PROVINCE DE SAINTE -CROIX DE SAINT-DOMINGUE
Le P. Pierre de Cordoue. — Le P. Antoine de Montesinos. — Le P. Barthélémy de Las Casas.
C'est au couvent de Saint-Etienne de Salamanque, où, comme nous l'avons dit précédemment, Christophe Colomb avait reçu une si généreuse hospitalité, et dont les religieux avaient tant contribué à la réalisation de ses projets, qu'appartient l'honneur d'avoir envoyé en Amérique les premiers missionnaires dominicains.
Le R. P. Dominique de Mendoza, sous-prieur de ce couvent, homme aussi zélé qu'instruit, fut l'instrument de la Providence pour cette grande œuvre '.
Ce digne religieux , ayant résolu de se sacrifier à Dieu dans la vie pénible des missions, fit part de son projet à trois de ses frères, dont il connaissait les généreuses aspi-
i Selon le chroniqueur P. Antonio de Reniezal , le P. Dominique de Mendoza savait par cœur la Somme de Saint-Thomas, et même il en avait traduit en vers la plus grande partie.
rations, et leur proposa de l'accompagner. Ceux-ci ayant accepté avec bonheur, tous les quatre résolurent de se rendre dans l'île de Saint-Domingue.
Ces religieux étaient: le P. Pierre de Cordoue, homme non moins recommandable par ses talents et ses vertus que par sa haute naissance; le P. Antoine de Montesinos, excellent prédicateur; et le P. Bernard de Saint- Domini que , religieux peu expert dans les choses du monde, dit Melendez, mais très-instruit sur les choses de Dieu, et d'une piété angélique.
Aussitôt le P. Dominique de Mendoza se rendit à Rome pour négocier cette affaire avec le Rme P. Général de l'ordre, F. Thomas de Yio Cajetano, et lui demander la permission et les pouvoirs nécessaires pour passer dans le nouveau monde. Il obtint promptement tout ce qu'il désirait, et déjà il se préparait à retourner en Espagne, lorsqu'il fut retenu à Rome par une circonstance imprévue.
Ses trois compagnons reçurent alors l'ordre de s'embarquer pour Saint-Domingue, et le P. Pierre de Cordoue, quoique le plus jeune (vingt-huit ans), fut choisi pour être le chef de la nouvelle mission.
Ce fut dans le courant du mois de septembre de l'année 1510, que ces premiers missionnaires dominicains mirent le pied dans le nouveau monde.
A leur arrivée à Saint-Domingue ils demandèrent l'hospitalité à un pieux Espagnol, nommé Pierre de Lumbreras, auquel ils étaient recommandés. Celui-ci s'empressa de mettre sa maison et tout ce qu'il possédait à leur disposition; mais les missionnaires ne voulurent accepter que trois petites cabanes, faites de joncs et de boue, selon la mode du pays, et destinées aux serviteurs ou aux esclaves.
Là, ces héroïques religieux vécurent dans la plus grande pauvreté et avec une austérité effrayante pour notre mol-
lesse contemporaine. Loin de vouloir alléger le poids des observances religieuses sous ce climat meurtrier, comme la prudence semblait l'indiquer; en vrais disciples d'un Dieu crucifié, ils ne songèrent qu'à en augmenter la sévérité, sans doute afin de mieux assurer pour l'avenir, dans la province qu'ils étaient venus fonder, l'esprit religieux et la stricte observance des temps primitifs. Ils dormaient sur la paille, ne se nourrissaient que de pain de cassave ' et de racines, et ils n'avaient pour toute boisson que l'eau pure du ruisseau voisin. Le blé et le vin étaient réservés pour le saint sacrifice, et les œufs, le poisson et l'huile ne pouvaient être servis qu'aux malades et aux infirmes.
La pauvreté de leurs vêtements correspondait parfaitement à l'austérité de leur nourriture. Leurs habits étaient faits de la serge la plus grossière, et leurs tuniques de laine mal cardée.
En route, quelque long ou difficile que fût le voyage, ils ne devaient point se servir de montures. On raconte que le P. Pierre de Cordoue, en allant rendre visite au gouverneur de l'île, dont le palais est à plus de trente lieues de distance, fit ce voyage à pied, à travers des chemins affreux, et sans autre aliment pour se soutenir, comme les oiseaux du ciel, que les quelques fruits sauvages qu'il put ramasser çà et là sur sa route.
Cette vie austère et mortifiée leur attira l'estime et la vénération, tant des Espagnols que des Indiens; et, par suite, leur monastère fut tellement recherché, que, malgré tout leur zèle, il leur devint de jour en jour plus difficile de satisfaire aux besoins spirituels de la population dont ils étaient les apôtres. Heureusement, le P. Dominique de Mendoza ne tarda point à venir à leur secours, amenant avec lui à Saint-Domingue un grand nombre de religieux,
1 Sorte de galette préparée avec la racine râpée de manioc.
tous encore fils du couvent de Saint-Etienne de Salamanque. Ce couvent, paraît-il, en récompense de sa noble conduite envers Christophe Colomb, avait été choisi de Dieu pour être la pépinière des missions dominicaines du nouveau monde.
« Les Dominicains amenés par le P. Dominique de Mendoza n'étaient point, nous dit Herrera, le fameux chroniqueur de l'Amérique, et à qui nous devons les détails précédents l, de ces religieux relâchés, qui, las des observances du cloître, ne viennent chercher dans les missions qu'une plus grande liberté. Au contraire, tous étaient des hommes de vertu et de mérite, ayant fait d'avance le sacrifice de leur vie, et sans autre mobile que le désir de travailler à la gloire de Dieu et au salut de leurs frères. »
Avec ces nouveaux religieux, la mission prit bientôt des développements considérables. Les missionnaires établirent de toutes parts dans l'île des écoles , tant pour les enfants des colons que pour les indigènes eux-mêmes. La docilité de ces derniers les charma surtout; chaque jour ils en convertissaient un grand nombre, et déjà ils prévoyaient le jour où il ne resterait pas un seul infidèle dans toute l'île. « Aussi , dit le P. Charlevoix dans son Histoire de Saint-Domingue , après avoir travaillé avec un succès si consolant à affranchir les insulaires de l'esclavage du démon , les fils de saint Dominique ne songèrent plus qu'à les soustraire aussi à l'horrible servitude à laquelle les avaient réduits les Espagnols. Mais, dès le moment qu'ils essayèrent de toucher à cette corde, la vénération et le respect dont ils avaient été l'objet jusque-là de la part des colons, se changea en haine et leur attira une violente persécution. »
* Décade 1, lit. VII.
Dès les premiers jours de leur arrivée à Saint-Domingue, les missionnaires avaient parfaitement compris les difficultés de l'œuvre à laquelle ils étaient venus sacrifier leur vie.
Là, il n'y avait pas seulement des Indiens à convertir, mais il y avait surtout des abus à réprimer, des injustices à réparer, des chaînes à briser; car, malgré toutes les ordonnances royales, les conquérants avaient réduit à un rude esclavage les gens du pays , sous prétexte de travailler plus facilement à leur conversion. Le traitement qu'ils leur faisaient subir était tel, que la population de l'île, qui, au moment de la conquête, était de près d'un million, se trouvait déjà réduite à cinquante mille. Tout le reste était mort, victime de la rapacité et de la cruauté des conquérants1 .
Rien donc ne devait paraître plus important et plus pressé pour des missionnaires du Christ, que de travailler à détruire des^bus dont l'excès épouvantable outrageait à la fois et la religion et l'humanité.
Les fils de saint Dominique se mirent donc à l'œuvre avec courage, sans se faire la moindre illusion sur les dangers auxquels leur zèle allait les exposer. Mais comme ils avaient fait à Dieu le sacrifice non-seulement de leur repos, mais encore de leur vie, aucune considération ne pouvait être capable de leur imposer silence, dès lors que la charité et la justice leur faisaient un devoir de proclamer la vérité.
1 Pour excuser leurs cruautés envers les Indiens , les aventuriers espagnols avaient osé proclamer que ces malheureux n'avaient point d'àme, et que par conséquent ils n'étaient que de purs animaux. Cette doctrine intéressée avait fait de tels progrès dans les colonies espagnoles, que le pape Paul 111, en 1537, crut devoir envoyer une bulle pour combattre cette funeste erreur.
Cette bulle fut écrite à la demande du P. Dominique de Minayo , prieur du couvent de Mexico. (Voir, à l'appendice, la bulle de Paul III, note 1.)
D'abord , sans bruit et de la manière la plus amicale , ils essayèrent de faire comprendre aux conquérants les obstacles insurmontables que pouvaient apporter à la conversion des insulaires les iniques procédés dont ils usaient à leur égard, et, de plus, le tort matériel qu'ils causaient au roi, au pays, et surtout à eux-mêmes, en traitant ces pauvres Indiens avec si peu de douceur et de ménagement. Mais pas un ne tint compte de leurs sages avertissements. Ce fut alors que ces hommes de Dieu se déterminèrent à s'armer de toute leur puissance apostrlique pour réprimer, par les armes spirituelles t un scandale dont l'énormité faisait blasphémer le Christ parmi les nations.
Cette résolution prise, un jour de grande fête, le P. Antoine de Montesinos, dont la parole éloquente était trèsappréciée dans l'île, monta en chaire dans l'église de Saint-Dominique, en présence du gouverneur, des principales autorités du pays et d'un nombreux auditoire qu'avaient attiré la solennité du jour et la réputation de l'orateur.
Aussitôt, avec toute l'éloquence du cœur, le P. de Montesinos commença à peindre tous les abus, les injustices, les indignités, dont tant de fois il avait été le témoin oculaire. Il déclara que les Indiens avaient autant de droits à leur liberté que les autres hommes, et que les répartitions qu'on faisait d'eux au nom de la loi entre les colons espagnols, sous prétexte qu'ils étaient incapables de se gouverner eux-mêmes, n'étaient qu'une infâme tyrannie. Ensuite il montra que ce mot tutelle, dont on se servait pour colorer cette tyrannie, cachait au fond une véritable servitude, à laquelle, contre toutes les lois divines et humaines, on assujettissait des innocents; enfin il termina en disant qu'une politique si odieuse, dont le résultat avait déjà fait périr des millions d'hommes, était tout à
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fait contraire à l'esprit du christianisme et aux intérêts de la nation et du roi.
Ce discours excita naturellement bien des murmures, et on accusa le P. Antoine de Montesinos d'avoir prêché une doctrine fausse, subversive, et capable de faire le plus grand tort à la colonie naissante. Les intéressés surtout crièrent très-fort, et tous se rendirent avec colère au couvent, pour réclamer du prédicateur une rétractation publique et solennelle.
Ils se présentèrent donc au P. Pierre de Cordoue, le supérieur de la mission , et lui exposèrent leurs griefs contre le P. de Montesinos. Celui-là, à leur grand étonnement, leur déclara que le prédicateur n'avait rien dit qui ne fût vrai et juste, que tous les religieux de l'ordre pensaient ainsi, et que le sermon dont ils faisaient tant de bruit avait été concerté entre eux.
Les colons, extrêmement choqués de ces paroles, répondirent qu'il était bien étrange que de simples particuliers, sans caractère officiel, osassent ainsi blâmer ouvertement et publiquement des mesures prises par les autorités légales de l'île, et de plus sanctionnées par le souverain lui-même. Ils ajoutèrent en outre qu'il était nécessaire, dans l'intérêt de la paix, ou que le prédicateur se rétractât en chaire, ou que tous les Dominicains sortissent de Saint-Domingue.
Le P. Pierre de Cordoue les écouta paisiblement; et, comme s'il eût été ébranlé par leurs menaces, il leur annonça que, le dimanche suivant, le P. Antoine de Montesinos ferait en sorte de les satisfaire.
Au jour marqué, le peuple se porta en foule dans l'église avec un air de triomphe, dans l'espérance d'entendre la rétractation du prédicateur. Mais il fut déçu; car le P. Antoine de Montesinos, non-seulement ne se rétracta point, mais une seconde fois prêcha la même doctrine, et avec plus de force et d'énergie encore.
« Quel droit donc, s'écria-t-il en tinissant son discours, « vous qui n'êtes sortis d'Espagne que pour chercher du « pain, pouvez-vous avoir à vous engraisser de la sub- « stance d'un peuple né libre comme vous? Sur quels o fondements raisonnables vous appuyez-vous pour dispo- « ser ainsi de la vie de ces malheureux Indiens comme « d'un bien qui vous est propre ? Voulez-vous donc immoler « encore à votre avarice les quelques milliers d'insulaires « qui seuls survivent aujourd'hui de ce million dont l'île « était peuplée quand vous y avez abordé pour la première « fois? »
Ce fut ainsi que les Dominicains se constituèrent euxmêmes les protecteurs officieux des pauvres Indiens, avant qu'ils eussent reçu officiellement ce glorieux titre de la cour d'Espagne.
Si la noble hardiesse du P. Antoine Montesinos excita l'admiration , elle n'en irrita pas moins davantage les esprits contre lui. Tous les colons intéressés à conserver l'ordre des choses établies, c'est-à-dire les autorités et la plus grande partie des riches propriétaires , résolurent d'écrire à Sa Majesté Catholique, le roi Ferdinand, pour dénoncer les dominicains comme perturbateurs, et ils chargèrent un religieux franciscain, le P. Alphonse d'Espinar, de présenter la lettre à la cour d'Espagne.
En ce temps, les Dominicains et les Franciscains, les seuls ordres réguliers alors existant dans l'île, étaient complètement divisés sur cette grande question de la répartition des Indiens; en sorte que les uns permettaient sans difficulté ce que les autres regardaient comme un crime digne des censures de l'Eglise '.
Aujourd'hui, à une telle distance, il est difficile de
i Roberston, dans sa fameuse Histoire de l'Amérique, donne les plus grandes louanges au zèle et à la conduite des fils de saint Dominique.
comprendre d'où pouvait venir cette diversité de sentiment. Tout ce qu'on peut croire, c'est que les Franciscains envisageaient la question sous un point de vue différent. Quoi qu'il en soit, on doit dire à leur louange que plus tard ils se rallièrent à ('opinions des Dominicains, et prirent comme eux, avec zèle, le parti des Indiens contre leurs oppresseurs.
Le P. Antoine de Montesinos, ayant été informé des plaintes envoyées contre lui et contre son ordre à la cour d'Espagne, crut nécessaire de s'y rendre, pour plaider sa cause lui-même, et éclairer le Roi Catholique sur les abus dont les Indiens étaient victimes. A son arrivée à Madrid, il trouva tout le monde prévenu contre lui , et ce ne fut qu'avec peine qu'il put obtenir une audience de Sa Majesté. Mais entin ayant réussi, malgré tous les efforts de ses adversaires pour l'en empêcher, à entrer dans le palais, il ne lui fallut pas longtemps pour faire revenir le roi Ferdinand en sa faveur. Cependant ce prince, bien qu'il comprît parfaitement tout ce qui avait été fait jusque-là pour lui cacher la vérité, ne voulut rien décider par lui-même, et il remit à un conseil extraordinaire le soin de juger cette grande question.
L'affaire fut débattue de part et d'autre avec chaleur. Si l'esclavage des Indiens eut ses défenseurs intéressés, il se rencontra néanmoins des avocats assez généreux pour reconnaître et proclamer leurs droits à la liberté.
Cependant, bien que tous les conseillers fussent d'accord, quant au fond de la question , leur décision n'en fut pas moins extrêmement timide, et nullement faite pour extirper les ahus dont on se plaignait si vivement. Il fut décidé qu'en principe les Indiens étaient et devaient être libres, mais que, vu les intérêts de la colonie naissante, il était nécessaire de laisser continuer le système établi jusqu'à nouvel ordre.
Il est vrai que l'on fit de nouveaux règlements pour adoucir le sort des Indiens et les protéger contre la tyrannie des conquérants; mais l'expérience avait déjà appris à combien peu servent les règlements, quand chacun est intéressé à les violer. Il était donc évident que ces nouveaux règlements ne seraient pas moins observés que les précédents.
Cette timide décision du grand conseil détruisit toutes les espérances des enfants de saint Dominique.
Le P. Pierre de Cordoue avait suivi de près en Espagne le P. Antoine de Montesinos, afin de l'aider à défendre la cause des Indiens, et de signaler au grand conseil les obstacles insurmontables qu'apportaient à leur conversion les cruels traitements dont ils étaient victimes de la part des colons. Aussitôt après cette décision, il vint trouver le Roi Catholique, et aussi franchement que respectueusement il lui en manifesta ses regrets, et lui dévoila les maux dont elle serait nécessairement la cause plus tard.
Ensuite il lui montra combien la position des Dominicains serait difficile désormais vis-à-vis des colons de Saint- Domingue, et, en conséquence, il lui demanda, pour ses frères et pour lui , la permission de quitter l'île et de se rendre sur des rivages où les Espagnols n'avaient point encore créé d'établissements, ajoutant que, pour faire du bien aux Indiens, il était absolument nécessaire, comme l'expérience l'avait déjà prouvé, que les prédicateurs de l'Évangile fussent seuls avec eux.
Le roi accueillit et écouta le serviteur de Dieu avec la plus grande affabilité. Après avoir entendu ses raisons, il approuva son projet, et il ordonna aussitôt à l'amiral de fournir aux Dominicains tout ce qui pouvait être nécessaire pour leur sainte entreprise ; mais il ne voulut jamais consentir à ce qu'ils abandonnassent complètement l'île de Saint-Domingue. « Quant à vous, mon Père, ajouta gra-
PnOVINCE DE SAINTE -CROIX It)
» h'iisi'mentle souverain, votre présence est trop nécessaire à Saint-Domingue pour que je puisse consentir à votre éloignement de cette île, et si je vous permets d'envoyer vos religieux fonder d'autres missions en d'autres parages, c'est à condition que vous continuerez la vôtre dans le même lieu où vous l'avez si bien commencée. » Après cette entrevue, le roi, selon quelques auteurs, en preuve de son estime pour le P. Pierre de Cordoue, le nomma membre de l'audience royale d'Hispaniola, capitale de l'île de Saint- Domingue.
Les PP. Pierre de Cordoue et Antoine de Montesinos retournèrent bientôt en Amérique, emmenant avec eux quatorze religieux du couvent de Salamanque, parmi lesquels se trouvait le P. Dominique de Betanzas, le futur fondateur de la province du Mexique. Le roi paya tous les frais, tant pour le voyage que pour l'installation des religieux.
Si la décision timide du conseil royal ne permit plus aux fils de saint Dominique de combattre personnellement en faveur des Indiens, cependant ils ne renoncèrent point à la lutte, et ils chargèrent de la continuer un prêtre séculier, leur ami et commensal , dont la haute vertu et les grands talents étaient déjà depuis longtemps appréciés dans l'île entière.
Ce prêtre n'était naturellement pas tenu aux mêmes ménagements que les Dominicains. Il entra donc dans la lice à leur place, et il recommença la croisade avec un zèle et une persévérance qui ont excité l'admiration même de ses plus grands adversaires.
Cinq fois, ce prêtre intrépide traverse l'Océan pour défendre la cause des Indiens devant les Rois Catholiques. A son premier voyage, le grand cardinal franciscain Ximenès, alors régent d'Espagne pendant la minorité de Charles- Quint, avait été si ravi de la solidité et de l'étendue de son
génie, de la fermeté de son âme et de l'élévation de ses sentiments, qu'il lui avait expédié le brevet de protecteur général des Indiens, avec des appointements considérables.
Mais que peuvent le génie et le dévouement d'un homme contre l'intrigue, la jalousie et l'avarice?
Tous les efforts de notre généreux apôtre furent annihilés par le mauvais vouloir des agents subalternes et la faiblesse des autorités supérieures. Toutes ses entreprises échouèrent devant l'égoïsme des colons et la rapacité des soldats.
Enfin, las de ces luttes inutiles, il revint au couvent des Dominicains, où bientôt, à l'âge de quarante-huit ans, il prit l'habit de l'ordre, de la main de son fidèle et cher ami, le P. Pierre de Cordoue (1521).
Après quelques années de recueillement, le nouveau dominicain, revêtu de la robe blanche de son ordre, entreprit des voyages apostoliques au Pérou , au Mexique , à Guatemala, et autres contrées adjacentes, afin de faire pour les Indiens de ces pays ce qu'il avait essayé de faire pour ceux de Saint-Domingue, c'est-à-dire pour travailler à leur conversion et défendre leur liberté.
Les difficultés innombrables qu'il rencontra dans cette nouvelle mission le forcèrent à faire encore le voyage d'Espagne, où il eut la satisfaction d'obtenir de l'empereur Charles -Quint de nouveaux édits et de nouvelles ordonnances en faveur des Indiens. En cette circonstance, l'Empereur, ayant eu l'occasion de reconnaître son mérite, le désigna pour le siège épiscopal de Chiapa. Le modeste religieux refusa d'abord; et si plus tard il accepta, ce fut seulement dans l'espérance que cette haute dignité ne pouvait qu'ajouter à son prestige, et lui donner plus de force pour arrêter les désordres et faire exécuter les lois.
Il fut consacré dans la cathédrale de Séville, le jour
de la Passion (1544). 11 était alors âgé de soixantedix ans.
Aussitôt après sa consécration, le saint prélat, en compagnie de quarante-quatre religieux de son ordre, reprit le chemin de l'Amérique, plein de confiance dans les ordonnances royales dont il était porteur. Mais encore une fois, il se trompait, et il eut bientôt l'occasion d'éprouver de nouveau que des gens accoutumés à violer sans scrupule les lois de Dieu ne peuvent manquer de prétexte pour éluder les ordres de leur souverain, surtout quand ils se flattent de pouvoir le faire impunément.
Les conquérants de l'Amérique, fiers de leurs grands exploits et forts de l'appui que les richesses immenses dont ils disposaient en Espagne leur assuraient même à la cour, n'en continuèrent pas moins à fouler aux pieds les peuples vaincus , et à les. détruire pour s'emparer plus facilement de leurs trésors.
Le saint évêque éleva la voix , rappela les ordonnances royales , intercéda pour ces malheureux et innocents Indiens; mais tout fut inutile. Que pouvaient, en effet, le zèle et l'éloquence de ce grand protecteur des Indiens contre la cupidité de ces féroces conquérants, qui mettaient ces peuples au rang des bêtes, et se croyaient le droit de les chasser et de les tuer sans pitié ni miséricorde?
Aussi le saint évêque de Chiapa, incapable de supporter la vue de tels crimes, prit le parti de s'éloigner. Il remit son évêché entre les mains du pape, et repassa une dernière fois en Europe, où il employa les dernières années de sa vie à parler et à écrire en faveur de ces pauvres Indiens, dont il avait été non-seulement le protecteur, mais aussi, en quelque sorte, le martyr de leur liberté.
Il mourut à Madrid à la fin de juillet 1566, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, laissant à la postérité, comme un
symbole de dévouement et de zèle persévérant, le nom immortel de BARTHÉLÉMY DE LAS CASAS '.
1 Barthélémy de Las Casas avait soumis aux rois d'Espagne un plan de colonisation pour les Indiens. Les souverains approuvèrent ce plan et ils lui concédèrent, dans la province de Cumana, quelques centaines de lieues, ainsi que tous les moyens nécessaires pour la réussite de cette vaste et philanthropique entreprise. Mais les soulèvements des Indiens, occasionnés par les pirateries des Espagnols et la mauvaise volonté d'agents trop intéressés à la non-réussite de cette belle œuvre, la firent échouer complètement.
C'est le même plan, la même idée que les Jésuites, plus tard, réalisèrent au Paraguay sous le nom si célèbre de Réductions.