TROISIÈME PARTIE
Les Parisiens ne quittent plus leur ville à la mi-juin. Sous M. Grévy, la mode le voulait. Mais, à présent, juillet s'achève qu'ils sont encore tous à se dévisager parmi la poussière du Bois de Boulogne, tant qu'il fait jour, et au son des valses lentes, la nuit.
Tls n'ont peut-être pas tori, si l'on y sonc^e. .Tuillol est le mois où dîner sans hàle sous le »enl caressant du soir, à la fine clarlé dos bougies qu'éventent les papillons ivres. Cest le mois où goûter, fût-ce autour du lac. fût-ce aux Champs- Elysées, les langueurs du ciel, les parfums des acacias, et cc^ crépuscules qui non finii-aicd jamais, si l'on nous écoulait, cl jusiprà la lune elle-même qui vient pai- là-dessus, molle et »louce.
la lune... Qi^i'^îi P^'i ^'^ musique se joigne à cela, un peu d'espril, un peu d'amour, e\ des épaules nues, des écharpes de gaze, des perles tiédissant sur un sein délicat, une comédienne là-bas soutenant sa coupe entre ses mains illustres, certaines princesses empanachées, quelques noms sonores qu'on citera, un rien de journalisme et de gloire — et voici une fête délicieuse et savoureuse, voici la fête...
Eh bien, donc, nous sommes en juillet, et il est minuit. M, Joseph Campenod a réuni des invités dans son bel hôtel, avenue du Bois. Entrons au petit jardin. Les tziganes jouent en sourdine, cachés on ne sait où. Des silhouettes sombres, les habits noirs, et des formes pâles, les femmes, errent autour du bassin de marbre, ou bien s'assoient sous un arbre obscur, et ne bougent plus. Il a fait si chaud, tantôt ! Des valets circulent sans bruit, et ,1a main se lève d'ellemême vers les sorbets et les boissons couleur d'opale, de chrysoprase ou de rubis, qu'ils présentent sur leurs plateaux. Au delà des portesfenêtres grandes ouvertes, on aperçoit dans les salons les joueurs de bridge, combinant, calculant
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et méditant par petites tables. Et tout ce monde commémore ainsi, loin des fanfares et des ripailles publicpies, la prise de la Bastille : c'est le 14 juillet, en effet. Qui s'en douterait ?
M. Campenod, commandeur — enfin ! — de la Légion d'honneur, jette véritablement, semblet-il, son argent par les fenêtres. L'éclat de son luxe, la libéralité de ses aumônes, l'activité, l'omnipotence de son mécénat n'ont maintenant plus de bornes. Il règne, et n'est qu'un fantoche néanmoins au service de Viviane Langély. On dit que celle-ci, divorcée d'hier, aura demain le ruban rouge : il est de fait qu'elle a exposé au Salon le portrait d'un amiral illustre et celui d'un ambassadeur. On dit aussi que le jeune chevalier finira par épouser le vieux commandeur. Eh, mon Dieu, tout arrive...
Au bord d'une vasque en niarbre pourpre où s'élève et retombe un fil d'eau, quelques jeunes gens très élégants causent un peu, se laissent vivre. Ce sont des hommes de lettres, des patriciens, des raffinés. Car le Parnasse n'est plus ce qu'il était. Autrefois la littérature évoquait des images désobligeantes, telles que les sombres
salles de rédaction, les rivaux malotrus, les brasseries enfumées, les esthètes hirsutes, les mauvaises laçons, les chroniques venimeuses. A présent, plus rien de cela. Ce ne sont partout que dîners, que soupers, sourires, parfums, dentelles, regards qui troublent, tailles qui ploient, lèvres qui se tendent, fronts qui mentent. Les réputations naissent et grandissent en des salons où l'on se presse, où l'on potine, où l'on madrigalise. Les romanciers, les dramaturges et les poètes sont-ils même encore des grimauds professionnels, des « auteurs )> ? Non, non ! Il semble que sur tous les chapeaux aient poussé les plumes de Benserade. Si Ion sest diverti jadis, en société, aux bouts-rimés ou aux charades, on y échange aujourdhui romans et comédies, chroniques et poèmets comme des bibelots de cotillon ou le furetdu-bois-mesdames. 'Au lieu d'attaques forcenées ou de polémiques pédantes, les plus coquettes bouderies ; au lieu de critique, un étincelant marivaudage et des fleurs au jour de l'an... Ah ! la jolie chose, à Paris, que de s'être mis dans la tendresse littéraire !
Et pourlanf, écoulez parler ces épicuriens : ils
se plaignent encore. L'un d'eux ne voudrait-il pas que les femmes prissent le temps de réfléchir, de faire même la conversation ?
— On ne sait même plus où les joindre, les femmes ! s'écrie ce fou. A quel moment ? Le matin ? Mais elles sont au Bois, et à peine les y a-t-on rejointes que c'est l'heure de déjeuner : il faut rentrer. L'après-midi, alors, en visite ? Quoi ! au milieu de ce brouhaha, où elles suivent trois ou quatre entretiens à la fois ? \'ous voulez rire !... A dîner? Impossible, elles pensent aux fanfreluches, aux chapeaux, aux gens qui entrent, si l'on est au restaurant, ou à un monsieur qu'on a toujours placé à l'autre bout de la table, si l'on se trouve chez l'habitant. Au théâtre, c'est encore pis, les acteurs font un bruit d'enfer, et, à souper, ce sont les tziganes... Non, voyez-vous, il n'y a vraiment que les garçonnières où s'entretenir en paix. On n'arrive à causer qu'au lit...
JMais, parmi le groupe, un de ces jeunes messieurs demeure taciturne. On le voit pensif, distrait, nerveux. Il semble qu'il attende quelque chose... ou plutôt quelqu'un ! car tout à coup il se redresse, son regard brille. \'oici venir au jar-.
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din, là-bas, celle qu'il espérait, et c'est \'iviane Langély elle-même, entourée d'un vrai cortège : mince, élancée, nonchalante, avec ses cheveux de cuivre et ses yeux verts, vêiue d'une robe, ou mieux d'une tunique bleu « Méditerranée », ({ui s'enroule à ses jambes à la manière d'un voile mouillé, les épaules couvertes d'une écharpe glauque, les doigts chargés d'aigues-marines, elle apparaît au milieu de ces habits noirs ainsi que la reine Amphitrite guidant un troupeau de phoques.
Cependant elle aperçoit soudain celui qui déjà s'inclinait vers elle. « Ah ! Traversier ! s'écriet-elle, je suis contente de vous trouver enfm ! Venez vite, que nous barvardions une minute. J'ai des remerciements infinis à vous faire. Vous avez été l'ami le plus charjnant, le plus indulgent... »
Edmond Traversier s'avance, les jambes un peu tremblantes. Il vient de placer dans la première et la plus importante revue de la capitale un grand article sur Viviane Langély, au cours duquel il a loué, glorifié ses toiles, et chanté son talent conime il ne l'eût point fait, peut-être, s'il se fût agi du Titien lui-môme. Il se penche sur la
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inaiii qu'on lui tend, et chacun de s'écarter bientôt par discrétion : les voilà seuls. La voix d'Edmond Traversier n'est plus celle qu'on lui connaît, âpre et mordante. Que non pas ! Il hésite, il parle presque bas, il supplie :
— Laissons cet article, qu'il n'en soit donc plus question entre nous ! \'ous n'ignorez pas ce que je pense de vous en tant qu'artiste : je n'ai fait que le dire très simplement... Mais ce que je voudrais, c'est que vous ne me teniez plus pour un de ces courtisans, de ces indifférents qui vous assiègent. Il y a des années que je suis votre ami, moi...
— Mais je ne l'oublie pas...
— Oh ! ce ton, madame, ce ton de courtoisie, de politesse. Vous n'aurez donc jamais un geste, un mot... Vous me traitez comme la douairière traite le jeune premier, sur la scène de la Comédie-Française... Et moi, naïf benêt, qui vous adore... Eh bien, pourquoi riez-vous?
— Ce n'est pas de vous, mon petit Traversier, non, je vous le jure. Seulement, il faut que la nuit soit bien belle, var vous êtes le cinquième, depuis moins dune heure, <|ui veut absolument
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que je laime d'amour !... \'oyoiis, ne boudez pas, ne prenez pas cette figure grognon, donnez-moi la main, et venez sagement me voir cette semaine...
Et, souriante, la reine Amphitrite retourne au milieu de ses phoques, et reprend sa tournée triomphale.
A la même heure, dans une automobile qui fait mille détours afin d'éviter les carrefours où se tiennent les bals publics, Philippe Théodule- Farge, en habit, et Geneviève sa femme, en robe de gala, sont assis côte à côte. Ils ont dîné chez le président de lOuvroir naticwial, dont celle-ci est trésorière, et assisté ensuite, dans la tribune officielle, au grand feu d'artifice tiré au Trocadéro. Philippe rédige depuis peu le bulletin politique en un grave quotidien immuablement ministériel : c'est là une situation inespérée que son parrain Goffarel, le ministre, lui obtint pour le consoler de ses mécomptes et comme cadeau de convalescence. Aux prochanies élections, Philippe sera candidat du gouvernement, et son élection ne fait aucun doute. Quant à la jeune mariée, elle a joint quelc[ues œuvres nouvelles à la liste
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de celles dont elle s'occupe avec tant de passion, et les journées lui semblent trop courtes pour le travail effrayant à cjuoi elle se condamne.
Tous deux, en cette minute, semblent satisfaits autant qu'on peut l'être. Ils se rendent, eux aussi, à la soirée de Joseph Campenod, et, bien assis au fond de leur voiture, pensent à l'unisson, et se tiennent tendrement la main : Paul et Virginie.
— Tu as vu, dit Virginie, comme j\I. le Premier a été galant pour moi, dans la tribune. Que de grâces, mon cher ! D'ailleurs, il est si sympathique, M. le Premier ! Je l'aime beaucoup.
— .Moi aussi, ma foi, répond Paul.
Puis il frise sa toute petite moustache, et ajoute négligemment :
— Il a de l'esprit.
Le lieufenant de la Chalolière, le baron des Commereux et le jeune Robert de Chamade reviennent ensemble, à cheval, d'un rallie organisé dans la campagne de Sentis. Le premier de ces trois cavaliers a bon air, mais les deux derniers moins, et si leurs clievaux sont passables, il faut avouer que M. de Chamade, malgré ses bottes, rappelle toujours vaguement un séminariste, tandis que l'appareil équestre ne fait qu'accuser au contraire en M. des Commereux un aspect « vieux major » dont il ne laisse pas de se montrer satisfait.
Ces messieurs font partie de la meilleure société qui soit aux environs, il n'y a qu'à les regarder et qu'à les écouter pour s'en convaincre aussitôt : n'ont-ils pas ces vêtements désuets et cette altitude soigneusement insignifiante que l'on ])iise si fort dans le \'alois et dans le Bcauvaisis ? N'ob-
servez-vous pas en eux cette physionomie que vous savez bien, et dont on peut tout dire, même qu'elle n'est pas invariablement bouffie de malveillance ou d'une puérile niaiserie, même qu'on la trouv.e intelligente, si l'on veut, mais jamais c|u'elle fut une seule fois spirituelle, w^is jamais qu'on y vit passer à propos de quoi que ce fût un éclair de malice fine ou d'ironie légère ? Et ne remarquez-vous pas surtout cet embarras qu'ils éprouvent à s'exprimer, leur français rustique, leur prononciation presque triviale, ce ton vulgaire enfin qu'ils nomment a sans prétention », ce ton qui n'est pas — oh ! non — « d'un poseur », mais qui semble bien être devenu, par contre, ce qu'il nous faut désormais entendre par le bon ton ?
Ils vont au pas, la retraite paraîtrait longue à d'autres, mais la sociabilité est grande entre gens de la même farine, et ceux-ci n'ont point senti le temps passer depuis une heure qu'ils parlent ensemble, et qu'ils parlent chevaux, bien entendu. Rien ne les presse, du reste : Al. de la Chalotière a sa journée libre, et les travaux qui appelleraient ses, deux compagnons dans leurs chenils, dans
leurs écuries, dans leurs greniers à fourrage, dans leurs salles à manger, dans leurs salles à digérer, dans leurs salles à fumer et dans leurs salles à dormir, ces travaux en somme peuvent être différés.
Si l'on doit tout avouer, le baron des Commereux a bien un train à prendre pour Paris aujourd'hui même : car ce fameux viveur prétend retourner pour la troisième fois, ce soir, aux Folies-Bergère, où l'on joue « une revue pas mal », ainsi qu'il dit nonchalamment. Après quoi, il ira souper à Montmartre, le roué ! Mais la moitié de la journée s'offre encore à lui, et c'est plaisir que de causer entre personnes comme il faut.
Précisément, l'entretien s'élève — ou descend, selon les goûts. Au bout d'un grand quart d'heure encore, ayant presque épuisé le sujet, ces messieurs laissent en effet Jes chevaux et commencent à parler des honwies, voire, pis encore, des^ femmes. Le dialogue d'ailleurs est moins animé, coupé de poses, de repos : il faut bien réfléchir, se rappeler quelques jugements, les repérer, les déterrer en un coin de sa mémoire, où ils dormaient depuis la dernière fois qu'on ne s'en *^tait
servi, depuis plusieurs jours peut-être. La cervelle de telles gens est pareille au marché du Temple : on n'y trouve que des guenilles.
— A propos, fait le lieutenant de la Chalotière, vous savez que Pierre de Jaline se marie ?
— Oui, répond Robert de Chamade, avec une demoiselle Piot de Marfontaine. Ça représente une assez gentille dot.
— C'est très heureux pour lui. Le pauvre garçon avait failli bien mal tourner. Il voulait épouser la petite Langély. '
— Sale milieu !
— Milieu infect.
Un silence.
— Qu'est-ce qu'elle est devenue, celle-là ?
— La petite Langély?... Euh ! je crois qu'elle est repartie pour l'Italie avec son ancien beaufrère. Les Italiens pourront se l'offrir pour pas trop cher.
— Et son amant, le bijoutier, qu'est-ce que vous en faites, alors ?
> — Oh ! mon cher, une grue est une grue. Quand on est capable de se faire enlever une fois, il n'y a pas de raison pour en rester là.
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— Cest vrai.
— Pour sur, que c'est vrai... D'ailleurs, \c. jeune personne n'a pas l'intention de revenir dans le pays. Elle a mis sa maison de Saint-Xicolas en vente. Quant à ce qui est de trouver un acquéreur, par exemple !... Figurez-vous que la vieille boîte est en démolition.
— Oui, jai vu ça un jour, en passant. ^lais pourquoi, cette démolition?
— Sur l'ordre de la demoiselle, mon cher. Sauf largenterie, les souvenirs, les bibelots, tous les meubles ont été bazardés, et voilà qu'on fiche la masure par terre. Et savez-vous le bouquet ? La haie de clôture a été arrachée, de sorte que le jardin est une brousse ouverte à tout venant, maintenant... Probable qu'elle ne veut rien garder de son passé.
— Ça lui pèse.
Xouveau silence, plus long que le premier.
Le baron des Commereux cependant renoue le dialogue en di.<?ant d'un ton fier : « Je suis content de ne plus être exposé à rencontrer ici cet individu, ce Damaze. Je l'ai vu une fois à l'enterrement de Julie Langély, ma cousine, la mère de cette
malheureuse petite. A présent, je crois que sil osait me saluer publiquement dans la rue, je lui enverrais mes témoins ! »
Les témoins du baron des Commereux jouaiant un rôle considérable dans sa conversation. Dans le monde réel, ils avaient eu beaucoup moins à faire.
— Voyez-vous, comme nous le disions à l'instant, poursuit :\I. de Chamade, tous ces événements, en somme, sont très heureux. Cette petite traînée voulait faire la fête : elle a pris le meilleur moyen. Son bijoutier avait assez vu sa femme : il l'a plantée là. C'est si commode, le divorce ! En voilà deux d'heureux. On dit que celle qu'on a lâchée, la sœur aînée, épousera le millionnaire Campenod : et de trois, par conséquent. Quant à Jaline, le voilà désembourbé, délivré de cette bande...
— Tout est bien qui finit bien. Le père Jaline la échappé belle. Le voyez-vous allié à tous ces radicaillons qui entourent les Langély ! Pauvre père Jaline ! Ln honnête homme, celui-là.
— Et un esprit supérieur!... Avez-vous lu sà
Tlu'orie du droit divin ? C'est un bouquin épatant.
— Oh ! moi. mon cher, je ne lis jamais.
— Ni moi. J'ai tant à l'aire !
— Ma foi, ni moi non plus. Je reçois mon journal", il me suffit. Mais des amis à moi m'ont dit que c'était un bouquin épatant.
— Ah !
Encore un silence, qui paraît, pour le coup, définitif. Cette idée, aussi, d'aller citer un titre de livre ! Y songe-t-on bien, un livre !... un bou- ({uin !...
Après un temps prolongé de chevauchée silencieuse, le lieutenant de la Chalotière, qui est d'un naturel curieux, pose pourtant une question :
— Est-ce que vous la connaissez, l'ex-madame Damaze, cette fameuse Viviane, dont on parle tant?
Mais le baron des Commereux, en tant que viveur et proclamé tel dans la région, a de l'expérience et quelque sagesse.
— Mon cher monsieur de la Chalotière, prononce-t-il mélancoliquement, toutes ces femmes qui peignent, qui sculptent, qui fabriquent des
romans, el dont on voil le porlrail parloul, ça n'est pas, voyez-vous... ça n'est pas... Tenez, celle qui vous trotte là par la tête, Mme ex-])amaze, je l'ai justement croisée, l'autre jour, dans la rue...
Pauvre Viviane, si élégante, si racée, si belle ! il faut qu'elle ail bien déplu à l'éminenl baron des Commereux, car une expression de dégoût et de haine incroyables se répand sur ses traits ! Et c'est avec un véritable écœurement qu'il déclare :
— Eh bien, monsieur, eh bien, elle avait l'air d'une cocotte !
Jugement sans appel.
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Bernard et Simone, dans le jardin féerique de la villa d'Esté, sont assis côte à côte sur la margelle du grand bassin. Ce jardin ! c'est à n'y pas croire... Il dégringole depuis tout là-haut parmi les omibrages, les escaliers, les fontaines, les bosquets, les cascades et les cyprès, jusqu'à ces réservoirs au bord desquels Simone et Bernard, penchés épaule contre épaule, regardent marcher et batifoler sur l'eau mille et mille insectes qu'un souffle blesserait.
Bernard se trouve en vacances. Il a placé dans la maison d'un grand joaillier romain les capitaux assez réduits dont il dispose encore. Seulement, une servitude le lie, un contrat avec Wesel, son successeur, qui lui défend de rien établir, même à l'étranger, sous ce nom trop connu, Damazc. Aussi sera-t-il à peine un patron, dorénavant : il dirigera l'atelier, composera des modèles, arrivera
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dès le malin, avec les ouvriers, se donnera beaucoup de mal enfin, et Iravaillera peut-être, s'il le faut, à rétabli de ses propres mains. Mais la Ville Eternelle est déserte et malsaine en juillet et en août. L'orfèvre ne doit donc entrer en fonctions que le V septembre, et présentement il voyage avec Simone aux environs de Rome, passant huit jours ici, deux jours là, une quinzaine ailleurs, selon l'hôtel. Voici trois nuits qu'ils couchent à Tivoli.
— Regarde, fait Simone, la nuance de l'eau : c'est camme du jade très pâle. Les peintres, on a beau dire, ne rendraient peut-être pas cela.
Bernard hausse les épaules :
— Penh ! les peintres... Et ta nuance, à toi, ma chérie, crois-tu qu'ils la rendraient?
Elle est exquise, en effet, ce jour-là : à peine vêtue de mousseline et de linon, et coiffée d'un chapeau en paille tellement simple, tellement Tanagra, qu'elle a plutôt l'air nu qu'habillé. Supposez prise toute vive la nymphe d'une source : posez sur son corps svelte ce qu'elle pourrait tolérer de nos vêtements, à savoir une blouse impalpable, un soupçon de jupe, et voilà, ce n'est autre
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que Simone s'offrant à l'ombre et au soleil dans les jardins de Tivoli.
— Que tu es drôle ! reprend-elle. La peinture t'horripile, et pourtant tu ne quittes pas les musées.
— Ah ! mais dans les musées je ne vois que des toiles anciennes, parbleu ! La peinture, petite, ressemble au vin : elle gagne étonnamment quand elle vieillit. Dès qu'elle a cinquante ans, elle prend déjà du bouquet. Au delà d'un siècle, elle a le travail et le velouté. Au bout de plusieurs, c'est tout à fait miraculeux. Les tons insolents se sont éteints d'eux-mêmes, les foncés ont pris comme un caractère sacré... Oh ! oui, les chers musées ! Mais songe donc, Simone, qu'il y a dans chacun d'eux tout un petit peuple endormi par les fées. On va le visiter en des salles silencieuses. Il ne vous a pas appelé, il était là, simplement, depuis des centaines d'années, il vous attendait : on lui doit de la déférence et de la courtoisie...
La jeune femme l'écoute, les lèvres décloses. Il l'embrasse, et lui demande en fronçant le sourcil :
— Et puis, d'ailleurs, qu'as-tu donc à me parler sans cesse peinture depuis quelque temps ?