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Hors d'elle-même, la jeune femme riait, maintenant, avec une violence sauvage. Bernard l'eût Inée. Il ferma les yeux. Une brise plus fraîche, à ( >'i instant, se glissa dans le jardin, fil palpi leuilJes délicates du frêne, et courba voluptueusement toutes les fleurs, qui versèrent du parfum, Bernard releva les paupières, et vit paraître au bout de l'allée la silhouette de Simone qui s'en venait, blanche et fine sous so.n ombrelle.
Des éclats de voix, âpres et vibrants, étaient arrivés jusqu'à elle. Quoi donc ? On querellait Bernard, on 'le tourmentait, on le chagrinait ? Elle aurait dû se montrer discrète : le bon goût, le tact l'y invitaient. D'ailleurs, que commit-elle donc d'extraordinaire en réalité ? Ayant changé de toilette, un livre à la main et le sourire aux lèvres, elle avait ouvert simplement son ombrelle, et était partie pour faire son tour de jardin après le déjeuner. Qu'y avait-il là d'inattendu?
Bernard et Viviane s'affrontaient, celle-ci rouge et frémissante, l'autre blême au contraire et les mains crispées au fond de ses poches. Combien la colère défigure ! Au lieu que Simone s'avançait, paisible, poudrée de frais, embaumant à la fois
le Chypre el Ion ne savait quoi de tendre... Un sentiment confus, comme une gêne, s'empara de Bernard. Au laiî, à quoi bon lant d'extrava gances? Allait-il déclarer à sa femme une guerre mesquine, grotesque, et au reste bien inutile ? Car tôt ou tard, il faudrait céder, ou divorcer : solutions chétives... Les concessions mutuelles, cela ne valait-il pas mieux ? C'était, en tout cas, plus élégant.
L'orfèvre se prit, pour ainsi dire, à la gorge, et se maîtrisa. Il fit de son mieux pour regarder sa femme sans ironie, sans dépit, mais seulement avec une sorte de gaieté volontaire, contre laquelle on ne pouvait rien.
— Viviane, prononça-t-il, nous sommes encore bien jeunes, toi et moi. La sagesse est difficile. Nous y arriverons pourtant : si, si, il le faut... Ce petit coin de terre, à Molton, en somme, ne m'appartient pas. Il est juste que tu en disposes. Je signerai tout ce qu'il te plaira. Et quant à Tivoli, comment ferais-tu pour décorer une pièce, en ^ffel. que tu n'aurais pas étudiée ? Puisque lu pai^s en septembre, je t'accompagnerai, ma foi ! l'ne descente de plus vers ma chère Italie n'est point pour
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m'effrayer. Et, tiens, j'y songe : nous emmènerons Simone. N'est-ce pas, petite sœur ? Cela vous va lit, ce projet? Nous vous montrerons la Ville Eternelle... Combien comptes-tu rester de jours, là-bas, Viviane? Deux, trois semaines?...
Le visage de Viviane était, de bouleversé, peu à peu redevenu rose, d'abord, puis fort joli. Ce Bernard, que de souplesse ! La jeune îemme, piquée au jeu, passa ses doigts de fée sur ses yeux, pour chasser les derniers papillons noirs, puis mit son bras sous celui de Simone, et d'une voix unie et ravissante :
— Tu ne connais pas Rome, chérie ? Fine et sensible comme tu l'es, tu t'y plairas, j'en suis certaine... Et là-dessus, allons faire un tour au tennis, veux-tu ? Ou bien, si nous prenions le bateau pour Saint-Malo? C'est justement marée haute...
Vers le soir, Simone et Bernard se promenaient tous deux, seuls, au jardin, cependant que le soleil agonisant changeait la vase du golfe en lave rougpro vante, et l'eau des flaques en un satin chan-
geant.
— Tantôt, l'on vous a fait de la peine, Bernard ? lui dit-elle.
— Bah ! c'est ma faute. J'ai été impatient. Viviane me parlait d'abandonner Molton à sa «^œnr Geneviève, f[ui veut y créer un hospice : c'est son droit. Mais aussitôt j'ai vu malgré moi les arbres abattus, l'île au pillage, l'ancien parc lemplacé par un préau d'hôpital, une immonde bâtisse déshonorant les bords du lac, et, logeant là, de vieux communards ou des bandes de petits voyous qui aujourd'hui font des rondes en chantant V Internationale, et demain brûleront le Louvre ou y créeront des logements ouvriers. J'ai vu... baucoup trop de choses, évidemment.
— Geneviève est une sainte. Elle aime les humbles et les pauvres.
— Elle a bien tort!... Mais oui, Simone, j'ai le courage de l'avouer : je n'aime pas les pauvres, moi. Ils ont l'instinct de la bassesse, l'horreur du luxe, l'horreur du beau. Ce sont les plus atroces des tyrans, dès qu'ils régnent : tout ce qui s'élève leur est suspect, pouah !... Mon Dieu, je sens bien, allez, tout l'odieux d'un pareil propos ; mais à vous, je peux me confesser... Ah 1
LES DOIGTS DE FÉE Jll
voyez-vous, le don d'admirer et la pitié ne se confondent guère, et je crois même cju'ils sont ennemis mortels...
Ils se turent pour écouter une mouette attardée qui passait en criant éperdument dans l'incendie du ciel. L'oiseau disparu, le silence régna de nouveau, plus doux et plus poignant.
— Je me laisserais tuer, Simone, reprit Bernard presque tremblant d'émotion, oui, tuer sans une plainte, au pied d'un mur ou sur une barricade, pour sauver une parcelle de la beauté du monde ! Hélas ! les Huns et les Goths de l'avenir n'en laisseront rien subsister, de cette beauté qui seule vaut la peine qu'on vive...
Alors, devant le jour expirant, et comme prenant à témoin de ses paroles les derniers rayons du soleil en sang, Simone répondit :
— Vous vous trompez, Bernard, une autre chose encore fait vivre.
— Non.
— Que si ! L'amour.
— Mais...
— Vous ne le saviez pas ?..*
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Cependant Philippe Théodule-Farge avait fort bien employé son mois d'août. Le laborieux jeune homme ne perdit pas un seul instant de ses vacances. Après dix ou douze jours passés dans la Aièvre chez le grand maître de l'Université, son parrain Léon Gofiarel, quoi de plus naturel que d'aller visiter en Anjou M. Dupaud-Renois, un oncle par alliance, l'un des deux administrateurs d€ la Compagnie des chemins de fer du Sud, président ou conseiller influent d'un nombre extraordinaire de sociétés financières, vénérable avec cela ou archi-vénérable parmi les loges, et sénateur de son département ? Et comme ensuite il restait encore une semaine avant que Phihppe eût le goût de rentrer à Paris pour le mois de septembre, sa fiancée Geneviève et son ami Pierre de Jaline devant s'y trouver à cette date, quel meilleur délassement notre futur César pouvait-il inventer en
pareille saison que de se rendre à Cabourg, où son camarade d'enfance Robert Taillerond, secrétaire particulier du ministre des Travaux publics, coulait doucement le temps d'une villégiature ? Ainsi avait-il été aisé pour Philippe de faire valoir assidûment et adroitement, dans la Nièvre, le millionnaire Joseph Campenod, tandis que d'autre part l'occasion ne lui avait pas manqué non plus de semr avec zèle et ingéniosité, en Anjou, l'ingénieur Pierre de Jaline : M. Dupaud- Renois n'aurait-il point en effet la coquetterie de gagner définitivement aux idées républicaines le propre fils du fameux et turbulent leader de la réaction, alors qu'il suffisait pour cela de faire accorder définitivement à Pierre la concession des mines d'Aïn-Fella ? Car on savait le puissant administrateur des chemins de fer du Sud en termes mieux que cordiaux, intimes, avec le ministre des Travaux publics. Sans compter qu'après un tel patronage, Al. Dupaud-Renois ferait tout naturellement la pluie et le beau temps auprès du jeune maître d'Aïn-Fella : les mines rendraient des millions, il y avait là de splendides spéculations en perspective...
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Vis-à-vis de Robert Taillerond, Philippe s'était niionlré plus familier. Ils avaient tous deux flâné dans le casino de Cabourg, rôdé sur la côte, à Trouville, à Deauville, dîné au restaurant, bu de fines bouteilles et regardé sans gène les jolies lemniës. Ils s'étaient grisés de politique insolente et de pensées cyniques :
— L'important, déclarait Taillerond, c'est de régner... Nietzsche l'a dit : mort aux faibles !
Robert Taillerond avait vingt-cinq ans, mais on ne lui eût point donné cet âge, à cause de son teint d'enfant et dcson petit nez au vent. Une valse s'entendait au loin, jouée en sourdine par des tziganes, îl reprit :
— Tu ne te trompes pas, mon vieux Farge. Oui tient le pouvoir, tient tout. Soyons des surhommes '
Philippe jeta sa cigarette, regarda longuement son camarade, et fit :
— Ecoule-moi bien. Je désire, je veux, comprends-tu, qu'un certain Pierre de Jaline...
— Parent du député Jaline ?
— Son fils.
— Mêmes opinions ?
— Nullement. Don;c, j'ai besoin, absolument besoin qu'il obtienne la concession des mines d'Aïn-Fella, dans la province de Conslantine. Il faut que tu tiennes sans cesse entre tes mains le dossier de cette affaire, et que le ministre y songe tous les jours. Tu m'entends assez ? C'est clair. Arrange-toi, tu sais ton métier, pas vrai?... De plus, je veux voir le ministre. J'ai quelque chose à lui dire, à lui seul, quelque chose de très important à ce sujet. Voilà.
— Insister au sujet d'une concession de mine, obtenir une audience : on a vu plus difficile.
— Oui, mais... il y a la manière.
— On y tâchera.
— Ecoute encore. Si tu t'emploies utilement ici, tu me sers à merveille. Or, je ne l'oublierai pas. Et il faut avoir confiance en moi. Je te le dis ce soir, Taillerond, au son de ces gros tziganes qui nous jouent leurs rengaines, là-bas, je te le dis, j'arriverai très haut dans mon pays. Je me le suis juré. Je ne suis pas fait pour piétiner dans le rang, non : j'aime autre chose.
— Ainsi parla Zarathoustra.
— C'était un bon professeur.
Robert Taillerond faisait semblant de plaisanter, mais au fond il admirait profondément Philippe, ce roué, son égal — son modèle. Ils se (|uittèrenl amis romme romplices. en se secouant les mains à la « copain ôe collège », et en se vouant pour la vie une cordialité ainsi qu'une méfiance éternelles.
— Ce Philippe-là sait ce qu'il veut, tout de même, pensait Robert, non sans déférence. Je le protégerai, il en vaut la peine.
— Ce petit Taillerond est un enfant, songeait Philippe de son côté. Mais il me rendra des services. Je ferai sa fortune.
Et, dans le compartiment qui l'emportait de Cabourg à Paris, le descendant des Farge rêvait à la soirée déjà lointaine pendant laquelle il avait mis debout ce qu'il devait par la suite appeler son coup d'essai — un coup de maître.
C'était au cours d'un dîner chez un illustre avocat d'assises. En ce temps-là, Phihppe, licencié en droit, élève diplômé de l'Ecole des Sciences politiques et membre très remarqué de la Conférence Mirabeau, où se formèrent tant d'orateurs inutiles et glorieux, Philippe flânait de-ci, de-là,
entretenant ses relations et nourrissant tes rêves coinpliqués. Le liasard l'avait celte fois place à table auprès d'un certain Pierre de Jaline... Mais, Jaline, quel nom supect ! Il signifiait pour Philippe le fanatisme, la réaction absurde et le donquichottisme. Cependant, petit à petit, l'ingénieur lui avait révélé ses honnêtes et simples mérites : il ne se souciait en rien de politique, et, tout en aimant et respectant fort son père, ne laissait pas de plaisanter assez librement les brèves non moins que théâtrales apostrophes dont le député terrible faisait à tout propos retentir les échos du Palais Bourbon. Qu'y avait-il d'important désormais, sur la terre, déclarait Pierre de Jaline. sinon de devenir riche, et fort riche? Il s'y efforçait.
— Il vous faut de la veine, lui avait dit Phi- Hppe.
— La veine, c'est trop souhaiter. On devient millionnaire et même milliardaire sans cela. Le travail suilil. Cependant encore serait-il bon de n'avoir point la guigne. Moi, je l'ai. Je porte un nom désastreux... Ne souriez pas, monsieur Théodule-Farge, je n'exagère nullement. Voulezvous un exemple ? Eh bien, je connais un i^ise-
ment de cui\Te très puissant en Algérie, dans le département de Constantine. A grand peine déjà ai-je obtenu un permis de recherche. J'ai passé quatre mois là-bas. De sérieux capitaux seront à ma disposition du jour au lendemain. Enfin tout est prêt. Mms un permis de recherche, la belle fadaise ! Il est besom, pour que je puisse exploiter la mine, d'une concession en bonne forme, accordée par le Président de la République sur l'avis du ministre compétent... Que d'obstacles, vous le voyez ! Le préfet de Constantine, le Corps des mines, le Conseil d'Etat, te ministre, la présidence ! Et je m'appelle Jaline ! Je n'aurai rien.
Une première et solide éducation ayant inculqué à Philippe d'excellents principes touchant les ■ rapports qui devaient exister entre les affaires publiques et les affaires privées, il avait aussitôt demandé, sans hésiter un seul instant :
— Disposez-vous de sommes appréciables pour faire face à vos premiers frais généraux?
Puis, avant même d'entendre la réponse, il avait immédiatement engagé avec son autre voisin de table une conversation des plus animées touchanl
le théâtre et la dernière pièce du Gymnase ou du Vaudeville.
Cependant, dès le lendemain matin, il rendait visite à Pierre de Jaline :
— Supposez, lui disait-il, que je vous obtienne, moi, cette concession qui vous fait défaut. La mine sera prospère ? Le gisement vous paraît excellent ?
— Inépuisable î
— L'entreprise vaudra par conséquent beaucoup d'argent ?
— Des millions, je l'affa^me.
— Bien. Supposez donc que je vous apporte signée votre concession. Refuserez-vous de donner 300.000 francs à une œuvre de charité ?
— En principe, non. Mais encore...
— Il s'agirait d'une fondation pour les orphelins, les veuves et les vieux parents des grévistes, pour les sinistrés du chômage...
— Jamais mon père n'y consentira ! Or il est un de mes plus gros actionnaires. Tranchons le mot : ce sont ses amis et lui qui m'aideront à mettre cette affaire en route.
— Pourtant, si l'offrande demeure anonyme, si
VOUS la versez vous-même de la main à la main, monsieur votre père ni ses amis n'en seront jamais informés. La parfaite et noble ronseience de riiomme politique — à laquelle les plus déclarés de ses adversaires se sont toujours plus à rendre hautement hommage — ne sera ni atteinte, ni troublée. D'un autre côté, les pauvres gens y trouveront leur compte : et qu'ils soient blancs ou noirs, guelfes ou gibelins, les pauvres sont les pauvres. Vous méprisez les fanatismes de parti, vous nous le laissiez entendre l'autre jour...
Pierre de Jaline, séduit et tourmenté, avait réclamé huit jours de réflexion. Ne pouvait-il, en faisant état de ses propres fonds, et intéressé quil était dans une grande fonderie, jouissant d'un réel crédit enfin, ne pouvait-il réunir cette somme, considérable sans doute, mais que l'exploitation de la mine lui rendrait, et au delà ? Si cet étrange Théodule-Farge lui faisait obtenir la concession, que risquait le jeune ingénieur, en vérité, à perdre au début ces 300.000 francs, qui d'ailleui^ iraient aux pauvres ? Que le secret soit bien gardé du moins un an ou deux, et Pierre fondait un admirable centre d'activité industrielle en Algérie, ses
actionnaires seni'ichissaienl : de quoi se plaindraient-ils ensuite']*... Allons, l'enjeu valait le roup : Pierre de Jaline nvail promis l'argent.
Depuis lors, et ceci remontait, à près d'un an peut-être, Philippe navait plus noum qu'une pensée : la concession. Intrigues, visites, démarches, lettres, entretiens difficiles ou délicats, dîners en ville, coquetteries avec de vieilles dames, confidences échangées à propos, effusions, cordialités ou fines réticences, tout lui avait été bon. Pas un instant du jour ni de la nuit, il n'était demeuré sans caresser son immense projet. Obtenir la concession, d'abord, puis verser entre les mains de Geneviève les 300.000 francs, premier apport pour rOEuvre des grèves, qui, bientôt, prendrait vie : des centaines de bourgeois, snobs ou charitables, allaient s'y intéresser ; aux bords du lac Molton enfin s'élèverait avant peu le majestueux hospice ; Philippe et Geneviève, mariés, l'inaugureraient en grande pompe avant les élections ; après quoi, philanthrope et déjà illustre, arbitre possible entre patrons et syndicats dans tous les mouvements ouvriers de la région, soutenu en outre par la réputation d'immense charité justement acquise à sa
jeune fem]nie, Philippe Théodule-Farge, troisième du nom, entrerait triomphalement au Parlement ; puis... Ces rêveries lui donnaient le vertige. Il ?e disait passionnément • « Je veux ! je veux ! »
— Vous voulez trop, mon cher enfant ! lui fit en riant le ministre des Travaux publics, le malin où, Robert Taillerond aidant, Philippe avait obtenu son audience... Oui, vous voulez avec trop d'ardeur. C'est effrayant. Votre cher père y metlait plus de douceur, et de patience. Aussi obtenait-il tout. Que diable ! cette affaire vous tient donc bien au cœur ?
Le ministre Paul Duchamp était un homme jovial et sans façon, que divertissaient évidemment les discours soigneux et lair un peu compassé de Philippe.
— Mais, monsieur le ministre, répondit celui-ci, je viens de vous exposer les raisons de mon insistance. Que AI. Pierre de Jaline ait ce quil désire, et en même temps une œuvre admirable de solidarité sociale naîtra. Cette œuvre, vous en connaissez l'esprit...
— Pour encourager les grèves? Merci bien.
— Pour répandre à pleines mains la charité !
Li:S DOR.!.-- DE VEL 123
Ma fiancée, Mlle Langély, et moi-même, nous ne la laisserons point détourner de ce but que vous approuvez certainement.
— Et M. de Jaline, le père, l'approuvera-t-il, lui?
— Le nom de Jaline n'a rien à voir ici. Rien du tout. Que l'on accorde à un ingénieur du plus rare mérite la concession d'une mine, et qu'une belle œuvre d'humanité prenne naissance, cela peut aiTiver dans la même année : il y a simultanéité, voilà tout, mais non forcément corrélation, pourquoi donc ?
Le ministre se renversa sur son fauteuil avec un air de jubilation. Décidément, il s'amusait de tout cœur. Au bout d'un instant, néanmoins, il redevint grave, et dit en congédiant Philippe :
— Je vous le répète, mon cher monsieur, il sera conclu pour le mieux ; et votre protégé ne peut être mieux défendu. A mon grand regret, je ne puis rien vous promettre absolument, ^lais ayez bon espoir...
Au sortir du ministère, Philippe fit allègrement un moulinet avec sa canne, et courut chez Pierre ':
— Mon cher, c'est fait.
12i LES DOIGTS DE FÉE
— Signé !
— Non, pas si vite. Mais j'ai vu le ministre, el tout va parfaitement bien.
Jaline, toutefois, semblait déçu.
— Eh ! sapristi ! reprit Philippe, un peu de ])atience ! Il nous en faut. Et beaucoup de confiance, surtout...
Il n'ajouta point : « J'en ai tant, moi ! >- Mais il le pensait. Il admirait tout bas sa persévérance ainsi que son génie, et comme un miroir se trouvait précisément alors en face de lui, ce n'était pas sans fatuité qu'il flattait d'un doigt négligent sa moustache minuscule, ses petits favoris, et la cravate mince et charmante qu'il portait ce matin-là.