CHAPITRE VIII
Fondation du couvent de Lima. — Description de ce couvent et de son église. — Érection de la province de Saint- Jean -Baptiste du Pérou.
A peine une année s'était-elle écoulée depuis la conquête de Cuzco , que Pizarre , jugeant cette ville , pour son difficile accès et son trop grand éloignement de la mer, impropre à être la capitale d'un empire civilisé, résolut d'en bâtir une autre plus propice aux transactions commerciales.
Il choisit, à cet effet, un site magnifique à deux lieues de la mer, à l'entrée d'une profonde vallée, formée par les premières avances des Cordillères et arrosée par le Rimac. petit fleuve dont les eaux limpides courent en murmurant sur un lit de cailloux , et au milieu duquel s'élèvent de petites îles couvertes de verdure.
La première pierre de cette nouvelle cité fut posée, selon les uns, le 6 janvier lo3o, fête de l'Epiphanie; selon les autres, le 18 du même mois, fête de la Chaire de saint Pierre. Pizarre lui donna le nom de Cité des Rois, en l'honneur de Charles V et de sa mère Jeanne. Mais ces souverains voulurent consacrer la nouvelle capitale aux saints rois mages, et lui donnèrent pour armes trois couronnes et une étoile.
Cependant prévalut bientôt lonom de Lima; ce dernier
semble n'être que la corruption de celui de Rimac1, nom de la vallée dans laquelle la ville fut bâtie.
La construction de la nouvelle cité se fit avec une prodigieuse activité , et bientôt Lima devint une des plus belles et des plus riebes villes du nouveau monde. Elle fut assise en forme de croissant sur la rive gauche du fleuve, et entourée d'un mur d'enceinte percé de huit portes.
Une belle route, garnie de peupliers, conduisit aux rivages de l'Océan , où l'on commença la construction d'un port, auquel on donna le nom de Callao.
De nombreux et charmants jardins, riches en arbres magnifiques, en fruits variés et en fleurs admirables, furent plantés autour de la ville; enfin un climat enchanteur et une fraîcheur agréable, entretenue par le voisinage de la mer, complétèrent les charmes de la nouvelle capitale.
Mais, comme le fait remarquer un auteur, ces avantages furent contre-balancés par un inconvénient immense, dont on put se convaincre peu de temps après sa fondation. Lima est exposée aux tremblements de terre. Tous les ans des secousses terribles la menacent de ruine, surtout au moment où les grandes chaleurs succèdent à la saison des brouillards.
Nous devons dire , à la louange de Pizarre , que son premier soin, alors qu'il jetait les fondements de sa capitale, fut l'érection d'une église, qu'il consacra à l'Assomption de la très-sainte Vierge. Cette église, devenue plus tard la métropole, fut dédiée par les souverains pontifes à saint Jean-Baptiste.
i Rimac est un nom indien signifiant : Celui qui parle. C'était le nom d'une fameuse idole , dans le sanctuaire de laquelle les Indiens avaient la coutume de venir pour en consulter les oracles. Cette idole avait donné son nom, Rimac, au petit fleuve et à la vallée. Rimac s'est transformé en Lima.
Les Dominicains, venus les premiers, enlre tous les religieux, sur la terre du Pérou, furent aussi les premiers à exercer le ministère sacerdotal dans la métropole, et ils en demeurèrent les desservants jusqu'au jour où il leur fut permis de prendre possession de Téglise qu'ils avaient bâtie pour eux-mêmes sous le vocable de Notre- Dame -du- Saint-Rosaire.
En quittant la métropole pour se rendre dans leur propre sanctuaire, les Dominicains emportèrent avec eux, comme une relique, les premiers fonts baptismaux dont ils s'étaient servis dès les premiers jours pour la régénération du peuple péruvien; et ce sont ces mêmes fonts baptismaux, creusés dans une pierre commune, que l'on voit aujourd'hui encore, enchâssés dans de l'argent, à la porte de l'église du Saint -Rosaire, où ils servent de bénitier pour les fidèles.
Les Dominicains, comme nous l'avons dit, avaient été dès les commencements les compagnons inséparables de Pizarre dans toutes ses campagnes, et ils en avaient partagé avec lui , sinon la gloire , du moins toutes les fatigues et privations. Le grand capitaine ne les oublia pas au jour du succès, et il les récompensa dignement du zèle et du dévouement qu'ils avaient montrés en toutes circonstances depuis leur arrivée au Pérou. Dans la distribution du terrain de la nouvelle capitale , il choisit lui-même, dans le site le plus convenable, un vaste emplacement de quatre quadrats, c'est-à-dire un carré de six cents pas de côté, et il le leur offrit pour y bâtir une église et un couvent l.
De plus, pour l'entretien des religieux, il leur donna en 1539, sur le chemin de Pachamac, la belle hacienda de
1 La ville de Lima est divisée en quadrats ; chaque quadrat est un carré de 150 pas de coté. C'est ce que, dans les États-Unis, on appelle un block.
Limatumba, et, plus tard, en la vallée de Chancay, sur la route royale d'Atabillos, une grande terre connue sous le nom de Sainte-Catherine de Palpa ; en outre, il leur fournit tout ce qui pouvait être nécessaire tant pour cultiver ces terres que pour construire les maisons.
Les religieux se mirent tout de suiteà l'œuvre, et commencèrent à bâtir. Mais leur plan était si vaste, que lorsqu'ils eurent jeté les fondements de l'église, des cloîtres, des dortoirs, du Chapitre, etc., il ne resta plus de terrain pour y placer l'infirmerie et les servitudes indispensables pour une si grande habitation. Le P. Martin d'Esquibel fut donc obligé de recourir encore à la générosité de Pizarre pour obtenir deux quadrats en plus; ce qui lui fut immédiatement accordé.
Pendant tout le temps que le couvent fut en construction, c'est-à-dire jusqu'en l'an 1541 , les Dominicains vécurent dans de pauvres petites masures à côté de la métropole, dont ils étaient les desservants, sur un terrrain que leur avait cédé le capitaine Diego d'Aguero l.
Quand les religieux entrèrent dans leur couvent, ils rendirent, comme il était juste, au capitaine d'Aguero les maisons que celui-ci leur avait cédées. Mais ce généreux capitaine leur répondit qu'il n'était pas convenable que des maisons sanctifiées par leur présence lui revinssent; et alors il les leur donna en même temps que d'autres terrains encore plus considérables.
En reconnaissance, les Dominicains lui assignèrent, ainsi qu'à ses descendants, la chapelle de la Croix, du côté de 'évangile, dans leur église de Notre-Dame-du-Saint-Rosaire.
Le P. Thomas de Berlanga, ex-provincial de la province
1 C'est aujourd'hui la rue qui mène de la métropole à l'église de la Conception.
de Sainte-Croix, et devenu évêque de Panama, se trouvait alors à Lima, envoyé par le roi d'Espagne pour travailler à la réconciliation de Pizarre et d'Almagro; il prit une grande part à la construction du couvent. Ce fut sur son conseil que le plan en fut tracé sur une si vaste échelle.
L'église, sous le vocable de Notre- Dame-du-Saint-Rosaire, est un grand vaisseau de quatre-vingts mètres de long sur trente-quatre de large et dix-huit de hauteur. Elle est divisée en trois nefs, dont les deux latérales aboutissent à deux chapelles, sièges, toutes deux, de confréries particulières. A l'extrémité de la grande nef, au-dessus de la porte principale , se trouve le chœur avec des stalles pour trois cents religieux. Les stalles supérieures, où se posent les dignitaires de l'Ordre et les plus anciens religieux, sont au nombre de cinquante-neuf, et toutes sont de bois de cèdre, ornées de sculptures de grand mérite. Près du chœur se trouve une chambre pour la garde des livres choraux, dont plusieurs sont d'une richesse extrême, par le fini de l'exécution et la beauté des miniatures qui les décorent.
Dix-sept autels, dédiés aux saints de l'Ordre, et dus pour la plupart à la piété des fidèles, par la variété de leurs dessins et la richesse de leurs matériaux, forment un splendide ornement le long des murs du sanctuaire.
En ces temps de foi, les familles riches tenaient à honneur de consacrer une partie de leur fortune à la gloire d'un saint et à l'entretien d'un autel.
A droite du sanctuaire fut placée la sacristie, qui ouvre sur le cloître et dans l'église. C'est un bel édifice, vaste et magnifiquement décoré par des peintures dont plusieurs sont l'œuvre de grands maîtres.
Du côté opposé à la sacristie se trouve la chapelle de la Vraie-Croix, grande comme une église ordinaire et ornée de quatre autels. Sur le principal , on voit un grand reli-
quatre d'argent, renfermant du bois de la vraie Croix, et au-dessous, dans une châsse d'argent et de cristal, le corps de saint Faustin , martyr, envoyé aux Dominicains de Lima par le pape Clément IX.
La voûte de l'église est décorée de peintures, dues au pinceau de Matheo IVrez Alexio, l'un des meilleurs artistes de ce temps.
La tour, la plus belle de Lima et de tout le Pérou, est une pyramide de forme octogonale, de treize mètres de diamètre à sa base. Elle est divisée en plusieurs étages, dont la largeur se rétrécit à mesure qu'ils s'élèvent. Le premier étage a seize mètres de hauteur, le second quatorze, et le troisième, dans lequel se trouvent les cloches, a douze mètres seulement.
Le tout est couronné par une lunette entourée d'une galerie, du haut de laquelle on jouit d'une vue magnifique. Au sommet de la petite coupole qui recouvre cette lunette, s'élève la statue de la Foi, de quatre mètres de hauteur.
L'église du Saint-Rosaire est le siège de plusieurs confréries, et chacune d'elles est chargée du soin de la chapelle dont elle a la jouissance.
1° La confrérie du Saint-Rosaire-des-Espagnols. Cette confrérie célèbre sa fête principale le premier dimanche d'octobre. Elle est d'une richesse extrême, et dépense des sommes énormes pour l'entretien de la chapelle et les frais du culte.
2° La confrérie du Rosaire-des-Indiens. Cette confrérie a sa fête principale le troisième dimanche d'octobre. Elle est riche aussi , et rivalise autant que possible avec la première pour tout ce qui regarde le culte de Marie.
3° La confrérie du Saint-Rosaire-des-Nègres, faisant sa fête le quatrième dimanche d'octobre.
4° La confrérie du Rosaire -des -Mulâtres, dont la fête
principale est fixée au deuxième dimanche d'octobre. Elle ne le cède en rien aux deux précédentes pour la pompe et le luxe de ses cérémonies.
En outre, l'église des Frères Prêcheurs est le siège de trois autres confréries: celle delà Vraie-Croix, celle du Saint-Nom-de-Jésus et celle de Sainte-Catherine-de- Sienne, appartenant chacune à des classes diverses de la société péruvienne.
En 1540, les PP. de Lima obtinrent du Saint-Siège, sur leur demande , l'autorisation d'ériger en cette ville une confrérie du très-saint Sacrement, sur le modèle de celle récemment fondée à Rome dans l'église de Sainte -Mariesur-Minerve, et à laquelle le pape Paul III, dans sa bulle Dominus noster, etc., du 30 novembre 1539, avait daigné concéder des grâces et des indulgences considérables. D'abord, ils érigèrent cette confrérie dans la métropole dont ils étaient les desservants alors; mais en 1541, quand ils prirent possession de leur nouveau couvent, ils la transportèrent naturellement avec eux et ils l'établirent dans leur propre église du Saint-Rosaire.
Pendant dix ans ils la conservèrent sans que personne fit la moindre réclamation. Mais au bout de ce temps, l'archevêque de Lima, Gerome de Loyasa, quoique dominicain , jugeant qu'il était plus convenable et plus honorable pour celte auguste confrérie d'avoir son siège dans une cathédrale que dans l'église de pauvres Frères, s'avisa de la réclamer pour sa métropole.
« Quoi! s'écrie le P. Melendez, l'illustre église de Saint- Jean-de-Latran , cathédrale de Rome et du monde entier, n'a pas cru que ce fût contre sa dignité et son autorité de laisser ériger cette confrérie dans une église de Frati, comme est celle de la Minerve; et cependant le métropolitain de la ville des Rois croit son honneur intéressé à enlever cetle même confrérie des mains des pauvres reli-
gieux, à la demande et par le zèle desquels elle a été érigée • . »
La question fut portée à Rome et à Madrid , et longtemps débattue; mais enfin la victoire resta aux pauvres fils de saint Dominique.
Le couvent du Saint-Rosaire de Lima, comme nous l'avons dit, est immense. Quand on entre par la porterie principale, monument grandiose, quoique simple, avec un plafond de bois de cèdre, orné de ravissantes sculptures, on débouche dans le cloître principal, dont les murSj à une hauteur de six pieds, sont tapissés de petites briques émaillées, venues à grands frais des fabriques de Séville, et représentant des fleurs, des animaux, des êtres fantastiques aux couleurs les plus vives et les plus brillantes. Au-dessus de cette tapisserie originale, l'œil rencontre avec bonheur une série de bons tableaux rappelant la vie de saint Dominique,- depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et l'élection de son successeur comme général des Frères Prêcheurs.
Ce cloître est un carré parfait, de cinquante mètres environ de diamètre, au milieu duquel se trouve une belle fontaine, dont les eaux jaillissantes tombent en pluie fine sur la bordure de fleurs qui encadre son bassin de marbre blanc. Aux quatre coins s'élèvent des autels, sur le retable desquels on a sculpté en bon style les quatre principaux mystères de notre divine religion: l'Incarnation, la Naissance du Sauveur, Y Adoration des Mages et la Présentation au Temple.
Sous ce même cloître s'ouvrent les portes conduisant à la salle du de Profundis, au réfectoire et au Chapitre. Toutes ces salles sont en proportion du couvent, c'est-à-dire immenses. Le Chapitre surtout attire les regards par son ar-
1 Melendez, Tesoros verdaderos , chap. xu, p. 82.
chitecture élégante ; mais sa plus grande gloire est d'avoir donné un asile momentané au corps virginal de sainte Rose, et de servir de dernière demeure à tous les hommes illustres et les saints personnages qu'a produits la province du Pérou.
En ce lieu se fait l'accusation des coulpes ; là se tiennent les réunions pour la nomination des prieurs et des provinciaux , afin que la vue et le souvenir de ceux qui les ont précédés dans la carrière, rappelle mieux aux élus, comme aux électeurs, les obligations qui incombent à chacun d'eux. Là, aussi en ce Chapitre, ont lieu les cours d'Ecriture sainte et de théologie, dans le but d'inviter les professeurs à traiter avec plus d'onction , et les élèves à écouter avec plus de respect ces vérités éternelles , que déjà contemplent sans voile dans le ciel ceux de leurs frères dont les restes mortels reposent sous leurs pieds en attendant le grand jour de la résurrection.
Du grand cloître on passe par un couloir à un second , construit sur le même modèle , quoique avec de moins vastes dimensions. En ce second cloître, où le silence est plus rigoureux, on n'entend guère que le bruit des eaux jaillissantes de la fontaine, retombant sur elles-mêmes, et le léger clapotement de leurs petites vagues sur les parois du bassin de marbre où elles viennent se briser. De ce second cloître on entre par une porte latérale au noviciat, qui, à lui seul, avec ses cours, ses jardins, sa chapelle, ses dortoirs, pourrait déjà être un grand couvent. Ce fut là que, pendant de longues années, une jeunesse docile et pieuse fut élevée sous les yeux paternels et vigilants d'hommes d'élite, dont les noms brillent avec éclat dans l'histoire de la province.
Enfin, trois autres cloîtres, ornés de luxuriants jardins, où croissaient le palmier et le bananier, complétaient la partie régulière de ce couvent, et fournissaient largement
PROVINCE DE SAINT-JEAX-lîAIMl-li: 103
le local nécessaire pour abriter les deux à trois cents religieux dont se composait la communauté en ces temps de prospérité.
Pendant que le P. prieur Martin d'Esquibel travaillait à la construction de son couvent du Saint-Rosaire à Lima, d'autres religieux s'occupaient de nouvelles fondations dans les diverses provinces du Pérou.
Le cardinal Garcia de Loyasa, président du grand conseil des Indes, et ex-général des Frères Prêcheurs, avait écrit au gouverneur du Pérou pour l'inviter au nom du roi à aider les Dominicains dans la construction des couvents déjà commencés, comme aussi à leur en bâtir d'autres dans les lieux qu'ils jugeraient les plus convenables pour l'évangélisation des indigènes.
De cette manière, les Dominicains, outre les couvents de Lima et de Cuzco, possédèrent bientôt à Quito, Arequipa, Truxillo, Huamanga , Huanuco, Xauja et Chucuytu, des maisons formées ou en train de se former. C'est pourquoi, voyant que leur nombre s'accroissait de jour en jour, et que, de plus, ils possédaient un nombre suffisant de maisons, ils résolurent de se constituer en province particulière aussi indépendante de celle de Sainte-Croix que l'était la nouvelle province de Saint-Jacques du Mexique.
A cet effet, ils envoyèrent donc en Europe les PP. François Martinez et Augustin de Zuniga porter leur demande devant le Cbapitre général, qu'avait convoqué à Lyon, pour la Pentecôte de l'année lo36, le Rme P. général de l'Ordre, F. Jean Fenario.
Les deux envoyés se présentèrent au moment donné devant le Chapitre, et exposèrent librement les raisons sur lesquelles s'appuyait la pétition dont ils étaient porteurs ; ces raisons étaient :
1° Que les Dominicains du Pérou possédaient déjà plus de maisons que n'en exigeaient les constitutions pour l'érection d'une nouvelle province, et qu'il ne serait point juste de leur refuser une faveur qui avait été souvent accordée à des provinces possédant cependant moins de couvents ;
2° Que la distance du Pérou à Hispaniola, où demeurait le provincial de la province de Sainte-Croix , était trop considérable pour que Yinfluxus de la tête sur les membres pût être efficace ; que, de plus , le recours au provincial était impossible dans les cas subits exigeant un prompt remède, et que, par conséquent, cet éloignement était nuisible au bien de la communauté ;
3° Que les couvents du Pérou ne pouvaient non plus être placés sous la juridiction du provincial du Mexique, pour les mêmes motifs ;
4° Que la province du Mexique , moins éloignée d'Hispaniola, pour des raisons analogues, avait demandé et obtenu sans peine son érection en province indépendante ; 5° Que les voyages et fatigues endurés par les missionnaires du Pérou leur méritaient bien une faveur que, dailleurs, ils ambitionnaient moins pour leur propre satisfaction que pour le bien de la religion.
Les PP. du Cbapitre entendirent ensuite avec joie Le récit de tout le bien fait par les missionnaires au Pérou ; ils acceptèrent la pétition , décrétèrent l'érection d'une nouvelle province dominicaine en ce pays, qu'ils placèrent dans le catalogue après celle de Saint- Jacques du Mexique; et ils lui imposèrent une taxe de seize écus pour les frais d'administration du Pi™ P. Général.
Néanmoins, quelques difficultés étant survenues, ce ne fut que trois ans après que Sa Sainteté le pape Paul III , par la bulle Cum sicut accepimvs , donnée à Saint-Pierre de Rome le 23 décembre lo3lJ, accorda au Kme P. général
Augustin Recuperato le plein pouvoir pour l'érection de cette province *.
Voici , en substance , la lettre qu'à cette occasion le Rmo P. Général envoya aux PP. de la nouvelle province. Cette lettre, pendant longtemps, fut lue chaque semaine devant la communauté, comme la règle de Saint- Augustin.
« A ses bien-aimés fils, les vénérables Pères et Frères « de l'Ordre des Frères Prêcheurs, qui travaillent à la gloire « de Dieu et à l'extension de la religion dans cette partie « des Indes nommée le Pérou , à savoir : au R. P. maître « F. Thomas de Saint- Martin et autres religieux, de « quelque grade qu'ils soient; F. Augustin Recuperato de « Fayença, professeur de sacrée théologie et humble maître « général de tout l'Ordre; salut et bénédiction.
« Nous avons appris, chers Frères, les travaux que « vous avez entrepris et toutes les fatigues et privations « que vous souffrez chaque jour pour la gloire de Dieu , « et l'extension de la religion en ces terres éloignées où « vous demeurez loin de toute consolation et de tout se- « cours humain ; et Dieu est témoin de toute la part que « nous y prenons , comme il l'est aussi de notre ardent « désir de vous secourir et de vous aider; et nous avons « la ferme confiance qu'il nous accordera et accomplira « ce que nous lui demandons en votre faveur.
« Nous avons vu et entendu vos deux anges (cmgelos), « les PP. Francisco Martinez et Augustin Zuniga, et avons « examiné avec scrupuleuse attention ce qu'ils nous ont « demandé en votre nom, et ensuite nous en avons fait « une exacte relation à Sa Sainteté le pape Paul III, qui, « en réponse , nous a envoyé en forme de bref la lettre « suivante :
I Voir le Bullaire, p. 585.
« A mon bien -aimé fils maître général de l'Ordre des « Frères Prêcheurs , Paul III , salut et bénédiction apos- « tolique.
« Comme nous avons appris , fils bien - aimé , que dans « les parties des Indes sujettes à notre cher fils Don « Carlos, empereur des Romains et roi d'Espagne, l'Ordre « des Frères Prêcheurs a commencé, par la bénédiction « de Dieu , à croître et à se dilater, et que , pour la conser- « vation du susdit Ordre en ces provinces lointaines où il « est difficile d'observer certains points des constitutions, « il conviendrait de prendre des mesures en rapport avec « la situation; que, pareillement, pour la bonne direction « de l'Ordre en ces mêmes pays, il conviendrait de sé- « parer les couvents du Pérou de la province à laquelle « jusque-là ils ont appartenu; de former une nouvelle « province selon les coutumes de l'Ordre; de nommer un « provincial et établir des règles pour la conservation de « l'observance en ces contrées. C'est pourquoi , Nous, en « vertu de notre autorité , désirant pourvoir à ces besoins , « nous te concédons, à toi, ou à tout autre que tu nous « signaleras, le pouvoir de séparer les couvents du Pérou « de la province de Sainte-Croix; de les réunir et les « ériger en province distincte, sous le vocable qu'il te v plaira, selon la coutume de l'Ordre; de nommer un pro- « vincial, pour cette fois seulement, de ton choix pour la « gouverner, avec les facultés et pouvoirs que tiennent les « autres provinciaux, et pour tout le temps que tu jugeras « nécessaire ; et si ce dernier renonce ou meurt , de nommer « un autre à sa place pour le temps susdit; et, enfin, le « droit d'ordonner ce qui te paraîtra le plus convenable « pour la réception à l'habit, l'observance et l'accroisse- « ment de ladite province; ainsi que tout ce qui a rapport « à l'institution des professeurs et à la direction des études.
c Lesquelles concessions nous t'octroyons, par celle a présente lettre, en vertu de notre autorité apostolique, « pleinement et librement , nonobstant les ordonnances u apostoliques et les coutumes de l'Ordre, et même les « privilèges, induits ou lettres apostoliques, concédées, « confirmées ou renouvelées par nos prédécesseurs, etc. etc.
« Donné à Rome, sous l'anneau du Pêcheur, le 23 dé- « cembre lo39, en la sixième année de notre pontificat.
« Paul III. »
« Ayant donc examiné avec attention et considéré devant « Dieu (continue le Rmc P. Général) l'état des affaires; en « vertu de l'autorité apostolique à nous concédée par le a bref précédent, nous portons les décrets suivants :
« 1° Tous les couvents déjà édifiés ou à édifier dans « cette partie des Indes nommée Pérou, appartenant au- « paravant à la province de Sainte-Croix, sont, à partir de « ce jour, détachés de l'autorité et de la juridiction de « cette province , pour en former une nouvelle à laquelle « nous donnons le nom de Saint-Jean-Baptiste du Pérou ; « 2° A la susdite province nous assignons pour limites, « au nord, toutes les terres situées entre le port du Xom- « de-Dieu et celui de Panama , remontant la côte jusqu'au ( port de Guatemala inclusivement, de sorte que la province de Nicaragua soit incluse en celle de Saint-Jean- Baptiste. Au sud, nous assignons toutes les terres bai- « gnées par l'océan Pacifique jusqu'à la rivière de la « Plata inclusivement, ainsi que toutes les îles découvertes « ou à découvrir dans ces parages.
« Tout le reste des Amériques reste toujours, à l'ex- « ception de la province de Saint- Jacques du Mexique, le « domaine de la province de Sainte-Croix.
« 3° En vertu de l'autorité apostolique à nous concédée ,
« nous déclarons et voulons que cette nouvelle province de « Saint- Jean-Baptiste jouisse de tous les privilèges, im- « munités, autorité, dont ont coutume de jouir les autres « provinces de notre Ordre.
« 4° A la susdite province, ainsi séparée et constituée, « nous nommons pour prieur provincial le P. Martin de « Saint-Thomas, et lui donnons toute l'autorité dont ont « coutume de jouir les prieurs provinciaux ainsi constitués ; « c'est-à-dire le pouvoir de fonder des maisons, d'insti- « tuer des couvents, de confirmer les nouveaux prieurs et « de les absoudre. En outre, nous déclarons et voulons « que le susdit provincial (pour une fois seulement) exerce « son pouvoir pendant huit années consécutives, à partir « de la notification de cette lettre.
« Et en cas que le susdit provincial vienne à s'éloigner « ou à mourir avant que cette lettre lui soit présentée, ou » avant d'avoir accompli les huit années de sa charge; en « vertu de la même autorité apostolique, nous lui nomce mons pour successeur (et cette fois seulement) le P. Jean « de Oliaz, avec toute l'autorité de son prédécesseur jusqu'à « l'expiration du terme des huit années.
« Et, en cas que le P. Jean de Oliaz vienne à s'éloigner « ou à mourir, nous déclarons que la nomination du prieur « provincial reviendra aux prieurs conventuels et leurs « socii, selon ce qui est réglé par les constitutions.
« 5° De même, en vertu de l'autorité apostolique à « nous concédée, nous déclarons que les couvents, quand « même ils ne posséderaient pas le nombre de douze reli- « gieux, auront le droit de nommer leur prieur, et d'élire « son socius pour le chapitre provincial, pourvu qu'ils « possèdent quatre Pères, ayant, selon les constitutions, « le droit de voter.
« 6° En vertu de la même autorité , nous déclarons et « concédons libéralement que tout prieur provincial légi-
« timement élu, mais non encore confirmé, pourra de « suite exercer sa charge avec toute la pleine autorité et le « même droit que les autres provinciaux élus et confirmés ;
« 7° Nous établissons et fixons la durée des charges, « selon la coutume des provinces d'Espagne , à quatre mois « pour le provincialat et trois pour le priorat ;
« 8° Nous accordons aux provinciaux de ladite province « le pouvoir de dispenser avec les illégitimes, afin qu'ils « puissent parvenir aux prélatures et autres charges , « lorsque cela paraîtra convenable;
« 9° Nous voulons et ordonnons que la maison de Lima « soit érigée en couvent formel, sous le titre de Sainte- « Marie-du-Rosaire;
« 10° Nous invitons ledit provincial, ou les province ciaux futurs, à établir aussitôt que possible dans le coûte vent de Lima ou tout autre, qui, d'après le conseil des « Pères, paraîtra plus convenable, des cours de philosophie a et de théologie, et à accorder aux lecteurs ou professeurs « les dispenses qu'il croira propres à faciliter l'exercice de « leurs fonctions.
« Cependant nous ne voulons pas que Ton confère les « grades et que l'on créé des maîtres en théologie , tant que « la province n'aura pas le nombre de religieux et de « couvents suffisants pour rendre convenables de telles « promotions;
« 11° Pour de graves motifs, nous déclarons et voulons « qu'aucun sujet de race indienne ne puisse être reçu à « l'habit en cette province; si par erreur l'un d'eux revêt « le saint habit, qu'il ne soit point admis à la profession « si, par ignorance, il a fait profession, qu'il ne puisse « d'aucune manière être élevé à la prélature, à moins, ce- « pendant, que le provincial ou le chapitre provincial ne « donne la dispense en raison des mérites et des vertus « du sujet ;
« 12° Nous déclarons absous de leur office tous les a prélats, quelle que soit l'autorité qui les ait institués, « et ordonnons à tous les religieux présents ou à venir, et « sous précepte formel , d'obéir au R. P. maître Thomas « de Saint- Martin et à ses successeurs, comme aux vrais « et légitimes prélats de la province ;
« 13° Enfin, ordonnons et voulons, en vertu de l'auto- « rite apostolique à nous concédée , que toutes les choses « établies déjà ou à établir, qu'elles le soient ou non par « l'autorité apostolique, ne pourront être changées, alté- « rées ou abrogées que par l'autorité du Rme P. Général , « ou celle d'un chapitre général , selon qu'avec la marche « du temps il leur paraîtra convenable pour l'extension « de la religion et le salut des âmes.
« Telles sont donc les choses , fils bien-aimés , que pour « la consolation de vos âmes, l'accroissement de la reli- « gion et la perfection de l'observance régulière, nous « avons cru devoir ordonner et établir, tout en priant « Dieu de répandre sur vous toutes ses grâces, lumières et <c bénédictions; car ce serait en vain que nous veillerions, « parlerions et commanderions, si Dieu lui-même ne « gardait la cité.
« Efforcez-vous donc de faire en toutes choses et toujours « la volonté divine, et de former en vous l'homme infect rieur, afin de devenir semblables à ces hommes illustres, « ces vrais disciples du Christ, dont les travaux et les « sueurs ont conquis le monde à la vérité et à la vertu.
« Sans doute, vous rencontrerez bien des difficultés « dans votre carrière, car vous avez à lutter, non-seule- « ment contre la chair et le sang, mais encore contre le « démon , prince du monde et des ténèbres; mais n'oubliez « point que votre œuvre est apostolique, digne de saint « Pierre , saint Paul et saint Dominique , et que si ces « grands apôtres vivaient encore, ils aimeraient à tra-
« vailler avec vous, à mêler leurs sueurs aux vôtres, afin « qu'il n'y ait plus sur la terre qu'un seul troupeau et un a seul pasteur.
« Cependant, quoique morts, croyez-le bien, ces grands « Apôtres ne cessent point du haut du ciel de vous re- « garder, de vous favoriser et de vous aider dans tout ce « que vous entreprenez pour la gloire de Dieu et le salut « des âmes.
a Certains donc que ces grands Apôtres sont avec vous , « continuez donc avec le même zèle les œuvres commen- « cées, et le succès couronnera vos efforts; car la vertu « est plus forte que le vice, et Dieu plus puissant que « Satan.
a Ainsi, il en résultera pour la religion une plus grandece diffusion; pour Dieu, plus de gloire et d'amour; pour « l'Ordre une plus grande extension, et pour vous une ré- « compense et un mérite infinis.
« Mais chassez avec soin de vos cœurs l'ambition, ce « désir désordonné des charges honorifiques ; et que l'hu- « milité et le mépris de vous-mêmes soient votre unique « consolation et vos plus beaux titres de gloire.
« Croyez-le bien, fils aimés en Jésus-Christ, l'ambition a est le grand moyen sur lequel s'appuie Satan pour trou- « bler nos âmes et rendre nos travaux aussi vains qu'in- « fructueux. Fuyez comme le feu l'amour des richesses, « dans ce pays où l'or et l'argent abondent, parce que la « cupidité, cet amour désordonné des biens de la terre, « chasse l'esprit de Dieu de nos cœurs, détruit la dévotion « et toutes les vertus, fait d'un religieux un trafiquant, et « finalement d'un ange un vrai démon. Puis aussi, fuyez « l'avarice, n'amassez point de trésors sous prétexte de « vouloir subvenir aux besoins de vos parents tombés o dans la nécessité, parce que ce sont là des ruses de « Satan pour vous tromper... Que les morts ensevelissent
« leurs morts, et que les religieux ne subviennent aux be- <c soins de leurs parents que par des moyens en rapport « avec leur vocation , c'est-à-dire par leurs prières , leurs a oraisons, leurs gémissements, leurs pénitences, choses « plus efficaces que l'or et la topaze.
« Que les provinciaux donc poursuivent et châtient « ceux qui se laissent aller à l'ambition , la cupidité , l'ava- « rice; mais qu'ils se montrent de bons pères, de vrais « serviteurs, comme nous le serons nous-mêmes pour ceux « qui sont humbles de cœur et pauvres en esprit ; « lesquels nous nous ferons toujours un devoir, d'aider et « de favoriser en toutes circonstances , par la grâce de « Notre-Seigneur Jésus-Christ. Amen.
« Donné à Rome, en notre couvent de Sainte -Mariece sur-Minerve, la première année de notre élévation au « généralat de l'Ordre, le 4 janvier 1540.
« F. Augustin Recuperato de Fayença. »
Telles sont les lettres patentes et le bref pontifical par lesquels fut érigée la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou.