CHAPITRE I
De la coDservatiou.
C'est un article du symbole chrétien que les créatures ont besoin d'être conservées par Celui qui les a faites; jamais elles ne sont indépendantes, jamais elles ae subsistent par elles seules : à tous les instants de la durée,.
(1) Hiêtoire det dogmet, ii« part. chap. m, § m, \. ^ '
elles dépendent de Dieu et se soutiennent par son concours. L'Écriture et les Pères sont pleins de cette vérité. « L'univers, dit l'auteur de la Sagesse en s'adressant à Dieu, est devant vous comme ce petit grain qui donne à peine la moindre inclinaison à la balance, et comme une goutte de la rosée du matin qui tombe sur la terre. Mais vous avez pitié de toutes choses, parce que vous pouvez tout... Vous aimez tout ce qui est, et vous ne laissez rien de tout ce que vous avez fait... Et qu'y a-t-il qui pût subsister si vous ne le vouliez pas? ou qui se pût conserver sans votre ordre (i)? » — Saint Paul dit <iu Fils de Dieu, qu'il soutient tout par sa puissance (2), et que toutes choses subsistent en lui (3); que Dieu donne à tous les hommes la vie et le souffle et tout ce qui leur est nécessaire,., ^ et que nous avons en lui la vielle mouvement et l'être (4).
Sachons, dit saint Jérôme, que nous ne sommes rien, si Dieu ne conserve en nous ce qu'il y a mis (5). Selon saint Grégoire-le-Grand, tous les êtres, si Dieu cessait de les conserver directement par son action toute-puissante, s'abîmeraient aussitôt dans le néant (e).
Donnons quelques éclaircissements sur la nature de cette conservation, que tous les docteurs chrétiens proclament d'une commune voix.
(1) Sap. XI, 23-27.
(2) i Portansque omnia verbo virtutis suae. • Hebr. i, 3.
(3) c Omnia in ipso constant. 1 Calots, 1, 17. (4)Act.XYii,2S,28.
(5) a Sciamusque nos nihil esse, nisi, quod donaverit, iii nobis ipse servaTerit. i Epist. xuii, ad Ctesiphontem.
(6) Moral, xti, 18.
Par la conservation Dieu empêche les créatures de retomber dans le néant. Voilà Tidée générale que renferme le dogme chrétien. Mais comment les en empéchet-il , et quelle action exerce t-il sur elles pour qu'elles continuent de subsister? A cet égard les opinions sont libres ; on peut entendre et expliquer de différentes manières la conservation des choses. Nous dirons brièvement ce que nous en pensons.
Saint Thomas distingue une double conservation : la conservation indirecte, qui consiste à écarter d'une chose les principes et les influences destructives ou délétères ; et une conservation directe et essentielle, quand la chose conservée dépend tellement de celui qui la conserve, que sans son action elle cesserait aussitôt d'exister. Le saint docteur ajoute que toutes les créatures, quelles qu'elles soient, ont besoin de cette conservation directe et incessante de Dieu (i).
Il y a dans la conservation une action positive, réelle, et non interrompue, du Créateur sur les créatures; cellesci ne subsistent point par elles seules, en vertu des forces qu'elles ont reçues primitivement de Dieu, et il ne suflSt point que Dieu les laisse là pour qu'elles continuent d'être. L'idée de créature, le rapport de la créature au Créateur réclame une tout autre dépendance; et nous croyons que l'on peut dire très justement en un sens que la conservation est une création continuée. C'est par un acte de la volonté de Dieu que le monde existe, et s'il continue d'exister, c'est que Dieu continue de le vouloir; si Dieu
(1) Summa ttteol. part, i, q. civ, a. i.
cessait de vouloir le monde, le monde cesserait à l'instant d'exister. — Et qu'on ne dise point : « Il me semble qu'il ne suffit pas, pour anéantir le monde, que Dieu ne veuille plus qu'il soit ; il faut qu'il veuille positivement qu'il ne soit plus. Il ne faut point de volonté pour ne rien faire. Ainsi, maintenant que le monde est fait, que Dieu le laisse là, il sera toujours. » — « Vous n'y pensez pas, répondrons-nous avec Malebranche. Vous rendez les créatures indépendantes. Vous jugez de Dieu et de ses ouvrages par les ouvrages des hommes, qui supposent la nature et ne la font pas: Votre maison subsiste, quoique votre architecte soit mort. C'est que les fondements en sont solides, et qu'elle n'a nulle liaison avec la vie de celui qui l'a bâtie. Elle n'en dépend nullement; mais le fond de notre être dépend essentiellement du Créateur. Et quoique l'arrangement de quelques pierres dépende en un sens de la volonté des hommes, en conséquence de l'action des causes naturelles, leur ouvrage n'en dépend point. Mais l'univers étant tiré du néant, il dépend si fort de la cause universelle, qu'il y retomberait nécessairement si Dieu cessait de le conserver ; car Dieu ne veut et même il ne peut faire une créature indépendante de ses volontés. » — « J'avoue, objecte Ariste, qu'il y a entre les créatures et le Créateur un rapport, une liaison, une dépendance essentielle. Mais ne pourrait-on point dire que, pour conserver aux êtres créés leur dépendance, il suffit que Dieu puisse les anéantir quand il lui plaira?» —« Non sans doule, mon cher Ariste. Quelle plus grande marque d'indépendance que de subsister par soi-même et sans appui? A parler exactement, votre maison ne dépend point de vous. Pourquoi
cela? C'est qu'elle subsiste sans vous. Vous pouvez y mettre le feu quand il vous plaira, mais vous ne la soutenez pas. Voilà pourquoi il n'y a point entre elle et vous de dépaidance essentielle. Ainsi, que Dieu -puisse détruire les créatures quand il lui ^plaira, si elles peuvent subsister sans l'influence continuelle du Créateur, dles n'en sont point essentiellement dépendantes (i). »
Je souscris pleinement à ces belles considérations philosophiques, et je ne crois pas qu'aucun penseur un peu profond puisse en contester la valeur. Leibniz professe la même doctrine. « Ce qu'où peut dire d'assuré sur le présent sujet, dit ce grand homme, est que la créature dépend continuellement de l'opération divine, et qu'elle n'en dépend pas moins depuis qu'elle a commencé que dans le commencement. Cette dépendance porte qu'elle ne continuerait pas d'exister, si Dieu ne continumt pas d'agir; enfin que cette action de Dieu est libre... Or rien n'empêche que cette action conservatrice ne soit appelée production et même création, si l'on veut, car la dépendance étant aussi grande dans la suite que dans le commencement, la dénomination extrinsèque, d'être nouvelle ou non, n'en chan^ point la nature. Admettons donc en un tel sens que la conservation est une création continuée (2). »
Cette manière d'entendre la conservation des choses est commune aux plus grands théologiens comme aux
(!) Entretiens iur la métaphysique^ entret. vir, viii.
(2) Théodicée, part, m, n. 585, 386. — Je uc sais pourquoi Klee attribue aux Leibuiziens, suivant son expression, Topinion d'une conservation purement médiate; on voit que Leibniz soutient précisément le contraire. Voir V Histoire des dogmes de Klee, loc, cit.
plus illustres philosophes chrétiens ; et elle est, te me semble, la seule vraie, la seule conforme aux prindpes d'une saine philosophie, la seule aussi qui réponde plei^ nemesit à Tidée que le christianisme nous donne et de Dieu et des créatures. Ce que nous avons dit précédemment de la création doit aider à éclaircir cette dootrioe. Qfi*6st^ ce donc qu'une créature? C'est un étre^ une substance qui n'a pas en soi la raison de sa réalité propre, qut tient celte raison d'un principe extérieur : voilà ce q«*emporte' le concept de créature; rien de plus, rien de moins. Et que sera-ce d'après cela, que la création? A part toute image et toute métaphore, que faudra-t-il entendre par l'acte créateur? Assurément la création c'est ce qui constitue la créature, ce qui la fait être ; c'est donc ce qui tut donne sa raison d'être, c'est la déivation extéi'ieure ctë cette raison. Ce qui forme essentiellement le concept de création, comme le remarque très-bien M. Gioberti, c'est « le manque d'une raison intrinsèque de subsistance dans les créatures, la dérivation extérieure de cette ralsèn, qui vient de l'Être, très-intimement et trèa-acluelBemerit' filiaux choses créées, quoique distinct d'elles ft). » - ^ Op, je crois l'avoir suffisamment établi dans le chapltrei de la création, nous percevons. le monde atec tout ce qu'il renferme comme contingent, c'est-tà-dite que nous le pefce\^îis d'une part comme n'ayant point easoila raison de son existence, et de l'autre comme recevant cette raison d'un principe extérieur, comme la tenant du seul Être nécessaire, qui est Dieu. C'est sous ce double carac-
(1) Introduction à V étude de la philos, toni. ii, p. 70.
tère que tous les êtres particuliers et finis se révèlent à ia raison. Mais s'il en est ainsi , il est clair que la conservation nous apparaît comme une création continuée dans le sens où nous Tavons définie tout à Theure avec Leibniz et Malebrancbe; les choses se montrent à nous dans une dépendance essentielle et incessante du Créateur; nous les voyons tenant, à tous les instants de leur durée, leur être d'un principe extérieur qui est Dieu, et leur vie n'est jamais à nos yeux qu'une vie empruntécToute la diffé* rence qui sépare la création de la conservation, c'est que par la première la créature commence d'exister, tandis que par la seconde elle continue d'exister; par l'une Dieu commence à donner l'être, par l'autre il le continue. La conservation est donc bien réellement une création continuée (i).
Cette doctrine est merveilleusement propre à abattre l'orgueil de l'homme en lui faisant sentir sa dépendance absolue de Dieu. Nous sommes, nous vivons d'une vie réelle et qui est nôtre, nous agissons d'une activité véritable et qui notts appartient; mais cet être, cette vie, cette activité qui nous sont propres, ne sont point indépendants, ils relèvent constamment du principe qui les a faits, chaque moment de leur durée est un moment qu'ils tiennent de sa volonté, et leur existence n'est jamais qu'une existence d'emprunt. Nous sommes distincts de Dieu, notre substance et celle de toutes les créatures sont distinctes de la substance du Créateur, mais nous ne
(1) Klee combat à tort cette expression, qu'il n'a pas suffisamment comprise. Voir sa Katholische Dogmatik, Mainz 1840, tom. ii, p. 380.
vivons point de nous-mêmes et sans Dieu, le monde ne vit point séparé, isolé de Dieu ; Dieu est dans le monde, Dieu est intimement uni à chaque créature, il agit sans cesse sur tous les êtres finis, à chaque instant de sa durée le monde vit et subsiste par Dieu. Que l'homme n'oublie point cette doctrine, et jamais il ne sera tenlé de revendiquer une indépendance menteuse qui le perd en le précipitant dans toutes les faiblesses d'une nature qui a méconnu la loi fondamentale de son être et de sa vie. Il n'y a d'autre indépendance pour l'homme que celle qui se fonde sur Dieu.