CHAPITRE III
Des adversaires du dogme catholique de la Trinité.
Des hérétiques.
On peut distinguer deux classes générales d'adversaires de ce dogme, les hérétiques et les incrédules. Je mentionnerai rapidement les plus célèbres dans Tune et l'autre classes.
Lorsque les rationalistes parlent des premiers âges du christianisme, ils n*6nt point Thabitude de distinguer entre les hérétiques et les vrais enfants de l'Église, ils ne voient de part et d'autre que des chrétiens, les membres d'une même société religieuse. Cette façon d'agir peut être commode pour la cause que défendent nos adversaires, mais elle a Tinconvénient d'être en opposition directe avec toute l'histoire de TÉglise. Depuis saint Paul jusqu'au concile de Nicée, la société fondée par Jésus-Christ n'a point cessé un instant de pratiquer ce qu'elle fait encore aujourd'hui ; elle a constamment rejeté de son sein quiconque, prêtre ou laïque, s'obstinait à enseigner des cho-
ses contraires à sa doctrine. Et pour le faire, elle ne discutait point, elle ne raisonnait point, elle n'argumentait point; elle en appelait à la parole de son maître, elle invoquait l'autorité de la tradition. Vos doctrines sont nouvelles, disait-elle aux novateurs, ce n'est point là ce que nous avons reçu dès le commencement, ce n'est point là ce que croient les églises fondées par les apôtres, telle n'est pas la foi de TÉglise de Rome; donc vous êtes dans l'erreur, et si vous ne vous rétractez, vous cesserez d'être membres de la céleste famille de Jésus-Christ. Voilà comment a toujours parlé l'Église; il suffit pour s'en convaincre de jeter les yeux sur l'un ou l'autre monument de l'antiquité chrétienne. L'un des plus grands évêques du deuxième siècle, saint Irénée, a admirablement traité ce sujet dans son grand ouvrage contre les hérésies. Rappelons seulement ce qu'il dit de l'Église de Rome. « Pour confondre, dit-il, tous ceux qui, de quelque .manière que ce soit, par attachement à leurs propres idées, par vaine gloire, par aveuglement ou par malice, font des assemblées illégitimes, il nous suffira d'indiquer la tradition et la foi que la plus grande, la plus ancienne de toutes les églises, l'Église connue de tout le monde, l'Église romaine, fondée par les deux glorieux apôtres Pierre et Paul, a reçue de ces mêmes apôtres, annoncée aux hommes et transmise jusqu'à nous par la succession de ses évêques. Car c'est avec cette Église, à cause de sa plus puissante principauté, que doivent nécessairement s'unir et s'accorder toutes les églises, c'est-à-dire tous les fidèles, où qu'ils soient, et que c'est en elle et par elle que les fidèles de tout pays ont conservé toujours la tradition
des apôtres {i). » Dirions-nous autrement aujourd'hui? . Il faut done distinguer soigneusement la doctrine de l'Église de celle des hérétiques ; et pour voir quelle est la doctrine de TÉglise, il suffit de se demander ce que croit et enseigne l'Église de Rome.
Dès les premiers temps de TÉglise, des hommes se rencontrèrent dans son sein qui corrompirent la doctrine de la Trinité. Il en est quelques-uns qui sont très-connus. Vers la fin du deuxième siècle, Praxéas nia la distinction des personnes divines et prétendit que le Père, le Fils et le Saint-Esprit n'étaient que trois noms, trois dénominations d'une seule et même personne. Cet hérétique fut vigoureusement réfuté par Tertullien (2). Un peu plus tard, Noët soutint la même erreur. Il fut réfuté par saint Hippolyte de Porto (3) et par d'autres docteurs. Dans la seconde moitié du troisième siècle, Sabellius reprit cette doctrine antichrétienne et la propagea avec tant d'éclat qu'elle garda le nom de cet hérétique; elle est connue dans l'histoire sous le nom de sabellianisme (4). Paul de Samosate, évéque d'Antioche, se distingua parmi les partisans de Sabellius ; il enseigna que Jésus-Christ n'était pas véritablement Dieu. Saint Denis d'Alexandrie parut au premier rang des défenseurs de la foi. Un concile fut assemblé à Antioche même, et les erreurs de ce malheureux évêque,.qui d'ailleurs déshonorait sa charge par
i\) Lib. m, c. 5, n. 2.
(2) Voir son traité Adv. Prax., où il expose avec beaucoup de netteté la doctrine de TÉglise.
(3) Nous avons encore son traité contre Noét.
(4) S. Éphiphan. Hœres, 62.
une conduite très-peu sacerdotale, furent solennellement condamnées.
Le quatrième siècle vit surgir une hérésie nouvelle et qui causa de plus grands ravages dans TÉglise. Vers Tannée 317, un prêtre d'Alexandrie, Arius, se mit à prêcher que des trois personnes de la Trinité le Père seul était véritablement Dieu, et que le Verbe n'était qu'une créature, antérieure, il est vrai, à toutes les autres, mais réellement tirée du néant comme elles. Suivant ce novateur, TÉcriture ne donne le nom de Dieu et de Fils de Dieu au Verbe que dans un sens impropre, comme elle le fait parfois pour les anges et les hommes ; et d'ailleurs, ajoutait-il, le Verbe peut recevoir ce nom à un titre particulier, c'est qu'il est le premier des êtres créés, et celui par le moyen duquel tous les autres ont été faits. Cette doctrine allait visiblement à rencontre de toute la tradition de l'Église ; elle n'était rien moins que la négation du christianisme, puisqu'elle détruisait la divinité du Christ. Aussi excita-t-elle sur-le-champ la plus vive répulsion. Alexandre, évêque d'Alexandrie, excommunia le prêtre téméraire qui osait enseigner une pareille impiété : « Arius, écrivait ce saint pasteur à i'évêque de Byzance, et les autres qui combattent avec lui ces vérités (il venait de rappeler la foi traditionnelle), ont été chassés de l'Église, suivant cette parole de saint Paul : Si quelqu'un vous annonce un autre Évangile que celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème. Qu'aucun de vous ne reçoive donc ceux que nos frères ont excommuniés; que personne n'écoute leurs discours ni ne lise leurs écrits : ce sont des imposteurs qui ne disent jamais
la vérité (i). » Néanmoins rArianisme gagnait du terrain et recrutait chaque jour de nouveaux partisans. Un concile universel fut jugé nécessaire. Grâce à la liberté de l'Église et à la protection de l'empereur Constantin, une pareille réunion était devenue possible. I/an 325, trois cent dix-huit évéques et un grand nombre de prêtres et de diacres s'assemblèrent à Nicée sous la présidence des légats du Pontife de Rome; la doctrine d'Arius fut déclarée contraire à la tradition et à l'enseignement de l'Église, et solennellement anathématisée par cette auguste assemblée. Voulant fermer la porte aux vaines subtilités et aux mille subterfuges des Ariens, les Pères du concile ne trouvèrent pas d'expression plus juste que celle de consubstantiel pour formuler en un mot la foi de l'Église sur l'égalité du Verbe et du Père; ils déclarèrent donc que d'après la foi chrétienne le Christ, en tant que Verbe ou Fils de Dieu, est consubstantiel au Père. Ce mot devint le signe de ralliement des catholiques ; et tous ceux qui refusèrent d'y souscrire furent considérés comme hérétiques.
La décision du concile n'éteignit point l'hérésie. L'Arianisme continua longtemps encore de troubler le monde chrétien ; et Ton peut affirmer qu'avant le protestantisme jamais erreur ne fit autant de ravages dans le champ de l'Église de Jésus-Christ. Le pouvoir temporel lui prêta son appui; et fort de cette protection, l'Arianisme brava les foudres de l'Église et leva même plus d'une fois contre elle le glaive de la persécution. Tout le monde sait que le
(1) Theodoret. lib. i, c. 3.
plus grand héros de la cause catholique fut saint Âthanase, successeur d'Alexandre sur le siège d'Alexandrie (i). Les Ariens ne tardèrent pas à se diviser entre eux, et bientôt ils ne s'accordèrent plus guère qu'en un point, la haine contre TÉglise catholique. Je ne parlerai pas des sectes diverses qui partagèrent rArianisme. Il y en a une pourtant qui mérite une mention particulière, c'est celle à laquelle un évêque intrus de Constantinople, Macédonius, donna son nom. Les Macédoniens attaquèrent directement^ non pas la divinité du Fils comme les premiers Ariens, mais celle du Saint-Esprit. Un concile général tenu à Constantinople l'an 381 condamna solennellement cette erreur. Vers la même époque TArianisme pénétra chez les Goths; et ces barbares, qui bientôt après envahirent l'empire romain, traînèrent partout cette erreur avec eux et lui rendirent une vigueur qui prolongea de deux siècles sa funeste existence. L'Arianisme ne disparut complètement qu'au septième siècle.
Le neuvième siècle vit naitre parmi les Grecs du basempire une nouvelle erreur qui devint le principal prétexte du malheureux schisme qui sépara l'église grecque de l'Église romaine, et la précipita dans cet abîme d'abaissement et d'abjection où désormais on la verra s'enfoncer chaque jour davantage. Photius qui, à force d'intrigues et de bassesses de tout genre, s'était emparé du siège épiscopal de Constantinople, prétendit que c'était une erreur d'admettre que le Saint-Esprit procède non-seulement du
(1) Voir le savant livre de Mœhler, Athanase le Grand efVÉglm de son temps en lutte avec VArianisme.
Père, mais encore du Fils. Cet évêque courtisan ne pouvait ignorer que son assertion était contredite par la tradition tout entière, mais il lui fallait un prétexte pour rompre avec Rome qui l'avait condamné, et il accusa rÉglise romaine d'erreur contre la foi. « Il est certain, dit M. l'abbé Jager, que dans les quatre premiers siècles on n'a pas mis en question si le Saint-Esprit procédait du Fils. Ce dogme, tant discuté depuis Pbotius, ne souffrait alors aucune difficulté; il faisait partie de la croyance générale, les hérétiques mêmes ne le contestaient pas, et les Macédoniens, qui au quatrième siècle niaient la divinité du Saint-Esprit, ne différaient des catholiques que parce qu'ils poussaient trop loin la conséquence de ce principe. Car, abusant de ce passage de l'Evangile de saint Jean : Tout a été fait par lui, et sans lui rien ne fut fait, ils prétendaient que le Saint-Esprit venait du Éils, c'est-à-dire était une production du Fils, une simple créature, n'ayant pas la même substance que le Père. C'était une conséquence de l'Arianisme, d'où Macédonius était sorti. Cette erreur étant commune aux Ariens et aux Macédoniens, et à tous ceux qui avaient mêlé la philosophie platonicienne avec la théologie catholique, le concile de Constantinople, assemblé en 381, la condamna solennellement en déclarant que le Saint-Esprit procédait du Père, ex Pâtre, Cette expression suffisait alors pour établir la divinité du Saint-Esprit; car il ne peut procéder du Père sans être de la même substance. Quant à sa procession ex Filio, le concile n'en parla pas, parce que> loin de la contester, on ne la croyait que trop, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Pour s'en convaincre, il suffit
d'examiner tant soit peu l'origine de l'erreur de Macédonius, et les réfutations que nous en ont laissées les Pères. Ceux-ci s'efforcent de prouver et de faire comprendre par l'Écriture et la tradition que le Saint-Esprit est de la substance du Père; mais ils ne manquent pas d'y ajouter qu'il est aussi de la substance du Fils, c'est-à-dire qu'il procède de l'un et de l'autre (i). »
La nouvelle doctrine de Photius rallia promptement un grand nombre de partisans parmi les Grecs, et elle déposa dans les esprits un germe de division qui, développé par les passions, ne contribua pas peu à séparer cette branche de l'Église universelle du tronc où elle avait jusqu'alors puisé la sève et la vie.
Je ne mentionnerai pas certaines erreurs obscures qui se produisirent pendant le moyen âge au sein de l'Église occidentale; elles sont trop peu importantes pour que nous nous y arrêtions. Ce que j'ai dit des anciennes hérésies antitrinitaires prouve assez avec quelle sollicitude jalouse^ l'Église a toujours maintenu la pureté du dépôt confié à sa garde.
(1) Hiêtoire de PîwHus, patriarche de Constantinople, auteur du schisme des Grecs^ etc., liv. ix, p. 318. Louvain, 1845.
Des incrédules.
Le dogme de la Trinité est le premier fondement de l'ordre surnaturel ; il devait donc être particulièrement le point de mire des critiques de Tinerédulité. Aussi n'y a-t-il peut-être pas un seul article du symbole chrétien qui ait autant fixé l'attention des rationalistes; de nos jours surtout il n'est pas, dans le camp de l'incroyance, un écrivain de quelque valeur qui ne se soit occupé de ce dogme.
Le Protestantisme est le père naturel de l'incrédulité moderne. De bonne heure il engendra le Socinianisme, sorte d'ébauche du rationalisme, lequel rejeta la Trinité chrétienne parce qu'elle était au-dessus de la raison. Avant l'apparition de Socin, Michel Servet, dont toutes les sympathies étaient pour les nouveaux réformateurs, avait déjà attaqué le dogme de la Trinité, auquel il avait voulu substituer un semblant de Trinité panthéistique (i).
Parmi les philosophes modernes, il y a sur la Trinité deux points de vue entièrement opposés : les uns la repoussent comme une absurdité sans égale, les autres la considèrent comme l'une des plus glorieuses découvertes de la raison. Au dix-huitième siècle, le nom seul de Trinité sufiSsait pour faire bondir d'indignation Voltaire et son école ; parler de Trinité c'était outrager la raison et in-
(1) Voir De Trinitatis erroribus; — Dialog, de Trinitate; — Christianismi resHtuiio, Servet est très-nettement panthéiste. On sait que Calvin le fit brûler vif en 1553.
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sulier la philosophie. Au dix-neuvième siècle, la philosophie ne s'effarouche pas à ce point. La plupart de nos rationalistes contemporains revendiquent hautement Tidée de la Trinité comme un des plus beaux fruits de la raison humaine; et dans ces derniers temps, il n'y avait si mince système philosophique qui ne dût avoir sa Trinité.
Lord Bolingbroke, avec cettç exquise urbanité qui caractérisait l'école incroyante du dernier siècle, appelait la Trinité chrétienne un non-sens et un galimathias. Les encyclopédistes en parlaient généralement du même ton. Bergier, Nonnotte et d'autres apologistes de cette époque ont noblement repoussé les sarcasmes indécents et réfuté les objections souvent très-frivoles des chefs de l'incrédulité. Voici l'une des plus formidables objections de ces profonds penseurs : « Le grand cheval de bataille des philosophes contre le mystère de la Trinité, dit l'abbé Nonnotte, c'est ce fameux principe qui fait la base de tous les raisonnements justes, de toutes les démonstrations et qui conduit nécessairement à l'évidence : Quae sunt eadem uni tertio, sunt eadem inter se; c'est-à-dire : les choses qui sont identiques avec une troisième chose, sont identiques entf elles, ou bien, ne font qu'une mêm>e chose avec elle. Ce principe, disent-ils, renverse absolument tout ce que l'on affirme de la Trinité. On dit que la personne du Père est différente de la personne du Fils, que la personne du Saint-Esprit est différente de la personne du Fils et de la personne du Père. Mais par ce principe on démontre que les personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit ne sont qu'une même chose, et que par conséquent il n'y a point
— Inde Trinité; et voici comment on procède : Les choses qui sont identiques avec une troisième chose sont identiques entr'elles. Or les personnes de la Trinité sont identiques avec une troisième chose, savoir, la nature divine. Donc les personnes de la Trinité sont Identiques entr'elles, et ne font qu'une même chose enlr'elles (i). »
Je ne discuterai pas pour le moment cette objection, qui n*a d'autre base qu'une fausse notion de la Trinité ; elle sera résolue plus tard d'une manière complète.
« La plupart des raisonneurs, ajoute l'abbé Nonnotte, objectent encore aux chrétiens, qu'ifo croient que trois est un, et qu'un est trois. — Ces raisonneurs raisonnent en l'air, reprend très-bien le judicieux apologiste. Les chrétiens croient un Dieu, et trois personnes en Dieu. Un, est relatif à l'essence divine. Trois, est relatif aux personnes. Ils n'ont jamais cru qu'une substance fût trois substances, ni que trois personnes fussent une personne. Ils n'ont donc jamais jamais cru que Un fût Trois, ni que Trois ne fussent qu'Un. »
Voilà quel était alors le caractère de l'incrédulité. C'était un rationalisme purement négatif, qui niait tout et se moquait de tout, parce qu'il ne comprenait rien.
Les choses ont changé de face. On n'affiche plus cet insolent mépris pour nos dogmes, et les saillies ou les fades bouffonneries de Voltaire et de ses adeptes ne passent plus guère aujourd'hui pour des traités de philosophie. Au déisme mesquin et étroit du dernier siècle
(1) Dictionnaire de la religion, en réponse aux objections des incrédule^ sur tous Us points qu'ils attaquent; \^ Trinité,
la docte Allemagne a voulu substituer un large et profond rationalisme qu'elle nomme le rationalisme spéculatif, parce qu'au lieu de nier comme le déisme toutes les vérités un peu élevées, il cherche à les expliquer et à s'en rendre compte par la seule raison. Les interprètes de ce nouveau rationalisme sont donc bien loin de reprousser à priori l'idée de la Trinité, ils Taccueillent au contraire avec bonheur et la placent au rang des idées les plus sublimes qui aient jamais illuminé la raison humaine. Mais il va de soi qu'ils ne consentent point à en faire honneur à la révélation chrétienne; ils ne reconnaissent d'autre révélation que celle de la raison et ne croient pas à un ordre de vérités supérieur à l'ordre rationnel , ils n'admettent point l'ordre surnaturel. La Trinité ne saurait donc être à leurs yeux qu'une idée purement rationnelle, un simple concept de la raison que le philosophe peut expliquer et définir comme tout autre concept, et qui par conséquent doit être sujet à mille interprétations dif^ férentes. Aussi se donnent-ils pleine et entière liberté dans leurs explications; chacun se permet de plier la Trinité aux exigences de son système, et l'on compte autant de Trinités que de théories philosophiques. Il est aisé de comprendre que le dogme chrétien doit devenir méconnaissable dans ces diverses théories rationalistes ; on conserve le nom de la Trinité, mais en réalité ou détruit la chose : les explications prétendument rationnelles du rationalisme spéculatif ne sont en définitive qu'une sacrilège et ridicule parodie du dogme catholique. L'incroyance a changé de forme, mais elle a gardé le même fond.
Le panthéisme, on le sait, a e'té la grande erreur philosophique de la première moitié de ce siècle. Eh bien! le panthéisme parle de Trinité comme nous, il emploie la formule chrétienne de Père, Fils et Saint-Esprit. Mais que peuvent désigner ces noms adorables sous la plume d'écrivains qui n'admettent qu'une seule substance et qui voient dans le monde et dans l'homme la même essence qu'en Dieu, ou plutôt qui font de Dieu un être général et indéfini se confondant avec tout ce qui existe et n'étant rien de tout cela en particulier? Evidemment, comme le Dieu du panthéisme ne ressemble point au Dieu du christianisme, les trinités panthéistiques ne sauraient rien avoir de commun avec la Trinité chrétienne. « Avec l'unité de substance, dit M. Maret, les théories de la Trinité ont un sens bien différent de celui du dogme chrétien. La plus complète et la plus conséquente de toutes ces théories, celle de Hegel, nous donne le vrai sens et la tendance véritable de toutes les autres.
« Aux yeux de Hegel, la substance de toutes choses, l'essence universelle, la pensée, l'activité, considérées avant tout développement, nous représentent la première personne de la Trinité, désignée par le christianisme sous le nom de Père.
« Le passage de la substance indéterminée à l'existence réalisée, la transformation de l'essence infinie en univers, le monde où nous voyons l'unité primitive se briser et se diviser en une multiplicité infinie, sont figurés par le Fils de Dieu, par la seconde personne de la Trinité, qui manifeste la substance divine.
« Enfin, lorsque l'esprit arrive au dernier terme de ses
développements ; lorsqu'il se reconnaît lui-même, en aflSrmant l'identité du fini et de l'infini, l'identité universelle ; lorsque, par cette afiSrmation, il rentre en lui-même, s'égale à lui-même, se complète lui-même, il est l'Esprit- Saint, la troisième personne de la Trinité.
« Celte théorie implique la confusion de Dieu avec le monde, et nous présente les trois moments de l'existence universelle au sens de Hegel. La cause cachée du monde est le Père; le monde est le Fils; la conscience de l'identité universelle est le Saint-Esprit...
« La théorie hégélienne de la Trinité, ajoute M. l'abbé Maret, a le mérite de nous montrer l'essence et le fond de toutes les nouvelles trinités du rationalisme. Ainsi la Trinité Saint--Simonienne; Tinforme Trinité ébauchée par l'auteur du livre de YHumanilé (i), dans un article de la Revue indépendante du mois d'avril 1842; la Trinité éclectique elle-même, telle qu'elle était enseignée en 1828, et qui se composait de l'infini, du fini et de leur rapport, toutes ces théories ont leur dernier terme et leur expression la plus complète dans la théorie même de Hegel (2). »
Voilà certes un assez curieux échantillou des théories du rationalisme contemporain ; on voit quelle en est la valeur théologique et philosophique. Les trinités rationalistes, il est vrai, ne sont point toutes des trinités panthéistiques ; mais nulle n'est beaucoup plus sérieuse, et toutes sont la négation du dogme chrétien. Je ne m'y arrêterai pas davantage.
(1) M. Pierre Leroux.
(2) Théodicée chrétienne, XX« leç., p. 471-472, Paris, 1850.