CHAPITRE I
De la spiritualité de Tâme.
L'âme n'est point un^ modification ou un résultât de l'organisme, c'est une substance propre, simple et spirituelle. Tous les anciens Pères distinguent soigoet^emeut
efitre l'âme et le corps. Oa trotve chez eox deux délinttioDs de l'homme : les uss rapfielUnt un animal misonnoÈfe, les attires, mi esprit servi par des orgmes (i). Mais (»ur les premiers comme fow k» seconds» leprioc^ipe de la ¥ie raisimnaUe est toat à fiût dUtioct du ftr iftcipe de la vie a^maif ou matérielle. Il ifest pas néoeesairt ée dii^e ^e le dopae de la spiritoatité de Tâme est: pii^fefiié {mr l'Église catholique, oe point a'^ ignoré tte^^rsofise.
Lee imscoyaDts da dentier siècle, ces.mibleftCfaÊhttliers de la matière, ont prétendu que les anciens, dodairssha^tiens n'svaient pas coniiu la spiritualité de Tâme; et* pour âayer cette étrange assertion, ils se sont empiré^ de qodques espressions impropres ou équi^ques que présentent les écrits de certains Pères, et leur ont donné un sens contraire à cdai qu'elles ont é^ideminent dass' la pensée de ces écrivains. < Gomme il n> a point, dit Bergier, de termes propres pour exprimer la nature, la manière d'être ni tes opérations des esprits, les philosophes et les Pères en. ont souvent e^nplqyé ^ui ne con- YienneiiU en rigueur qu'à la matière. Les uns ont pris Je mot de torps dans un sens synonynœ à celui de suWane^; les autres ont appelé la manière d'être des esprits; ui^e forme, et leur action un mouvement; d'autres ont désigné la présence de l'âme dans toutes les parties du corps par le ternae de diffusion ou d'étendue : autant de métaphores sur lesquelles il est ridicule de fonder une calomnie. Pourquoi leur attribuer une erreur incompatible avec les dogmes qu'ils ont professés hautement (%) ? »
iX) Voir Klce, Hitt. des dogmei, II« part., chap. m. * (3) Traité de fa vraie reUgion, chap. ?i, art. i, § xy.
Un homme de bonne foi ne saurait se méprendre snr la véritable pensée des Pères, il ne faut qu'une légère attention pour voir sur-le-champ que ceux mêmes d'entre eux qui ont employé pour désigner Tàme les termes les plus impropres avaient néanmoins au fond la même doctrine que nous. Mais il ne âtut pas perdre de vue qu'à cette époque la langue du spiritualisme n'était point fixée comme elle Test aujourd'hui ; il serait donc injuste d*exiger de ces auteurs la méioe précision de langage que notis a^)Orton$ actueltement dans nos discussions philo* sophiques. Et pourtant la plupart des Pères s*expriment sur la simplicité et la spiritualité de Tâme avec une netteté et une rigueur de termes extrêmement remarquables.
Dans une Dissertation sur la spirituaiité de rame, le cardinal de la Luzerne discute avec assez de détail les difficultés, fort peu sérieuses, élevées par les matérialistes modernes sur la doctrine de certains Pères; il cite en même temps des passages où nos anciens docteurs professent de la façûn la plus claire le dogme de la spiritualité de rame. Je ne crois pas devoir insérer ici les textes rapportés par le docte cardinal, je me borne à reproduire le jugement qu'il fonde sur ces textes. « Si le fait avancé avec taot de confiance par les matérialistes noiodernes, que tous les anciens philosophes Tout été, est absolument faux, il est d'une fausseté plus évidente encore, appliqué aux Pères de TÉglise. Ils avaient lu dans l'Ecclésiasle, que la poussière retourna dans la terre dont elle a été, et que l'esprit retourne à Dieu qui Ta donné (i). Entre les
(1) € Revertatur pulvis in terram suam, unde erat, et spiritus redeat ad Deum, qui dédit fllum. i EccL xn, 7.
écrivaiss ecclésiastiques, je n'en connais que deux qu*on puisse aiHïuser de matérialisme : Tun est Tatien, Taulre Tertidlien, que saint Augustin reprend vigoureusement à ce sujet. Mais on sait que ces deux auteurs étaient entichés dMdées sifigùlières» auxqu^elles ils tenaient fortement et qui entriinërent Tun et Tautre dans Tbéfésie. Le dief des encratites et le déf^seur des montanistes ne.sont pas des témoins bien certains de la doctrine des saints Pères. — Tout» le chœur de ces saints. docteurs^ oontiflue le savant écrivain, dépose de la manière la plusiaothentique en faveur de la spiritualité de Tâme. Nous pouvons citer saint Iréaée, Origène^ les constitutions apostoliques, Arnofoe, Eusèbe, Lactance, saint Hilaire» saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Césatre» saini Àmbroise, saint Jean^Ghrysosiôme, saint iérâme^ saint AjogAstiii, Némésius» Tbéodorei, Gtaudien Mnmert^ saint Grégoirele-Grand. A ces autorités^ il serait possible d'en joindre encore d'autres;^ lorsque nous donserons les preuves de la spiritualité, nous verrons nos pères dans la foi employer, pour la démontrer, les raisonnemenis que nous produisons (i). »
La doctrine de la spiritualité de Fâme fut donc toujours la croyance de TÉglise; le doute à cet égard ne saurait être permis.
Il n'est guère besoin, je crois, de nous arrêter à établir .philosophiquement la vérité de cette doctrine; le maté-
(1) Diisertation mr la 9pirituaUU de Vâme, chap. i, v.
rialisme a disparu des écoles de {Aiiosophie, et, Diet merci, il ne compte presque plus de parttsaus avoués et sérieux. Quelle humiliation pour l'esprit bumain que le spedacle de cette école du dix^huitième siècle, s'ingé*niant, au nom de la raison et de la philosophie, à ravaler l'homme au niveau de la brute! Il y a dans cet attentat de l'intelligence contre elle^mAme je ne sais quoi qui nous révolte et ne laisse plus de place dans notre âme qu'à un sattiment d'horreur et de pitié! « J'ignore, disait le Père Lacordaire dans une de ses conférences à Notre-Dame de Paris, j'ignore s'il y a des matérialistes dans cette assemblée, et vous savez avec quel pieux respect j'ai coaturoe de traiter, non pas Terreur, mais les personnes. En cette occasion toutefois, je ne puis retenir la liberté de mon ministère, et je dirai sans crainte que le matérialisme est une doctrine contre nature, une doctrine abjecte, dont l'origine n'est explicable que parla corruption du cceur humain. Nous sommes trop manifestement des esprits, il n'y a pas assez de raisons contre la dignité de notre être, pour nous ravaler de nos propres mains, si des passions d'un ordre inférieur et lâche ne se soulevaient en nous contre nous-mêmes, afin d'y détrôner avec notre essence spirituelle les idées de vérité, de justice, d'ordre, de responsabilité, hôtes illustres et incorruptibles dont la présence fatigue le vice et appelle la révolte. Le vice n'a pas la paix et il la veut. L'âme lui oppose le remords, celte dernière couronne de l'homme corrompu, cette voix domestique et sainte qui rappelle au bien, ce bon génie de la république qui habite les ruines, et qui apparaissait encore à Brutus, dans les champs de Pharsale, la veille
du jour où Rome devait tomber... Mais quand le vice n'a plus rinstinct de la rébabilitation» le remords devient son ennemi capital et dernier, et rien ne lui coûte pour en extirper jusqu'à la radne, qui est notre esprit même. Le matérialisme est le résultat de cette pierre exterminatrice du mal contre le bien; il n'ast autre chose que la suprême tentative pour étouffer le remords. Et voilà pourquoi je rappelle une doctrine abjecte ^et contre nature. Si c'est un emportement, je ne m'en excuse pas. Eh quoi! vous m'attaquez jusque dans mon essence, vous me r^ez aux limites de l'animalité, vous me traitez à l'égal du chien! que dis-jeî Vous osez écrire cette phrase :
« L'homme est un tube digestif percé aux deux bouts «
Ah ! Messieurs, ne riez pas, je m'en voudrais mortelle^ ment d'exciter votre rire; écoutez, écoutez cette chose avec le silence de l'exécration. Quoi! disais-je, on ose écrire que Thomme est un tube digestif percé aux deux bouts, et je n'aurais pas le droit, usant de toute la hauteur de la vérité contre l'imposture, de me retourner avec mépris, et d'écraser du talon cette canaille de doc-^ trine (i) ! >
C'est bien là le cri naturel de l'&me révoltée!
On a peine à croire que des hommes sérieux, vivant au milieu des lumières du christianisme, aient pu descendre assez bas que pour nier la distinction entre l'âme et le corps. Quelle différence entre ces prétendus philosophes et les princes de la philosophie païenne, qui vivaient pourtant au sein d'une société ensevelie en quelque façon
(i) Conférences XLVIll* conf., tom. m, p. 74-76. Bruxelles, 4851 .
sous la fange du matérialisme ! Écoutez le noble langage de Platon : « Que dirons-nous donc de Tâme, est-elle visible ou invisible? — Elle est invisible. — Elle est donc immatérielle? — Oui. — Et par conséquent notre âme est plus conforme que le corps à la nature immatérielle, et le corps plus conforme à la nature visible? — Cela est d'une nécessité absolue, Socrate. — Ne disions-nous pas tantôt que, lorsque Tâme se sert du corps pour considérer quelque objet, soit par la vue, soit par Touïe ou par quelque autre sens (car la seule fonction du corps est de considérer les objets par les sens), alors elle ^t entraînée par le corps dans les choses qui ne sont jamais les mêmes (i); puis elle s'égare et se trouble; elle a des vertiges comme si elle était ivre, parce qu'elle s'esi attachée à des choses qui sont de leur nature sujettes à ces acci* dents? — Sans doute. — Au lieu que quand elle examine les choses par elle-même, elle se porte vers ce qui est pur, étemel, immortel et immuable; et, comme étant de même nature, elle y demeure attachée aussi longtemps qu'elle peut exister en elle-même* Alors ses égareoients cessent^ et elle est toujours la même, parce qu'elle s'est unie à ce qui est immuable, et cet état de Tâme est ce qu'^ appelle sagesse. — Cela est parfaitement bien dit, Socrale, et d'une grande vérité. — Eh bien, à laquelle de ces deux espèces de choses l'âme te parait-elle plus ressemblante et plus. conforme après ce que nous avons dit et ce que nous venons de dire? — Il me semble, Socrate, qu'il n'y a point d'homme si dur et si stupide que la méthode que
(1) Platon regarde la nature matérielle comme sujette k de continuels changements, tandis que la nature immatérielle est toujours la m^e.
tu as suivie ne force de convenir que Fàme a plus de ressemblance et de [conformité avec ce qui est toujours le même qu'avec ce qui change toujours. — Et le corps? — Il ressemble plus à ce qui change. — Prenons encore un autre chemin. Quand l'âme et le corps sont ensemble (i), la nature ordonne à Tun d'obéir et d'être esclave, à l'autre d'avoir l'empire et de commander. Lequel des deux te paraît donc semblable à ce qui est divin, et lequel te paraît ressembler à ce qui est mortel ; ne trouves-tu pas que ce qui est divin est seul capable de commander et d'être le maître, et que le propre de ce qui est mortel est d'obéir et d'être esclave ? — Assurément. — Auquel des deux l'âme ressemble-t-elle donc? — Il est évident, Socr^te, que l'âme ressemble à ce qui est divin, et le corps à ce qui est mortel. ~ Vois donc, Cébès, si de tout ce qu6 nous venons de dire il ne s'ensuit pas que l'âme est trèssemblable à ce qui est divin, immortel» intelligible, simple, indissoluble, touioufô le même et toujours semblable à soi-même; et que le corps ressemble parfaitement à ce qui est humain, mortel, sensible, composé, dissoluble, toujours changeant, et jamais semblable à soi-^même. Y a-l-il quelque raison, mon cher Cébès, que nous puissions alléguer pour détruire ces conséquences, et pour faire voir que cela n'est pas ainsi? — Non, sans doute, Socrate. — Cela étant, n'appartient-il pas au corps d'être bientôt dissous, et à l'âme de demeurer toujours indissoluble, ou à peu près? — Comment en serait-il autrement (2)î »
(1) Us se séparent à la mort.
(2) Phédon,
« S'il y a, dit à son tour Cicéron, une cinquième natare différente des quatre éléments, comme le veut Aristote, c'est celle des dieux et des esprits; et nous le pensons comme lui. On ne peut trouver ici-bas l'origine de l'âme; elle est exempte de mélange et de composition ; elle n'a rien de commun avec la terre, l'eau, l'air et le feu. Ces corps n'ont point l'activité de l'esprit, de la mémoire, de la pensée; ils ne peuvent retenir le passé, prévoir l'avenir, connaître le présent : ce sont là des attributs divins; Dieu seul a pu les donner à l'homme. L'esprit est donc une force et une nature particulière, distinguée de tous les êtres sensibles... Nous ne pouvons concevoir Dieu que sous ridée d'une intelligence (mens) sans mélange, dégagée de toute matière corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et dont l'action est éternelle. L'âme humaine est de même nature et de même espèce. Vous demandez où elle est, de quelle manière elle est; mais si je ne comprends pas tout ce que je voudrais, m'empôcherez-vous encore de dire ce que je conçois? L'esprit n'a pas la vue intuitive de lui-même, il est comme l'œil qui voit tout et ne se voit pas; mais il sent sa force, sa pénétration, sa mémoire, son activité, son action. Voilà ce qu'il a de grand, de divin, d'éternel... De même que vous ne voyez pas Dieu et que vous le connaissez par ses ouvrages, ainsi, sans voir l'âme, vous pouvez vous convaincre de son énergie divine par sa mémoire, par sa pénétration, par la rapidité de ses idées, par l'excellence de ses facultés.... Nous devons comprendre, à moins d'être physiciens stupides, que l'esprit n'est ni composé, ni mélangé, ni double, mais simple et indivisible ; il ne peut être séparé, ni
coupé, ni décomposé : donc il ne peut périr ni cesser d'être (i). »
Ck>mDie ce langage est bien fait pour consoler Tàme des lâches trahisons dont elle a été victime de la part de quelques écrivains modernes !
(i) Tmcul., lib. i, ii. 102 et suiY.