraient trop tard. De plus, il faut remarquer que l'Europe ne consentirait pas à l'ouverture des Détroits pour les seuls riverains et que s'il existe des chances de l'obtenir par voie diplomatique, elle implique le libre accès dans la mer Noire des A aisseaux de guerre de toutes les nations. Or notre point de vue traditionnel est que tant que les Détroits ne seront pas à nous, nos intérêts stratégiques exigent que la mer Noire

soit fermée aux escadres étrangères, de façon que les puissances qui nous sont hostiles ne puissent pas préparer en temps de paix d'attaque contre nous dans la mer Noire. On objecte maintenant que les avantages résultant de la fermeture des Détroits sont plus négatifs que positifs, que celle-ci ne nous garantit pas contre l'entrée d'une flotte ennemie dans la mer Noire en temps de guerre avec le consentement de la Turquie dont elle utilisera les ports et qu'elle nous fait seulement croire à tort que notre seul adversaire sur celte mer est la Turquie...]

2. [Notre problème historique en ce qui concerne les Détroits consiste à nous en emparer. On ne pourrait conclure autrement que s'il devait en résulter une perte de force défavorable à notre développement. (C'est tout au plus dans ce cas que leur a neutralisation » pourrait devenir utile, car elle ne nous garantit ni la certitude de la sortie pour nos navires, ni la fermeture du passage à nos ennemis.) Notre domination doit s'étendre sur les deux Détroits pour nous assurer la sortie dans la Méditerranée. La possession du seul Bosphore servirait seulement à la défense de nos intérêts dans la mer Noire. Cette domination peut être accompagnée de la possession d'un hinterland

plus OU moins considérable ou se borner à celle des points nécessaires pour assurer la maîtrise des détroits. Les administrations compétentes doivent étudier immédiatement le plan de la réaliser.]

3. [Pour la prise des Détroits, nous ne devons compter que sur nos moyens et ne pas espérer une coopération. — Il est fort vraisemblable que nous ne résoudrons ce problème que pendant une guerre européenne. Dans ce cas, nous sommes en droit de supposer que les flottes de l'Angleterre et de la France paralyseront celles de la Triple Alliance, et encore seulement tant que nos alliés n'auront pas essuyé de défaite. Nous ne pouvons pas espérer beaucoup de ce côté là. La coopération de la Grèce, nous fournissant une base navale dans la mer Egée pour agir contre les Détroits, est si peu vraisemblable qu'on ne peut y compter. La Grèce est sortie de la crise beaucoup plus forte et son idéal national s'est agrandi. Son rêve au sujet de Constantinople «era probablement un obstacle à un plus grand rapprocliement avec elle. D'ailleurs l'organisation par nous d'une base dans la mer Egée entraînerait les plus sérieuses complications. — La possibilité de s'emparer des Détroits dépend d'une conjoncture favorable.

La créer est le but de l'action du ministère des affaires étrangères. — L'opération elle-même exige que l'on prépare à la fois la flotte et le débarquement. Il ne faut pas renouveler la faute du plan de 1896 qui n'accordait qu'une attention insufQsante au débarquement. — Pour le transport rapidement d'une grande quantité de troupes sur les Détroits, il faut que leur dislocation s'y prête, que des moyens existent de les transporter rapidement sur des vapeurs et que ceux-ci soient en quantité suffisante. Cette dernière condition suppose une politique économique définie. Le côté financier ne doit pas être oublié. La conquête des Détroits exige donc la coopération de nombre d'administrations.]

Procès-verbal de la Conférence du 8 février i91û.

Président : S. D. Sazonov, ministre des affaires étrangères.

Membres : Grigorovitch, ministre de la marine ; la. G. Ji lin ski, chef de l'état-major général de l'armée ; M. N. Giers, ambassadeur à Constantiriople ; Neratov, adjoint au ministre des affaires étrangères; Danilov, quartiermaître général; Averianov, quartier-maître en second ; Nenioukov, capitaine faisant fonc-

tion de chef d'état-major de la marine ; le prince Troubetzkoï, chef de la section de rOrient musulman au ministère des affaires étrangères ; le capitaine Nemitz. chef du bureau des opérations à l'état-major général de la marine.

Secrétaires : Bioutsov, adjoint au chef de la section de l'Orient musulman ; Bazili, vicedirecteur de la chancellerie du ministère des affaires étrangères,

[A l'ouverture de la séance, le ministre des affaires étrangères rappelle aux membres que dans le mémoire qu'ils connaisseni et qu'il a soumis à l'Empereur en novembre dernier, il a considéré comme son devoir de l'avertir qu'il est impossible de ne pas prévoir la possibilité d'événements, peut-être très proches, qui changeront complètement la situation dans les Détroits, et qu'il était nécessaire de prendre des mesures immédiatement pour résoudre heureusement cette question à ce moment là. L'Empereur l'a approuvé et a décidé la réunion de la Conférence. — Après avoir fait remarquer qu'actuellement des changements politiques considérables sont peu vraisemblables, le ministre dit qu'il est impossible d'être assuré du maintien de

l'état de choses actuel en Turquie, même pour un avenir très proche. Il exprime la ferme conviction que si les Turcs doivent perdre les Détroits, la Russie ne peut pas permettre aune autre puissance de s'y affermir et peut être par suite forcée de s'en emparer pour y établir un état de choses conforme à ses intérêts. Le succès de cette opération dépendra de la rapi dite de son exécution, et celle-ci de sa préparation. Le ministre propose d'en étudier successivement les diverses parties.]

I. Le corps expéditionnaire, sa composilion et sa mobilisation. [Le général Ji lin ski dit que les troupes qui seront désignées seront les plus proches, c'est-à-dire celles des régions de Sébastopol et d'Odessa, formant les 7*^ et 8^ corps, renforcées probablement de deux corps de l'intérieur. Le premier échelon du corps expéditionnaire, ayantà débarquer simultanément, ne doit pas comprendre moins d'un corps d'armée, c'est-à-dire 3o à 5o.ooo hommes : plus faible, il pourrait être facilement écrasé. A raison des grandes difficultés du débarquement, le premier échelon ne peut être limité à un seul corps que dans des conditions particulièrement favorables, quand il n'y a pas à attendre une grande résistance. Le premier échelon sera formé de portions des 7*^ et 8*^ corps

(i3'' division, Sébastopol et Simféropol ; ij" division et 4*" brigade de tirailleurs, Odessa). Se référant à ce qu'il a dit sur le lien entre l'effectif du corps expéditionnaire et la situation politique et stratégique, la. G. Jilinski se demande quels seront les adversaires ? Comme tels, il voit tout d'abord les Turcs. Ils disposent actuellement sous Constantinople du 7*" corps. D'après le nouveau plan d'Enver Pacha, de réalisation d'ailleurs douteuse, ils veulent en établir 3 sur la rive européenne des Détroits.]

[Le ministre des affaires étrangères fait remarquer que la Bulgarie et la Grèce peuvent aussi intervenir contre nous, mais qu'à cause de leurs haines historiques, si l'une intervient dans un sens, l'autre paralysera son action en intervenant en sens inverse. — A la question : peut-on compter dans ce cas sur l'appui de la Serbie, S. D. Sazonov répond qu'il est impossible de supposer que notre expédition contre les Détroits s'accomplira sans guerre européenne et qu'il est probable que dans ce cas la Serbie dirigera toutes ses forces contre l'Autriche-Hongrie. — Jilinski fait remarquer l'importance d'une attaque serbe contre l'Autriche en cas de guerre de la Russie contre cette dernière. L'Autriche devrait détacher 4 à 5 corps contre la Serbie. Il

attire aussi rattention sur l'importance de l'attitude que prendra la Roumanie en cas de guerre générale. — S. D. Sazonov répond que quoique la Roumanie ne soit pas entrée formellement dans la Triple Alliance, elle a incontestablement conclu avec l'Autriche un accord militaire contre la Russie. De Giers, qui a servi précédemment en Roumanie, confirme ce qua dit le ministre. Ce dernier ajoute que le changement favorable à nous, observé en ce moment dans la politique et l'opinion publique €n Roumanie, autorise à douter que celle-ci agisse effectivement contre nous en cas de guerre austro-russe, mais nous n'avons pas de raisons sûres de l'espérer. Revenant à la question de nos adversaires possibles dans les Détroits, S. D. Sazonov dit que dans le cas de guerre de la Triple Alliance avec la Russie, l'Allemagne et l'Autriche n'enverront pas de troupes dans les Détroits et que tout au plus l'Italie pourrait y envoyer un corps expéditionnaire, quoiqu'il lui sera dangereux de dégarnir sa frontière avec la France.]

[S'en référant à ce qu'a dit le ministre de la situation générale, Jilinski dit qu'il est convaincu que la lutte pour Constantinople est difficilement possible sans une guerre générale. La possibilité de distraire des troupes

contre Constantinople et la possibilité de l'expédition elle-même dépendent des conjonctures au commencement de la guerre. Les corps du sud désignés pour y prendre part ne peuvent être mis en mouvement contre Constantinople que si on ne se bat pas sur le front occidental ou si on y a remporté des succès : sinon, ces troupes doivent y être dirigées, car un succès sur la frontière occidentale décide aussi de la question des Détroits. D'après le plan pour le cas de guerre sur le front occidental, toutes les troupes doivent y être dirigées. S. D. Sazonov ayant demandé si l'augmentation prévue de l'armée n'apporterait pas de changements, Jilinski répond qu'elle ne consistera qu'en deux corps, à former en 191.") et en 1916. Ils seront placés sur la frontière occidentale et compenseront à peine les augmentations des armées allemande et autrichienne. De plus, la formation de deux corps ne peut pas donner les moyens d'en envoyer quatre à Constantinople.]

[M. N. Giers en conclut que l'on pourrait peut-être désigner les corps du Caucase pour l'expédition contre Constantinople. En cas d'anarchie dans cette ville, il n'y aura pas de combats sur notre frontière turque et nos corps du Caucase seront libres. — Jilinski juge

cette proposition inadmissible, l'expédition contre Constantinople ne dispensant pas de la guerre sur la frontière du Caucase. Une grande partie des troupes turques est en Asie- Mineure. D'après le plan d'Enver Pacha, trois €orps seulement doivent rester en Europe. En cas de débarquement contre Constantinople, nous devons donc retenir les autres sur la frontière du Caucase. Nos trois corps du Caucase devront être mobilisés dans ce but dès que l'expédition commencera.]

[Danilov fait observer qu'il est d'autant plus impossible de désigner les troupes du Caucase pour l'expédition qu'à cause des conditions locales leur mobilisation est plus lente. La capacité des chemins de fer est faible dans le Caucase, la population russe y est rare, on est forcé de la compléter par des réservistes de l'intérieur ; la mobilisation dans le Caucase prend par suite trois semaines. Danilov s'oppose donc absolument à la désignation des troupes pour l'expédition contre Constantinople. Indépendamment de la difficulté de s'emparer de cette ville, située au fond du Bosphore, quelle que soit notre quantité de troupes (et même si nous en avions davantage), nous devons toujours prévoir la nécessité de les diriger toutes à l'ouest contre l'Allemagne

et l'Autriche. La victoire sur ce front amènera une solution heureuse de toutes les autres questions. Détacher 4 corps pour agir contre Constantinople en cas de guerre à l'ouest est purement impossible. Empêcher de tierces puissances de s'emparer de Constantinople dans ce cas est un problème politique.]

[Nemitz est d'un avis différent. Sans doute, il faut être fort surtout contre le principal adversaire, mais celui-ci ne se trouve pas sur la route de Constantinople. Une victoire contre l'Allemagne et l'Autriche ne nous donnera pas^ les Détroits. D'autres peuvent les prendre pendant que nous combattrons sur notre frontière occidentale. Nous pouvons être contraints à nous emparer de Constantinople pendant notre lutte dans l'ouest si nous voulons arguer du fait de la possession au moment où l'on traitera. Ce n'est que dans ce cas que l'Europe acceptera au sujet des Détroits les conditions qui nous sont nécessaires. Si nos forces actuelles sont insuffisantes pour nous en emparer, il faut les augmenter de 3 corps.]

[Jilinski répond que la création de ces corps est actuellement irréalisable. 11 ajoute que l^our tout Russe, les Détroits ont une importance si grande que s'ils couraient risque d'être enlevés à la Turquie, nous ne pourrions

nous dispenser de nous en emparer et par conséquent d'envoyer immédiatement une armée à Constantinople. Mais cela ne peut se faire que pendant une crise entraînant la guerre générale. Il est possible que la guerre pour les Détroits précède celle sur notre front occidental. D'après Jilinski, il est même probable qu'il en sera ainsi. Dans ce cas, on peut faire le détachement. Il n'est impossible que dans l'autre cas. Pour l'expédition, on a désigné le 7^ et le 8*' corps, mais ils sont également désignés par le plan de guerre pour le front occidental. Le premier doit dans ce cas faire partie de l'armée opérant contre l'Autriche, le second est destiné à agir contre la Roumanie. Ce n'est que dans le cas de neutralité de celle-ci que le 8^ corps demeure disponible.]

[A une question de Sazonov, Jilinski répond que la mobilisation du premier échelon (i3^ et iS" divisions et 4^ brigade de tirailleurs) s'accomplit en 5 jours pour des compagnies de 6o files (sauf les parcs d'artillerie). Le reste des 7*" et 8* corps n'a que 48 files dans les compagnies et mobilise par suite en 8 à 9 jours, c'est-à-dire en autant de temps que les deux autres corps prenant part à l'expédition. D'après le nouveau plan de renforcement de l'armée, toutes les compagnies doivent être

portées à 60 files et leur mobilisation s'effectuera par suite en 5 ou 6 jours, l'augmentation du nombre des files dans la compagnie rétrécissant le rayon de mobilisation. Si c'était reconnu nécessaire, on pourrait augmenter le degré de préparation des troupes expéditionnaires en les portant à 84 ou même à 100 files par compagnie. Le nouveau plan prévoit l'introduction de cet effectif supérieur pour certaines troupes, mais surtout du front occidental. On pourrait donc porter le premier échelon à 84 files, mais il serait impossible d'en faire autant pour le reste, car alors on affaiblirait le front ouest. Tout ceci ne concerne d'ailleurs que l'infanterie. En ce qui concerne l'artillerie, elle n'attelait jusqu'à présent en temps de paix que 4 pièces et 2 caissons par batterie et sa mobilisation durait 18 jours. D'après le nouveau plan, elle attellera dans tous les arrondissements de la frontière 6 pièces et 12 caissons. De cette façon elle pourra partir le 2^ ou le 3" jour de la mobilisation. Dans les arrondissements de l'intérieur, l'artillerie attellera 4 pièces et 4 caissons et mobilisera en 12 ou 1 4 jours. Comme l'arrondissement d'Odessa est compté parmi ceux de l'intérieur, l'amélioration pour les 7^ et 8^ corps serait donc faible. On pourrait porter, en

tout OU en partie l'artillerie de l'arrondissement d'Odessa au pied de paix renforcé.

Quant à la cavalerie, elle se trouve toujours en état d'être mobilisée. On se propose d'ailleurs de n'en emmener qu'un régiment par corps d'armée.]

[Pour ce qui est du transport et de l'embarquement, ils peuvent être effectués sans délai par les i3'^ et ib" divisions et la 4^ brigade de tirailleurs qui sont à Odessa, Sébastopol et Simféropol. Le transport du reste des 7^ et 8^ corps ne prendra pas plus de 2 ou 3 jours. Pour les deux autres corps, il faut prévoir 6 jours.]

[D'après les renseignements du chef de l'étatmajor, étant donné la faiblesse des moyens de transport dans la mer Noire, il faut un peu plus de temps actuellement pour les préparer que pour mobiliser. Par suite il pense que tant que leur préparation n'aura pas été améliorée, il n'est pas nécessaire de prendre des mesures pour activer la mobilisation.]

[Le ministre de la marine confirme l'exactitude de ce que vient de dire Jilinski. Actuellement le premier échelon ne peut pas être embarqué avant le 10^ jour.]

2. Voies de communication nécessaires pour amener le corps expéditionnaire aux ports d'em-

barquement. [Jilinski dit qu'elles sont en général suffisantes. Celles conduisant à Odessa viennent d'être renforcées.]

3. Moyens de transport nécessaires pour la descente. [Le ministre de la marine dit que nos moyens de transport dans la mer Noire sont complètement insuffisants. Ils sont d'ailleurs impropres au transport des troupes et il n'existe pas d'organisation régulière pour leur mobilisation. Le transport en un court délai d'un corps expéditionnaire nombreux ne peut être rendu possible que par une série de mesures exigeant des eff'orts de plusieurs administrations. Le ministre prie alors le capitaine Nemitz de donner à la Conférence des renseignements plus détaillés. Celui-ci dit que la préparation des transports exigeant actuellement lo à 12 jours, il s'écoulera deux semaines entre le jour où la mobilisation sera déclarée et celui où aura lieu la descente. Si les vaisseaux s'en retournent aux points d'embarquement immédiatement après la descente, ils ne pourront faire le second voyage qu'une semaine après le premier. Dans l'état actuel des choses, la quantité de troupes pouvant être transportée en une fois ne dépasse pas 20.000 hommes. Pour transporter en une fois un corps d'armée, il faudrait créer une organisation permettant

de mobiliser tout l'effectif de notre flotte commerciale dans la mer Noire, mais une partie seulement de celle-ci se trouve dans cette mer. En deux ou trois ans de travail, on arriverait à préparer le transport d'une plus grande quantité de troupes, 2 ou 3 corps d'armée par exemple, mais il serait nécessaire pour cela d'employer aussi les vaisseaux étrangers. Le principal moyen de faciliter le transport réside donc dans le développement de notre flotte de commerce. Pour y arriver, le Gouvernement devrait conclure avec les sociétés de navigation subventionnées (et en particulier avec la flotte volontaire) un accord pour qu'elles augmentent leurs flottes (spécialement avec des vaisseaux adaptés aux conditions de transport des troupes). L'addition de i5 transports de ce genre permettrait de porter à un corps^ la quantité de troupes passant en un seul voyage.]

[Le prince Troubetzkoi souligne l'importance de l'augmentation de notre flotte de la mer Noire, même au point de vue économique. 95 "/o de notre exportation par la mer Noire a lieu sur des navires étrangers.]

[Sur la proposition du ministre des affaires étrangères, la Conférence émet le vœu que l'on procède immédiatement à l'élaboration

de mesures pour renforcer notre flotte commerciale dans la mer Noire.]

[M. N. Giers revient à la question du délai nécessaire pour accomplir le transport. Le délai de deux semaines indiqué par Nemitz comme nécessaire pour l'arrivée de troupes devant Constantinople, peut, suivant Giers, être trop long dans certains cas. Si l'expédition contre cette ville était provoquée par l'anarchie qui y régnerait et par le danger de massacre, il serait nécessaire d'agir extrêmement rapidement. Il demande à combien on pourrait raccourcir le délai inévitable avant la descente.]

[Nemitz répond que tout dépend du degré de préparation de la flotte de commerce. Si on pouvait militariser suffisamment la flotte volontaire, une division sur pied de guerre pourrait être transportée à Constantinople au bout d'une semaine.]

[Sazonov exprime le vœu que tout le premier échelon de l'armée expéditionnaire (c'est-àdire le corps combiné dont on se propose de Induire la mobilisation à 3 ou 4 jours), puisse aussitôt être embarqué et arrive de cette façon dans le Bosphore 4 ou 5 jours après la déclaration de la mobilisation.]

[Jilinski appelle l'attention sur l'importance

de munir dès le temps de paix: du matériel nécessaire (écuries démontables, cuisines, chaloupes, etc.) les navires qui seront employés au transport des troupes. Le transport de l'artillerie exige des préparatifs spéciaux. Il faut imposer aux compagnies subventionnées de munir leurs vaisseaux en conséquence. On établirait aussi dans les ports des dépôts des objets nécessaires à la descente.]

[Après avoir fait remarquer que jusqu'à présent très peu a été fait pour l'adaptation des navires au transport des troupes, le ministre de la marine dit que l'essai de descente qui sera accompli cet été dans la mer Noire donnera beaucoup de renseignements utiles. Il renseignera aussi sur la rapidité avec laquelle elle peut être exécutée. A l'époque des manœuvres d'été, on se propose de transporter sur le rivage du Caucase en deux voyages une division sur pied de guerre. La moitié de ces troupes descendra dans un port, mais l'autre sur un rivage dépourvu d'abri. Dans le premier cas, les conditions de descente seraient celles que nous rencontrerions si nous utilisions les ports bulgares; dans le second, les conditions seront les mêmes que pour une descente sur le rivage turc. Malheureusement, par économie et pour ne pas gêner le commerce, on ne

peut pas y employer un grand nombre de \apeurs.]

[Jilinski remarque qu'il serait utile d'avoir toujours prêts des vaisseaux de transport spéciaux. — Le ministre de la marine répond que cela nécessiterait de grandes dépenses qui pèseraient comme un poids'mort sur la flotte ; or, actuellement beaucoup de personnes (en particulier dans les corps législatifs) considèrent que notre flotte n'est pas assez spécialisée pour le combat. — Cette objection, d'après Sazonov, n'est pas juste contre l'idée d'avoir des vaisseaux de transport militaires puisqu'ils seront destinés à une opération de guerre. — . IVemitz dit que l'état-major de la marine étudie la question de l'achat de quelques vapeurs pour les munir de ce qui est nécessaire pour le transport des chevaux. Comme leur transport présente des difficultés spéciales, cette mesure abrégera d'une façon essentielle la durée de la descente.]

4. Forces maritimes dans la mer Noire. [La Conférence examine ensuite les moyens de mettre notre flotte de guerre de la mer Noire en état de dominer la flotte ottomane et de forcer les Détroits pour s'en emparer. Nenioukov dit que jusqu'à présent, notre flotte domine incontestablement la mer Noire, mais

à l'automne de cette année deux dreadnoughis (le Rechad I, commandé par la Turquie en Angleterre et le Rio de Janeiro acheté au Brésil), viendront renforcer la flotte ottomane. Nous ne pouvons pas malheureusement leur opposer un seul dreadnought dans la mer Noire et la supériorité passera donc à la flotte ottomane. Tant qu'elle la possédera, nous ne pourrons pas attaquer les Détroits. Cette situation ne changera que pendant l'été de 19 15, à la condition toutefois que la flotte turque n'acquière point de nouveaux navires, ce à quoi, le passé Ta montré, il n'y a même pas d'obstacles financiers. Grâce aux mesures énergiques prises par l'Amirauté, on est parvenu à hâter tellement la construction de nos dreadnoughis sur les chantiers de la mer Noire qu'on peut compter que V Impératrice Marie et V Alexandre III seront prêts le i''' juin et le 1*"' septembre de 19 r 5 au lieu de 1916 comme il était marqué dans les contrats. Ayant rappelé que l'on pense généralement que les dreadnoughts turcs sont supérieurs aux nôtres pour le combat, Nenioukov dit qu'ils n'ont pas en réalité une grande supériorité. 11 est vrai qu'ils ont une artillerie de i3 pouces 1/2 (34 cm.) tandis que les nôtres n'en ont qu'une de 12 (3o cm.), de sorte qu'à tir égal les Turcs

auraient une supériorité incontestable, mais la flotte turque est munie de munitions anglaises qui sont beaucoup plus faibles que les nôtres à calibre égal, de sorte que l'on peut espérei' que les deux dreadnoughts turcs seront plus ou moins égalés par la mise en service de V Impératrice Marie et de 1 '/l lexandre III en 1 9 1 5 . La supériorité nous sera alors donnée par le reste de la flotte, c'est-à-dire par les quatre cuirassés déjà vieillis (Panteleimon, loan ZlaloousL Evstajii et Tri Svialitelia) qui ont une supériorité considérable sur les forces dont les Turcs disposeront avant l'arrivée de leurs dreadnoughts. A la fin de 191 5, notre flotte de la mer ^'oire sera encore renforcée par un troisième dreadnought du même type (le Ca- Iherine II) et en 1916 par deux croiseurs. Enfin on a décidé de construire un quatrième dreadnought de même type que les autres, il doit être prêt en 191 7 et compléter la formation d'une brigade de dreadnoughts. Outre ce quatrième dreadnought, on a encore résolu de construire 2 croiseurs, 8 torpilleurs, et 6 sousmarins qui seront prêts en 191 7. La pioportion dans laquelle notre domination sur la mer Noire sera afTermie par ces navires, dépend des armements ultérieurs tant des Turcs que de nous. Le programme turc prévoit Tac-

quisition de 6 dreadnoughts et de 12 torpilleurs d'escadre, mais sa réalisation est naturellement très incertaine.]

[Le ministre de la marine annonce que l'administration de la marine a l'intention de renforcer encore considérablement notre flotte dans les années suivantes par la formation d'une seconde brigade de dreadnoughts complètement à la hauteur des progrès. — La Conférence accueille cette communication avec une grande satisfaction et souhaite que sa réalisation ait lieu le plus tôt possible. — Le ministre de la marine expose alors pourquoi on n'est pas arrivé à empêcher cette cession à la Turquie du Rio de Janeiro, si ennuyeuse pour nous. L'administration de la marine avait soulevé la question de son achat parla Russie, mais ensuite, elle fut informée par des sources anglaises que le vaisseau ne serait pas vendu. L'administration de la marine est actuellement très soucieuse de ne pas laisser passer dans les mains de la Turquie d'autres dreadnoughts qu'elle pourrait acheter. D'après ses renseignements, le gouvernement argentin consentirait peut-être à vendre le Pàvadavia et le Moreno qu'il fait construire aux Etats L'nis. Le gouvernement chilien serait aussi disposé à vendre deux dreadnoughts du type Almirante

Latorre. En l'absence d'autres unités à vendre, leur acquisition empêcherait un nouveau renforcement de la flotte turque et abrégerait la reconstitution de notre flotte. S. M. a approuvé ces considérations et a ordonné d'acheter les dreadnoughts qui se vendront. Les moyens peuvent en être obtenus sur l'article 117. Les dreadnoughts qui seront achetés formeront le noyau d'une nouvelle escadre de la Méditerranée dont la tâche stratégique sera de compenser la supériorité de la flotte turque sur notre flotte de la mer Noire. — Giers exprime sa satisfaction de cette résolution. — Sazonov l'approuve, et fait remarquer l'importance que peut avoir l'apparition de nos navires dans la Méditerranée en détournant les forces turques de la mer \oire. — Giers s'étend sur la grande force morale que l'acquisition des deux dreadnoughts a donnée aux Turcs. — Le ministre de la marine remarque que les Turcs ne se familiariseront pas tout d'un coup avec des vaisseaux aussi compliqués que les dreadnoughts actuels, ils ne pourront pas les diriger sans l'aide d'étrangers et il faut au moins trois mois pour apprendre à commander de tels navires.]

5. Chemins de fer du Caucase. [Jilinski dit que la défense nationale exige que l'on cons-

Il Liise aussitôt que possible un chemin de fer traversant le Caucase. Tant que ça ne sera pas fait, notre armée, en cas de guerre sur la frontière turque, n'aura pas de communications satisfaisantes avec l'arrière. La ligne de la mer Noire ne peut remplacer le Transcaucasien et est au plus un palliatif : elle peut être détruite de la mer et débouche à Souram d'une façon qui lui fait perdre beaucoup de son utilité. La construction d'une ligne transcaucasienne est d'ailleurs indispensable pour la mobilisation des troupes du Caucase qui est très lente actuellement. Comme en cas d'attaque contre Constantinople, on ne peut se dispenser d'attaquer sur la frontière turque, la construction du Transcaucasien doit être comprise parmi les mesures préparant l'attaque contre le Bosphore.]

[Le prince Troubetzkoï fait remarquer que des combats sur la frontière russo-turque peuvent résulter, soit d'un combat vers les Détroits, soit de troubles en Arménie. La construction du Transcaucasien diminuera le danger que présente pour nous la construction de chemins de fer dans les provinces turques voisines du Caucase, Interdire d'y construire des chemins de fer n'est plus possible. Nous avons dû consentir à la construction d'un réseau de chemins

de fer en Asie-Mineure et à reprendre en mains nous-mêmes la construction des chemins de fer de la zone frontière. La raison exige que nous terminions la construction du Transcaucasien avant que les chemins de fer turcs arrivent à notre frontière.]

[Jilinski dit qu'outre le Transcaucasien, il faut encore quelques chemins de fer stratégiques dans le Caucase : i" l'établissement de deux voies sur la ligne Tiflis-Kars-Sar\ kamych- Karaourgan (frontière turque) ; on est en train de l'exécuter ; 2° la construction d'une ligne allant de la station de Mikhaïlovo (près Souram) jusqu'à Kars (par Borjom) ; elle aurait un embranchement jusqu'à Olty ; S"* une ligne de Batoum à Kars présenterait de l'utilité ; il semble d'ailleurs que des particuliers soient prêts à l'entreprendre.]

La Conférence, avant de se séparer, chargea le ministre des affaires étrangères de soumettre à l'approbation de l'Empereur les projets préconisés. Celui-ci s'acquitta de cette commission à Tsarskoe Selo le 2 3 mars/ 5 avril 1914. L'Empereur écrivit sur le procès-verbal de la Conférence : J'approuve complètement ces conclusions.

^4. Tentative de réconcilier la Bulgarie et la Serbie. (N^ Sg).

LE 5 août, l'Autriche-Hongrie, déjà en guerre avec la Serbie depuis le 28 juillet, déclara la guerre à la Russie. Jusqu'alors la Russie n'avait soutenu la Serbie que par ses bons offices diplomatiques ; ayant désormais le môme ennemi, elle dut penser à ce qui pouvait fortifier la cause commune. Une attaque de la Bulgarie contre la Serbie était à craindre, car la Turquie depuis le commencement de la crise donnait des marques visibles d'hostilité contre la Russie. D'autre part, la Roumanie était l'alliée de l'Autriche. On ne pouvait compter que sur la Grèce pour aider la Serbie en cas d'attaque bulgare, et il n'était pas certain que l'armée grecque put sauver la Serbie attaquée de deux côtés. Sazonov pensa donc faire une chose prudente en cherchant à réconcilier la Serbie et la Bulgarie sur la base du traité de 1912. Il envoya en conséquence le 28 juillet/5 août le télégramme suivant au chargé d'affaires de Russie en Serbie :

Faites la communication suivante à Pachitch : A l'heure actuelle, il faut laisser de côté les petits calculs et agir résolument et vite. Partant de ce point de vue, nous croyons que la coopération de la Bulgarie, indépendamment

du résultat de la guerre, ne peut être assurée que si on lui remet maintenant Iclitip et Kotchana avec le territoire jusqu'au Vardar. En cas de guerre victorieuse, la Bulgarie recevrait le territoire désigné comme contesté dans l'art. 2 de l'annexe secrète à la convention serbo-bulgare du 29 février 1912 depuis le mont Golem (au nord de Kriva-Palanka) jusqu'au lac d'Okhrida y compris Strouga.

Si la Bulgarie voyait des difficultés à intervenir par les armes, mais observait une neutralité loyale, elle pourrait être récompensée par Kotchana et Ichtip avec le territoire jusqu'au Yardar, mais seulement en cas de guerre victorieuse. La Serbie en remettrait l'engagement à la Russie et celle-ci le remettrait à la Bulgarie.

En faisant cette communication, dites à Pachitch notre point de vue général : iNous commençons une guerre qui exige la tension de toutes nos forces. Elle a été causée par la défense que nous avons prise de la Serbie. Avec l'aide de Dieu, elle conduira à l'accomplissement de nos idéals nationaux. La Russie est certaine que le Gouvernement serbe ira sans hésitation au devant de son désir sacré de rétablir la fraternité des peuples et avant tout des Serbes et des Bulgares. Les sacrifices que

la Serbie doit faire pour cela ne sont pas comparables avec ceux que doit faire la Russie. Il va de soi que les conditions communiquées à Pachitch ne doivent pas être communiquées aussitôt aux Bulgares. Nous avons seulement besoin d'un consentement prompt et catégorique du Gouvernement serbe à donner à la Russie de pleins pouvoirs pour commencer les négociations sur les bases indiquées ci-dessus. Nous considérerions comme absolument pernicieuse toute hésitation à l'heure actuelle.

Le lendemain 24 juillet/6 août 1914, le chargé d'affaires russe Strandtmann télégraphiait de Nich à Sazonov :

Informé du contenu de votre télégramme, Pachitch m'a dit qu'à son profond chagrin il ne pouvait absolument pas me donner la plus petite illusion au sujet de l'opinion de ses collègues du Cabinet concernant le plan d'action proposé par vous. Ils ne le comprendront pas, il en est convaincu, car ayant effleuré avec ses plus proches amis, ceux sur lesquels il compte, la question d'attirer la Bulgarie de leur côté en lui donnant des compensations territoriales, il s'est heurté au refus le plus décidé. Ils le fondent sur les considérations suivantes ; la position de la Bulgarie est

telle qu'elle ne peut agir contre la Russie sans risquer son existence. La Grèce et la Roumanie garantissent la Serbie contre le danger d'être attaquée dans le dos par la Bulgarie et cette dernière en a été informée. Quoique les rapports de la Turquie et de la Bulgarie dans les derniers temps se soient considérablement améliorés, il n'en subsiste pas moins entre eux un manque de confiance ineffaçable. Le gouvernement bulgare actuel voit les fautes du précédent, mais n'en accuse pas tant les Serbes que Guechoff et Daneff. Au sujet des sentiments réciproques des deux peuples slaves voisins, il fimt craindre de faire coopérer deux armées qui, il y a un an, luttaient avec acharnement l'une contre l'autre ; de plus l'impression que produira sur l'armée serbe la nouvelle d'une cession de territoire à la Bulgarie en échange de son concours actif (que cette armée ne désire pas) échappe à toute prévision et pourrait être funeste aux forces morales de l'armée. Pachitch croit qu'il est infaillible que l'on arrivera prochainement à un rapprochement avec la Bulgarie. Il considère comme indispensable de récompenser la neutralité (( bienveillante » de la Bulgarie. La Russie pourrait lui déclarer que dans le cas d'observation loyale de la neutralité, si la guerre a

une issue heureuse, la Serbie lui concédera un territoire dont les limites exactes ne peuvent être déterminées actuellement. Exclusivement pour la formation de V. E., Pachitch me confia les traits généraux de la nouvelle frontière qu'il projette pour la Bulgarie : la Bregalnitza (avec Ichtip et Radoviclite aux Bulgares), puis au sud de l'embouchure de la Loukovitza dans la Bregalnitza, le long de la ligne de séparation des eaux la plus proche du Vardar du côté oriental. Pachitch sait que le gouvernement roumain observe avec inquiétude les rapports serbo-bulgares et préférerait, si c'était nécessaire, apporter au traité de Bucarest des changements en commun avec tous les signataires, sans exclure la possibilité, pour apaiser définitivement la Bulgarie, d'obtenir pour elle des cessions d'autres que du Gouvernement serbe. Cette dernière particularité aurait l'énorme signification d'alléger considérablement sa responsabilité devant l'opinion publique. Je dois ajouter à ceci que mon impression, lors de mes dernières conversations avec Pachitch, a été que si la Serbie obtenait la Bosnie et une issue sur l'Adriatique, elle pourrait céder davantage, mais qu'elle ne peut maintenant faire aucune déclaration là-dessus.

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