CHAPITRE III
Fondation du couvent Sainte -Croix. — Son observance. — Premiers martyrs : mort du P. Pierre de Cordouo.
Ce fut vers la fin de 1512 que fut érigé, à Saint-Domingue, le premier couvent possédé par les Dominicains dans le nouveau monde.
Le P. Pierre de Cordoue, à son retour d'Espagne, en posa les premiers fondements , et il lui donna le nom de Sainte- Croix, sans doute en souvenir des grandes tribulations éprouvées par la mission naissante, ou bien encore, comme un symbole de la vie crucifiée qu'il voulait établir en ses murs. Quoi qu'il en soit, ce couvent, destiné à être le chef-lieu d'une province dominicaine, et même pendant de nombreuses années le centre de l'ordre en Amérique, fut construit avec de vastes proportions. Par ordre du roi d'Espagne, les cloîtres devaient en être assez spacieux pour donner facilement l'hospitalité à un grand nombre de religieux; car tous les missionnaires arrivant d'Europe devaient y séjourner plus ou moins longtemps, en attendant que l'occasion se présentât de les expédier dans les îles ou sur le continent.
L'église attachée au couvent, grâce aux largesses de la cour d'Espagne et à celles des plus riches particuliers de l'île, fut décorée avec un grand luxe, et pour cette raison elle fut surnommée la Magnifique.
Mais la grande préoccupation du P. Pierre de Cordoue fut néanmoins de former de vrais apôtres du Christ, et de dignes fils de saint Dominique.
Il comprit parfaitement que le couvent de Sainte- Croix devait être comme le grain de sénevé de l'Evangile, et que de son sein sortirait avec le temps un arbre magnifique, dont les branches couvriraient et ombrageraient tout le nouveau monde. Il fallait donc nécessairement que la sève de cet arbre fût puissante, et ses racines saines, pour qu'il pût conserver jusque dans ses derniers rameaux sa beauté et sa verdeur.
Aussi ne négligea-t-il aucun des moyens capables de l'aider à atteindre ce noble but.
L'assiduité à la prière et au travail , dit un historien de l'ordre, l'amour et la pratique de la pénitence et de la pauvreté la plus rigoureuse, l'assistance au chœur de jour et de nuit, lors même qu'il ne se trouvait que deux religieux dans la même maison; en un mot, toutes les observances régulières en vigueur dans les communautés les plus nombreuses et les plus réformées furent les fondements et les glorieuses prémices du couvent de Sainte- Croix. Aussi ce couvent fut-il non-seulement le modèle de la province à laquelle il donna son nom, mais encore comme une école générale, où tous les religieux arrivés d'Espagne devaient s'arrêter, non pas tant pour se reposer des fatigues du voyage et y apprendre les langues, que pour s'édifier et s'initier aux vertus apostoliques '.
La construction du couvent de Sainte- Croix ne fit point oublier au P. Pierre de Cordoue son projet d'envoyer des
1 La réputation de sainteté dont jouissaient les Pères du couvent de SaiDte- Croix s'était répandue jusqu'en Europe. Melendez nous dit que le roi de Portugal écrivit au général de l'ordre à Rome pour lui demander quelques-uns de ces religieux, pour travailler à la réforme de ceux de son royaume.
missionnaires sur le continent, au milieu de ces peuplades indiennes où les Espagnols n'avaient point encore fait d'élalilissements. Ne pouvant lui-même s'y rendre en personne, il choisit pour cette nouvelle mission le P. Antoine de Montesinos, dont nous avons déjà parlé, le P. François de Cordoue, et un frère convers nommé Jean Garces.
Plusieurs auteurs assurent que ce dernier religieux était aussi prêtre, et même un parent du grand Barthélémy de Las Casas.
Mais Herrera, le chroniqueur le mieux informé des choses d'Amérique, nous dit que Jean Garces, avant d'être dominicain , avait été un riche colon de Saint-Domingue , et qu'un jour, ayant tué sa femme pour cause d'adultère, il vint chercher un refuge dans la maison des fils de saint Dominique. Là il donna des preuves d'un repentir si sincère et des signes si éclatants de conversion, que les religieux ne craignirent point de le revêtir de l'habit des frères convers.
L'amiral, pour obéir aux ordres du roi d'Espagne, avait donc fait armer un navire. Nos trois religieux s'y embarquèrent et prirent la direction de la côte de Cumana, qu'ils avaient choisie pour être le théâtre de leurs travaux apostoliques.
Pendant la traversée, le P. Antoine de Montesinos étant tombé gravement malade , le navire dut le débarquer à Porto-Rico. Mais comme sa maladie traînait en longueur, ses compagnons le confièrent aux soins des colons de l'île, et continuèrent leur route.
Ils débarquèrent sur une plage, à laquelle on avait donné déjà le nom de Venezuela, ou petite Venise, à cause de la ressemblance de son territoire avec celui où est placée cette dernière ville.
Ce fut sans doute par une disposition spéciale de la divine Providence que le P. Antoine de Montesinos fut
arrêté en voyage par la maladie et forcé de descendre dans l'île de Porto- Rico; car ainsi il eut l'insigne honneur de devenir le premier apôtre de ce pays, et la gloire plus insigne encore d'en convertir la plus grande partie des habitants au christianisme.
En arrivant à Cumana, le P. François de Cordoue et le F. Jean Garces furent parfaitement accueillis par les gens du pays, lesquels mirent à leur disposition tout ce qu'ils possédaient.
Ces Indiens, cependant, n'ignoraient point les excès et les crimes des Espagnols dans les autres provinces de l'Amérique; mais l'aspect humble et doux de ces missionnaires conquit sur-le-champ leur sympathie et attira leur confiance. A mesure qu'ils les connurent mieux et purent davantage apprécier la sainteté de leur vie et leur parfait désintéressement, ils se confirmèrent de plus en plus dans la bonne opinion qu'ils avaient d'abord conçue de leurs personnes.
Tout donc faisait espérer les plus magnifiques résultats et une ample moisson pour le ciel, et déjà une joie sainte faisait palpiter le cœur de nos deux missionnaires, lorsque tout à coup l'arrivée d'un navire espagnol vint tout bouleverser, et détruire jusque dans ses racines le bien déjà commencé.
Les aventuriers de ce navire ne faisaient d'autre trafic que de surprendre les Indiens, les enlever et les vendre. Commerce infâme, mais lucratif en ces temps où les indigènes avaient presque tous été anéantis dans les colonies espagnoles, et alors que le manque de bras pour cultiver les terres donnait une valeur considérable auxmalbeureux Indiens qu'on arrachait à leurs foyers pour les réduire à un rude esclavage.
Ces aventuriers, en considération des deux missionnaires, furent parfaitement accueillis. Le cacique du pays,
on témoignage d'amitié, selon l'usage du pays, prit le nom du capitaine de ces aventuriers, lequel, suivant Ilerrera, a qui nous devons ces renseignements, se nommait Alonzo Ojeda. Pendant quelque temps, la plus parfaite harmonie exista entre les Indiens et les Espagnols; mais bientôt la perfidie de ces derniers se dévoila.
Un jour, le capitaine Alonzo invita amicalement le cacique à venir déjeuner à son bord. Celui-ci, sans aucune défiance, s'y rendit avec sa femme et dix-sept autres Indiens des meilleures familles. A peine eurent-ils mis les pieds sur le pont du navire, que les matelots se précipitèrent sur eux et les enchaînèrent pour les empêcher de rejoindre le rivage à la nage. Ce crime accompli , le capitaine appareilla, et il fit voile pour Saint-Domingue, enlevant ainsi par la plus noire des perfidies dix-neuf personnes à leur patrie pour les condamner à un affreux esclavage.
A la vue de cette infamie , les Indiens restés sur le rivage poussèrent leur cri de guerre; et, tout frémissants de rage, ils se portèrent à la maison des missionnaires, pour venger dans leur sang le crime dont leur cacique et leurs concitoyens venaient d'être les innocentes victimes. Sans doute ils connaissaient assez les deux religieux pour être persuadés qu'ils n'étaient pour rien dans cette noire perfidie; mais ces deux dominicains étaient espagnols, aussi bien que les coupables, et il ne fallait pas moins aux Indiens que du sang espagnol pour venger l'outrage fait à leur cacique et à ses compagnons.
Cependant les missionnaires obtinrent des Indiens un sursis, sur la promesse solennelle que, si dans quatre mois le cacique et ses compagnons n'étaient point rendus à leur patrie, ils se soumettraient à leur sort, et accepteraient sans se plaindre la mort et les supplices qu'on voudrait leur infliger.
Sur ces entrefaites arriva un autre navire espagnol. Les missionnaires eussent pu facilement en profiter pour échap-
per ; mais , comme l'honneur et la gloire de la religion leur étaient plus chers que leur propre vie, ils se contentèrent de prier le capitaine espagnol de retourner promptement à Saint-Domingue, d'exposer à l'amiral et au P. Pierre de Cordoue les faits tels qu'ils s'étaient passés, de les renseigner sur leur triste position et la promesse qu'ils avaient faite, et de les supplier, au nom de Dieu et de la justice, de renvoyer les Indiens en leur pays, comme l'unique moyen de réparer le scandale et le tort que cette perfidie avait fait à la religion au milieu de ce peuple.
Le capitaine fit exactement sa commission , mais il était trop tard. Déjà le cacique, sa femme et ses infortunés compagnons avaient été vendus et achetés même, disent quelques auteurs, par ceux mêmes qui, en vertu de leur position , auraient pu et dû les protéger.
L'amiral et le P. Pierre de Cordoue firent tous leurs efforts pour retrouver ces malheureux et les arracher à l'esclavage; mais ni leur influence, ni l'intérêt de la religion, ni la tache d'infamie dont allait être souillé le nom espagnol, ni le danger des pauvres missionnaires : rien, en un mot, ne fut assez puissant pour amener les détenteurs de ces Indiens volés à réparer leur injustice en leur rendant la liberté.
Le roi, ayant entendu parler de cette infamie, ordonna qu'on instruisit un procès; mais il était trop tard pour sauver les innocents , et trop tard aussi pour punir les coupables.
Le capitaine , auteur de cette odieuse trahison , échappa à la peine , dit Herrera , en se réfugiant dans un couvent de Mercedaires.
Le délai de quatre mois, accordé par les Indiens aux missionnaires, ayant expiré sans qu'on eût reçu aucune nouvelle, ces barbares s'empressèrent de satisfaire leur soif de vengeance. Ayant attaché le P. François de Cordoue
à un poteau , ils égorgèrent le frère Jean Garces sous ses yeux, et après ils lui firent éprouver le même sort.
Ainsi moururent ces deux missionnaires, victimes encore plus de l'infamie de leurs compatriotes que de la barbarie des Indiens.
Tels furent les premiers Dominicains dont le sang eut l'honneur de rougir le sol du nouveau monde (1514).
A peine la nouvelle de la mort du P. François de Gordoue et du frère Jean Garces fut- elle arrivée au couvent de Sainte- Groix, que d'autres missionnaires commencèrent à tourner leurs regards vers cette même côte de Cumana, où leurs frères venaient de recevoir la couronne du martyre. La même mort pouvait les y attendre; mais qu'importe? Le danger a pour certaines âmes des attraits encore plus irrésistibles que ceux du plaisir; d'ailleurs ils savaient les bonnes dispositions de ce peuple pour le christianisme. Quel plus bel emploi peut-on faire de sa vie que de la sacrifier à la gloire de ce Dieu de qui nous l'avons reçue, et au service des âmes que ce même Dieu a rachetées au prix de son sang.
Six autres Dominicains reçurent donc du P. Pierre de Cordoue la permission de se rendre sur cette terre encore toute fumante du sang de leurs frères; et avant la fin de l'année ils mirent pied à terre dans un petit port, que Herrera nomme Chiribichi, un peu à l'est du lieu où les premiers missionnaires avaient débarqué.
Là ils bâtirent une petite mission , à laquelle ils donnèrent le titre pompeux de couvent de Sainte-Foi; et telle fut leur manière de vivre et de se conduire avec les Indiens, qu'en peu de temps ils gagnèrent leur confiance, et purent sans obstacle exercer leur ministère dans toute l'étendue du pays.
Jamais mission peut-être ne produisit des résultats aussi rapides et aussi excellents. Les Indiens se convertissaient
en foule, et ils étaient heureux de voir leurs enfants apprendre à lire et à écrire sous la direction des missionnaires. Les fils des caciques se faisaient un honneur de servir la messe, et leurs pères n'étaient pas moins fiers de pouvoir la chanter. Aussi, nous dit un vieil auteur ', les Dominicains étaient si universellement aimés et respectés, qu'ils pouvaient se rendre seuls d'une extrémité du pays à l'autre, sans crainte d'être inquiétés par les Indiens, étant autant en sûreté au milieu de ces barbares que dans leur propre patrie.
Cependant cinq années n'étaient point encore écoulées, quand un événement semblable à celui dont nous avons parlé plus haut, vint détruire entièrement cette mission, et rougir une seconde fois le sol avec le sang des Dominicains.
Un jour, un navire portant en poupe le pavillon espagnol vint jeter l'ancre dans le petit port de Chiribichi. Le capitaine de ce navire, que les chroniqueurs nomment aussi Alonzo, et qui était un riche propriétaire de l'île de Cubagua, où il s'occupait de la pêche des perles, descendit à terre avec quelques-uns de ses hommes, et se rendit à la maison des missionnaires, où il rencontra par hasard le cacique du pays, nommé Maraguay.
La conversation fut très-amicale et rien ne semblait devoir la troubler, lorsque tout à coup le capitaine se retournant brusquement du côté du cacique, lui demanda avec insolence s'il n'était pas un mangeur de chair humaine.
Maraguay, aussi étonné qu'irrité de cette question , car il en comprenait toute la portée, sachant que les Espagnols avaient l'habitude de faire esclaves tous les cannibales qui leur tombaient sous la main, répondit que non, et que
» Fernandcz , lit). I , chap. iv.
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jamais ses dents n'avaient touché à la chair humaine, et aussitôt il sortit plein de rage contre les aventuriers et même contre les missionnaires.
Après cet incident, Alonzo leva l'ancre pour se diriger à Maracapana, petite bourgade peu éloignée dont il connaissait le cacique.
Ce dernier reçut le capitaine avec bienveillance, et se mit à sa disposition pour tout ce dont il pourrait avoir besoin. Alonzo lui dit alors qu'il désirerait se pourvoir d'une espèce de maïs qu'on cultivait dans les montagnes voisines, et il le pria de lui en faire venir à dos d'hommes une cinquantaine de charges jusqu'à Maracapana, et que là il paierait la marchandise et le transport.
Cela fut fidèlement exécuté; mais tandis que les porteurs se reposaient, attendant leur salaire, les aventuriers se précipitèrent sur eux, et en prirent trente-six, qu'ils conduisirent enchaînés à leur bord.
Le cacique et son peuple, témoins de cette infâme perfidie, résolurent, pour venger ces malheureux, de tuer tous les Espagnols; et en conséquence, ils envoyèrent un exprès à Maraguay, pour l'inviter aussi à se défaire des missionnaires, disant qu'ils étaient tous de connivence avec les aventuriers de leur pays.
Le jour suivant, Alonzo, comme s'il n'avait pas conscience de son crime, ou bien par excès d'audace, ne craignit point de descendre à terre avec quelques-uns de ses hommes. Le cacique vint le recevoir avec des démonstrations d'amitié, et l'invita à visiter sa maison; mais à peine en avait- il franchi le seuil, que les Indiens se précipitèrent sur lui et le massacrèrent avec six des siens.
Maraguay, de son côté, attendit jusqu'au dimanche pour exécuter son sinistre projet ; il savait que les missionnaires ne pourraient lui échapper.
Ce jour donc, au moment où les religieux étaient réunis dans l'église, Maraguay se présenta, et d'un coup de hache fendit la tête de l'un d'eux, et aussitôt ses compagnons massacrèrent les autres ».
Non contents de cette boucherie, les Indiens brisèrent les cloches et tout ce que renfermait l'église, et ensuite ils y mirent le feu ainsi qu'au couvent. Leur rage insensée s'étendit même jusque sur les animaux et les plantes. Ils tuèrent à coups de flèches le cheval de la maison , et coupèrent les orangers et autres arbres fruitiers que les missionnaires avaient transportés avec beaucoup de peine en ces pays. En sorte qu'il ne resta bientôt pas un seul vestige de la mission (1519).
Les chroniqueurs ont oublié les noms de ces généreux martyrs ; mais Dieu , heureusement , les aura inscrits au livre de vie.
Toutes ces tristes catastrophes , loin de décourager l'âme intrépide de notre P. Pierre de Cordoue, ne firent au contraire qu'enflammer davantage son zèle; et malgré tout le besoin qu'on pouvait avoir de sa présence à Saint-Domingue, il résolut de ne plus laisser à d'autres, dans l'avenir, la gloire périlleuse de fonder une nouvelle mission.
En ce moment l'Espagne se proposait de faire pacifiquement la conquête de l'île Sainte-Marguerite, située à dix lieues environ au nord deCumana, en y envoyant simplement des colons et point de soldats.
Notre saint religieux s'offrit pour cette expédition, dans l'espérance que, tout en s'occupantdes intérêts spirituels de
i Deux religieux cependant échappèrent au massacre. En ce moment ils se trouvaient dans l'île voisine de Cubagua, travaillant à la conversion des infidèles. L'un de ces religieux était le P. Thomas Ortez , qui plus tard conduisit au Mexique la première colonie dominicaine et devint évèque de Sainte -Marthe.
la colonie, il pourrait aussi facilement travailler à l'évangélisation des insulaires.
Il s'embarqua donc avec un compagnon , sur l'un des deux navires chargés de transporter les émigrants.
La traversée fut heureuse, et la descente dans l'île se fit sans la moindre résistance de la part des insulaires. Ceuxci, au contraire, accueillirent les nouveaux venus avec bienveillance; ils montrèrent même un certain empressement à se faire instruire dans la vraie religion, et plusieurs d'entre eux demandèrent le baptême. Les choses donc marchaient si bien dès le commencement, et l'avenir se présentait à tous les yeux sous un jour si riant, que les Espagnols, enchantés, s'empressèrent de renvoyer à Saint-Domingue les deux navires pour annoncer la bonne nouvelle, et demander et amener d'autres colons.
Mais, hélas! les choses changèrent bien vite. A peine les deux navires avaient-ils disparu à l'horizon , que les Indiens, avec cette mobilité qui les caractérise, considérant le petit nombre des Espagnols, et l'impossibilité où ils étaient de fuir ou de résister, résolurent de s'en débarrasser. L'exécution suivit de près la résolution , et, au jour marqué, ils les massacrèrent tous impitoyablement, à l'exception du P. Pierre de Cordoue et de son compagnon , qui furent sauvés par une faveur spéciale de la divine Providence.
Au moment du massacre, ces deux religieux, sans être aperçus des insulaires , se dirigèrent en courant vers le rivage. Arrivés là , ils trouvèrent une petite embarcation sans équipage, dans laquelle ils s'empressèrent de se réfugier. A peine en eurent -ils pris possession, que, semblable à un coursier dont l'impétuosité n'attend que le signal de son maître pour s'élancer dans l'espace, cette embarcation, d'elle-même se mit en mouvement, emportant à travers les flots nos deux fugitifs, avec une
telle rapidité, qu'en moins de vingt-quatre heures ils franchirent les deux cents lieues qui les séparaient de Saint- Domingue.
Quelle ne dut pas être la sainte allégresse de nos deux religieux, lorsque, revenus de leur première surprise, ils aperçurent Notre -Seigneur lui-même à la proue de l'embarcation, tandis qu'à la poupe se tenait leur Père saint Dominique. Heureux ceux qui naviguent sous une telle égide, et méritent d'avoir de tels pilotes!
Ce fut en souvenir de cet insigne miracle, et comme un témoignage de reconnaissance, que la province de Sainte- Croix adopta pour ses armes : une embarcation avec un crucifix à la proue, saint Dominique à la poupe, et deux religieux agenouillés près du mât '.
Le 28 juillet 1525, dans la quarante-troisième année de son âge, mourut à Saint-Domingue le vénérable Pierre de Cordoue.
Né à Cordoue, d'une famille illustre, il se distingua dès son enfance par la pureté de ses mœurs et la pénétration de son intelligence, et telle fut la confiance que ses vertus inspirèrent à ses supérieurs, qu'il fut choisi, à l'âge de vingt-huit ans, pour chef de la première mission envoyée par l'ordre sur les plages américaines.
En cette qualité, il déploya pour la conversion des Indiens un zèle non moins grand que son ardeur à défendre leurs droits et leur liberté; et, chose remarquable, c'est que la grande lutte dans laquelle s'engagea le vaillant missionnaire en cette occasion, ne lui fit jamais perdre l'esime de ses adversaires, ni la confiance de ceux dont les vues étaient différentes des siennes.
Les rois d'Espagne ne cessèrent de lui prodiguer des marques de haute bienveillance, et ce fut à ses instances
1 Molendez, tome I, chap. in.
que Charles-Quint fonda l'université royale d'Hispaniola1.
Les papes se plurent à lui conférer les pouvoirs les plus extraordinaires, et, en dernier lieu, le titre de grand Inquisiteur de toutes les Amériques.
Enfin sa mort fut une perte et une douleur pour tous, principalement pour celte province naissante de Sainte- Croix, dont il avait été le fondateur, et que pendant quinze ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, il avait gouvernée avec tant de succès comme vicaire général.
La mission de Saint-Domingue ne devint, proprement dit, une province indépendante qu'en l'année 1530.
En 1515, les missionnaires de Saint-Domingue, voyant leur nombre s'accroître et leurs maisons se multiplier, eurent la pensée de s'ériger en province particulière. A cet effet, ils chargèrent le P. Dominique de Mendoza, dont nous avons déjà parlé, de négocier cette affaire auprès de son propre frère, alors général de l'ordre, le Rrae P. Garcia de Loaysa.
Celui-ci n'accéda pas entièrement à la pétition. Il consentit à ce que les couvents et maisons du nouveau monde pussent former une congrégation distincte; mais il voulut (lue , pour le moment, cette congrégation fût placée sous la juridiction et dépendance du provincial d'Andalousie, et que le chef de cette congrégation ne portât pas d'autre titre que celui de Vicaire provincial.
E"n 1528, le P. Thomas de Berlanga, successeur immédiat du P. Pierre de Cordoue, étant allé à Rome, obtint du T.-R. P. Butigela, alors vicaire général de l'ordre entier, par la mort du Rmo P. général François Ferrara, l'indépendance de la congrégation et son érection en province, sous le titre de Sainte-Croix. Le Chapitre général de 1530, dans lequel le T.-R. P. Butigela fut nommé général , con-
1 Melendez.
firma cette érection et assigna pour territoire à la province de Sainte -Croix tous les couvents fondés ou à fonder en Amérique, dans les îles ou la terre ferme, sans limites déterminées, et il lui donna pour premier provincial le P. Thomas de Berlanga.
Tels furent les commencements et origines de la fameuse province de Sainte -Croix, mère et nourrice de toutes les autres provinces qui, avec le temps, se formèrent sur les terres situées dans le golfe du Mexique et sur les rivages de l'océan Pacifique.
Son premier provincial, le P. Thomas de Berlanga, devint plus tard évêque de Panama , et nous le retrouverons un jour au Pérou, occupé, par ordre de la couronne d'Espagne, à arranger les différends survenus entre Pizarre et Almagro au sujet de la délimitation de leurs Etats respectifs.