CHAPITRE I
De Texistence et de la nature des anges.
Le nom d'ange est une dénomination, non de nature, mais d'oflSce, suivant la remarque des Pères et des théologiens. Ce nom désigne un office, une fonction, un ministère particulier des êtres auxquels il est appliqué; il vient du mot grec a^^eXoç, qui signifie envoyé, messager. Le nom hébreu sous lequel ils sont ordinairement désignés dans l'ancien Testament a la même signification. Ces êtres sont ainsi appelés, parce que, dans leurs rapports avec ce monde, ils apparaissent comme les envoyés ou les messagers de Dieu, chargés d'exécuter ses ordres auprès des hommes.
Doctrine de VÊglise.
L'existence des anges est un dogme catholique. Nous croyons qu'en dehors et au-dessus de l'humanité il existe
des êtres intelligents, tirés comme nous du néant par la volonté toute-puissante de Dieu, dont les uns sont demeurés bons et jouissent d'un bonheur éternel, dont les autres sont devenus mauvais par l'abus de leur liberté et gémissent dans un malheur qui n'aura pas de fin. Tel est l'enseignement formel de TÉglise. Je reviendrai plus loin sur l'état primitif des anges, sur l'épreuve à laquelle Dieu les soumit, et sur la chute d'une partie d'entre eux. Bornons-nous pour le moment à traiter de l'eKistence et de la nature des anges en général.
Le quatrième concile de Latran a défini solennellement que les anges, aussi bien que l'homme et les êtres matériels, avaient été créés de rien par un seul et même Dieu. Notons les paroles du concile. Il déclare qu'il « n'y a qu'un seul principe de toutes choses, créateur des êtres visibles et invisibles, qui par sa vertu toute-puissante a, au commencement du temps, également fait de rien Tune et l'autre créature, la créature spirituelle et la créature corporelle, c'est-à-dire la créature angélique et la créature mondaine, et ensuite la créature humaine, qui tient des deux, étant composée d'esprit et de corps (§). » — Aux termes de ce décret, il est de foi que les anges sont créés de Dieu comme l'homme et le monde matériel ; en sorte que le nier serait une hérésie formelle. Mais est-îl également de foi que les anges sont dépura esprit, n'ayant
(1) c Unum universorum priacipium, creatorem omnium inyisibfliam et fisibilium, spiritualium et corporalium, qui sua omnipolenti virtnte simul ab initio temporis utramque de nihilo coudidit creaturam, spiritualera et corpoream, aogelicam videlicet et mundanam, acdeiude humanam, quasi communem ex spiritu et corpore consUtutam. » Gap. i.
pas de corps, si subtil et si délié qu'on le suppose, des êtres libres de toute enveloppe matérielle? Nous ne le pensons point. Le concile, comme Tobservent beaucoup de théologiens, n'a pas eu Tintention de définir cette question; il a voulu seulement condamner l'hérésie renaissante des Manichéens, qui prétendaient que Dieu n'était pas le créateur de toutes choses (i). Or c'est un principe reçu en théologie que dans les décrets des conciles comme dans les bulles des Souvemins^Pontifes il y a deux parties à distinguer : la définition proprement dite, puis les autres points de détail qui entrent dans le corps du décret ou de la bulle; la définition seule a une autorité doctrinale absolue et détermine ce qui est de foi, ce qui doit être cru par tous les catholiques (2). C'est pourquoi, lorsqu'il s'agit de fixer la portée véritable d'un décret d'un concile œcuménique ou d'une bulle d'un Pape parlant au nom de l'Eglise universelle, les théologiens se demandent toujours quelle a été l'intention du Pape ou du concile, ce qu'ils ont voulu particulièrement définir. C'est là un point de la plus haute importance en matière théologique« et l'on ne saurait le rappeler avec trop d'in^ sistanee ai^ourd'hui que des hommes étrangers aux prin^ cipes et à la langue de la thé(âogie interprètent parfois d'une manière si étrange les pièces émanées de l'aulorité suprême.
(i) t lu boc unuin, dit le P. Pétau, iutenta fiiH synodus, ututriusque conditorem uaturae Deuin esse contra Manicbaeos statueret : cetera vero ex recepta per id tempos opinione obiter intexuit. 1 De Angelis, lib. 1. c. 5, n. 10.
(â) Voir Melcbior Cano, Loc. theoL^ lib. yi, c. 8.
Ce n*est donc pas un article de foi catholique que les anges n'ont pas de corps. Le concile de Latran ne Ta pas défini; et jusqu'ici il n'y a sur ce point aucune autre définition de TÉglise.
Il faut néanmoins observer que c'est bien là l'opinion commune des théologiens catholiques; ils s'accordent généralement à regarder les anges comme des substances purement spirituelles : c'est la doctrine communément reçue dans l'Église. €e sentiment, qui est incontestablement le plus coafonne à l'ensemble de la tradition catholiquie, me parait aussi le plus en harmonie avec les idées de la raison. Je n'oserais et je ne saurais en emteasser un autre.
Le dogme de Vexistence des anges est révélé de Dieu. — Doctrine des Pères sur la nature démanges.
Nul ne conteste que l'existence des anges n'ait toujours été au nombre des articles du symbole chrétien. Déjà les Juifs, nos ancêtres religieux, étaient en possession de ce dogme , et les livres saints que Dieu les a chaînés de nous transmettre contiennent à cet égard une foule de témoignages éclatants. Voltaire et d'autres incroyants ont prétendu que les Juifs avaient emprunté ce dogme aux Chaldéens et ne l'avaient connu qu'après k captivité de Babylone. Il est fâcheux pour ces savants critiques que les anges soient si fréquemment mentionnés dans les livres mêmes de Moïse, écrits plusieurs siècles avant la
captivité. Il suffit d'ouvrir la Genèse pour se convaincre aussitôt que les Juifs ont toujours possédé le dogme de l'existence des anges, et ont toujours cru également que ces esprits célestes étaient en rapport avec les hommes. Contentons-nous de rappeler le passage si connu de réchelle de Jacob : « Jacob, dit TÉcriture, étant donc sorti de Bersabée, alla à Haron. Et étant arrivé à un certain lieu, comme il voulait s'y reposer après le coucher du soleil, il prit une des pierres qui étaient là et la mit sous sa tête, et s'endormit au même lieu. Alors il vit en songe une échelle dont le pied était appuyé sur la terre et le haut touchait le ciel; et des anges de Dieu montuient et descendaient le long de l'échelle (i). » Ailleurs nous voyons un ange apparaître à Abraham et l'empêcher d'immoler son fils Isaac (2). Un ange se montre aussi à Âgar, la renvoie à sa maîtresse et lui annonce que Dieu multipliera sa postérité au point de la rendre innombrable (xvi). En un mot les livres saints attestent presque à chaque page la foi des patriarches à l'existence des anges.
Tout le monde sait que dans le nouveau Testament il est souvent fait mention des anges. Notre Seigneur en parle fréquemment et nous les montre toujours comme des êtres vivants et intelligents, comme de véritables personnes, « Prenez bien garde, dit le divin Maître à ses disciples, de mépriser un seul de ces enfants, car je vous déclare que dans le ciel leurs anges voient sans cesse la face de mon Père, qui est dans le ciel (5). » « Le Fils de
(1) Ge». xxviii, iO-13.
(2) im. MU.
(5) Matlh. xvin, 10.
rhomme viendra dans la gloire de son Père avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon ses œuvres (xvi, 27). » — m Quand le Fils de Thomme viendra dans sa oiajesté, accompagné de tous ses saints anges (xxv, 31). » — « Je vous le dis : quiconque me confessera devant les hommes, le Fils de Thomme le confessera aussi devant les anges de Dieu ; mais cdui qui m*aura renoncé devant les hommes, je le renoncerai aussi devant les anges de Dieu (i). » — Les Évangiles et les autres livres du nouveau Te^ment sont pleins de pareils témoignages. Ce serait perdre le temps que d'insister davantage.
Il serait superflu de s'arr^er à citer dés textes des Pères pour constater leur foi à Tèxistence des anges, personne ne nie qu'ils aient professé ce dogme. Je dirai seulement un mot de leur doctrine sur la nature des
Il est hors de doute que parmi les anciens Pères quelques-uns ne regardaient pas les anges comme des substances purement spirituelles. Saint Irénée n'exclut de leur nature que l'idée d'un corps grossier comme le nôtre, et il leur attribue un corps subtil (i). €lément d'Alexandrie leur donne aussi une sorte d'enveloppe ou de corps subtil (5). Saint Justin, Origène, saint Méthode, saint Cyrille d'Alexandrie et Tertullien paraissent partager te même opinion {à). Ces anciens docteurs voyaient dans les
(1) Luc, xii, 8, 9.
(2) Lib, m, 20.
(3) Strom. iv, 3.
{Â) Voir Pétau, De Angelis, lib. i, c. 2; et Klee, Histoire des dogmes^ II« part. chap. ui, § 2.
anges des esprits, des substances spirituelles, mais unies à un corps, revêtues d'une enveloppe matérielle ; seulement ce corps, à leurs yeux, ne devait pas être comme le nôtre, c'était un corps beaucoup plus parfait, un corps se rapprochant infiniment par sa nature de la subtilité même des esprits.
Le plus grand nombre des anciens Pères ont considéré les anges comme de purs esprits. C'est la doctrine généralement suivie par les Pères ; et il est permis de la regarder comme la doctrine communément reçue dans les premiers siècles de l'Église. Aussi tous les théologiens scolastiques l'^nt adoptée; et, à part quelques exceptions sans valeur, elle est professée par tous les docteurs catholiques des temps modernes.
Des adversaires du dogme catholique.
Les Actes des Apôtres nous apprennent que parmi les Juifs la secte des Saddncéens niait le dogme de l'existence des anges (i). Les Anabaptistes du xvi® siècle le nièrent également malgré les témoignages si éclatants des saintes Écritures, qui étaient la seule règle de foi de ces farouches sectaires. Les incroyants de toute nuance s'accordent généralement à rejeter le dogme catholique; ils le
(1) « Sadducad dicunt non esseresurrectionem, neque angelum, neque spiritum. • Act, xxui, 8.
signalent avec dédain comme le fruit de rimaginalion enfantine des peuples orientaux.
La plupart de nos lecteurs connaissent, au moins de nom, la Vie de Jésus du docteur Strauss. Dans ce livre, qui eut un si triste retentissement en Allemagne et même dans TEurope entière, iauteur a présenté sans déguisement aucun le dernier résultat de ce qu'il appelle la critique du rationalisme moderne. Or voici comme il s'exprime sur les anges : « Non-seulement leur apparition et leur intervention dans l'humanité, mais encore leur existence a été révoquée en doute, parce que le but principal de leur existence devrait se trouver dans ces fonctions mêmes. Relativement à la question de la réalité des anges, la critique de Schleiermacher peut certainement être considérée comme terminant la discussion, parce qu'elle exprime exactement le résultat des lumières modernes vis-àvis des anciennes (i). » — a L'exorde promet beaucoup, dit M. Gioberti; après de telles paroles, vous pourrez être assuré, mon cher lecteur, de posséder sur ce point, dans la critique de Schleiermacher rapportée par Strauss, la fine fleur de la sagesse moderne. Prêtez donc une oreille attentive à cette nouvelle merveille, et apprenez jusqu'à quelle hauteur peut s'élever l'esprit humain. » — Voici donc comme le docteur Strauss continue : « A la vérité, dit Schleiermacher, on ne peut pas prouver Vimpossibilité de l'existence des anges; cependant toute cette conception est telle, qu'elle ne pourrait plus naître de notre temps ; elle appartient exclusivement à l'idée que
(I) Vie de Jéêut, trad., tom. i, p. 123-124. Paris 1839.
rantiquité se faisait du monde. On peut penser que la croyance aux anges a une double source, Tune dans le désir naturel à notre esprit, de supposer dans le monde plus de substance spirituelle qu'il n'y en a d'incorporée dans l'espèce humaine ; or ce désir, dit Schleierma^er, potir nous qui vivons maintenant, est satisfait quand nous nous représentons que d'autres globes célestes sont peuplés semblablement au nôtre ; et par là se trouve tarie la première source de la croyance des anges. La seconde source est dans l'idée qu'on se fait de Dieu comme d'un monarque entouré de sa cour; cette idée n'est plus la nôtre. Nous savons maintenant expliquer par des causes naturelles les changements dans le monde et dans l'humanité, que jadis on s'imaginait être l'œuvre de Dieu même agissant par le ministère des anges. Ainsi la croyance aux anges n'a pas un seul point par oii elle puisse se fixer véritablement dans le sol des idées modei^nes, et elle n'existe plus que comme une tradition morte (i). »
Voilà donc les anges bien dûment bannis, de par MM. Schleiermacher et Strauss, dw sol des idées modernes! La raison des peuples anciens les avait inventés^ parce qu'elle en avait besoin pour s'expliquer et Dieu et le monde; aujourd'hui notrp raison peut s'en passer, pourquoi les conserverions-nous? Voilà tout le raisonnement de ces profonds critiques. Je cède la parole à M. Gioberti pour fustiger comme elles le méritent ces pitoyables et impertinentes puérilités. « Toutes les parties de ce fragment, dit-il, méritent d'être pesées. Nous y apprenons
(\)Loc.cU.
d'abord que la cause prineipale pour laquelle les peuples anciens, sans exception, ont été araesà à reconnaître Texistence des anges, n'est pas rensi^gnement primitif, fondé sur la révélation, mais une supposUion, fondée sur un d4sir naturel à V esprit. Nous y voyons ensuite que ce désir naturel à l'esprit a fait admettre Texistence des anges, parce qu'autrement la quantité de substance spirituelle qui se trouve dans le monde, se réduisant à ce qu*U y en a d'incorporé dam Vespèce humaine, c'est-à-dire, de mêlé à nos corps, aurait été trop faible en comparaison de la substance corporelle ; et Ton peut croire (bien que Strauss ne le dise pas) que l'équilibre aurait manqué; et voilà pourquoi les anciens sages, en bons chimistes, ont remédié à ce défaut, en suppléant par les anges autant de matière spirituelle qu'il en fallait pour faire contre-poids à l'autre. Nous apprenons encore que les inventions des modernes ont rendu cet expédient inutile. En effet, 7iousnous représentons les gbbes célestes peuplés semblablement au nôtre; (vous le voyez, puisque nous nous les représentons tels, c'est comme si nous y avions voyagé, c'est comme si nous les avions vus) ; et cette découverte, les anciens n'eurent pas le bonheur d'y arriver; en conséquence, désornmis les parts sont égales, et il n'est plus besoin d'anges. Il est vrai que sur ce dernier article nous pourrions avoir quelque scrupule et trouver moins concluant l'argument ingénieux du théologien allemand. En effet, s'il faut peser les esprits dans la balance ou bien les mesurer à la toîse ou au boisseau, il ne sera point facile de nous contenter; car il nous semble que, même en peuplant toutes les planètes (et non pas certes tous les
globes célestes, à moiBs que Schleiermacber ne les remplisse de salamandres), la quantité de substance matérielle ne saurait être compensée par les habitants de quelques globes petits et peu nombreux; l'immensité de l'espace devant rester tout à fait déserte, ou être remplie seulement de lumière ou d'éther. Ainsi en arrivera-t-il surtout, si les intelligences habitant les planètes sont, relativement à l'étendue des terres qu'elles occupent, en aussi petit nombre que les hommes; ceux-ci disparaissent, en effet, pour ainsi dire, si on les compare à une seule famille d'insectes, et si Ton met leur statistique en regard des sauterelles, des fourmis et des mouches. Si donc nous raisonnons d'après les principes de Schleiermacher, il ne faut pas désespérer d'avoir raison; nous pouvons démontre| qu'il est plausible que dans l'économie du monde les anges ne sont pas devenus superflus, même sous ce rapport, et il faut admettre que, malgré les inductions de l'astronomie moderne, ils peuvent avoir encore au moins quelque temps à vivre. Avouons-le, il y a quelque difficulté à corroborer des enseignements révélés par des conjectures rationnelles. L'importance des esprits ne doit s'estimer ni au pmds ni à la quantité; il ne faut la mesurer ni au mètre ni au boisseau, car une créature intelligente qui se trouverait seule dans l'univers entier suffirait pour égaler et surpasser en excellence tout le reste de la création (t). »
En vérité Schleiermacher et Strauss ne méritent pas d'autre réfulation. Ces deux écrivains ne manquent ni de
(1) Introd. à l'étude de la philol, tom. ii, p. 514-515.
savoir ni de subtilité, mais Tesprit philosophique et même le jugement leur font presqitô toujours défaut. Us matérialisent tout ce qu'ils touchent.
Le point de départ général de toutes ces puérilités des rationalistes contre Texistence des anges est dans la négation de la révélation. N'admettant point que ce dogme puisse reposer sur un enseignement surnaturel, ils se demandent comment la raison Ta trouvé ou formé ; puis leur raison toute matérialisée et habituée à prendre des images pour des idées n'en comprenant pas la convenance rationnelle, ils le rejettent comme inutile et antiphilosophique. Pour nous, nous l'admettons sur l'autorité de la révélation divine, — de cette révélation devant laquelle depuis plus de dix-huit siècles les plus beaux génies et les âmes les plus nobles n'ont pas cessé de s'incliner. Mais combien ce dogme révélé nous parait conforme aux principes les plus élevés de la raison ! Schleiermacher lui-même convient qu'on ne peut pas prouver VimpossUnlUé de V existence des anges; et vraiment il serait par trop ridicule de prétendre le contraire. Et pourquoi donc n'y aurait-il pas des substances purement spirituelles? Pourquoi, au-dessus du monde sensible auquel notre corps nous rattache, n'y auraitril pas un monde plus élevé, un monde composé d'esprits purs, d'intelligences supérieures à l'homme? Pourquoi l'homme, avec sa double nature matérielle et spirituelle, serait-il le dernier anneau de la chaîne des êtres créés? Pour moi, je le déclare, et il me semble que tout philosophe dont l'intelligence n'est pas asservie au joug d'un grossier sensualisme doit être de mon avis, plus je consulte la raison, plus je me persuade
facilement que les choses soumises aux sens ne sont qu'une faible partie de Tunivers, et qu'au-dessus de la sphère des corps et des esprits attachés aux corps il y a tout un ordre d'êtres supérieurs, complètement indépendants des sens ; plus je consulte la raison, plus je conçois sans peine que Dieu ait fait un monde purement spirituel, se rapprochant davantage de sa propre nature et réfléchissant d'une manière plus pure et moins mêlée d'ombre les perfections de son être. Je me persuade diflîcilement que l'intelligence infinie n'ait pas créé d'intelligences supérieures à la mienne et à celle des mes semblables ; et le monde tel que Schleiermacher et Strauss veulent le faire me paraîtrait répondre bien peu à la grandeur des attributs de Dieu. Je crois donc que toute philosophie sérieusement spiritualiste, loin de rejeter le dogme de l'existence des anges, l'acueillera avec bonheur comme venant admirablement compléter le système du monde tel que la raison semble le réclamer. Aussi Platon, le plus illustre représentant du spiritualisme dans Tantiquité païenne, ne pouvait pas douter de l'existence d'esprits supérieurs à l'homme et dépendant comme lui du Dieu suprême.
Ce dogme, dont une saine philosophie découvre sur-lechamp la convenance, se retrouve sous des formes diverses chez tous les peuples du monde. Nous l'y voyons le plus souvent altéré, corrompu, défiguré, il est vrai, comme toutes les vérités livrées à la seule garde de l'homme; mais il n'en est pas moins visible à tout œil attentif, et il suffit de jeter un regard sur les traditions religieuses des diverses nations païennes pour en discerner aussitôt la présence. Partout on rencontre la croyance
« LES DOGMES CATHOLIQUES. li
à des esprits supérieurs fréquemment désignés sous le nom de dieux ou de démons, et ayant mille rapports avec rhomme et le monde qu'il habite. La mythologie païenne est pleine de ces idées. Le docte Huet a très-bien prouvé que Tanliquité entière a reconnu Texistence d'esprits inférieurs au Dieu suprême, et chargés de présider à l'ordre de la nature, aux astres, aux éléments (i). C'est même un des défauts de la plupart des religions païennes d'avoir outré cette vérité tout en la défigurant. « On savait, dit un érudit, par Tancienne tradition, qu'il existait des esprits supérieurs à l'homme, ministres du grand Roi dans le gouvernement du monde. Ce fut de ces esprits qu'on anima Tunivers : on en plaça partout, dans le ciel, dans les astres, dans l'air, dans les montapes, dans les eaux, dans les forêts, et même dans les entrailles de la terre ; et l'on honora ces nouveaux dieux selon l'étendue et l'importance du domaine qu'on leur avait attribué. Subordonnés les uns aux autres, on leur faisait reconnaître pour supérieur un génie du premier ordre, que des nations plaçaient dans le soleil, et d'autres au-dessus de cet astre, selon que le caprice le leur dictait (2). »
Un pareil accord de tous les peuples sur le fond d'une doctrine ne s'explique point par l'imagination, comme voudraient le faire croire Strauss, Schleiermacher et d'autres écrivains de la même école ; l'imagination est une faculté essentiellement mobile et variable de sa nature, elle est diverse chez les différents peuples, et l'on ne peut
(1) Quaest. alnet., lib. ii, c. n%
(â) kémoires de l* Académie des Inscriptions, tom. xlii.
expliquer par elle que les particularités diverses et souvent bizarres que présente dans l'antiquité païenne le dogme de l'existence des anges. Quant au fond même du dogme, étant commun à toutes les nations, il leur est venu nécessairement d'une source commune; elles ont dû le recevoir d'un enseignement commun auquel la raison prêta naturellement l'appui de ses idées et de ses tendances.
Maintenant que le dogme de l'existence des anges est solidement établi, il nous reste à parler de la doctrine catholique sur la distinction entre les anges; sur l'épreuve à laquelle ils furent tous soumis et le résultat de cette épreuve; et enfin sur les rapports des anges, bons et mauvais, avec les hommes.