CHAPITRE V
Pourquoi Dieu a créé le monde. — Fin de toutes choses. — Si la création pouvait avoir lieu plut tôt.
Le monde vient de Dieu par la création substantielle; la raison et la foi s'accordent à proclamer cette haute vérité. Et Dieu a créé librement tout ce qui existe; rien ne le forçait, rien ne le nécessitait à faire ce qu'il a fait. Il n'avait nul besoin de nous ni d'aucune des choses que renferme l'univers ; car il est l'Être parfait, infini, il se suflSt pleinement à lui-même. Pourquoi donc a-t-il créé le monde, et quel motif a-t-il pu avoir de tirer du néant cette infinie variété d'êtres dont la création ofl're le ravissant spectacle? Certes il ne nous appartient guère, à nous dont Tintelligence touche encore par tant de points au néant, de sonder les secrets de Dieu. Nous savons que la raison absolue et infinie n'agit pas sans raison, et que si elle s'est déterminée à créer le monde, elle ne l'a point fait sans lés plus sages motifs. Mais qui a assisté aux conseils de l'auguste Trinité, et qui peut dire tout ce qu'elle a eu en vue en réalisant le monde? Il y aurait à la fois de la témérité et de la fatuité à prétendre le fair^. Néanmoins dans cette merveilleuse détermination de
notre Dieu, tout D'est pas obscurité pour uotre faible intelligence; et s*il ne nous est pas possible de découvrir toutes les raisons qui ont porté la souveraine intelligence à poser le grand acte de la création, nous pouvons du moins en apercevoir quelques-unes qui suffisent, ce semble, à l'expliquer.
Dieu n'avait nul besoin du monde. Mais n'est-il pas beau de produire par un acte de sa volonté toute-puissante des êtres distincts de soi et qui manifestent les perfections de leur auteur? N'est-il pas beau d'exercer ainsi sa puissance infinie et de faire éclater en même temps d'une manière spéciale les autres attributs d'une nature abondante et parfaite? Je sais que cette manifestation des attributs de Dieu n'est point nécessaire à sa vie, qu'elle n'ajoute rien à sa perfection et à son bonheur; mais pourtant il est visible qu'il y a en cela quelque chose de beau, de grand, de cligne de l'Être infiniment parfait.
Dieu a donc voulu, en créant le monde, manifester d'une façon particulière ses attributs; il a voulu y exercer et y faire éclater ses perfections : et c'est en ce sens qu'il est très-vrai de dire que Dieu a créé le monde pour sa gloire. Malebranche n'a pas mal exposé cette dernière pensée* « Lorsqu'un architecte, dit-il, a fait un édifice commode et d'une excellente architecture, il en a une secrète complaisance, parce que son ouvrage lui rend témoignage de son habileté dans son art. Ainsi on peut dire que la beauté de son ouvrage lui fait honneur, parce qu'elle porte le caractère des qualités qu'il estime et qu'il aime, et qu'il est bien aise de posséder. Que s'il arrive, de plus, que quelqu'un s'arrête pour contempler son édi-
fice, et pour en admirer la conduite et les proportions, l'architecte en tire une seconde gloire, qui est encore principalement fondée sur Tamour et Testime qu'il a des qualités qu'il possède, et qu'il serait bien aise de posséder dans un degré plus éminent ; car s'il croyait que la qualité d*architecte fût indigne de lui, s'il méprisait cet art ou cette science, son ouvrage cesserait de lui faire honneur, et ceux qui le loueraient de l'avoir construit lui donneraient de la confusion. — Prenez garde, Théodore, interrompt un interlocuteur ; vous allez droit donner dans recueil. — Tout ceci, Ariste, n'est qu'une comparaison : suivez-moi. Il est certain que Dieu s'aime nécessairement et toutes ses qualités. Or il est évident qu'il ne peut agir que selon ce qu'il est. Donc son ouvrage portant le caractère des attributs dont il se glorifie, il lui fait honneur. Dieu s'estimant et s'aimant invinciblement, il trouve sa gloire, il a de la complaisance dans un ouvrage qui exprime en quelque manière ses excellentes qualités. Voilà donc un des sens selon lequel Dieu agit pour sa gloire. Et, comme vous voyez, cette gloire ne lui est point étrangère; car elle n'est fondée que sur l'estime et l'amour qu'il a pour ses propres qualités. Qu'il n'y ait point d'intelligences qui admirent son ouvrage, qu'il n'y ait que des hommes insensés ou stupides qui n'en découvrent point les merveilles; qu'ils le méprisent, au contraire, cet ouvrage admirable, qu'ils le blasphèment, qu'ils le regardent, à cause des monstres qui s'y trouvent, comme l'effet nécessaire d'une nature aveugle; qu'ils se scandalisent de voir l'innocence opprimée, et l'injustice sur le trône; Dieu n'en tire pas moins de cette gloire pour
laquelle il agit, de cette gloire qui a pour principe Tamour et l'estime qu'il a de ses qualités, de cette gloire qui le détermine toujours à agir selon ce qu'il est, ou d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. Ainsi, supposé que Dieu veuille agir, il ne peut qu'il n'agisse pour sa gloire selon ce premier sens, puisqu'il ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est et par l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections (i). »
La création glorifie Dieu, le ciel et la terre racontent sa gloire en manifestant ses attributs. Mais de toutes les perfections divines, il n'en est pas qui, à côté de la puissance et de la sagesse, éclate plus visiblement dans la création du monde que la bonté et Tamour; la bonté de Dieu est particulièrement empreinte dans ses œuvres, cette bonté est un des plus beaux éléments de sa gloire, et elle pesa du plus grand poids dans ces mystérieux con^ seils où la très-aimante Trinité se résolut à donner l'existence à ce qui n'était point. Nous aurons l'occasion d'admirer la bonté de Dieu principalement envers l'homme, à mesure que nous avancerons dans l'étude des dogmes religieux.
Mais quelle est la fin de tout ce que Dieu a créé? Quel est le but suprême des créatures? Quel est le terme auquel elles doivent tendre et où elles doivent aboutir? Omtiia propter semetipsum operaius est Domintis, le Setgneur a tout fait pour lui-même, dit la sainte Écriture; Dieu est la fin de toutes choses comme il en est le principe, tout se rapporte à lui, tout doit définitivement
(1) Entretiens sur la métaphysique , l\' cntfet., iv.
aboutir à lui. Dans ses œuvres, Dieu ne saurait avoir d'autre fin suprême que lui-même, parce que seul il est absolu, seul il a sa raison d'être en soi : ce qui subsiste par autrui ne saurait avoir sa fin en soi-même; et ce qui subsiste en soi ne saurait se rapporter à autrui. Tout est donc fait pour Dieu. Tout vient de lui, tout doit retourner à lui; et la créature qui dévie à droite ou à gauche brise le plan de la nature et trouble l'ordre de la raison.
Des esprits plus curieux que réfléchis demandent parfois qu'on leur explique quand Dieu a créé le monde, et pourquoi il Ta créé si tard. Avec un peu d'attention on comprendrait ique le temps n'a commencé qu'avec l'existence des choses finies, dont la durée est successive parce qu'elles sont sujettes au changement; en Dieu il n'y a point de changement, pointde succession, point de temps; il n'y* a donc ni tôt, ni tard, ni quand, ni avant, ni après, toutes expressions qui supposent une durée successive et changeante : Téternité de Dieu est un seul et indivisible maintenant.
Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que le monde a réellement commencé d'être, qu'il n'est point éternel, pas même de cette éternité dépendante et successive que certains écrivains ont cru pouvoir attribuer à la créature. « Prenez garde, dit excellemment Malebranche, que Dieu ne doit jamais rien faire qui démente ses qualités, et qu'il doit laisser aux créatures essentiellement dépendantes toutes les marques de leur dépendance. Or le caractère essentiel de la dépendance, c'est de n'avoir point été. Un monde éternel paraît être une émanation nécessaire
de la Divinité. Il faut que Dieu marque qu'il se suffit tellement à lui-même, qu'il a pu se passer durant une éternité de son ouvrage... Je vous l'avoue, Théodore, répond un interlocuteur, il n'y a que l'Etre nécessaire et indépendant qui doive être éternel ; tout ce qui n'est pas Dieu doit porter la marque essentielle de sa dépendance : cela me parait évident. Mais Dieu, sans faire le monde éternel, pouvait le créer plus tôt qu'il n'a fait de mille millions de siècles. Pourquoi tant retarder un ouvrage dont il tire tant de gloire? — Théodore. — Il ne l'a point retardé, Ariste. Le tôt et le tard sont des propriétés du temps qui n'ont nul rapport avec l'éternité. Si le monde avait été créé mille millions de siècles plus tôt qu'il ne l'a été, on pourrait vous faire la même instance, et la [recommencer sans cesse à l'infini. Ainsi Dieu n'a point créé trop tard ^son ouvrage, puisqu'il a fallu qu'une éternité le précédât, et que le tôt et le tard de mille millions de siècles n'avancent et ne reculent point par rapport à l'éternité (i). »
(ij Loc. cit. V|i.