CHAPITRE I
Doctrine catholique sur l'origine des choses.
Le monde existe; chaque jour nos regards sont frappés par le spectacle d'une foule innombrable d'êtres et de phénomènes les plus variés. J'existe, vous existez; et chacun de nous joue un rôle sur ce théâtre du monde. Mais que sommes-nous? Qu'est-ce que le monde? D'où lui vient son existence? D'où vient le monde? D'où venonsnous nous-mêmes?
Il y a longtemps que l'enseignement catholique nous a donné une réponse claire et complète sur ces problèmes si effrayants pour la philosophie non éclairée par la foi. A peine l'enfant chrétien a-t-il déposé les langes du berceau que déjà il sait très-nettement d'où il vient et où il
va, qu'il connaît l'origine et la fin de toutes choses : oui, au sein du catholicisme l'enfance même résout avec clarté ces problèmes qui ont déconcerté la sagesse de tous les philosophes de l'antiquité païenne, et devant lesquels se trouble aujourd'hui encore la raison de ceux qui veulent être sages sans Dieu. Les plus hautes vérités sont devenues populaires sous l'empire du christianisme.
Quelle est donc la solution donnée par l'Église au problème de l'origine des choses? Le catholicisme enseigne que tout ce qui existe vient de Dieu par la création. « Je crois en Dieu... créateur du ciel et de la terre; » voilà par où s'ouvre le Symbole des Apôtres, et telle est la profession de foi que l'Église nous fait redire chaque jour. Le quatrième concile général de Latran, sous le pape Innocent III, définit contre les hérétiques qui attaquaient 1a foi de l'Église, « qu'il n'y a qu'un seul créateur, qui au commencement du temps forma également du néant l'une et l'autre créature, la créature spirituelle et la créature corporelle, la créature angélique et la créature mondaine («). » Nous verrons bientôt que telle fut toujours la croyance de l'Église.
Avant d'aller plus loin, il sera bon de préciser nettement le sens de ce dogode, et d'écarter certains sophismes puérils à la faveur desquels le rationalisme cherché parfois à compromettre la doctrine catholique aux yeux des esprits superficiels ou peu attentifs.
Qu'entendens-nous et qu'entend l'Église lorsqu'elle
(1) a Unum esse creatorem omnium... qui simul ab initio temporis utramque de nihilo conâidit creaturam^ spirilualem et corporalem, angelicamyidelicetet mundanam. » Cap. i.
enseigne que Dieu a tiré le inonde du néant, qu'il Ta fait de rien, ex nihilo? Qu'est-ce donc qu'être fait de rien, être tiré du néant? Voulez-vous savoir ce que certains rationalistes pensent de cette idée de la création, écoutez le chef de l'Éclectisme français : « Qu'est-ce que la création, se demande M. Cousin? Qu'est-ce que créer? Voulez-vous la définition vulgaire? La voici : créer, c'est faire quelque chose de rien, c'est tirer du néant ; et il faut que cette définition paraisse bien satisfaisante, puisqu'on la répète encore aujourd'hui presque partout. Or Leucippe, Epicure, Lucrèce, Bayle, Spinosa, et tous les penseurs un peu exercés, démontrent trop aisément que de rien on ne tire rien, que du néant rien ne peut sortir; d'où il suit que la création est impossible (i). »
Je répondrai tout de suite à M. Cousin et au rationalisme panthéistique dont il se fait l'interprète, que nul penseur un peu exercé ne devrait se méprendre au point de prendre une image pour une idée et de confondre ainsi rimagination avec la raison. Quand nous disons : créer, c'est faire de rien, c'est tirer quelque chose du néant, voulons-nous faire entendre que le néant soit la source des êtres, et que l'existence en soit sortie réellement? Assurément non ; cette assertion serait absurde, puisqu'elle signifierait que le néant est quelque chose et qu'ainsi la création n'est point une création dans le sens propre et rigoureux de ce mot. En parlant de la sorte, nous employons une image qui est très-juste et rend exactement notre pensée, pourvu qu'on n'oublie pas que c'est une
(1) Introd. à Vhistoire de la philosophie^ ¥« leç.
image et non une idée pure. Nous voulons dire par là, et il n'est pâs un enfant chrétien qui n'entende ainsi le sens de cette proposition, que le monde n'a pas été formé d'une matière préexistante, mais que toute la raison de sa réalité, de son existence, est en Dieu seul ; nous voulons dire que Dieu n'a pas seulement façonné le monde, selon l'opinion de plusieurs philosophes anciens, qu'il ne lui a pas seulement donné la forme dont il est revêtu, mais qu'il en a formé aussi la substance ; en un mot qu'il l'a créé tout entier avec sa substance et sa forme : il n'était rien, et Dieu l'a fait tout ce qu'il est (i). Tel est le sens du dogme catholique. L'Église enseigne une création substantielle, c'est-à-dire elle enseigne que Dieu a créé la substance même du monde, et que la substance des créatures est distincte de la substance du Créateur. Voilà le dogme dans son intégrité et sa précision. Ces notions seront développées plus tard; qu'il nous suffise pour le moment de les avoir fixées.
(1) « On iHmagine, dit Qarke, que comme toute formation suppose une matière préexistante, ainsi il faut, malgré qu'on en ait, supposer en matière de création je ne sais quel néant préexistant, duquel, comme d'une matière réelle^ les choses créées ont été tirées. Je conviens que cette notion a, en effet, un grand air de contradiction. Mais qui ne \oit que ce n'est là qu'une pitoyable confusion d'idées ? Il en est en ce point comme des enfants qui s'imaginent que l'obscurité est un être réel que la lumière chasse le matin, ou qui est transformé en lumière. Pour avoir une juste idée de la création, il ne faut pas se la figurer comme la formation d'une chose qui est tirée du néant, considéré comme cause matérielle. Créer, c'est donner l'existence à une chose qui ne l'avait pas auparavant; c'est faire qu'une chose qui n'existait pas auparavant, existe maintenant. Je défie qui que ce soit de me faire voir delà contradicUon dans cette idée. j> De Vexistence et des attributs de Dieu, chap. xi.