CHAPITRE II
Du gouvernement du monde.
La Providence s'entend plus particulièrement de Taction que Dieu exerce sur le monde en le gouvernant et en le dirigeant à ses fins. Dieu prend soin de toutes choses, et rien ne se fait dans le monde physique ni dans 1^ monde moral sans sa volonté. C'est un dogme bien profondément empreint dans la vie tout entière de l'Église, que celui de cette Providence divine qui veille sur toutes choses, règle et dirige la marche des événements, a l'œil parliculièreinent ouvert sur tous les actes de l'homme, remarque tout ce qu'il pense, veut et fait, et qui, tout en le laissant agir avec une entière liberté pour le bien ou pour le mal, le tient cependant toujours en sa puissance et ne lui permet point de franchir les limites que sa sagesse a fixées. Dieu ne néglige rien de ce qu'il a fait, comment n'étendrait-il pas une providence particulière sur l'homme, qui est le chef-d'œuvre de ses mains? « Ce Dieu souverain et véritable, dit saint Augustin, avec son Verbe et l'Esprit-Saint, trois qui sont une seule chose, seul Dieu tout-puissant, auteur et créateur de toute âme et de tout corps, source de la félicité de quiconque est heureux en vérité et non en
vanité, ce Dieu qui a fait rhomme animal raisonnable, composé d'âme et de corps, qui après le péché n'a laissé ni le crime sans châtiment, ni la faiblesse sans miséricorde, qui aux bons et aux méchants donne l'être avec les pierres, la vie végétative avec les plantes, la vie sensitive avec les brutes, la vie intellectuelle avec les seuls anges; principe de toute règle, de toute beauté, de tout ordre; principe de la mesure, du nombre et du poids; principe de toute production naturelle, quel qu'en soit le ge^re et le prix; principe de la semence des formes, de la forme des semences, et du mouvement des semences et des formes ; qui a créé la chair avec sa beauté, sa force, sa fécondité, la disposition, la force et l'harmonie de ses organes; lui qui a doué Tâme irraisonnabie de mémoire, de sens et d'appélity et la raisonnable d'intelligence et de liberté; lui qui veille sur le ciel et la terre, sur l'ange et l'homme, et ne laisse rien, pas même la structure intérieure du plus vil insecte, la plume de l'oiseau, la moindre fleur des champs, la feuille de l'arbre, sans la convenance et l'étroite union de ses parties, est-il croyable qu'il ait vouhi laisser les royaumes des hommes, et leurs dominations et leurs servitudes en dehors des lois de sa providence (i)? » — Non, la Providence de Dieu atteint toutes choses (2) ; elle gouverne tout parce que tout est son ouvrage, et l'humanité, qui occupe le sommet de la création terrestre, est l'objet spécial de sa sollicitude.
(i)Civit.Dei,]\h.y, xi.
(2) « Attingif a fine usque ad finem fortiter et disponit omnia suaviter. » Sap. viii, 1.
« Nous sommes dans la main de Dieu, dit TÉcriture, nous et nos discours, avec toute la sagesse, la science d'agir et le règlement de la vie (i). » « L'homme prépare son âme, et Dieu gouverne sa langue. L'homme dispose ses voies, mais le Seigneur dirige ses pas (2). » — « Comme la distribution des eaux (est entre les mains de celui qui les conduit), ainsi le cœur du roi est entre les mains de Pieu, et il Tincline oh il lui plaît (s). Il n'y a point de sagesse, il n'y a point de prudence, il n'y a poi»t de conseil contre le Seigneur (4). » < Le Seigneur dissipe les conseils des nations, il rend vaines les pensées des peuples et réprouve celles des princes. Mais le conseil du Seigneur demeure ferme à jamais; les pensées de son cœur s'accomplissent éternellement. Heureuse la nation qui a le Seigneur pour Dieu (5) ! heureux le peuple qu'il a choisi pour son héritage ! Le Seigneur regarde du haut du ciel, il contemple tous les enfants des hommes. Du trône où il est assis, il jette les yeux sur tous les habitants de la terre. Il a formé le cœur de chacun d'eux; il discerne toutes leurs oeuvres. Le roi ne se sauvera point par le grand nombre de ses troupes, çt ce n'est point par la grandeur de sa force que le fort échappera au péril. C'est en vain qu'on attendra son salut de la bonté d'un cheval ; quelque vigoureux qu'il soit, il ne peut sauver celui qu'il porte. Mais les yeux du Seigneur sont sur ceux qui le
(l)Stfp. VII, 16.
{^)Proverb.\yî,i,9.
(3) im, XXI, 1.
(4) Ibid, XXI, 30.
(3) Le Seigneur c'est Jéhova, le seul vrai Dieu, comme on le voit dans le texte hébreu.
craignent, sur ceux qui espèrent en sa miséricorde, pour les sauver de la mort, et pour les nourrir durant la famine. Notre âme attend le Seigneur, c'est' lui qui est notre secours et notre bouclier. Cest pourquoi notre cœur se réjouira en lui; car nous avons espéré en son saint nom. Seigneur, que votre miséricorde soit sur nous, selon Tospoir que nous avons mis en vous (i). »
L'Écriture est pleine de cette grande idée de la Providence; et l'histoire sainte tout enlière, selon la remarque du cardinal Gousse, n'est autre chose que l'histoire de la Providence. « Dieu s'y montre partout, dit cet éminent prélat, comme l'auteur et le conservateur de toutes choses, comme le roi des rois, le seigneur des seigneurs, le législateur ^préme, vengeur du crime et rémunérateur de la vertu; comme l'arbitre souverain du sort des nations, le& abaissant ou les élevant à son gré; disposant comme il lui plait, dans sa miséricorde ou dans sa colère, de la paix et de la guerre, de la vie et de la mort, sans que personne puisse jamais s'opposer à l'exécution de ses desseins (2). »
Dieu gouverne toutes choses. Mais ce gouvernement divin du monde s'exerce de différentes manières. Disons d'abord un mot du gouvernement des créatures privées de raison ; puis nous parlerons du gouvernement des créatures intelligentes et libres.
(1) Ps. XXXII.
(2) Théologie dogmatique, iom. 11, traité de Dieu, in«part. chap. i.
Gouvernement du monde matétiel,
Di^u dirige chaque chose à sa fio âu moyen des lois naturelles qu'il a établies et qu'il Diaintient dans l'ordre entier de ia création natérielle. Tout être a une certaine fin partieulière déterminée par sa constitution ialtee, et tes (ois mêmes de sa nature ne sont que les moyens qui lui sont donnés d'accomplir cette fin. Il est curieux dé voir le rapport, la liaison. Tordre qui règne entre les diverses parties de ceux même de ces êtres qui occupent les derniers degrés de l'échelle de la création et auxquels notre royale suffisance daigne à peine accorder un regard de dédain. Tout s'harmonise merveilleusement dans ces créatures si viles en apparence, les différentes pièces de ces étranges machines se rapportent admirablement, et toutes concourent à un but unique qui est la fin immédiate et particulière de l'être lui-même. Tous les êtres privés de liberté vont d'eux mêmes nécessairement à leur fin ; ils ne peuvent s'écarter des lois de leur nature; le but qu'elle leur assigne, ils l'atteignent fatalement. Dieu les mène à la fin particulière qu'il leur a marquée par des lois nécessaires où il n'y a de leur part nulle transgression possible.
A côté de cette fin particulière et qui lui est exclusivement propre, chaque être a de plus une fin supérieure qui le rattache directement à l'ensemble de la création.
Rien n'est isolé dans le monde, un lien secret et profond unit toutes les choses qui composent Yunivers ; les divers règnes de la nature se correspondent et se soutiennent mutuellement, et au sein de ces grands règnes euxmêmes il n'est pas une espèce, pas une classe, pas une variété, qui ne se rattache par cent nœuds très-réels au resie de la création et ne. concoure ainsi à Tutilité, à i'bajrmooie et à la beauté de Vensembie.
C'est raecomplissement de cette doubla findes êtres qui con^Wne Tordre universel du monde. Certes hiefl des, ressorts nous écbappent dans, cette immense machine qui se nomme Tuniversi nous sowmes^ loin de les connaître tous, nous sommes loin surtout de connaître remploi elle but complet de chacun c^n particulier; néanmoins nous en apercevons assez pour que 1^ raison nous porte k conclure que tout est à SA plaice, que rien n'est inutile, et que l'ordre le plus parfai^t i^st visiblement empreijo^t dans les. parties comme daqs le merveilleu^î; ^semble qui en résulte. Il n'est per$0ni^ quj,.à cet admirable arrangement et à cette conduite- si constamment ordonnée de ch^s inintelligentes, ne recoûflaiçse la présence d'unie ii^telligen<îe infinie qui, 1^$ ayant fait^Sj surveille et dirige encore leurs mouvements. La sagesse touter*p<jiis$ante de Dieu éclate de la manière la plus frappante dans la constitution et dans la mairche 4^ inonde matériel.
II est .vrai que la nature physique elle-même semble parfois présenter des anomalies au moins étranges, ou même certains désordres qui dès l'antiquité ont servi de tente aux récriminations de quelques hommes plus en-^ clins à remarquer les défauts que les beautés d'une œuvre
grandiose. Les Manichéens demandaient pourquoi, si Dieu gouverne le monde matériel, il laisse tomber la pluie dans la mer et sur les rochers. Les hérétiques faisaient mille objections du même genre et de la même force. Je répondrai par deux observations générales à toutes les difficultés qu'on pourrait soulever à ce sujet contre la Providence. La première, c'est que, comme je le disais tout à Theure, nous ne connaissons pas assez le m<mde pour être en droit de prononcer sur l'utilité ou l'inutilité de chaque chose et de chaque phénomène naturel. La seconde, e'est que Dieu ayant donné au monde des lois générales les plus dignes de sa sagesse, il les respecte et les maintient, dût-il en résulter certains désordres partiels. Dieu veut que son ouvrage l'honore par son excellence et par sa beauté, mais il veut aussi que ses voies portent, comme son ouvrage, le caractère de ses attributs; il veut qu'elles le glorifient par leur simplicité, leur fécondité, leur universalité, en un mot par tous les caractères qui expriment des qualités qu'il s'honore de posséder. Et ce n^est point là le côté le moins beau 4e l'ouvrage divin. — Remarquons enfin que dans la nature matérielle il peut y avoir aujourd'hui certains désordres provenant, non des lois que lui avait primitivement données son Auteur, mais de la faute de l'homme ; celui-ci, en troublant l'ordre moral, a pu porter aussi jusqu'à un certain point la perturbation dans Tordre physique.
Gouvernement du monde moral
Dieu gouverne aussi les créatures libres par les lûi^ qu'il leur a données et qu'il maintient; mais» à la diifé* renée du monde matériel, les êtres intelligents peuyeçt transgresser les lois de leur nature, ils. peuvent s'en écarter et troubler ainsi Tordre établi par TAuteur des cboges. Ne semble-il donc pas qu'ils échappent par là au gouvernement de Dieu et se dérobent à TactiOB^lQ sa Providence? Ûuelle action Dieu exerce-t41 sur cet homme qui méconnaît ses préceptes, outrage sa loi sainte, foule .au?r pieds les prindpes les plus sacrés de la pudeur et de la justice, et se joue, avec un cynisme effrayant, de toutes les lois de la nature et de toutes les pratiques de la religion? Ck)mment gpuveme-t il ce monstre, et que devient à son égard la Provideâce? 11 est vrai, Dieu laisse la libe,r|té finie se déployer au gré de ses caprices, il la laisses'égirer à son aise, et Tou dirait parfois qu'elle est sousiUraite à tcmte action de sa Providence. Mais si elle semble échapper par un côté à la direction du souverain Maître, elle retombe par un autre sous son inévitable empire : la Providence atteint l'homme coupable en le punissant et dans cette vie et dans l'autre. L'homme égaré n'échappe à la punition qu'en rentrant volontairement dans le chemin qu'il a quitté, ou en implorant humblement le pardon de Celui qu'il a méconnu, en revenant avec amour à la
loi de Dieu et à la loi de sa propre nature. C'est aiusi que Dieu remet chaque chose à sa place et rétablit Tordre qu'il n'a d'ailleurs laissé troubler partiellement que par respect pour des principes que sa sagesse ne lui permet pas de violer. < C'est lui, dit saint Augustin, qui au commencement a formé le monde, rempli de tous les biens visibles et de toutes les choses intelligibles, où il n'a rien créé de plus excellent que les esprits, qu'il a doués d'intelligence, qu'il a rendus habiles à le connaître et capa^ blés de le contenir, les unissant ensemble par les liens d'une mente société que nous appelons la Cité sainte et céleste, où le principe de l'existence et de la béatitude est Dieu lui-même, leur vie à tous et leur commune nourriture. C'est lui qui a donné le libre arbitre à cette nature intelligente, de telle façon que si elle voulait, elle abandonnât Dieu, c'est-à-dire sa béatitude même, pour tomber aussitôt dans la misère. C'est lui qui prévoyant que, parmi les anges, plusieurs, dans l'exaltation de l'orgueil, jaloux de se suffire pour leur propre félicité, délaisseraient ce boâheur suprême, n'a pas voulu leur retirer ce pouvoir de choisir ; car il juge qu'il convient mieux à sa puissance et à sa bonté de tirer même le bien du mal que de ne pas permettre au mal d'exister.... C'est lui qui a créé l'homme droit en possession du même libre arbitre, animal terrestre, il est vrai, mais digne du ciel, s'il demeurait uni à son Auteur; et s'il Tabandonnait, voué pareillement à la misère, dans les conditions de sa nature. Et, prévoyant aussi que, rebelle à la loi de Dieu, il pécherait par l'abandon de Dieu, le Créateur ne lui a pas non plus retiré la faculté de son libre arbitre ; car il prévoyait
encore le bien qu'il ferait sortir de ce mal,.. Les méchants, il est vrai, font beaucoup de choses contre la volonté de Dieu ; mais telle est la grandeur de sa sagesse et de sa puissance, que c'est aux fins qu'il a dans sa prescience déterminées justes et bonnes, que tendent toutes ces choses mêmes qui paraissent contraires à sa volonté (i). »
Dieu permet le mal, parce que les lois de sa sagesse le lui commandent et qu'il sait en tirer un plus grand bien ; mais sa justice ne laisse jamais le mal impuni, la misère s'attache au péché comme à sa racine, et le coupable trouve dans sa rébellion même le chàtim^t de sa perversité. C'est pour cela, dit encore saint Augustin, que sous le juste gouvernement du Dieu suprême il n'y a rien dé désordonné, rien d'injuste dans l'univers, à prendre les choses dans leur ensemble. Le méchant, il est vrai, trouble l'ordre partiellement ; néanmoins, comme il est à sa place en souffrant ce qu'il mérite, son désordre n'altère point l'harmonie générale du royaume de Dieu (2).
D*ailleurs, tout en permettant le mal, Dieu sait toujours le contenir dans les limites tracées par sa sagesse; il ne
(1) Civit. Dei, lib. xxii, i-u.
(2) « Summo Deo cuucta bene administrante quae fecit, nihil inordinatum in universo, nihilque injustum est, sive scientibus sive nescientibiis Bobis. Sed in parle offenditur anima peceatrix : tam^ qiua pro mentis ibi est, ubi talem esse decet, et ea patitur quae talem pati aequum est, universum regnum Dei nulla sua foeditate déformât. Quaraobrera quoniam non omnia novimus quae de nobis bene agit ordo iHvinus, in sola bena voluntate secundum legem agimus, in ceteris autem secundum legem agi* mur, cum lex ipsa incommutabilis maneat, et omnia mutabilia pulcherrima gubernatione moderatur. )» De diversis quaestionibus octoginta tribus^ q. XXVII.
permet jamais à la liberté de s'égarer au point de bouleverser entièrement, même par ce côté, Tordre général du monde, et
Celui qui met un frein à la fUreur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Dieu domine toujours les événements. C'est pourquoi il arrive souvent qu'au moment même où l'on croit tout perdu par la perversité des hommes, il se produit tout à coup un changement soudain qui fait cesser le péril et arrache des nations à une irrémédiable ruine. Dieu se montre, et tout rentre dans l'ordre*
Rien n'arrive dans le monde contre la volonté de Dieu, rien n'échappe à sa Providence; elle s'étend à tout, elle atteint tout, et nulle créature ne peut se soustraire à son empire.
Hais outre ce gouvernement général des choses dont nous venons de parier, il peut y avoir une Providence plus spéciale sur certains parties de la création. Dieu peut agir d'une façon plus particulière sur les créatures raisonnables, pour réaliser les desseins de sa miséricorde sur le monde. Je veux surtout parler de l'ordre religieux et surnaturel que Dieu a établi dès le commencement, qu'il a maintenu à travers les siècles, et qui se soutient si miraculeusement encore dans l'Église catholique; c'est là qu'éclate d'une manière visible à tout œil qui veut voir une admirable Providence que j'appellerais volontiers le gouvernement de famille, parce que Dieu s'y montre plus particulièrement comme un père envers ses enfants. Je n'insijsterai pas pour le moment sur ce nouvel aspect de
la Providence, puisque tout cet ouvrage s'y rapporte et est spécialement destiné à le mettre en lumière.
Je ne crois pas non plus devoir répondre ici à toutes les objections que des esprits peu instruits ou peu attentifs ont coutume de faire contre le dogme de la Providence, ces objections tomberont d'elles-mêmes devant Tensemble de la doctrine catholique tel qu'il ressortira de ce livre. Je me bornerai à opposer à ceux qui voient dans l'humiliation du juste et le triomphe apparent du méchant en ce monde un argument contre la Providence ces belles paroles de saint Augustin : « Il a plu à la divine Providence de préparer aux bons, pour le siècle à venir, des biens dont les méchants ne jouiront point ; et aux méchants, des maux dont les bons ne seront point tourmentés. Mais pour les biens et les maux de cette vie, elle a voulu qu'ils fussent communs aux uns et aux autres, afin qu'on ne désire point avec ardeur des biens que les méchants possèdent comme les autres, et qu'on n'évite point comme une honte des maux qui, d'ordinaire même, affligent les bons. Ce qui importe beaucoup, c'est l'usage de ce qu'on appelle bonne ou mauvaise fortune. L'homme vertueux ne se laisse ni exalter par l'une, ni briser par l'autre. Pour le méchant, le malheur temporel est un supplice, parce qu'il s'est laissé corrompre par la félicité. Souvent néanmoins, dans la dispensation des biens et des maux. Dieu montre son action plus évidente. En effet, s'il frappait maintenant tout péché d'un châtiment manifeste, rien ne serait réservé, ce semble, au dernier jugement; et d'autre part, si Dieu ne punissait maintenant aucun péché de peines visibles, on croirait qu'il n'y a point de Providence.
Il en est de même des faveurs temporelles. Si Dieu, par une libéralité visible, ne les accordait quelquefois à la prière, nous dirions que cela n'est pas à sa disposition ; s'il les accordait toujours, nous croirions qu'il ne le faut servir que pour être ainsi récompensés, et un tel culte ne serait point une école de piété, mais d'avarice et d'intérêt. Ainsi, malgré ce commun partage d'ai&ictions, les bons et les méchants ne sont pas confondus entre eux, pour être confondus dans les épreuves. La similitude des souffrances n'exclut pas la différence de ceux qui souffrent, et l'identité des tourme/its ne fait pas l'identité du vice et de la vertu. Sous l'action du même foyer l'or brille, la paille fume; le même fléau brise le chaume et sépare le froment; l'huile et la lie ne se mêlent point, pour couler sous le même pressoir. Ainsi le même creuset éprouve, purifie, fond dans l'amour les âmes vertueuses; damne, ruine, anéantit les impies; ainsi dans une même affliction les méchants se répandent en imprécations et en blasphèmes; les bons en prières et en bénédictions. Tant importe, non ce que l'on souffre, mais de quel cœur on souffre ! Le même mouvement qui remue de la fange ou des parfums, dégage là des miasmes fétides, ici une odeur exquise (i). »
(1) Civ, Dei, lib. i, viii.