‹ Les doigts de féeChapitre 3 sur 7 · I.F.? DOIGT> DF. FEE O-J · texte numérisé non relu

I.F.? DOIGT> DF. FEE O-J

ni gras, ni mince, portait des cheveux bien peignés, la barbe à l'avenant, ses gants à la main, une simple jaquette ouvrant sur un gilet quelconque. Dans la rue, vous ne l'eussiez jamais remarqué, à peine vu.

Le plus original, en son cas, c'était encore que, se trouvant le fils d'Olivier de Jaline, député tumultueux et. réactionnaire qui injuriait depuis vingt ans la République avec la dernière violence, Pierre eût néanmoins voulu faire autre chose icibas que de recueillir, parmi le monde où l'on pense bien, les fruits des fureurs paternelles, c'est-à-dire la poignée de mains de certains ducs ou de flatteuses invitations dans le faubourg et la plaine Monceau. Loin de là, Pierre de Jahne avait paru dédaigner de si fades honneurs ; et déjà intéressé dans une grosse fonderie du Nord, il était en outre ingénieur des Mines, il songeait à devenir très riche : il travaillait. Ceux qui savaient cela le jugeaient, non plus seulement loyal et sympathique, mais encore très intelligent.

Toutefois, il ne disait pas toujours à chacun ce qui convenait. Son plaisir à retrouver Simone, parut vif, mais s'exprima sans adresse :

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— Je mé félicite, mademoiselle, de la bonne fortune qui me fait encore vous rencontrer. J'ai déjà eu l'avantage de vous être présenté à Senlis, rhez le baron des Comttnèreux. C'était dans un goûter qui suivait un rallye. Le baron des Commereux reçoit bien aimablement dans son calme hôtel provincial, entre cour et jardin. Ces réceptions ont gar-dé un je ne sais quoi de vieillot, d'anrien régime...

- — En effet, inonsieur, répondit Simone, le chanlpagne y est médiocre, et cela manque de fleurs sur la table.

— Vous étiez charmante...

— Parbleu ! j'y arrivais sans peine au milieu de tous ces paquets.

— Mme des Commereux est une très brave femirie...

— Connaissez-vous, monsieur, l'histoire d'An .'<eime, le fils de votre baron ? Anselme des Cbm mereux vil à' Paris. Il a dix-neuf ans, fait son droit, el est complètement brouillé avec son père et sa mère parce qu'un soir des amis de sa famille l'ont rencontré dans un restaurant, en train de souper avec une jeune personne très jolie, qui joue dans

lui théâtre. Or cette jeune personne est Israélite, paraît-il. Le surlendemain, Anselme recevait de son père une lettre indignée, dans laquelle on lui reprochait non seulement de gaspiller à Paris son temps et son argent, mais encore de compromettre en sa personne les intérêts du parti... Tout le monde s'égaya de bon cœur. Geneviève seule, était un peu choquée.

— Tu exagères, Simone.

— Non, c'est textuel, Anselme des Commereux lui-même me l'a conté, un jour que, par hasard, il était venu à Sentis, pour un mariage. Car vous pensez bien qu'autrement il n'y met jamais les pieds : ses parents ne lui disent plus bonjour !

Encore plus séduit que scandalisé, Pierre de Jaline regrettait déjà ses bonnes paroles touchant le baron des Commereux et sa ville falote. Simone allait-elle le prendre pour un niais ?

Lorsque Ton tut à table, au bout de peu d'instants, Philippe Theodule-Farge, tout en causant, tira de sa poche deux miniatures ovales et finement peintes sur ivoire. L'une d'elles représentait un général de l'an l. prné d'un grand panache et d'une ceinture tricolore, d'où pendait un

sabre de janissaire ; une devise : Jadis coupable, il scrl (miourcVhui la Nalioii, entourait ce portrait martial. L'autre miniature montrait un liomniie beau de visage, et qui, vêtu d'une jolie redingote puce, d'une culotte de peau et d'un gilet de fin écarlale, tenait noblement en sa main droite un rouleau de papier, en sa gauche un rameau d'olivier ; le tout encadré par ces mots : Patriote, il chérit les dons de Minerve. Philippe hantait l'Hôtel des ventes et les brocanteurs ; il fallait bien, pour l'avenir, cju'il eût aussi le goût du bibelot, et même des arts : cela ne messied pas chez un gouvernant, au contraire.

— Ces miniatures, dit-il, que l'on vendait ensemble, m'ont semblé drôles. Le nom des personnages figure au dos. Le guerrier n'est autre ((ue le général Biron, ci-cîevant duc de Lauzun, chef de l'armée du Rhin en 92. Le bel adorateur de Minerve, c'est Hérault de Séchelles, président de la Convention Nationale, l'épicurien Hérault de Séchelles.

— Deux hardis cerveaux ! s'écria, un peu au hasard, Pierre de Jaline,

— Deux martyrs ! ajouta Geneviève.

— Deux illusionnés, corrigea Philippe.

— En tout cas, fit Viviane, deux guignards surtout, si je ne me trompe. Ils ont joué leur tête, et ils l'o-nt perdue.

Simone était plus ignorante.

— Qu'est-ce qu'ils ont fait ? demanda-t-elle.

— Des lâchetés ! répondit très vivement Bernard.

Violence déplacée.

— Mademoiselle, reprit Philippe mieux à propos, le général Biron avait été le plus pimpant, le plus étincelant et le plus aimé des jeunes ducs à la cour de Louis XVI. L'autre, le Conventionnel, montrait toutes les élégances, celles du corps comme celles de l'espirit. Ainsi nés, ils ont donné leur vie pour un idéal. C'est on ne peut plus français.

Mais Simone poursuivait son idée. Elle tourna vers Bernard ses yeux clairs, et lui redemanda doucement, encore une fois, comme s'il eût été seul capable, ici, de l'instruire :

— Mais de grâce, qu'est-ce qu'ils ont fait ? Bernard répondit, cette fois, d'une voix rede-

venue jo3'euse et légère ;

— ]\Ion Dieu, Simone, votre sœur vous l'a fort bien défini : ces deux gentilshommes ont abandonné les leurs en danger, trahi leur caste menacée, et risqué tout en passant au camp de leurs ennemis, les sans-culottes. Une révolution ? Banco ! ils eh étaient... Seulement, à la fin, les sans-culottes les ont guillotinés : si bien qu'ils ont... abattu la bûche, quoi! Cela se voit tous les jours.

Puis, pour rompre les chiens :

— Il y a, dans le petit château de Molton, qui appartient à Viviane et à Geneviève, un grand portrait de Philippe-Egalité, peint — sans art, il est vrai — sur un panneau de bois. Puisque les figurés de cette époque vous intéressent, voulezvous que notis fassio-ns toiis la partie d'aller voir celle-ci, un de ces jours, en auto ? Avez-vous déjà été à MoHon, Philippe ? Et vous, monsieur de Jaline, cbrtriaissë^.-vous ce toih dé rile-de-Frànce ?...

Plus tdrd, el les hôtes partis, Simone disait en riant à Bernard :

— Il était tout penaud, M. do Jaline... Un moment, j'ai cru <[ué cela se gâterait, avec votre Biron et votre Hérault de Séchelles.

l.F.S DOIGTS DF,

— Mais non, petite sœiir, mais non. Ce})endant, ce sujet-là picjue au vif notre futur beaufrère. Dame ! en cas de chambardement général, il ne voudrait pas, lui, abattre une bûche, vous comprenez ?

— Ce qui m'étonne, c'est son amitié pour Jahne. Logiquement, ils dewaient se détester. Un beau jour, ils se battront,

— Et pounjuoi donc ? A cause de leurs opinions ? Alais ils s'en fichent bien, allez ! El comme ils ont raison, du reste ! Philippe, lui, suit la mode : il n'a pas besoin d'y croire. Cela est si charmant, si dandy, aujourd'hui, d'être socialiste !... Un inonsieur tout emmitouflé dans des fourrures somptueuses descend de sa giganles(juc automobile : et l'on apprend bientôt qu'il ne songe qu'à proclamer des lois égalitaires. Dilettantisme exquis!... Cet autre, à table, joue négligemment avec une fleur : il est poli, pincé dans son habit, et les dames séduites l'écoulent avec volupté condamner à mo/t le capital, annoncer la révolution prochaine, la déchéance des bourgeois, la libén» lion de l'armée inutile, etc. Puis, on découvre (|ue ce Lovelace est extrêmement riche, cl (ju'il vil

dans Toisivelé : ah ! que de désinvolture, que de gracieuse impertinence!... Et pourtant, ce sont peut-être là nos maîtres de demain. Et dans leur Etat lugubre...

Simone l'interrompit, affectueuse, presque tendre :

— Bernard, les gens qui font de la politique sont très ennuyeux. Et aussi ceux qui sont dans les fonderies et dans les mines. Et encore ceux qui veulent gouverner les pays. Et tout le monde... Si nous allions aux ateliers, nous deux ?

Bernard se tut soudain et baissa les yeux. Ses doigts tremblèrent, et son cœur battit à si grands coups qu'il l'entendit.

Encore une fois pourtant, il se reprit et au bout d'un instant, du ton le plus paisible :

— Il faudra cependant, fit-il, songer sérieusement un de ces jours, sœurette, à vous choisir une dame de compagnie. Je voulais justement vous en reparler, Viviane est occupée par sa peinture ; Geneviève se mariera bientôt. Et vous devez juger vous-même que vous n'avez pourtant pas encore làge de sortir absolument seule. Qu'en

pensez-vous? Je ne veux pas vo-us ennuyer. Je vous conseille seulement...

— Mais pas plus dehors qu'à la maison, je ne suis seule.

— Comment?...

— J'ai un ami...

— Un...

— E( il me suffit.

— Simone !... yVllons, est-ce que l'auto est là? Etes-vous prête? Venez-vous? J'ai beaucoup à faire, aujourd'hui, là-bas...

74 l.KS DOIGTS DE FÉE

Rien de plus beau, certes, que d'être le fils de ses œuvres. Mais, d'autre part, on n'admire pas beaucoup moins, dans notre société, les personnes qui se sont seulement donné la peine de naître. A celles-ci, dès le berceau, les sourires, les attendrissements, les : » On voit bien qu'il a de qii ttnir!... >> et les: « Bon chien chasse de race !... ». Pour elles, les attentions, les précautions, les nuances fines de la courtoisie, pour elles la curiosité des femmes, et les faveurs secrètes, et les câlineries des humbles, et le mépris passionné — suprême hommage! — des penseurs. Qu'un homme « né » se présente n'importe où, il porte un talisman, son nom. Heureux les desrendants ! Philippe Théodule-Fargc était tout ce qu'il y a de plus (( né ».

Li;S DOIGTS DE FEE iO

Le 5 novembre 1847, douze cents citoyens réunis en l'un des champs qui bordaient alors la route de Neuilly écoutaient, à l'issue d'un banquet populaire, un avocat échevelé qui, avec une verve inouïe et une fureur croissante, déclamait là depuis une heure pleine : c'était le jeune tribun Théodule Farge. Debout sur une table, rouge et en nage, sa grande cravate arrachée, la voix perçante et le geste comme frénétique, il enivrait de haine et de mots toute une foule trépignante.

Le 24 février de l'année suivante, revêtu d'une blouse par-dessus sa redingote et portant un fusil sur l'épaule, le même jeune avocat entrait l'un des premiers aux Tuileries avec les gaixles-nationaux de la 10^ légion, et se mettait en devoir d'y casser des meubles ainsi que d'y cracher sur les tentures. Il travaillait de la sorte pour la liberté. Elu membre du gouvernement provisoire, il ne lardait guère, d'ailleurs, à devenir le bras droit du général Cavaignac, auquel il conseillait énergiquement, quelques mois plus tard, de fusiller et de mitrailler, lors des insurrections de juin, la tourbe des gueux qui s'était insolemment révoltée contre l'autorité des bons citoyens.

Puis, le 2 décembre arriva. Horreur ! le sang avait coulé dans les rues ! Théodule Farge, indigné cette fois, emprisonné, jugé, banni, amnis.^ tié enfin, fondait bientôt un joumal de résistance digne et modérée, le Flambeau, qui lui permit de vivre tant bien que mal à Paris, entouré de ses trois enfants, deux filles et un fils : son prestige augmentait avec les années, sa noble inaction politique le grandissait. <( Il méprise, il attend », disaient les libéraux. Néanmoins, candidat de l'opposition en 69, il siégeait de nouveau dans le Parlement, où la guerre le surprenait, toujours sonore et couiTOucé.

Cependant Constant Théodule-Farge, son fils, s'était bravement engagé dans l'armée du Nord, et combattait à Bapaume et à Saint-Quentin. Après quoi, il entrait à son tour dans la carrière politique : il y devait prendre tous ses gi'ades. Avec quelle émotion les jouniaux ne saluaient-ils pas, en 76, sa présence à la nouvelle Chambre, alors que le vieux Théodule, infatigable, illustrait encore le Sénat ! Le héros de 48, toutefois, s'éteignait trois mois plus tard. De ce moment, rha!)ile Constant n'avait plus cessé de croître dans l'Etal :

préférant aux actions éclatantes et incertaines le, labeur fructueux et l'ombre favorable des Commissions, il se poussait lentement, sûrement, devenait indispensable, considérable, traversait le boulangisme avec grâce, et après Panama enfin, où tant de ses rivaux sombraient, il gagnait modestement son petit ministère. C'était là le premier des trois portefeuilles qui devaient précéder sa grande et longue présidence du Conseil, et enfin sa mort, survenue en 1904. Il laissait une veuve et un héritier, Philippe, lequel, à peine âgé de vingt-deux ans, aspirait déjà, tant par hérédité que par éducation, à devenir aussi, lui, troisième de sa race et de son nom, prince du suffrage universel et pasteur de peuples. Philippe Théodule-Farge était l'un des Dauphins de lEtat.

Et il ne lui manquait rien de ce qui caractérise en général les descendants. Ne voit-on pas trop souvent ceux-ci, en effet, plus riches de souvenirs glorieux que de beaux écus sonnants ? Or, il en allait ainsi pour Philippe, son père ni son aïeul ne s'étant fort enrichis au cours de leur vie publique, soit qu'à l'exemple de Cincinnatus, le pouvoir les eût laissés pauvres comme devant,

WKiaaina^mas/iasimÊUjmtimwÊijmimwùàmm^

soit que plus vraisemblablement M. le Ministre n'eût point apporté aux jeux de la Bourse et dti hasard, dont il se montrait friand, la même prudence qu'aux jeux de la parole et de la majorité. Bref, la mère de Philippe avait de modestes rentes, assurément, et la pension (Qu'elle sentait à son îiis était presque honorable, sans doute : mais tout cela n'allait encore pas bien loin.

Et pourtant, c'était un personnage, en France, que Philippe ! A voir ce petit jeune homme, on eût été tenté peut-être de le renvoyer au tennis, qu'il venait de quitter apparemment, ou à la conférence Mole, dont il semblait frais émoulu. Mais dès qu'il causait, ce n'étaient plus sur ses lèvres que : « Le préfet Un Tel ? Il a débuté comme petit secrétaire avec mon père... Le substitut X..., le général 2...? C'est mon père qui les a nommés... Gambetta, qui aimait beaucoup ma mère... Hier, à l'Elysée... Le président du Sénat, qui me tutoie... Mon parrain Goffarel. le ministre... Lamartine disait à mon grand-père... A un dîner chez Odilon Ëarroi... »

Notez qu'il n'y avait là ni jactance ni poudre ajjx yeux. Si Philippe en réalité ne pouvait se

[arguer d'un crédit véritable auprès des puissants de ce monde, car c'eût été fonder bien trop d'espoir sur la reconnaisçance et le souvenir, il leur était du moins uni par une sorte de familiarité, de camaraderie, de parenté : tous nos rois étaient un peu ses cousins.

On ne l'ignorait pas. C'est pourquoi certaines personnes qui par ailleurs méprisaient l'univers entier, en usaient souvent d'une façon singulièrement flatteuse avec le jeune Philippe. Ainsi, M. Joseph Campenod, Tillustre mécène, traitait volontiers les gens de haut en bas ; un jour, cependant, il shumlanisa tout à fait en bavardant avec Philippe.

C'était vers le temps que celui-ci venait de mener son grand ami Pierre dé Jaline déjeuner chez Viviane. Sous le plus futile prétexte de bibelot o\i de tableau, notre Philippe avait rendu visite au millionnaire, et ils causaient ensemble, cordialement. Piquante réunion ! Vou§ eussiez dit le roi des Belges devisant d'un ton paternel avec le plus jeune, mais non le moins important, ^^e tous les attachés d'ambassade.

— Vos collections, cher mcinsieur, QbëBrvait

80 LES DOIGTS DE lÉE

Philippe, sont dignes du Louvre. On assure qu'elles s'y trouveront peut-être un jour ?

En vérité, Joseph Cam\penod avait réuni en son immense hôtel de l'avenue du Bois, comme aussi dans son château de Montfermeil ou les villas qu'il possédait ck et Là, d'étonnanites merveilles. Au mloyen d'agents spéciaux, il avait littéralement drainé nos 86 départements, et organisé partout une rafle de chefs-d'œuvre. Ici même, dans le cabinet où il recevait Philippe, un amas prodigieux de coffrets, de statuettes, de verreries anciennes, de tapis précieux, d'armes, de tableaux, de guéridons et de vitrines, encombrait à tel point la pièce qu'on n'osait y étendre la jambe, non plus qu'y bouger un bras, de peur de briser quelque chose, et que, las d'admirer, on ne regardait même plus. Mais Joseph Campenod s'était surtout rendu célèbre pour avoir disputé à l'Amérique nombre de toiles fameuses, tenues pour les perles de l'art français, — du moins en 1908. Or quelques journalistes laissaient entendre qu'après sa mort, tous ces trésors viendraient enrichir en partie le musée du Louvre, en partie celui du Luxembourg. Cependant ja-

mais Campenod ne s'était encore clairement prononcé sur ce point,

— Il est bizarre, poursuivit néanmoins l'audacieux Philippe, que l'Etat n'honore pas mieux ses bienfaiteurs.

— Et que voulez-vous qu'il lasse ? Je n'ai pas d'ambition.

Philippe sourit et, sans mot dire, osa désigner des yeux la boutonnière de Campenod, où déjà s'épanouissait une rosette rouge. Là se trouvait la plaie secrète du millionnaire : il n'était qu'officier, et désirait la cravate de commandeur. On en disputait, on en faisait des contes, ses chances étaient pesées à chaque promotion nouvelle. L'allusion discrète de Philippe semblait préciser une fois de plus l'opinion publique. Que Joseph Campenod prît rengagement de léguer ses galeries à l'Etat, et la cravate lui serait donc due, décidément ? Le millionnaire finirait bien, un jour par s'y résoudre... Il sut gré à Philippe de cette indication flatte-use, venant après tant d'autres, et le jugea sympathique, intelligenL Puis, ne voulant s'appesantir sur ce sujet trop délicat, il détourna impérieusement la conversation.

— J'ai VU, dil-il, à Alollon, dans le peiit manoir de Mme Langély-Damaze, ce fameux porlrait de Philippe-Egalité que vous signalait son laari, cl dont vous m'entreteniez tout à l'heure. C'est une simple esquisse tracée sur un panneau de bois gris, au milieu d'une guirlande de fleurs champêtres. Cela ne vaut pas grand'chose, à vrai dire, et n'a qu'un intérêt documentaire ou pittoresque dans celte bicoque abandonnée. Figurezvous que Molton...

- — Oh ! je connais !... Molton est un lac situé au milieu de la forêt d'Ermenonville. La propriété de Mme Langélj-Damaze et de sa sœur consiste en un îlot situé sur ce lac, et en trois hectares de lande sablonneuse sis en bordure de ce niême lac. Quant au château, c'est à peine une majson de garde, sans beauté artistique et où l'on ne peut habiter à cause : 1° de l'exiguïté des trois ou quatre chambres ; 2° de l'état des cloisons et de la toiture, presque défoncée. Cette propriété offre peu de valeur marchande : le sol y est impropre à toute culluj'e, cl le petit parc tracé jadis dans l'Ile et autour de la maison n'est plus, je le répète, qu'une lande. Il faudrait de gi'ands frais pour le

remettre en état. En outre, c'est assez loin d'une gare, et le plus proche village se trouve à plus d'une demi-lieue.

M. Campenod levait les sourcils, stupéfait.

— Quel inventaire!... Mais vous y avez donc été bien souvent déjà, dans ce domaine que je croyais perdu comme celui de la Belle au Bois dormant ?

— Moi? Du tout. Je m'y rends après-demain, avec les Damaze, les demoiselles Langély et un de mes amis, f)bur la première fois. Cependant ne vous étonnez poiiit : c'est Getieviève Langély qui m'a si bien renseigné.

— Ah! oui, je n'y songeais plus... Eh bien, à ce propos, dites-inoi donc, mon petit, — stiis-je importun? — certain bruit court...

— Que j'épouse Mlle Langély ? Mon Dieu, cher monsieur, voilà : nos fiançailles n'ont pas encore été rendues officielles. Mais, je vous l'avoue, c'est chose décidée : notre mariage ne saurait plus tarder... Et puis, tenez, monsieur Campenod, j'ai toute confiance en vous, et je me permets de vous ainier beaucoup. Je puis bien tout vous dire. Sachez que naus iormons un projet splendide,

Mlle Langély et moi, au sujet de ce domaine de Molton : puisque sa valeur pécuniaire est négligeable, et que d'autre part on ne saurait présentement l'habiter, pourquoi n'y pas fonder un vaste sanatorium ou une maison de retraite pour les pauvres?...

Mais la philanthropie ne touchait guère Joseph Campenod. Certes il avait, de son côté, créé des œuvres admirables ; toutefois, c'était à coups d'argent et par intermédiaires : il ne se souciait tendrement que de beaux-arts, de brocante et de ses galeries. Philippe ne l'ignorait pas ; il interrompit subitement le récit de sa belle entreprise :

— Je ne veux pas abuser de votre temps, monsieur Campenod, et je vous quitte. J'étais surtout venu afin de vous saluer avant mon départ.

— Je vous remercie de votre bonne visite, mon cher enfant. Et où allez-vous ? Etes-vous pour plage ou pour montagne ?

— Ni l'un ni l'autre. Je vais passer quinze jours dans la Nièvre, chez Léon Goffarcl.

— Le ministre? Ah !... Je ne savais pas que vous le connussiez si bien.

- — Lui ? Allons donc ! c'est mon parrain ! Il nie lut oie.

Diable î mais le ministère dont ressortissait Campenod, au sujet de cette cravate rouge qu'il convoitait, n'était-ce pas précisément celui de l'Instruction publique, celui de Goffarel ? Sans doute, ce freluquet de Philippe ne se trouvait point en état de protéger un personnage aussi haut placé dans la société que M. Joseph Campenod. Toutefois, le jeune homme allait déjeuner et dîner quotidiennement, pendant deux semaines, avec cet insaisissable, ce fuyant Goffarel, son propre parrain... Et Philippe semblait adroit, mesuré, pesant fort ses paroles et n'abandonnant guère ses idées. A cet instant même, il en donnait la preuve :

— Mon parrain 'se trouve, disait-il, en relations avec vous, je le sais. Nous pourrons donc parler ensemble, là-bas, de vos innombrables merveilles, que le pauvre Luxembourg et le malheureux Louvre, trop gueux, ont dû laisser échapper. Mon parrain, lui, n'est point de ces barbares qui n'honorent pas les mécènes, surtout

80 Li:s DOIGTS Di: ïée

quand ils sont, comme vous, monsieur Campenod, de grands patriotes.

Un garçon d'avenir, tout de même, ce petit Théodlile-Farge. Le millionnaire le considérait affectueusement. Ce projet de sanatorium, ou de maison de retraite, à Molton, il y avait là une jolie pensée. M. Campenod interrogeait à présent, demandait des détails, des aperçus.

— Nous aurons de l'argent, répondit Philippe, assez d'argent, je pense. Là n'est pas ce qui nous inquiète le plus. Non, le point important, pour nous, c'est Mme Langély-Damaze. Eh ! oui, ne faut-il pas qu'elle abandonne tous ses droits sur le domaine de Molton, qui lui appartient par moitié, afin que nous puissions en faire don à l'œuvre? Oh ! sans doute, sa sœur Geneviève le lui demandera, et comme elles s'aiment infiniment et s'entendent toujours, comme aussi Mme Damaze est un esprit très supérieur et très généreux... Mais sa sœur saura-t-elle assez bipn la convaincre ? Songez qu'un refus de sa part mettrait toute notre œuvre à bas !...

C'est bon, Joseph Campenod avait compris.

Positivement, ce jeune homme avait de l'assu-

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rance, et du talent. Le millionnaire se leva non sans un soupçon de déférence, malgré son âge et sa fortune, quand Philippe Théodule-Farge, filleul des ministres et futur César, prit congé de lui avec toutes sortes de compliments et de témoignages respectueux.

L'îlot de Molton et, autour de la bicoque abandonnée, les <( trois hectares de lande sis en bordure du lac » qui constituaient le parc de Viviane et de Geneviève, ce n'était rien qu'une brousse inculte ou qu'un mauvais boqueteau. Un agriculteur n'en eût point voulu, un Parisien non plus : le premier se fût plaint du sol ingrat et de la route à peine praticable ; le second n'eût su comment créer là le poste électrique, le garage, le tennis, le golf et le polo sans lesquels il ne peut pas vivre... Pourtant, quelques rêveurs n'eussent point souhaité d'autre retraite. Il y avait un peu de beauté dans ce coin secret du monde. , Et tout d'abord, pour y arriver, on passe au milieu d'un village en ruines : ce fut naguère un hameau bien vivant. Neumoulin, posé dans la plus verte prairie, sur la lisière du bois ; puis les

habitants le délaissèrent, et peu à peu les arbres ont envahi les cours des fermes, poussé dans les granges et percé les toits ; gravats et décombres ont disparu sous la folle avoine et l'ivraie ; seuls aujourd'hui subsistent quelques pans de murs, tout droits sur le gazon ; si bien que les papillons vool et viennent, que les coquelicots et les bleuets se balancent, et qu'il n'est plus d'autre bruit, par les jours calmes, que celui des libellules ou des abeilles, ivres d'aise en cette solitude.

— C'est inouï ! fit Pierre de Jaline, dont l'automobile sautait et cahotait sur l'exécrable pavé de la chaussée rustique, à demi rompue par endroits, ailleurs ensablée. C'est inouï ! A trente kilomètres de Paris !

— Une des dernières grâces de l'Ile-de-France, murmura Bernard, que grisaient le silence et la douceur de ce désert.

— Et un peu mon pays, ajouta Simone. Saint- Nicolas ne se trouve pas très loin d'ici. , Vous aimiez notre petit jardin, Bernard, vous en souvenezvous?

Ils avaient pris place tous trois dans la voitufe que l'ingénieur conduisait ; au delà, tâchant d'évi-

iii]iiy«'iiUiiw^—— BTTirniiiinii iLi— nunnnîTnBffT

ter la poussière, suivait celle de Beniard, où se tenaient le riiécanicién, Geneviève et Philippe : \'iviane, retenue par une migraine, ne les accompagnait point en cette excursion vers i\loltoti.

Le concierge, unique gardien du parc cl de là maison, leva îès bras quarid il les Vit :

— Ces messieur"s ei dames vëuléiil goûter. Mais le ïourneau ne marche plus ! Mais je n'aurai pas assez de vaisselle ! Mais...

— Ne vous inquiétez pas, mon brave Gaspard, nous apportons toiit ce qu'il faut.

Et chacun aussitôt de commencer, à sa giiise, la visite de la propriété. Elle se ti-ouva bientôt faite : dans la maison, fors le portrait de Philippe- Egalité, et quelques chaises, il ne restait plus rien. Quant aux trois hectares au bord du lac, ou plutôt au bord du riiincè filet d'eati qiii séparait de la rive l'île Molton : « Peuh ! murmura Phili|)pe, Heti qliè du sable, des arbustes et des pins !... >) On revint bien vite verâ l'eÛii, où dormait un bachot vermoulu : s'y ëhtàsser, lé pousser vers l'île, en gravir la côte touffue, cela ne dura qu'un instant. Parvenue aU sommet, toute la compagnie s'arrêta, saisie. C'était un parc:..

Un joli parc français. Seulement, depuis dix ans, et davantage peut-être, nul jardinier n'y était venu. Plus d'allées ratissées, plus d'alignements, plus de berceaux taillés, mais une herbe de forêt vierge qui submergeait le sol, des arbres qui se nattaient, s'entremêlaient, vivaient et mouraient en liberté. Partout des bancs caducs et des statues blessées par le temps. Et partout la mousse habillait la pierre chenue, et partout la charmille bleuissante fonnait angle, là-bas, avec d'autres charmilles, tandis que des lianes enguirlandaient les branches.

Les visiteurs allaient, suivaient à pas lents les sentes effacées, traversaient de mystérieux rondspoints, en tressaillant au moindre frisson des feuilles. Quel recueillement ! Des marbres leur apparaissent soudain : ici, c'était une nymphe à demi-voilée ; ailleurs régnait Diane farouche, ailleurs Hermès, Antinous, Pomone ou llébé, soutenant sa coupe entre ses doigts fragiles. Et tous, tous semblaient leur dire : <■<• Que viens-tu faire ? Tu nous éveilles, tu nous offenses... »

Un tel décor trouble les âmes-. Il est un peu magique. On n'y sait plus très bien en quel lieu

du monde, ni en quel temps Ion vit. Insensiblement, Geneviève et Philippe d'un coté, de l'autre Simone, Jaline et Bernard se séparèrent. Les voix baissaient, l'intimité se faisait plus douce et plus charmante.

En un cabinet de verdure, jadis tracé pour Clorinde ou Sylvie, Phihppe s'était assis près de sa fiancée. Il s'attendrissait à sa manière, il lui disait : (( Notre entreprise est admirable, Geneviève ! Vous apportez, vous l'emplacement, le terrain. Je verse, moi, comme premier trésor, trois cent mille francs dans la caisse de TOEuvre... Bien soutenue, bien lancée, l'affaire ira vite et loin : les socialistes donneront, les gens de cœur donneront aussi, les riches révolutionnaires verseront laumône à pleines mains, et les bourgeois épouvantés nous jetteront à grand fracas leur argent, n'en doutez pas... Un magnifique asile sortira de terre : cet hospice modèle va recevoir des femmes, des parents, des enfants de grévistes réduits à la misère noire par le chômage... Eh ! sans doute, sur mille ou sur dix mille nous n'en hospitaliserons que deux ou trois cents, soit ! Mais ce sera quelque bien-être au moins pour ces élus. Et pour nous, Geneviève,

viendra la popularilé, (|ui enipoi'te loiii, qui brise loiil ! Fondatciii" el directeur de V(JI'jn:rc des Grèves, je me dresse comme un arbitre naturel dans tous les mouvements ouvriers de celte région, j'entre victorieusement au Parlement, el nous grandissons ensemble, Geneviève, nous montons ensemble, rien ne peut nous arrêter. \^ous le voulons ainsi, n'est-ce pas ? nous nous aimons ainsi !... Tenez, il me semble déjà voir l'île où nous sommes débarrassée de ses broussailles, reliée par un pont au rivage, et là, un immense domaine acquis, et la Maison du Peuple, offerte au peuple par les bourgeois trembl,ants... Car ils tremblent, et ce que vous tenterez, vous, dans un élan de votre belle cbarilé, ils ne s'y résoudront, eux, que talonnés par la peur... Votre scjeur est riche, sa peinture se vend, et tout ce qui l'attire se trouve à Paris : ce domaine ne lui est de rien, elle vous en laissera la disposition... Oui, il le faut ! X'ous la convaincrez, vous lui montrerez (|ue notre gloire el notre avenir, à nous, sont là... Ah ! comme je vous aime, Geneviève, et comme nous sentons, et comme nous pensons l'un près de l'autre ! Nous mènerons le monde ! »

Geneviève le regardait longuement, avec orgueil et avec foi. Il lui prit la main...

Non loin de ce bosquet, Simone venait de s'arrêter sous un saule, d'où l'on découvrait, scintillantes sous le soleil, les étincelles et les paillettes du lac éblouissant.

— L'énorme diamant ! fit-elle.

Pierre de Jaline ne manqua point de lui répondre sottement :

— Je voudrais vous l'offrir.

Et ce fut miracle encore s'il n'ajouta : « Comme cadeau de noces. » D'ailleurs la jeune fille s'était agenouillée, et cueillait de la menthe sauvage : allez donc parler d'amour à une enfant qui joue dans l'herbe !

Bernard ramassa une brindille du saule argenté :

— Voici, dit-il, de quoi faire un beau peigne. Imaginez ce motif en émail avec, ici et là, des topazes brûlées... Attendez, je vais vous dessiner ça...

Et il prenait dans sa poche une carte de visite, puis un crayon. Bon ! par mégarde, il laisse

LES DOIGTS DE lEE

échapper celui-ci de ses doigts : où diable a-t-il roulé ? Les deux hommes le cherchent des yeux... Mais déjà Simone est là : elle n'a fait qu'un saut, et voici le crayon du maître qu'elle rapporte et présente en souriant.

Bernard et \^iviane, avec Geneviève et. cette fois, Simone, s'en furent comme tous les ans passer le mois d'août à Dinard.

Ils louaient une villa donnant sur le golfe si bien découpé que garde la célèbre cité des corsaires, Saint-Malo, abrupte et close comme une citadelle, ronde et jolie comme une ville d'opéracomique.

Pourtant ce n'était pas là ce qui attirail \'iviane sur la rive bretonne. Dinard lui plaisait en tant que plage mondaine, en tant que la plus mondaine des plages. Bien que la société y fût d'un snobisme affreux, elle s'y voyait recherchée et, malgré le talent qu'on lui attribuait, appréciée. Car le talent nuit plutôt qu'il ne sert, dans le monde, il y est suspect : avoir du talent, en somme, ne serait-ce pas une pose ? Toutefois Viviane trouvait gi'fice aux yeux de ce public clioisi : ses toilettes, .'-•H dépense, son intimité fl;ilteuse avec le puissant

Joseph Campenod, l'espèce de séduction aussi et comme l'éclat sompiuaire, pour ainsi dire, que jetait sur sa personne ce nom de Damaze, le grand joaillier, tout cela lui composait une sorte de prestige irrésistible, même pour une compagnie boudeuse entre toutes. Viviane évoquait confusément des idées de luxe, de pierreries et de millions. Si bien que, par faveur spéciale, Dinard lui passait son talent.

A peine les deux sœurs aînées furent-elles installées depuis quelques jours dans leur villa, que le chant des vagues, la brise et les bleus crépuscules, enfin les sortilèges innombrables du ciel et de la mer agirent sur elles. On les connut plus sensibles, plus tendres, plus nerveuses. Quand nos compagnes et nos belles amies s'envolent ainsi de leur ville enfumée pour aller se poser au loin, sur des plages ou bien au milieu des prairies, parmi le thym et le serpolet, les voilà prises au dépourvu. Elles n'y ont nulle habitude de certaines langueurs qui flottent dans l'air, de certains parfums trop capiteux, qui les eni\Tent ; elles sont grises, positivement, elles rient, elles pleurent,, elles parlent plus que de raison.

La sérieuse Geneviève elle-même ne s'en défen^ dit pas, du moins le jour qu'elle demanda solennellement à Viviane l'abandon de tous droits sur le domaine de Molton. Au lieu de traiter cette affaire comme un projet d'avenir et un débat d'argent, elle prononça de 1res grands mots, « charité, œuvre admirable » : et cela non sans beaucoup d'émotion — bien explicable d'ailleurs, si l'on songe qu'il s'agissait là d'une entreprise qui tenait fort au cœur de son fiancé. Touchée, Viviane avait souri dès les premiers mots. Il était clair qu'elle consentait. En l'état où il se trouvait, ce domaine ne valait pas grand 'chose, du moins pour elle, qui, d'autre p^rt, établie, mariée, riche et en pleine réputation, n'avait cure de ces quelques arpents de lande. Geneviève, au contraire, croyait pouvoir, avec l'aide de Philippe, en lirer parti : soit !...

Et puis Joseph Campenod avait prononcé auparavant les paroles nécessaires. Il ne faudrait point conclure de son influence souveraine sur Viviane que le mécène fût l'amant de la jeune femme. Fi donc ! Son rôle auprès d'elle était à la fois plus modeste, mais aussi plus respectable et plus im-

portant, peut-être même plus lyrannique. Aclieteur inlassable, presque patron, clans le sens que l'on donnait jadis à ce terme en appelant un Sloi^a le patron du Vinci, il ne se passait guère de jour que le millionnaire n'allât visiter Viviane à son atelier. Et à quiconque se fût étonné de son protectorat sur Mme Langély-Damaze, l'opulent Campenod, des magasins du Roule, eût pu répondre : « Mais puisque c'est moi qui m'offre tous les tableaux qu'elle fait, puisque c'est moi qui paie !... » On conçoit dès lors qu'une indication, qu'un conseil, venant de lui, parussent d'un grand poids, et que l'on y eût égard aussitôt que c'était possible — comme en ce cas, justement.

Les nuages filtraient la lumière, et le soleil répandait un or fm, extrêmement doux, lorsque Geneviève révéla son fameux projet à sa sœur Viviane. Le flot montait sur le golfe avec un bruit tendre et presque imperceptible. L'heure était charmante, et comme choisie à dessein. Viviane embrassa sa cadette, dont les cils battaient un peu vite :

— Folle ! lui dit-elle. Généreuse et chère folle, avec ses œuvres et ses chimères ! Faites ce qu'il

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VOUS plaira, Philippe et toi, quant à ce Mollon, c'est entendu, et j'y consens volontiei's... !\lais aurez-vous de l'argent ?

— Philippe apportera 300.000 francs, pour commencer.

— Et où diable les prendra-t-il ?

— Ça, je ne sais pas, c'est son affaire. J'ai confiance.

X'iviane sourit.

— Tu l'aimes?... Tant mieux ! Vous réussirez, et vous serez heureux. Essuie tes yeux, ma petite Geneviève. Tu peux compter sur moi.

— Mais...

— Eh bien ?...

— Il y a Bernard...

— Bernard ? Quoi, Bernard ? Je lui parlerai dès demain. Tu ne penses pas, je suppose, qu'il va soulever des difficultés ? Si tu savais comme il s'en fiche, Bernard ! Il ne s'occupe pas de nous. Il a mieux à faire. Il cuit ses émaux. Et puis si ton hospice le contrarie, il ira iîouder trois semaines quelque part, et tout sera dit. Ne t'inquiète pas ; je te répèle que je lui parlerai dès demain.

Et il en fut ainsi. Mais dès le début, la négocia-

tion s'annonça fort mal. Bernard, qui passait deux jours sur quatre à Paris pour ses affaires, se trouva justement à Dinard, le lendemain. Vers une heure, on se mit à table. Il faisais beau.

■ — Temps d'Italie ! déclara l'orfèvre. Clarté méditerranéenne et, pour un peintre, il me semble, Viviane, éclairage parfait. Pas vrai?

Viviane trempait d'un air décidé des mouillettes dans son œuf à la coque.

— C'est, répondit-elle, l'éclairage qu'il me faudrait en septembre, quand j'irai à Tivoli, pour la villa de M. Campenod.

— Allons donc ! Tu vas vraiment décorer ce salon, là-bas, Viviane ? Ça tient toujours, ce projet invraisemblable ?

— Et pourquoi non ?

— Pourquoi? Mais parce que c'est un peu... un peu ridicule, voyons ! Une villa romaine, à Tivoli, la faire décorer par un peintre moderne et parisien ! M. Campenod a ses opinions, ses goûts : ils sont parfois bizarres, je trouve.

— C'est parce qu'il aime ma pemture que tu '!is cela? Une galanterie, une fadeur !

— • Ma petile Viviane, tu sais que je rends aussi

bien que personne homma'ge à ton talent. Tu ne peux pourtant pas m'empêcher de juger l'idée comique. A Tivoli !... Et comment vas-tu comprendre cette décoration?

— Je n'en sais rien. Précisément, je veux aller là-bas pour me rendre compte, apprécier la lumière et les om,bres de la pièce. Je partirai le 10 septembre.

— Tu aurais peut-être pu me... consulter du moins.

— Est-ce que je ne suis plus libre ?

— Oh ! si fait!...

Bernard avait les narines pâles et pincées, ainsi qu'il arrive parfois quand la colère vous mord secrètement et vous tenaille, sans qu'on en veuille rien laisser paraître. Geneviève, très gênée, ne mangeait guère, chipotait. Simone, sans y penser, faisait la moue et regardait sévèrement sa sœur aînée.

Le déjeuner fini, Viviane retint son mari, l'emmena au jardin.

— J'ai à te parler, Bernard.

— Si c'est une controverse au sujet de la villa Campenod...

— Non, non, rassure-toi, il ne s'agit pas de peinture. Tu n'as pas besoin de froncer les sourcils. Il n'y a rien pour t'effaroucher dans ce dont je vais t'entretenir. A peine si cela tintéresse. C'est de notre petit parc de Molton qu'il est question. Tu t'en moques, n'est-ce pas?

— Mais non. On y goûte une solitude exquise. Je l'aime beaucoup, au contraire.

— Cependant tu n'y vas jamais. Eh bien, je veux en disposer pour Geneviève. Je tenais à te prévenir. Et puis il y aura des formalités, des signatures à donner.

— Parfait, Viviane, voilà un joli mouvement, ce qui ne m'étonne pas. Néanmoins, que prétendelle faire de cette île et de cette maison branlante, ta stDeur Geneviève ?

— Un sanatorium, un hospice, ou je ne sais quoi d'analogue.. .

— J'en étais sûr ! î... C'est-à-dire qu'elle couperait tous les arbres, qu'elle construirait un pont, qu'elle bâtirait une caserne en un lieu jusqu'ici délicieux ! Et avec quel argent ? Le jeune Philippe y a jiourvu, car sans doute il est dans la combinaison ? Oui ? C'est cela ! Dès qu im politicien)

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n'eùt-il que 1 âge de ce Philippe, parait en quelque circonstance que ce soit, il est écrit qu'on va commettre un vandalisme !

— Quelle violence ! Tu pourrais /te rappeler que (( ce Philippe » va épouser Geneviève, quil va devenir notre beau-frère, en somme, ce qui lui donne peut-être droit à tes égards». Puis, tout de même, en ce qui touche cet hospice, il y a le bien des pauvres...

— Oh ! Mviane, comment, tu l'y laisses prendre, tu... marches, loi, une femme intelligente? Non, voyons, non ! Que tu me vantes la charité de Geneviève, j'y consens : je ne partage aucune des idées de la sœur, toutefois je la tiens pour sincère, et l'en estime... Mais un socialiste de profession, un Philippe est-il en jeu. alors parle-moi de carrière, d'élection prochaine, d'intrigue, d'ambition, d'attitude, de parade et de bouffonnerie, et ne compromets pas les pauvres dans cette affaire-là, je t'en prie.

— Peu importe. En attendant, je tiens extrêmement à cet abandon de tous mes droits suj' Mol- Ion, à cette donation, et...^

LI'S UUIGTS ])!:: lÉE 1U5

— (Vjininciil s'appellcrail reiilropriec huinanilaire Langély, I'\irgc cl Cie ?

— L'OIiuirc des (jrl'ics, je crois. Ils songeai, si j'ai bien compris, à hospitaliser des femmes et des enfanls de grévistes ruinés par le chômage.

— Bref, ils servent l'ennemi, ils trahissent.

— Qu'est-ce que cela le fait ?

— Cela me blesse, comme une vilenie. Je ne veux pas que mon nom, celui (|ue lu portes, soit, de près ou de loin, mêlé à ça.

— Tu l'y opposeras?

— Oui. ^

Les mains, les lèvres de \'iviane tremblaient, et ses yeux verts flamboyaient. Debout sous un frêne, elle secouait ses cheveux de cuivre frappés par les mille rayons qui perçaient le feuillage : une Bellone, une Médée ! Brusquement, elle ne se contint plus :

— Tu mens, Bernard, tu mens ! Ce n'est pas j)ar souci des arbres de Motion, ni de sa sohtude, que tu veux me contrarier dans mes projets ! C'est pour me faire obstacle, c'est pour lutter contre moi, contre moi seule ! Oui, je le comprends, je l'ai senti, et je l'ai vu, et d'ailleurs, tu n'as pas

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pris la peine de me le cacher : tu me détestes, tu me hais, et depuis longtemps !,,.

— Tu es folle, je pense ?

— Non ! Je sais ce que je dis. Tu me hais, je te le répète, et pourquoi ? Parce que mes sujccès de peintre t'offensent et t'humilient ! C'est comme ta malveillance envers Campenod : tu ne vas }>as me faire croire, à moi, qu'une jalousie de mari te pique ? Allons donc ! Tu ne te figures pas une seule minute que je suis la maîtresse du vieux Joseph Campenod...

— Tais-toi, tu cries, on va t'entendre de la miaison. C'est ridicule.

— Tant pis ! Je me soulagerai, pour une fois. Tu meurs tout simplement de dépit et d'envie, parce qu'un millionnaire s'est engoué de mes 'oiles, et parce que le public me connaît et me Icle, moi, ta femme, alors qu'il ne le favorise pas du même succès, peut-être. Tu ne te consoles pas, hein, que l'œuvre plus mécanique d'un joaillier soit éclipsée par celle d'un peintre ? C'est toute la différence qu'il y a entre les ouvriers d'art, mon cher, et nous ! Ah ! ah !..,

— Mviane !

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