‹ Les domes catholiques exposés, prouvées et vengés attaques de l ..., Volume 1Chapitre 30 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la liberté.

Notre âme est douée de liberté; elle possède la faculté ffagir en vertu de sa propre détermination et de son propre choix. C'est cette faculté que nous appelons libre arbitre. L'âme n'est point déterminée à agir par une cause étrangère ou par une aveugle nécessité de sa nature ; elle se décide, elle se détermine elle-même avec intelligence et avec choix, elle agit comme elle le |uge à propos. Cette liberté est une des preuves les plus palpables que Fâme est essentiellement spirituelle et n'a absolument rien de commun avec la matière.

Doctrine catkoUque.

L'Église proclame cbaque jour, et par l'enseignement de ses docteurs, et par la voix de ses prédicateurs, et par tout ce qui entre dans son gouvernement, le grand dogme de la liberté bumaine.

Le concile de Trente condamna solennellement la doctrine des prétendus réformateurs qui voulaient inau-

gurer la réforme de la société chrétienne par la négation de la liberté. « Si quelqu'un dit que le libre arbitre de rhomme, depuis le péché d'Adam, est perdu et détruit; que la question qu'il soulève ne tombe que sur un nom ; qu'il est même un nom sans réalité et une vaine fiction que Satan a introduite dans l'Église, qu'il soit anathème (i). » — D'après l'enseignement catholique, le péché originel a affaibli le libre arbitre, mais il ne l'a point détruit : l'homme est toujours le maftre de choisir entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, il garde sa liberté. Telle fut dans tous les temps la doctrine de l'Église, l'histoire entière du christianisme dépose de la vérité de ce fait.

Le dogme de la liberté humaine est inculqué de toutes les manières dans nos saintes Écritures, et il est vraiment étrange que Luther et les autres réformateurs ne l'y aient pas aperçu* Après la chute d'Adam, le Seigneur tient ce langage à Caïn, qui méditait le crime : « Pourquoi es-tu en colère, et pourquoi ton visage est-il abattu? Si tu fais le bien, n'en seras-tu pas récompensé? Si, au contraire, tu fais le mal, la peine, juste salaire de ton péché, ne sera-t-elle pas aussitôt à ta porte? Mais le désir du mal est soumis à ta volonté, et tu peux le dominer (2). » Moïse, après avoir promulgué la loi de Dieu, s'adresse

(1) c Si quis liberum bominis arbitrium post Adae peccatum amissum et extinctum esse dixerit, aut rem esse de solo litulo, imo litulum sine re, figmentum denique a Satana invectum \n eccle$iam : anaUiema sit. 1

(2) c ... Sub te erit appeiitus ejus, et tu dominaberis illius. i Gen. lY, 6, 7.

en ces termes aux Israélites : < Considérez qoe j'ai placé aujourd'hui devant vos yeux, d'un côté la vie et le bonheur, et de Fautre la mort et le malheur, afin que vous aimiez le Seigneur votre Dieu, et que vous marchiez dans ses voies, que vous observiez ses précef^tes, ses cérémonies et ses ordonnancées; et que vous viviez, et qiill vous multiplie et vous bénisse dans la terre oii vous entrerez pour la posséder. Mais si votre cœur se détkmme de hri, si vous ne voulez pas Técouter, et que, vous laissant séduire par l'erreur, vous adoriez et vous serviez des dieux étrangers, je vous prédis aujourd'hui que vofus périrez, et que vous ne demeurerez pas longtemps dans la terre où, après avoir passé le Jourdain, vous devez entrer pour la posséder. Je prends aujourd'hui à témoin le ciel et la terre, que je vous ai proposé la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. ChoisiÉsex dêne la vie, afin qne vous viviez, vous et votre pestérité <i). » — Si ISiomme n'était pas libre, un pareil langage auraH-il un ^as?

« Ne dites poîm^ lisons-nous dans l'Edclésiastiqse, Dieu est cause qoe je n'ai pas là sagesse; car c^est à vous à ne pas faire ce qu'il déteste. Ne dites point : c^est Ini qui m^a jeté dans l'é^rement; car les méchants ne lui sont pas nécessaires... Dieu dès le commencement a créé l'homme, et l'a laissé dans la main de son propre conàeil. Il loi a donné de plus ses ordonnances et ses préceptes. Si vous voulez observer les commandements de Dieu, et garder toujours avec fidélité ce qui lui est agréaMe, ils

{\)Deuter.,\xj, 15-20.

votts coBserverûQt. IL a mis devant vous Teaa et le feu : portez la main du côté que vous voudrez. La vie et la mort, le hm et le mal^ sont devant rhomme; ce qu'il aura cboisi lui sera 4ofiaé (i). »

Senât'il po^sièle d'affirmer en termes plus exprès Te^steoee de la liberté bumaioe? L'Écriture est pleii^ de témoignages anal(^ues« Et d'ailleurs esi*ce que la loi même de Dieu, les préceptes qu'il donae à son peuple, les conseils, les avertissem^ts, les menaces qu'il lui adressa par l'organe de jses envoyés et de ses ^opbètes ; en un mot, est-ce que toute la conduite de Dieu à l'égard du peuple choisi ne suppose pas la liberté de l'bomme? Évidenmient, si l'bomme u'élait pas libre, cette cwdnite n'aurait pas de sens.

Dans l'Évangile, Jésus-Cbrist n'exhorte-t-il pa^ sous toutes les formes les bommes à le suivre, à embrasser sa doctrine, à se charger de. son joug...? Que sipiâeraiett donc ces toucbantes exfaortations du Fjis de Dieu? Que signifieraient ces pressantes sollicitations dont les Épttres de ses apôtres sont pleines, si Tbonome était inyinciblement déterminé à agir d'une manière plutôt que de Tautre, s'il ne pouvait pas se déterminer lui-même, s'il q'^tnit pas libre? Que signifierait alors r<>rdre moral tout entier, dont le christianisme est la plus haute et la plus comi^ète expression ?

En vérité, il faut un aveuglement d'esprit non commun pour ne voir la doctrine de la liberté ni dans l'ancien ni dans le nouveau Testament; car il n'est presque pas une

page des saintes Écritures qui n'atteste ou ne suppose cette doctrine.

Il n'est pas non plus un seul momaot dans la vie de rÉglise où n'éclate sa foi à ce grand dogme de la liberté bumaine ; il est le point de départ et la condition essentielle de toutes ses institutions. On a voulu trouver des armes contre cette foi de l'Église dans les écrits de quelques-uns de ses docteurs; on a. cru, à la manière dont ils parlent de la grâce, de l'action de Dieu sur la volonté de l'homme, qu'ils n'admettaient pas la liberté. C'est une impardonnable erreur. Tous les docteurs chrétiens proclament d'une commune voix la liberté humaine, en même temps qu*ils enseignent la nécessité de la grâce dans l'ordre du salut; et saint Augustin, qu'on a si justement nommé le docteur de la grâce, n'est pas moins exprès que les autres sur ce premier point. Nous y reviendrons plus loin en traitant de la grâce.

Des adversaires de la libei'té. Les Protestants et les Jansénistes,

On se persuaderait difficilement que la liberté ait pu être niée si l'on ne savait que les vérités et les faits les plus évidents ont eu des contradicteurs. Je ne parlerai point de certains philosophes païens ni des Manichéens . et de quelques Gnostiques qui ont attaqué la liberté humaine ; je ne dirai rien non plus du fatalisme de Mahomet et de ses sectateurs ; on le sait, les Mahométans croient

que tout est déterminé de Dieu, de telle façon que Thomme accomplit invinciblement et fatalement ce qui est décidé dans les décrets éternels. Mon intention est seulement de rappeler en peu de mots la doctrine des réformateurs modernes. Il n'est pas rare d'entendre aujourd'hui encore représenter le père du protestantisme comme le noble vengeur de la liberté humaine trop longtemps comprimée sous le joug du catholicisme. Assurément ce n'est pas la faute de Luther s'il a sauvé la liberté, conraie le prétendent beaucoup d'écrivains. Le fait est que le moine saxon a écrit contre Erasme un livre exprès pour prouver que • l'homme n'est pas libre : le livre est intitulé, non pas du litre arbitre, mais du serf-arbitre, De servo arbitrio. « Luther avança, dit Moehler, comme un article de foi, que l'homme ne possède aucune liberté; que les actes qu'H croit libres ne le sontqtfen apparence; que Dieu disposant toutes choses avec une nécessité irrésistible, les actions de l'homme ne sont dans le fond que les propres actions de Dieu (i). Telle est aussi, poursuit Moehler, la doctrine de Mélanchton. Ainsi que Luther, il assujétit tout à la prédestination et à la nécessité ; il proclama la doctrine : Dieu opère toutes choses, un dogme essentiel du christianisme; car, dit-il, elle humilie justement la sagesse et la prudence humaine. Notre réformateur ne s'arrêta point en aussi beau chemin ; cent fois il répète que le mot liberté, étant étranger à l'Écriture, doit être rejeté par le jugement de l'homme sensé : C'est la philosophie, ajoule-t-il, qui Ta introduit dans l'Église, ainsi que le terme funeste

(i) Luther, De servo arbitrio, 0pp. éd. lat. Jen. tom. m, fol. 170.

de raison. A son avis, c'est un grand crime aux professeurs de théologie dans le moyen-âge, d'avoir si bien affermi parmi les chrétiens le dogme de la liberté, que Ton ne pourrait qu'avec peine les arracher à cette erreur (i). Aussi ne fait-il point de difficulté, sur cette inculpation, de les appeler sophistes, théologastres, théologisUSj etc. Plus (ard cependant, ajoute Moehler, Texpérience, la réflexion, et surtout la lutte avec les catholiques, lui firent apercevoir l'abîme sans fond dans lequel une semblable doctrine précipiterait infailliblement l'Église. Pour lors il abandonna ses premiers sentiments ; il alla même jusqu'à les combattre (2). »

Mélanchthon était le plus modéré des réformateurs, et il eut le bon sens de ne pas soutenir jusqu'à la fin une doctrine aussi monstrueuse que celle dont il s'était d'abord constitué le fanatique champion. Mais le mattre n'imita point le disciple; Luther ne quitta pas la voie où il était entré, il continua de refuser à l'homme toute espèce de liberté dans l'ordre moral, et cette détestable doctrine fut consacrée par les symboles du parti. Le chef de la Réforme allait jusqu'à comparer l'homme à un tronc, à une pierre, à une statue qui n'a ni cœur, ni yeux, ni oreilles (3).

Calvin et Zwingle sont d'accord avec Luther pour refuser la liberté à l'homme déchu.

(1) Mélanchthon Loc. theolog, éd. Aug. i821.€ Sensim irrepsit philosophia in christianismum et receptum est impium de libero arbitrio àogma. — Usurpata est vox liberi arbitrii, a divinis litteris, a sensu et judicio spiritus aUenissima... Additum est e Platonis philosophia voçaMum ratUmii aeque pemiciosmimum. » p. 10.

(2) La symbolique, liv. i, chap. 1, § 11.

(3) ïn Gènes., c. xix.

Ou voit donc avec guel fondement certains écrivains nous représentent les patriarches de la Réforme comme les défenseurs de la liberté humaine. Ce qui est vrai au contraire» ce que l'histoire atteste d'une manière irrécusable, c'est que l'Église catholique dut prendre la défense et de la liberté et de la raison contre ces prétendus apôtres de la civilisation et du progrès ; le Concile de Trente se crut obligé de repousser solennellement les attaques qu'ils dirigeaient contre tout ce qu'il y a encore de bon, d'élevé, de généreux dans la nature humaine. Voilà les faits; quoi qu'on fasse, on ne parviendra pas à les effacer de l'histoire.

Plus tard la liberté rencontra de nouveaux ennemis dans les Jansénistes. Il faut entendre sur la doctrine de ces sectaires M™® de Sévigné, cette charmante affiliée de Port- Royal, comme parle le comte de Maistre, disant au monde le secret de la famille, en croyant parler à l'oreille de sa fille : « Nous croyons toujours qu'il dépend de nous de faire ceci ou cela; ne faisant point ce qu'on ne fait pas, on croit cependant qu*on Vaurait pu faire (i). Les gens qui font de si belles restrictions et contradictions dans leurs livres, parlent bien mieux et plus dignement de la Providence quand ils ne sont pas contraints ni aveuglés par la politique. Ils sont bien aimables dans la conversation (â). Je vous prie de lire les Essais de morale sur

la soumission à la volonté de Dieu. Vous verrez comme l'auteur nous la représente souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout. Je m'y tiens; voilà ce que

(1) Tout se réduit, dit M. de Maistre, à la sottise de rhomme qui se croit libre. Voilà tout.

(2) L^illustre auteur parle de ses amis les Jansénistes.

j'en crois ; et si en tournant le feuillet ils veulent dire le contraire pour ménager la chèvre et les choux, je les traiterai sur cela comme ces ménageurs politiques. Ils ne me feront pas changer; je suivrai leur exemple^ car Us ne changent pas d'avis pour changer de note (i). i^

Ces quelques lignes de M"»^ de Sévigné peignent à merveille le caractère du Jansénisme. Il n'admettait pas de véritable liberté; d'après la doctrine de la secte, l'homme obéissait invinciblement à la sollicitation de la grâce ou de la concupiscence. Sous ce rapport, il est trèsvrai de dire que le Jansénisme, aussi bien que le Protestantisme, ruinait par sa base l'ordre moral tout entier.

Dans le camp de l'incrédulité moderne, le libre arbitre eut à subir des attaques de différents genres. L'école matérialiste ne pouvait guère le respecter, beaucoup d'écrivains de cette école l'attaquèrent directement. Le panthéisme qui se pique d'être quelque peu logique ne saurait pas l'admettre non plus, et malheureusement il ne manque pas de philosophes panthéistes qui professent le fatalisme.

§ Uï.

Quelques remarques sur la liberté.

Supprimez la liberté, il n'y a plus d'ordre moral, plus de distinction pour nous entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu, entre le mérite et le démérite ; en un mot,

(1) Uttres de M»» de Sévigné, iu-8*, tom. ti, lettre 335.

il n'existe plus une $eule des notions de Tordre moral. Dès lors aussi il est ridicule de faire des lois, d'imposer des préceptes, de donner des conseils; car l'homme n'est pas libre de suivre ou non ces conseils, d'observer ou non ces préceptes et ces lois. Il n'est personne que ne révolte une pareille absurdité, et il n'est sans doute guère à craindre qu'une doctrine qui entraîne de telles conséquences ait jamais un grand nombre de partisans sérieux ; elle contredit trop visiblement le bon sens, elle heurte trop manifestement les convictions les plus intimea de l'âme. Ma liberté est un fait de conscience, je sens que je me décide, que je me détermine moi-même sans y être contraint ou nécessité par quoi que ce soit. Vous aurez beau me soutenir le contraire, je me rirai malgré moi de vos raisonnements ; et vous-même, une fois descendu des hauteurs de la théorie, vous ne pourrez plus en tenir aucun compte. Aussi tous les peuples ont toujours cru à la liberté; les négations et les sophismes de quelques hommes bizarres n'ont point réussi à ébranler cette croyance.

Il ne faut point s'arrêter à prouver l'évidence ; l'homme est libre, on ne peut le nier qu'en fermant volontairement les yeux à la lumière. Mais je voudrais placer ici quelque$ remarques sur la nature de la liberté en général et sur celle de l'homme en particulier.

. On emj[)loie d'ordinaire indistinctement les termes de liberté et de libre arbitre; et, malgré les réclamations de quelques philosophes modernes, je crois qu'en général ot n'a pas tort. La seule distinction qu'on puisse établir entre ces deux termes, c'est que le premier exprime h

liberté d*une manière abstraite, tandis que le second la représente dans sa réalité concrète, en tant qu'elle existe dans un sujet déterminé, qui est Tarbitre. Hais au fond c'est la même chose, envisagée sous deux aspects différents. Ces notions s'éclairciront davantage tout à l'heure, et elles nous aideront à comprendre la véritable nature de la liberté.

La liberté implique l'union de l'intelligence et de la volonté. Il est bien vrai que l'arbitre a son siège propre dans la volonté, mais il n'agit point sans le concours de l'intelligence : il est nécessaire de connaître pour se déterminer et prendre une décision. C'est ce qui a fait dire à saint Bonavenlure que le libre arbitre commence dans IHntelligence et se consomme dans la volonté (i). La connaissance précède la détermination ; c'est la volonté qui décide, mais à la lumière de l'intelligence.

Tâchons de préciser nettement ce qui appartient à l'essence de la liberté.

D'abord il est manifeste qu'il n'est point de l'essence de la liberté prise en général, de choisir entre le bien et le mal, de pouvoir opter pour le mal : pouvoir faire le mal est une imperfection et un défaut, tandis que la liberté est une perfection ; or jamais Timperfection ne peut être de Tessence de la perfection. Dieu est libre, les bienheureux qui jouissent de la vision de Dieu dans le ciel sont

(i; « Patet quod libertas arbitrii, sive facultas quac dicitur liberum ar- Litrium, in rati&ne inchoatur et in voluntate consummatur. Et quoniam pênes illud principaliter residet pênes quod consummatur, ideo principaliter libertas arbitrii... in voluntate consistit. y In Hb. ii sentent., dist. 25, p. I, q. 6.

libres, et là certes le pouvoir de mal faire n'existe point (i). < Voilà, dit Bossuet, dans ma liberté un trait défectueux, qui est de pouvoir mal faire; ce trait ne me vient pas de Dieu, mais il me vient du néant dont je suis tiré. Dans ce défaut, je dégénère de Dieu qui m'a fait; car Dieu ne peut vouloir le mal... Mon Dieu, voilà le défaut et le caractère de la créature! Je ne suis pas une image et ressemblance parfaite de Dieu, je suis seulement fait à Timage : j'en ai quelque trait, mais par ce que je suis, je n'ai pas tout : et on m'a tourné à la ressemblance, mais je ne suis pas une ressemblance, puisqu'enfin je puis pécher. Je tombe dans le défaut par mille endroits... ; mais Tendroit où je dégénère le plus, le faible, et, pour ainsi dire, la honte de ma nature, c'est que je puisse pécher (2). » Il n'y a donc pas de doute à cet égard, pouvoir mal faire ne saurait appartenir à l'essence de la liberté. Qu'est-ce d'ailleurs que le pouvoir de mal faire, sinon le pouvoir de s'écarter du vrai, du bon, du beau, du parfait, — de ce qui est. Ce n'est pas un pouvoir, mais une faiblesse, une possibilité de défaillir.

Dans son état actuel, la liberté de Thomme comprend ce triste pouvoir de mal faire; il y a plus, notre libre arbitre, par suite du péché originel, incline plus au mal

(1) « Talem, dit S. Anselme, oportet dare definitionem libertatis arbitriî quae nec plus nec minus illù contineat. Quoniam ergo liberum arbitrinm divinum et bonorum angelorum peccare non piitest, non pertinet ad definitionem libertatis arbitrii posée peccare. Denique nec libertas nec pars libertatis est proinde peccandi potestas. » Dialog. de libero arbitrio, c. 1.

(2) Élévati^ms sur les mystères, V« sera., élév. ni«.

qti'au bien, il n*est pas en équilibre, il n'est pas d'aplomb sur lui-môme. C'est là une vérité qu'il ne nous est malheureusement pas permis de méconnaître, notre propre expérience nous l'atteste trop visiblement. Mais ce n'est point là l'état normal de la liberté humaine, et surtout elle est appelée à prendre une tout autre forme. Notre liberté se présente sous des formes très-diverses; elle peut, sans rien perdre de son essence, exister dans des états fort différents, tantôt plus faible, tantôt plus foite, tantôt plus, tantôt moins parfaite. Pour mieux comprendre ces formes diverses de la liberté, considérons-la, non pas d'une manière abstraite, mais dans sa réalité concrète, c'est-à-dire dans l'arbitre libre. L'arbitre est une faculté, une puissance qui ne nait point parfaite, mais perfectible ; elle doit se développer, se perfectionner en s'exerçant. Mais quelle est la loi de son développement, de son perfectionnement? et quand est-ce que le libre arbitre se développera dans le sens vrai du mot? Il se développera véritablement lorsqu'il se déterminera ou choisira d'une maniée conforme à la volonté de Dieu qui est sa règle. Il y aura au contraire développement faux ou corruption toutes les fois qu'il agira en opposition avec la loi de Dieu. Chaque pas que le libre arbitre fait dans la route du bien est un progrès réel; à mesure qu'il s'unit au bien, il se développe, se fortifie, se perfectionne. Plus il s'affranchit de Fempire du mal, plus il devient parfait. C'est ainsi que la liberté est souvent envisagée dans l'Évangile. Jésus- Christ déclare que ceux qui pratiqueront sa doctrine deviendront véritablement libres : « Si vous demeurez dans ma doctrine, dit-il, vous serez vraiment mes disciples.

et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres (i). :i

Les enfants de Dieu sont souvent présentés comme les seuls qui soient libres, et Notre-Seigneur nous montre généralement l'homme gagnant en liberté à mesure qu'il gagne en sainteté. L'arbitre ne peut se développer et se perfectionner qu'en s'exerçant d'une manière conforme à sa loi, en sorte que plus le règne du bien s'établit et s'affermit dans Thomme, plus aussi sa liberté gagne en perfection. D'où l'on comprend qu'enfin elle sera parfaite lorsqu'elle sera tellement unie au bien qu'elle ne pourra plus s'en séparer : t Qu'y aura-t-il de plus libre que le libre arbitre, dit saint Augustin, lorsqu'il ne pourra plus servir le péché (2)î » Tel est l'état des bienheureux dans le ciel. « Ce n'est pas à dire, dit encore le grand évêque d'Hippone, que le libre arbitre ne sera plus, quand Tattrait du péché aura cessé. Il sera d'autant plus libre, qu'il échangera par sa délivrance l'attrait de pécher contre l'indéclinable attrait de ne plus pécher. Car le premier libre arbitre qui fut donné à l'homme, quand l'homme fut créé dans la rectitude primitive, pouvait ne pas pécher, mais il pouvait aussi pécher. Hais ce dernier libre arbitre sera plus puissant que le premier, parce qu'il ne pourra plus pécher. Ce qui se fera toutefois par le don de Dieu, non par une force propre à sa nature. C'est en effet autre chose d'être Dieu ou de participer de Dieu. Dieu, par nature, ne peut pécher; l'être qui participe de Dieu

(1) Joan. ym, 51, 52.

(2) ff Quid aatem erit liberius libero arbitrio, quando non poterit ser- Yire peccato? i De corrept, etgrat,, xi, n. 52.

reçoit de lui de ne pouvoir pécher. Or cet ordre devait être suivi dans le don divin, que l'homnoe reçût par un premier libre arbitre de pouvoir ne pas pécher ; et par le dernier, de ne pouvoir pécher; l'un comnae épreuve, l'autre comme récompense. Mais comme cette fragile nature a péché quand elle pouvait pécher, une grâce plus abondante la délivre pour l'amener à cette liberté de ne pouvoir pécher... Ainsi la volonté de la justice et de l'équité sera inamissible dans l'homme au même degré que le désir de la félicité... Eh quoi! parce que Efieu ne peut pécher, niera-t-on son libre arbitre? La volonté de cette Cité sainte sera donc une en tous et indivisible en chacun, volonté Kftre, délivrée de tout mal, remplie de tout bien, jouissant des intarissables délices de l'éternelle joie dans l'oubli de ses fautes et de ses misères, mais non dans l'oubli de sa délivrance et de la reconnaissance qu'elle doit à son libérateur (i). »

On comprend assez d'après cela quelle est la vraie nature de la liberté. Durant le cours de la vie actuelle, qui est une vie d'épreuve, notre libre arbitre peut faire le mal, il doit pouvoir choisir entre le bien et le mai ; mais cela n'appartient nullement à l'essence de sa liberté, c'est une imperfection qui doit s'effacer à mesure qu'il réalisera davantage la fin de sa nature, et elle disparaîtra complètement le jour où, l'épreuve accomplie, il aura définitivement atteint le terme de sa destinée. Alors il continuera d'agir en vertu de sa propre détermination et même de son choix, mais le mal ne lui offrira plus aucun attrait,

(i) Civ. Dei, lib. xxii, n. 50.

et sa détermination sera tout entière pour le bien. C'est là ridéal de la liberté.

Il y a des écrivains qui regardent la liberté humaine comme une faculté pleinement indépendante, pouvant se déployer sans règle et sans but, au gré de ses caprices. Nous n'avons qu'un mol à dire sur une pareille doctrine. La liberté créée ne saurait se confondre avec l'indépendance; l'indépendance absolue n'appartient qu'à Dieu, parce que Dieu seul est par soi ; et encore l'indépendance divine est nécessairement réglée par la raison. Prétendre que la volonté humaine n'est libre qu'autant qu'elle est affranchie de toute règle, c'est tomber dans l'athéisme; car s'il existe un Dieu intelligent et sage, toute force, toute faculté doit avoir sa loi suivant laquelle elle agisse et se développe : c'est l'ensemble de ces lois qui constitue l'ordre universel. La volonté créée a nécessairement pour règle la volonté même de Dieu ; et c'est en lui obéissant fidèlement, comme nous l'avons dit tout à l'heure, qu'elle devient véritablement libre. M. Donoso Certes a fait à ce sujet une remarque fort juste. « Quelques-uns, dit-il, confondant la notion de la liberté avec celle d'une indépendance absolue, demandent pourquoi l'on dit que l'homme devint esclave lorsqu'il tomba sous la juridiction du démon, en même temps qu'on affirme qu'il était libre quand il était placé absolument sous la main de Dieu. Â quoi l'on répond : on ne peut pas affirmer de l'homme qu'il est esclave pour la raison qu'il ne s'appartient pas à lui-même , auquel cas il serait toujours esclave, puisqu'il ne s'appartient jamais à lui-même d'une

manière indépendante et souveraine; mais on affirme de lui qu'il est esclave seulement lorsqu'il tombe sous la main d'un usurpateur, comme on affirme de lui qu'il est libre, lorsqu'il n'obéit qu'à son maître légitime. Il n'y a pas d'autre esclavage que celui où tombe l'homme qui se soumet à un tyran, ni d'autre tyran que celui qui exerce un pouvoir usurpé, ni d'autre liberté que celle qui consiste dans Tobéissance volontaire aux pouvoirs lé* gitimes (i). »

(1) Ssiai sur le eathoUdme, le libéralime et le eoHoHme, lit. ii, ehap. i.

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