‹ Les domes catholiques exposés, prouvées et vengés attaques de l ..., Volume 1Chapitre 12 sur 42 · PS. 2, V · texte numérisé non relu

PS. 2, V

(2) Loc. cit.

Verbe qui émane éternellement de sa substance se nomme son Fils. La raison éclairée par la foi ne nous dit-elle point que tel doit être en effet son véritable nom? Dans cet acte ineffable où le souverain Esprit communique à son Verbe sa nature tout entière, n'y a-t-il pas conception et génération dans le sens le plus élevé et le plus complet de ces mots? et la conception et la génération dans les créatures sont-elles autre chose qu'une pâle et imparfaite image du mystère qui s'accohiplit éternellement dans le sein de Celui dont toute paternité descend? Le Verbe procède de Dieu par manière d'image et de ressemblance comme un fils de son père; mais tandis que dans les créatures un fils ne présente que certains traits de son père, le Verbe de Dieu reproduit fidèlement tous les traits de Celui dont il est engendré, il en est Texpression complète et adéquate; il mérite donc à bien plus juste titre le T)om de fils, et il se révèle à. nous comme le type suprême et incomparable de toute vraie filiation. « Puis donc qu'il est clair, dit saint Anselme, que le Verbe de l'Esprit suprême émane de l'Esprit suprême seul, de manière à en tenir la parfaite ressemblance, comme un fils de son père, et qu'il n'est pas de lui comme étant fait par lui, on ne peut se figurer qu'il vienne de lui autrement que par une vérftable naissance...; naissance d'autant plus parfaite, que, comme un fils reproduit les traits de son père, le Verbe reçoit sa ressemblance en naissant de l'Esprit suprême. — Que si, poursuit l'illustre docteur, c'est avec une si parfaite exactitude qu'on dit que le Verbe naît, et s'il est d'ailleurs si exactement semblable à celui dont il est né, pourquoi affirmer seulement qu'il est semblable à

TEsprit comme un fils Test à son père, et ne pas ajouter que l'Esprit est d'autant plus véritable père, et le Verbe d'autant plus véritable fils, que le premier suffit seul à la perfection de cette naissance, et que le second exprime complètement Vimage du premier? Car dans les autres choses, entre lesquelles nous reconnaissons de science certaine le rapport de père et de fils, aucune n'engendre, portant en elle toutes les conditions nécessaires à cet acte; aucune ne naît de manière à reproduire, sans altération aucune, la ressemblance du père. Si donc le Verbe de l'Esprit suprême est entièrement ce qu'il est par l'acte de cette seule essence, et lui est si parfaitement semblable qu'aucun fils n'est aussi complètement de l'essence de son père, et n'en reproduit si entièrement la ressemblance; rien certainement n'a plus de droit au rapport de père et de fils, que l'Esprit suprême et son Verbe. C'est pourquoi le propre du premier est d'être le plus véritable père, le propre du second d'être le plus véritable fils (\). »

Oui, Dieu est véritablement père, il l'est avant l'homme, il l'est d'une manière infiniment plus parfaite et plus complète que l'homme. Et pourquoi cette fécondité dont jouissent les créatures n'aurait-elle pas en Dieu, comme tout ce qui est beau et parfait, son principe, sa source et son modèle? Quoi ! un être créé, faible, imparfait, qui touche au néant par tous les points de sa nature, possède cette merveilleuse puissance de se reproduire, de tirer de sa substance un autre lui-même; et l'Être parfait, l'Etre pur, l'Être qui est toute vie et toute activité, manquerait

(1) ilf<mi»/. e. 59, 40.

de cette fécondité qu'il donne à de misérables créatures ! « Et pourquoi, demande Bossuet, Dieu n'aurait-il pas de fils? Pourquoi cette nature bienheureuse manquerait-elle de cette parfaite fécondité qu'elle donne à ses créatures? Le nom de père est-il si déshonorant et si indigne du premier être, qu'il ne lui puisse convenir selon sa propriété naturelle? Moi qui fais enfanter les autres, ne pourrai-je pas enfanter moi-même (Is., lxvi, 9)? Et s'il est si beau d'avoir, de se faire des enfants par l'adoption, n'est-il pas encore plus beau et plus grand d'en engendrer par nature? Je sais bien, reprend ce grand homme, qu'une nature immortelle n'a pas besoin comme la nôtre, mortelle et fragile, de se renouveler, de se perpétuer, en substituant à sa place des enfants qu'on laisse au monde quand on le quitte. Mais en soi-même, indépendamment de cette nécessaire réparation, n'est-il pas beau de produire un autre soi-même par abondance, par plénitude, par l'effet d'une inépuisable communication, en un mot, par fécondité et par la richesse d'une nature heureuse et parfaite (i)? »

Assurément la fécondité dont la créature est douée est une perfection, nul ne peut songer à le contester; eh bien! toute perfection dans la créature est un reflet ou un vestige des perfections du Créateur, et la paternité humaine ne saurait être qu'une image affaiblie de la paternité divine.

mon Dieu, si Celui qui est toujours dans votre sein n'était venu nous instruire, jamais nous n'aurions osé porter nos regards sur ce secret de votre ineffable nature;

(i) Élevât, n^ iem. I'« élér.

mais que vous nous êtes devenu familier ! et quelle étonnante perspective nous a ouverte la révélation de votre Fils! Comme elle a grandi et élevé notre intelligence! que d'énigmes dont elle nous a donné le mot! Il me semble maintenant apercevoir partout, et dans l'ordre des idées et dans l'ordre des choses que renferme le monde, des traces non équivoques du grand mystère dont je viens de parler, et je pourrais faire un livre des considérations de tout genre qui se pressent en foule dans mon esprit et qui m'en paraissent une évidente confirmation. Mais il faut savoir se borner ; le plan de ce travail ne me permet point de m'étendre davantage.

Jusqu'ici nous n'avons considéré que Fintelligence divine ; nous avons vu comment Dieu se connaît, et cette éternelle contemplation de Dieu nous a révélé la naissance de son Fils.

« Mais est-ce là toute la vie de Dieu? La génération de son fils est-elle son seul acte, et consomme-t-elle avec sa fécondité toute sa béatitude? Non, Messieurs ; car, en nous-mêmes, la génération de la pensée n'est pas le terme où s'arrête notre vie. Quand nous avons pensé, un second acte se produit : nous aimons. La pensée est un regard qui amène son objet en nous-mêmes ; l'amour est un mouvement qui nous entraîne au dehors vers cet objet pour l'unir à nous et nous unir à lui, et accomplir ainsi dans sa plénitude le mystère des relations, c'est-à-dire le mystère de l'unité dans la pluralité. L'amour est à la fois distinct de l'esprit et distinct de la pensée : distinct de

l'esprit où il naît et où il meurt ; distinct de la pensée par sa définition même, puisqu'il est un mouvenoent d'étreinte, tandis que la pensée est une simple vue. Et néanmoins il procède de l'un et de l'autre, et il ne fait qu'un avec tous les deux. Il procède de Tesprit dont il est l'acte, et de la pensée sans laquelle l'esprit ne verrait pas l'objet qu'il doit aimer; et il reste un avec la pensée et l'esprit dans le même fond de vie où nous les retrouvons tous trois, inséparables toujours, et toujours distincts.

« En Dieu, il en est de même. Du regard coéternel qui s'échange entre le Père et le Fils, naît un troisième terme de relation, procédant de l'un et de l'autre, réellement distinct de l'un et de l'autre, élevé par la force de l'infini jusqu'à la personnalité et qui est le Saint-Esprit, c'est-àdire le saint mouvement, le mouvement sans mesure et sans tache de l'amour divin. Comme le Fils épuise en Dieu la connaissance, le Saint-Esprit épuise en Dieu l'amour, et par lui se termine le cycle de la fécondité et de la vie divine. Car que voulez-vous que Dieu fasse encore? Esprit parfait, il pense et il aime; il produit une pensée égale à lui, et avec sa pensée un amour égal à tous les deux. Que lui reste-t-il à désirer et à produire? Et que vous resterait=-il à vous-mêmes si vous aviez comme lui, dans l'unité de votre substance, une pensée sans bornes et un amour sans bornes (i) ? »

Le Verbe n'est donc point le terme des processions divines : Dieu n'est pas seulement intelligence, il est encore volonté, et de même qu'il se connaît parfaitement, ainsi il s'aime d'un amour également parfait. De cet

(!) Lacordaire, ïoe, ciL

amour éternel et absolu nous voyous surgir au sein de la nature divine une nouvelle personne. Et ici je serai trèscourt, parce qu'il suffit d'appliquer à ce sujet la plupart des considérations générales développées antérieurement. Le Père se connaît par le Fils et dans le Fils, qui le reproduit tout entier; le Père et le Fils se connaissent mutuellement : cette connaissance engendre un amour mutuel du Père et du Fils ; il y a\ine aspiration constante du Père vers le Fils et du Fils vers le Père. Mais cet amour est un acte ; et ce n'est pas un acte passager, fugitif, inconsistant : la nature divine ne connaît point tous ces défauts qui tiennent du néant; c'est un acte permanent et continu, un acte substantiel, car en Dieu tout est substantiel, il n*y a point en lui d'accident. L'amour du Père et du Fils est un amour véritablement substantiel, permanent, éternel et infini comme le principe dont il émane ; il est comme la connaissance, le fruit d'une activité infinie, il a pour objet une infinie perfection, il doit être proportionné à son principe et à son objet. Le terme qui résulte de cet amour mutuel du Père et du Fils est infini comme le Père et le Fils, il participe de leur nature, il leur est consubstantiel, il est égal à tous les deux. C'est une troisième manière d'éire, une troisième personne dans l'unité de la nature divine; c'est l'essence divine elle-même avec une nouvelle spécification, une nouvelle détermination, la détermination de l'amour. C'est l'Esprit-Saint : l'union, le souffle et comme la respiration du Père et du Fils, procédant également de l'un et de l'autre, fruit d'un même principe^ c'est-à-dire de la même nature, qui est également dans tous les deux.

t Dieu Saint-Esprit! s'écrie Bossuet, vous n'êtes pas le Fils, puisque vous êtes l'amour éternel et subsistant du Père et du Fils, qui supposez par conséquent le Fils engendré, et engendré comme Fils unique, à cause qu'il est parfait. Vous êtes parfait aussi, et unique en votre genre et en votre ordre ; vous n'êtes pas étranger au Père et au Fils, puisque vous en êtes l'amour et l'union éternelle ; vous procédez nécessairement de l'un et de l'autre, puisque vous êtes leur amour mutuel : qui vous voudrait séparer d'eux, les séparerait eux-mêmes entre eux, et diviserait leur règne éternel (i). »

Le Saint-Esprit ne procède pas à la manière du Verbe, il ne procède pas comme image et comme ressemblance de son principe; et c'est pourquoi il ne doit pas porter le nom de fils. « Quoi donc? dit saint Anselme, puisque cet amour a l'être également du Père et du Fils, et qu'il est tellement semblable à tous tes deux qu'il ne leur est dissemblable d'aucune manière, mais qu'il est tout à fait la même chose qu'ils sont, doit-il être regardé comme leur fils ou leur enfant? Non, sans doute ; car, comme le Verbe, dès qu'on l'étudié, prouve incontestablement, en représentant aussitôt l'image de son Père, qu'il est véritablement fils de celui dont il émane; de même l'Amour montre clairement qu'il n'est pas fils, puisque lorsqu'on entend qu'il procède du Père et du Fils, il ne présente pas tout d*àbord à celui qui le contemple la ressemblance évidente de Vêtre duquel il procède; encore que la raison bien consultée montre qu'il est tout à fait la même chose qu'est

(l)JÎ/^a/., II«sem.V«éléT.

le Père et le Fils (i). » Le Saint-Esprit a la même essence que le Père et le Fils dont il procède; mais il n'en procède point par manière de ressemblance comme un fils de son père.

Il y a donc dans Tunité de la nature divine trois personnes distinctes, et ces trois personnes forment le cycle entier de la vie de Dieu ; il ne peut y en avoir moins de trois, mais d'un ^utre côté il répugne qu'il y en ait plus de trois. Il n'y a en Dieu qu'une intelligence, qui s'exprime tout entière dans une seule et unique pensée substantielle, dans un seul Verbe qui est Fils unique du Père, t Dieu n'aura jamais que ce fils, dit Bossuet, car il est parfait, et il ne peut en avoir deux : un seul et unique enfantement de cette nature parfaite en épuise toute la fécondité, et en attire tout l'amour. C'est pourquoi le Fils de Dieu s'appelle lui-même l'Unique, le Fils unique, Unigenitus (JoAN. 1, 18)... Et le Père confirmant d'en haut cette parole du Fils, fait partir du ciel cette voix : Celui-ci est moti Fils Men-aimé, en qui je me suis plu (Luc. ix, 38) : c'est mon fils, je n'ai que lui, et aussi de toute éternité je lui ai donné et lui donne sans fin tout mon amour (2). » — Il faut en dire autant du Saint-Esprit; il ne peut y en avoir qu'un, parce qu'il n'y a dans la nature divine qu'un seul amour, qui trouve son expression complète dans cette adorable personne.

Je devrais terminer ici ces considérations rationnelles sur l'auguste mystère de la très-sainte Trinité; mais je ne

(1) Monol. c. 55.

(2) Loc. cit. I« élév.

puis me résoudre à passer eutièrement sous silence une argumentation nouvelle développée avec une richesse d'aperçus vraiment remarquable dans le traité de Richard de Saint-Victor sur ce grand dogme. Le livre de cet illustre écrivain du xii^ siècle est un des plus beaux que je connaisse; je voudrais qu'il fût entre les mains de tous les théologiens, ils y trouveraient à la fois une source féconde de conceptions élevées et de bien douces consolations : c'est un livre qui rafraîchit Tâme en même temps qu'il éclaire l'esprit.

Richard de Saint Victor ne procède pas comme les docteurs dont nous avons jusqu'ici reproduit et développé les vues, ses spéculations sont puisées à une autre source. Trois idées forment le fond de son argumentation : l'idée de la bonté ou de l'amour, l'idée de la félicité et celle de la gloire; ce sont là, ainsi qu'il s'exprime lui-même, comme autant de témoins qu'il interroge tour à tour et qui d'une commune voix attestent la vérité du mystère de la très Sainte-Trinité. L'idée de la bonté ou de l'amour est celle qui joue le rôle principal dans les élévations de l'illustre théologien, c'est l'idée-mère, celle qui engendre et soutient les deux autres. Les limites où je dois me renfermer ne me permettent pas d'exposer en détail toute l'argumentation de Richard; je me contenterai de prendre ce que je regarde comme véritablement fondamental dans les vues qu'il émet sur la bonté et la félicité pour prouver qu'il doit y avoir en Dieu pluralité de personnes.

Dieu est la plénitude et la perfection de la bonté, tout le monde le reconnaît et le proclame ; on doit donc trouver en lui la vraie charité, le parfait et souverain amour,

cela n*est point non plus contesté. Or point de charité vraie, point d'amour proprement dit sans pluralité de personnes. L'amour de soi, de sa propre personne n'est point la charité ou Tamour véritable; il faut que l'amour tende vers autrui pour qu'il y ait charité. Par conséquent où il n'y a pas pluralité de personnes, la charité ne saurait exister. Et surtout il est manifeste que l'amour parfait, la charité souveraine ne saurait se confondre avec l'amour-propre, avec l'amour de soi. Il faut donc qu'en Dieu, en qui est l'amour parfait, la souveraine charité, il y ait pluralité de personnes.

Et qu'on ne dise point, remarque notre auteur, que, n'y eût-il qu'une seule personne en Dieu, il pourrait néanmoins avoir cet amour parfait en l'exerçant envers une personne créée; car pour que l'amour de Dieu soit en tout inOni, pour qu'il soit entièrement proportionné à sa nature, il lui faut uu objet infiniment digne d'être aimé, il lui faut une personne infinie, et qui par conséquent soit véritablement Dieu (i). Ainsi, conclut-il, pour que dans cette vraie divinité la plénitude de la charité puisse avoir lieu, il est nécessaire qu'une personne divine jouisse de la société d'une autre personne de même dignité et par conséquent également divine (2).

(i) Nous ajouterons que du reste sans cela Dieu ne se suffirait plus à lui-même, et qu'il ne serait plus Dieu.

(i) c Didicimus ex superioribus quod in illo summo bono universaliterque perfecto sit totius bonitatis plenitudo atque perfectio. Ubi autem totius bonitatis plenitudo est, vera et summa charitas déesse non potest... Nullus autem pro privato et proprio sui ipsius amore dicitur proprie charitatem habere. Oportet itaque ut amor in alterum tendat, ut charitas esse queat. Ubi ergo pluralitas personarum deest, charitas omnino esse non

Ces considérations nous semblent très-solides. Dieu est la bonté souveraine et absolue. En lui est donc Tamour parfait, la charité en ce qu'elle a de plus pur, de plus élevé, de plus profond, ou plutôt, comme s'exprime l'Écriture, Dieu lui-même est amour, Dieu est charité : Detu charitas est; il est le type suprême de tout amour véritable, de toute charité. Or cet amour parfait, cette charité-modèle pourrait-elle exister en Dieu s'il n'y avait dans sa nature qu'une seule et unique personne? Nous ne le croyons pas. L'amour exclusif du- moi, l'amour-propre, l'égoïsme, n'est point l'amour parfait, pas plus en Dieu qu'en Thomme (i); l'amour pur, l'amour parfait, cet amour qui se nomme charité, demande plusieurs moU c'est-à-dire plusieurs personnes.

potcst. Sed dicis fortassis, etsi sola una persona in illa vera divinitatc csset, nihilominus tamen erga creaturam charitatem quidem et habere posset, imo et haberet ; sed summam certe charitatem erga creatam personam habere non posset. Inordinata enim charitas esset. Est autem impossibile iniUasummae sapicntiae bonitate charitatem inordinatam esse. Persona igitur divina summam charitatem habere non potuit erga personam quae summa dilectione digna uoii fuit... Sed persona divina profecto non haberet quam ut seipsUm digne diligeret, si condignam personam omnino non haberet. Divinae autem personae condigna non esset persona quae Deus non esset. Ut ergo in illa vera divinitate plenitudo charitatis possit locum habere, oportuit aliquam divinam personam personae condignae, et eo ipso divinae consortio non carere.» i)e Trinitate, lib. m, c. 2. (1) Notre excellent ami, M. ?îic. Mœller, a fait sur ce point une remarque fort juste : « On parle quelquefois, dit-il, de l'amour-propre divin, et un auteur distingué a dit que le seul égoisme légitime est celui de Dieu. Mais alofs on envisage Tessence abstraite de Dieu, on considère r^temel sous une idée incomplète. L'unité divine n'existe pas en dehors de la Trinité, ni la Trinité en dehors de Tunité. Mais dans la sainte Trinité chacune des personnes divines est dans Tautre, et tout égoféme en est éternellement exclu. » Revue catholique de Louvaln, 1850-1851, p. 257.

Plus je considère moi-même attenlivement la nature de Tamour, plus je crois comprendre que l'auguste mystère de la Trinité nous en révèle le véritable type, et nous en manifeste la loi dans sa plus sublime expression. Qu'estce donc que l'amour? Que signifie ce nom que l'homme aux instincts vils et brutaux souille et prostitue, hélas ! trop souvent, mais qui doit exprimer la chose la plus pure et la plus noble qui soit au ciel et sur la terre? Qu'est-ce que l'amour, sinon cette douce inclination, ce penchant affectueux qui attire une personne vers une autre, la transportant en quelque façon tout entière dans la personne aimée, à laquelle elle semble vouloir communiquer sa substance? L'amour est essentiellement c'ommunicatif; c'est là sa propriété, son véritable caractère. La personne qui aime aspire à se donner, à se communiquer à la personne aimée; et je conçois sans peine que l'apogée de l'amour serait atteint si ces personnes, tout en demeurant distinctes entre elles, se communiquaient mutuellement leur substance. Rien ne peut aller au-delà, c'est le dernier terme de l'amour. Que deux personnes, lout en gardant leur personnalité, qui est chose inœmmunicable, se donnent entièrement l'une à l'autre, qu'elles se commua niquent mutuellement non-seulement leurs pensées, leurs affections, leurs sentiments, mais encore ce qui en est le fond, leur vie et leur substance, voilà l'idéal de l'amour, le voilà dans sa plus sublime expression. Eh bien! cet étonnant mystère de l'amour trouve en Dieu sa réalisation complète et absolue. Au sein de la nature divine l'amour atteint son plus haut terme, il est à son apogée; il y a entre les personnes divines entière et complète commu-

nauté de pensées, de sentiments, de vie et de substance : elles se communiquent mutuellement tout ce qu'elles ont, il y a entre elles une constante et délicieuse aspiration d'amour, il y a une communication, un écoulement, un passage ininterrompu de la substance du Père dans le Fils, du Père et du Fils dans le Saint-Esprit, et Dieu est ridéal incomparable de Tamour comme il est le souverain modèle de tout ce qu'il y a de beau et de pur dans les créatures qu'il a faites à son image.

C'est cet amour réciproque et incomparable des personnes divines qui fait la souveraine félicité de Dieu. Rien de plus grand que l'amour, car il est le terme de toutes les opérations de l'esprit ; mais aussi rien de plus doux, rien de plus suave, rien de plus délicieux. L'amour appelle l'amour; celui qui aime veut être aimé; et l'amour mutuel produit le bonheur. Qui ne comprend cette vérité? Nul n'est heureux qu'en aimant. Malheureusement l'amour de l'homme est trop souvent détourné du cours que la sagesse éternelle lui a tracé, et au lieu de s'attacher à Dieu qui rend toujours plus qu'on ne lui donne, il poursuit des ombres fugitives qui ne savent rendre que ce qui leur est propre, le néant. Dieu, à l'image duquel nous sommes faits, trouve aussi dans l'amour sa félicité. Mais, infiniment parfait et souverainement indépendant, il a en lui-même l'objet éternel de son amour, et il trouve ainsi dans l'unité d'une nature féconde la suprême félicité, u Si le meilleur, dit Richard, ne peut manquer à la plénitude de la vraie bonté, le plus doux et le plus suave ne peut manquer non plus à la plénitude de la suprénie félicité. Il faut donc que l'amour exi3te dans

cette félicité... Hais plus on aime, plus on veut être aimé; Tamour n'a de douceur réelle qu'en tant qu'il est réciproque...; et pour qu'il soit réciproque, il faut quelqu'un qui donne l'amour et quelqu'un qui le rende. » Donc pour que l'amour réalise en Dieu la souveraine félicité, il est nécessaire qu'il y ait plusieurs personnes s'aimant mutuellement et d'un amour égal (i).

Richard tourne et retourne sous toutes leurs faces ces idées si vraies et si fécondes, et dont il serait facile de montrer les plus magnifiques et les plus touchantes applications dans l'ordre moral et religieux. Mais il est temps de mettre fin à cet inépuisable sujet. Je m'arrête. Je n'ai point démontré le mystère de la sainte Trinité, mais je crois l'avoir mis dans une perspective où, selon rénergique expression du P. Lacordaire, « l'orgueil ne le méprisera qu'en s'insultant lui-même. Pardonnons-lui cetlé joie s'il est jaloux de se la causer (2). » Pour nous chrétiens, qui avons le bonheur de croire et d'aimer la très-sainte et très-aimante Trinité, ces considérations, je l'espère, auront servi à réjouir notre âme et à affermir de plus en plus notre foi. Remercions Dieu, qui, en nous révélant ce mystère, a ouvert à notre raison de si admirables perpectives et l'a éclairée d'un jour sublime dont les splendeurs nouvelles rejaillissent sur tant de points obscurs du monde naturel et du monde moral.

Sans doute il serait téméraire de vouloir pénétrer trop avant dans l'intelligence de ce mystère, toute présomption

(1) Lib. III, c. 3 ; voir aussi lib. t, c. 2.

(2) Loc. cit.

serait ici souverainemeut déplacée; car que sommes-nous pour embrasser Tinfini, et de quel droit prétendrions-nous comprendre Dieu parfaitement, nous qui nous comprenons si peu nous-mêmes et pour qui les choses les plus vulgaires sont pleines d'obscurités de tout genre? Et d'ailleurs les spéculations poussées trop loin sont nuisibles à la piété, tandis que toute connaissance religieuse doit avoir pour but, tout en réfutant les incrédules, de la nourrir en l'affermissant.

Mais il ne faut pas que la modestie devienne de la pusillanimité, ni que la réserve dégénère en coupable négligence.

Et pourquoi ne chercherions-nous pas, dans la mesure où nous croyons nous être renfermé, à entendre plus clairement ce dont la pleine possession doit faire un jmir notre éternelle félicité? C'est cette pensée qui a inspiré à Bossuet ce magnifique début de son sermon sur la Trinité; il couronnera dignement nos humbles et pieuses investigations : « Quand je considère en moi-même l'éternelle félicité que Dieu nous a préparée; quand je songe que nous verrons sans obscurité tout ce que nous croyons sur la terre, que cette lumière inaccessible nous sera ouverte, et que la Trinité adorable nous découvrira ses secrets; que là nous verrons le vrai Fils de Dieu sortant éternellement du sein de son Père, et demeurant éternellement dans le sein du Père ; que nous verrons le Saint- Esprit, ce torrent de flamme, procéder des embrassements mutuels que se donnent le Père et le Fils, ou plutôt qui est lui-même l'embrassement, Tamour et le baiser du Père et du Fils; que nous verrons cette unité si inviolable, que le nombre n'y peut apporter de division.

et ce nombre si bien ordonné, que l'unité n'y met pas de confusion; mon âme est ravie, chrétiens, de l'espérance d'un si beau spectacle, et je ne puis que je m'écrie avec le prophète : « Que vos tabernacles sont beaux, ô Dieu des armées ! mon cœur languit et soupire après la maison du Seigneur (Ps. lxxxiii, 1). » Et puisque notre unique consolation dans ce misérable pèlerinage, c'est de penser aux biens éternels que nous attendons en la vie future, entretenons-nous ici-bas, mes frères, des merveilles que nous verrons dans le ciel, et parlons, quoiqu'en bégayant, des secrets et ineffables mystères qui nous seront un jour découverts dans la sainte cité de Sion, dans la cité de notre Dieu, « que Dieu a fondée éternellement (Ps. XLVII, 9). »

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