CHAPITRE III
Des erreurs opposées au dogme de la création.
Je D*ai pas rinteDtion de dresser une liste détaillée des erreurs diverses qui se sont produites aux différentes époques de l'histoire sur la grande question de l'origine des choses, je ne veux en dire que quelques mots.
Dans les sociétés païennes, la doctrine hétérodoxe ou erronée sur l'origine des choses se montre sous deux formes générales, la forme religieuse ou théologique, et la forme philosophique. La doctrine religieuse présente en général le système de Vémanation : on le retrouve dans les mythologies de l'Egypte, de la Phénicie, de la Chaldée, de l'Inde et de la Chine. L'émanatisme parait avoir été la plus ancienne forme de Terreur sur la création, et il constitue le fond des doctrines religieuses de tous les peuples païens. Ce système, qui, comme on le conçoit sans peine, se compose d'images plutôt que d'idées rationnelles, considère le monde comme un écoulement successif de la substance divine : c^est la confusion de Dieu avec l'univers.
La philosophie païenne offre un grand nombre de théories sur Torigine des choses, et toutes méconnaissent la
création substantielle ou la création proprement dite. Deux sentiments contraires, dirons-nous avec M. Maret, se partagent Tâme, lorsqu'on envisage les premiers essais du génie philosophique ; « un sentiment de respect pour de nobles efforts, et en même temps une pitié profonde pour la stérilité de ce labeur : tant il est vrai que la raison, dépourvue de Tappui de la révélation divine, n'est propre qu'à créer de vaines hypothèses, et à enfanter des doutes (i). »
C'est la Grèce qui représente surtout la pensée philosophique du monde païen, et les deux plus illustres interprètes de la philosophie grecque sont Platon et Aristote. Quelle était donc la doctrine de ces deux grands hommes? Nul ne s'est élevé plus haut que Platon; mais, malgré son admirable génie, il ne sut atteindre à la hauteur du concept de la création substantielle. Aux yeux du disciple de Socrate, Dieu n'est que l'architecte et l'organisateur du monde, il l'a formé, façonné sur le modèle des idées éternelles ; mais il a travaillé sur une matière préexistante, la matière est incréée, éternelle et indépendante. Aristote ne sut pas même se tenir à la hauteur de la doctrine de son maître. Pour lui ce n'est pas seulement la matière qui est éternelle et incréée, il n'y a point de matière sans forme, et le monde tout entier avec son organisation et ses lois existe de toute éternité; Dieu n'en est ni le créateur ni l'architecte.
Voilà où en était, avant Jésus-Christ, la pensée philosophique dans sa plus haute expressioD ; l'idée de la création proprement dite lui était étrangère.
(1) Lotf. ct^ p. 323«
Le christianisme popularisa l'idée de la création. « Celte idée, dit M. Maret, fut présentée avec tant de force par les saints docteurs, que la philosophie se prit à rougir de sa matière éternelle, de son monde éternel, et des conceptions favorites de son Platon et de son Aristote. Qu'arriva-t-il alors îles Néoplatoniciens renoncèrent à la matière et au monde coéternels à Dieu, indépendants de Dieu. Dieu, Yun, le bien suprême, fut le principe nonseulement de rintelligence, mais aussi de la matière. L'unité absolue du premier principe ayant été ainsi réintégrée par Ammonius Saccas, par Plotin et Proclus, vous croyez peut-être toucher ici au dogme de la création? Non, gardez-vous de le croire. Plotin et Proclus parlent beaucoup, il est vrai, de création; mais pour eux, la création n'est autre chose que l'émanation ; leur principe suprême s'émane dans une infinité de produits divers ; de là le monde. Ainsi, après une révolution de mille ans, la philosophie se retrouva tout juste au point de départ de la spéculation indienne; et le système de l'émanation développa à cette époque tous les caractères que nous avons déjà signalés dès son apparition (i). »
La philosophie incroyante de la première moitié de ce siècle s'est montrée généralement hostile au dogme de la création. Le panthéisme a régné presque sans rival dans les écoles rationalistes, et le panthéisme est la négation directe de la création substantielle. J'ai déjà dit quelques mots de cette grave erreur en traitant de l'existence de Dieu, et la manière générale dont je l'ai caractérisée a
WJLoc.dV. p. 327-328.
suffisamment fait voir qu'elle est radicalement incompatible avec toute idée de création véritable. M. Gioberti a marqué avec beaucoup de précision et la nature propre du panthéisme et les principales formes qu'il peut revêtir. Je crois devoir reproduire ici les paroles du philosophe italien. « Ce qui distingue, dit-il, le panthéiste des autres hommes qui ont de fausses idées de la divinité, c'est qu'il admet une substance unique. Or, pour concilier Funité de substance avec le spectacle si varié de Tunivers, on peut employer différents moyens; de là différentes formes du panthéisme qui se réduisent aisément à trois principales, que j^appellerai : émanatistique, idéalistique et réalistique. Je supplie le lecteur de me pardonner les termes barbares que j'emploie pour être à la fois clair et concis.
< Le panthéisme émanatistique considère le monde comme une génération, ou pour mieux dire comme un développement de la substance divine, qui se déploie sans réellement se multiplier; à Tidée de la création il substi* tue, non point une idée véritable, mais une image absurde et grossière, tirée des choses sensibles.
« Le panthéisme idéalistique refuse absolument toute réalité aux phénomènes, il les regarde comme de pures apparences, comme un véritable néant, et il ne veut ad» mettre qu'une seule réalité : la substance absolue.
a Le panthéisme réalistique tient un milieu entre les deux autres ; et quoiqu'il admette comme eux une substance unique, il accorde cependant une certaine réalité à la variété phénoménale, en la considérant, non pas comme un développement de la substance divine, selon l'idée grossière des émanatistes, mais comme des attributs et des
modes immanents ou créés de la substance infinie. Telle est la définition la plus précise que l'on puisse donner, ce me semble, des trois formes du panthéisme. Sans doute, à cause des contradictions intrinsèques du système, on trouve encore dans cette définition bien de Tobscurité, de la confusion et du vague; car il n'est pas possible que l'erreur, toujours plus ou moins en contradiction avec elle-même, puisse imiter la clarté et la précision de la vérité. Le panthéisme serait vrai, si son concept présentait à l'esprit un intelligible qui pût être perçu et exprimé d'une manière parfaitement nette et distincte.
« Les caractères essentiels de tout panthéisme peuvent donc se réduire à deux : 1** unité de substance ; 2° exclusion de toute création substantielle. Ce second caractère est, comme tout le monde peut le voir, une conséquence du premier : au lieu de création, les émanatistes admettent un simple développement de la substance unique; les idéalistes rejettent toute production réelle; et parmi les réalistes quelques-uns rejettent également toute production et considèrent comme éternels les attributs et les modifications du monde; les autres admettent une création, non pas de substances, mais de modes, c'est-à-dire, de simples phénomènes (i). »
Cet exposé fait de plus en plus ressortir l'antagonisme radical qui existe entre le panthéisme et le dogme chrétien de la création. Et pourtant ce terme de création n'a point disparu de la langue des écrivains panthéistes; ils
(1) Considérations sur les doctrines religieuses de M. Victor Cousin, ch. 1.
l'emploient aussi fréquemment que nous, ils parlent comme nous de création, plusieurs même s'irritent lorsqu'on leur reproche de nier la création. La justice demande que nous les interrogions sur le sens qu'ils attachent à ce mot; ce sera du reste le meilleur moyen de les démasquer complètement.
J'accepte pour interprète du panthéisme un écrivain célèbre qui, malgré ses nombreuses protestations contre ce qu'il appelle les calomnies de ses adversaires, a longtemps professé cette bizarre et funeste théorie (i). La manière dont il conçoit la création suffira pour donner une idée du sens que les panthéistes attachent à cette expression.
Nous avons entendu tout à l'heure M. Cousin repousser avec une sorte de dédain peu dissimulé la définition vulgaire qui dit que créer c*est tirer du néant. L'illustre philosophe avait de bonnes raisons d'en agir ainsi, l'intérêt de son système le réclamait impérieusement. Mais voyons ce que le chef de l'Eclectisme français nous offre pour remplacer la définition vulgaire. « Qu'est-ce que créer, se demande-t-il...? Créer est une chose très-peu difficile à concevoir, car c'est une chose que nous faisons à toutes les minutes ; en effet nous créons toutes les fois que nous faisons un acte libre. Je veux, je prends une résolution, j'en prends une autre, puis une autre encore, je la modi-
{{) Je Vai déjà dit précédemment, M. Cousin répudie franchement aujourd'hui le panthéisme ; mais ses anciens ouvrages subsistent et ils peuvent exercer encore une fâcheuse influence sur bien des esprits. C'est donc un devoir pour nous de continuer à combattre les erreurs qu'ils contiennent.
fie, je la suspends, je la poursuis. Qu'est-ce que je fais? Je produis un effet que je ne rapporte à aucun de vous, que je rapporte à moi comme cause, et comme cause unique; de manière que, relativement à l'existence de cet effet, je ne cherche rien au-dessus et au delà de moimême. Voilà ce que c'est que créer... Ainsi causer, c'est créer; mais avec quoi? Avec rien? Non, sans doute; tout au contraire, avec le fond même de notre existence, c'est-àdire, avec toute notre force créatrice, avec toute notre liberté, toute notre activité volontaire, avec notre personnalité. L'homme ne tire point du néant l'action qu'il n'a pas faite encore, et qu'il va faire; il la tire de la puissance qu'il a de la faire; il la tire de lui-même. Voilà le type de la création (i). »
On aperçoit déjà le terme où M. Cousin aboutira nécessairement, en considérant la volonté humaine comme le type de la création; caries actes de notre volonté sont de simples phénomènes , de simples modifications de notre âme, et ils ne diffèrent pas essentiellement de la substance qui les produit. Donc la création divine, si elle est à l'image de la nôtre, ne sera non plus qu'une simple production de phénomènes, elle ne sera qu'une modification de la substance de Dieu. Et comme Dieu est essentiellement actif, comme il fait, comme il produit nécessairement ce qui résulte de sa substance, il s'ensuit que la création est nécessaire, que Dieu ne peut pas ne pas créer, et qu'il est aussi impossible de concevoir un Dieu sans monde qu'un monde sans Dieu.
( I ) Introd. à rhist. de la phiïot. , V« Icç.
Écoutons l'illustre écrivain développer lui-même sa doctrine. « La création divine est de la même nature (que la nôtre). Dieu, s*il est une cause, peut créer; et s'il est une cause absolue, il ne peut pas ne pas créer; et en créant l'univers, il le tire de lui-même, de celte puissance de causation et de création dont nous autres, faibles hommes, nous possédons une portion ; et toute la différence de notre création à celle de Dieu est la différence générale de Dieu à Thomme, la différence de la cause absolue à une cause relative. Je crée, car je cause, je produis un effet...; mes créations, comme ma force créatrice, sont relatives, contingentes, bornées ; mais enfin ce sont des créations, et là est le type de la conception de la création divine. Dieu crée donc : il crée en vertu de sa puissance créatrice; il tire le monde, non du néant, qui n*est pas, mais de lui, qui est Texistence absolue. Son caractère éminent étant une force créatrice absolue qui ne peut pas ne pas passer à Vacte (i), il suit non que la création est possible, mais qu'elle est nécessaire; il suit que Dieu créani sans cesse et infiniment, la création est inépuisable et se maintient constamment. Il y a plus : Dieu ciée avec luimêms; donc il crée avec tous les caractères que nolis lui avons reconnus et qui passent nécessairement dans ses créations... Voilà, messieurs, l'univers créé, nécessairement créé, et manifestant celui qui le crée (i). »
(i) Force active et force créatrice, c'est la même chose pour M. Cknisin, parce que, à ses yevx, toute action est une création. D'après cela le monde n'est, comme renseignent d'ailleurs les panthéistes sincères, que Vactualisation nécessaire de Dieu.
(2) Loc. cit.
Ces citations suffisent pour faire pénétrer toute la pensée de M. Cousin et pour dévoiler en même temps celle de tous les panthéistes qui osent parler de création. On le voit, dans cette doctrine il ne s'agit point d'une création libre et substantielle, d'une production de substances finies et distinctes de la substance divine : la création dont parlent ces philosophes est une création absolument nécessaire, aussi nécessaire que Dieu lui-même. Et pourquoi est-elle nécessaire? la raison en est simple, c'est qu'elle n'est autre chose que l'exercice essentiel de l'activité divine, elle n'est autre chose qu'une modification de la substance divine, et le monde n'est qu'un mode, une fornje, un simple phénomène de l'essence de Dieu.
Un philosophe belge, actuellement professeur à l'Université de Bruxelles, a publié en 1846 une dissertation intitulée: Théorie de rinfini, dans laquelle il émet des idées analogues à celles de M. Cousin. Dans cet écrit, M. Tiberghien professe nettement le panthéisme, bien qu'il repousse vivemeni cette grave accusation. Voici quelle est sa doctrine sur la formation du monde. Dans tout être particulier il distingue deux choses, Vessence même de cet être, et la détermination ou limitation de ce même être considéré par rapport à d'autres êtres ; cette détermination est donnée à l'être par la forme qu'il rievêt* £h bien ! l'essence de chaque être est en soi infinie, et par conséquent elle n'est pas créée, la forme seule est créée ; et voilà pourquoi les formes changent, tandis que l'essence est immuable. Tels sont les principes généraux du professeur de Bruxelles. Entendons-le lui-même exposer sa pensée. «Dans la constitution de l'univers, il ne faut ja-
mais perdre de vue... le caractère infini de son essence, de sa matière, et le caractère fini de chacun des globes qui le composent. C'est la distinction de ces deux éléments qui peut seule expliquer le problème de la création. En effet, l'essence du monde est infinie dans son genre, par conséquent au*dessus des conditions de la naissance et de la mort. L'univers, conçu dans son unité totale, n'a pas été créé dans le temps, et ne peut pas non plus périr dans le temps : son essence est éternelle, indestructible... L'univers n'a donc pas d'enfance. Il est de toute éternité, non pas dans sa forme actuelle, qui se modifie infiniment d'une manière continue et successive, mais dans les éléments essentiels qui le constituent. Toute autre création, par exemple, une création d'essence ou de matière est absolument impossible,.. L'univers est éternel et nécessaire dans son essence, parce que cette essence est une et ne peut exister que d'une seule manière, identique, immuable. Il n'a donc pas dépendu de Dieu de créer ou de ne pas créer le monde, ni de le créer de telle ou telle essence. L'essence est nécessaire, divine, et ne peut être créée. Le domaine du possible et de la création ne s'étend qu'aux être^wi^ (i), aux esprits et aux corps, qui vivent dans le temps, développent leur essence infinie dans une infinité de périodes déterminées, sous une infinité de formes et de combinaisons possibles. Les combinaisons et les rapports des êtres vivants, les formations et les transformations des astres et des systèmes célestes, constituent le domaine
(1) Ce mot de fini est pris par M. Tiberghien dans uu sens tout matériel : les êtres sont finis en tant qi^Mls sont déterminés, qu'ils ont une forme définie.
temporel de la création, qui est infini, et s'accomplit sous le gouvernement de Dieu, comme vie infinie, et comme Providence (i). »
Il serait difficile de nier plus clairement la création substantielle.
Telle est la solution que donnent au problème de l'origine des choses un grand nombre de philosophes contemporains, telle est la doctrine que des esprits sérieux, mais égarés, prétendent substituer au dogme chrétien. Voyons si, comme on Ta tant de fois affirmé dans ces derniers temps, la raison est réellement intéressée à professer cette théorie panthéistique.
(1) Théorie de Vinfini, ch. xv, p, H7-li9.