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CHAPITRE IX

Vie du R. P. maître Thomas de Saint -Martin, premier provincial de la province de Saint- Jean- Baptiste du Pérou, et événements politiques auxquels il prit part.

Le P. Thomas de Saint- Martin, tout jeune encore, revêtit l'habit de l'Ordre des Frères Prêcheurs dans le couvent de Saint-Paul de Cordoue, où il se distingua par les qualités et les talents les plus remarquables. Après avoir professé pendant quelques années, avec beaucoup de succès, la philosophie et la théologie en ce même couvent, il reçut en récompense la barrette de maître en sacrée théologie, et fut envoyé en qualité de régent des études dans le grand collège de Saint-Thomas de Séville. Mais bientôt, au grand regret de ses disciples , se sentant appelé à la vie des missions, il demanda à se rendre à Hispaniola, pour se dévouer entièrement au service des Indiens. Arrivé en cette île, vers l'an 1525, il se signala non moins par son zèle pour la conversion des indigènes que par l'ardeur apostolique avec laquelle il sut défendre leurs droits, de concert avec Barthélémy de Las Casas.

La prudence néanmoins dont il fit preuve en ces difficiles et délicates circonstances, lui concilia la confiance des Espagnols et l'estime de la Cour à un tel point, que le roi lui envoya le titre de président de la royale audience de Saint-Domingue.

Le P. Thomas de Saint -Martin remplit cet honorable office pendant quelque temps ; mais les affaires de la religion autant que celles de la colonie l'ayant obligé à faire un voyage en Espagne, il s'y trouvait encore (1529) au moment où le P. Reginald Pedrazza, avec quelques autres Dominicains, se préparait à se rendre au Pérou à la suite de Pizarre et de ses aventuriers. La pensée de se dévouer à Dieu d'une manière plus complète et plus obscure sur cette nouvelle terre séduisit le cœur généreux de ce grand missionnaire. Aussitôt il envoya au roi sa démission de président de la royale audience de Saint-Domingue, et il suivit le P. Reginald Pedrazza dans cette mémorable expédition.

Le P. Thomas de Saint- Martin fut un de ceux qui restèrent à Saint-Michel de Piura , pendant que Pizarre marchait à la rencontre d'Atahualpa à Caxamarca. Après la prise de Cuzco, il y vint cependant, mais il quitta bientôt pour se rendre dans la province de Chucuytu et ensuite dans celle de Charcas, dont il fut le premier apôtre.

Le 6 mai 1540 , il se trouvait être le vicaire provincial des Dominicains du Pérou à la place du P. Jean de Oliaz, et il s'occupait de la construction du couvent du Saint-Rosaire à Lima, lorsqu'il reçut, avec le bref de l'érection de la province de Saint-Jean-Baptiste, sa nomination de provincial pour huit années.

Le P. Thomas de Saint- Martin prit à cœur de réaliser les hautes espérances que le Rme P. général, Augustin Recuperato, en l'appelant au gouvernement de la nouvelle province avait conçues de sa prudence et de son zèle pour l'introduction de l'observance régulière parmi les religieux et l'évangélisation des indigènes.

D'abord , il confirma le P. Martin de Esquibel comme prieur du couvent de Lima et lui indiqua les mesures à prendre pour le bon ordre et l'épanouissement de l'esprit

religieux dans cette communauté naissante. Ensuite il envoya le P. Jean de Oliaz travailler à la conversion des peuples des Charcas; et le P. Pierre de Ulloa, déjà fondateur d'un couvent à Arequipa (1535), fut chargé avec d'autres religieux de répandre l'Evangile dans les provinces de Canta, Bombon , Tarama, Conchucas, Humalies et autres terres voisines. Ce religieux pénétra même jusqu'à Huanuco, où il jeta les fondements d'un nouveau couvent.

Cependant les temps étaient loin d'être propices pour la diffusion de l'Evangile. La guerre civile régnait dans le nouvel empire, et les conquérants tombaient successivement sous les coups les uns des autres.

François Pizarre et Diego Almagro, dès les premiers jours de la conquête, avaient toujours été en discussion au sujet des limites de leurs États respectifs, et tous deux prétendaient à la possession de la ville de Cuzco.

En vérité , la ligne de démarcation des deux gouvernements tombait si près du terrain disputé, qu'il était difficile de déterminer lequel des deux gouverneurs avait le droit pour lui. Le P. Thomas de Berlanga, ex-provincial de la province de Sainte-Croix , et récemment nommé évêque de Panama, avait été envoyé par le roi d'Espagne avec plein pouvoir pour régler cette question , mais il ne put y réussir. Que pouvait-il faire, en effet, avec ces deux hommes passionnés, qui tous deux étaient décidés d'avance à ne pas céder? Il revint donc dans son diocèse mécontent, mais surtout de Pizarre.

Diego Almagro se croyait le réel souverain de Cuzco. Irrité de la mauvaise foi de Pizarre, il résolut de prendre par la force ce qu'il ne pouvait obtenir de la justice. Il s'empara donc un jour par surprise de la ville de Cuzco *,

i 8 avril 1537.

et il fit même prisonniers les deux frères de Pizarre, Fernand et Gonzalve; mais il les relâcha bientôt, sous la condition qu'ils ne porteraient plus les armes contre lui. Pizarre, de son côté, quand il apprit ces événements, résolut aussi de revendiquer ses droits faux ou réels, et il commença aussitôt à lever une armée dont il confia le commandement à son frère Fernand , lequel n'eut pas honte d'accepter, malgré la promesse qu'il avait faite quelque temps auparavant à Almagro. Il y eut d'abord entre les deux anciens amis une conférence, mais elle ne fit que les exciter davantage l'un contre l'autre.' La solution de la question fut donc laissée aux armes. Les troupes de Pizarre et d'Almagro se rencontrèrent dans les plaines de Salinas; et Almagro fut défait et fait prisonnier.

Almagro pensait que Pizarre lui épargnerait au moins la vie, comme lui-même l'avait épargnée à ses frères; mais Pizarre confia le soin de juger son vieil associé à son frère Fernand, qu'il savait être son plus cruel ennemi. Fernand berça d'abord Almagro dans de trompeuses espérances, puis un jour il vint brusquement lui annoncer sa condamnation à mort. Le vieil Almagro supplia, rappela les liens qui avaient toujours existé entre Pizarre et lui; mais l'inflexible Fernand lui répondit que son sort était inévitable et qu'il devait s'y conformer. Que su suerte era inévitable et que debia prepararse para sufrir la.

L'évêque Valverde se rendit à Lima pour réclamer contre le mauvais traitement fait à Almagro, et il supplia Pizarre de se rendre en personne à Cuzco et de mettre immédiatement son vieil ami en liberté. Era un asunto demasiado grave, para confiar lo à terceras personas. Mais l'ambitieux Pizarre ne voulut rien entendre.

Almagro fut étranglé dans sa prison, puis décapité sur la place publique de Cuzco, le 8 juin 1538. Il était alors âgé de soixante-quinze ans.

L'heure du châtiment ne tarda pas non plus à sonner pour François Pizarre.

Diego Almagro avait laissé un fils qu'il avait eu d'une Indienne de Panama. Ce jeune homme (dix-huit ans) résolut de venger son père et de reconquérir son héritage. Il ne lui fut pas difficile de se faire des partisans. Tous les vieux amis d'Almagro, écartés des emplois et réduits à la misère, ne désiraient plus, eux aussi, que la vengeance.

Le jeune Almagro groupa donc autour de lui tous ces hommes; et, d'un commun accord, il fut résolu d'assassiner Pizarre.

Un dimanche, 26 de juin 1541, dix-huit des conjurés ayant à leur tête Jean de Herrada, homme déterminé, pénétrèrent dans le palais de Pizarre, au cri de : « A bas le tyran; » et, avant que ce dernier eût eu le temps de se défendre, ils le massacrèrent sans pitié, ainsi que son frère Martin de Alcantara, le meilleur de la famille.

Ainsi finit cet homme étonnant, étrange assemblage de grandes qualités et de vices odieux. Il joignait à un courage à toute épreuve , à une audace inouïe , à une persévérance que rien ne pouvait abattre, une cupidité insatiable, une cruauté réfléchie et une duplicité sans égale.

A la suite de cet assassinat, le jeune Diego Almagro se fit nommer gouverneur et capitaine général du Pérou.

Le grand dominicain Garcia Loyasa, cardinal de la sainte Eglise et président du conseil des Indes, avec cet instinct prophétique qui caractérise le génie, avait bien compris que tel devait être, tôt ou tard, le sort des audacieux aventuriers du Pérou. Aussi, prenant ses précautions, en prévision de telles émergences, dès l'année 1540, il avait envoyé en Amérique Christophal Vaca de Castro, magistrat de la royale audience de Valladolid, homme instruit, prudent et intègre, avec pleins pouvoirs pour aider Pizarre, s'il était encore vivant, dans le rétablissement de la

paix, et s'il était mort, pour le remplacer comme gouverneur du Pérou.

Christophal Vaca de Castro apprit à Panama les événements dont nous venons de parler, c'est-à-dire la mort de Pizarre et la proclamation du fils d'Almagro comme gouverneur et capitaine général du Pérou. Mais, ne se trouvant pas en mesure de se rendre sur-le-champ à Lima, il envoya au P. Thomas de Saint-Martin et à l'évêque Vincent Valverde une copie des instructions qu'il avait reçues, en même temps que pleins pouvoirs pour qu'ils gouvernassent en son nom.

L'évêque Vincent de Valverde était alors en ce moment à l'île de Puna, où il devait bientôt recevoir la couronne du martyre.

Les pouvoirs de Vaca de Castro arrivèrent au P. Thomas de Saint- Martin au moment même où la ville de Lima, pleine de confiance dans la prudence et l'habileté de ce saint religieux, venait aussi de lui conférer les siens, afin qu'il apaisât les révoltés et prît les mesures nécessaires pour le salut de la population. En sorte que ce modeste dominicain se trouva tout d'un coup revêtu, tant parle roi que par le suffrage du peuple, des pouvoirs les plus étendus.

Voici la copie de la lettre envoyée par Christophal Vaca de Castro au P. Thomas de Saint -Martin, surnommé le régent '.

« Moi. Christophal Vaca de Castro, licencié, chevalier « de l'ordre de Calatrava, membre du conseil de Sa Ma- « jesté, président de la chancellerie royale de la eité de « Panama, gouverneur et capitaine des provinces de iNou- « velle-Castille et Nouvelle-Tolède, nommées Pérou , pour « le roi, etc.

< Mdendez, lib. II,chap. n, p. 103.

a Déclare donner, et donne en réalité par la présente, « en vertu de l'autorité que je tiens et ai reçue de Sa Ma- « jesté, à vous, le régent, P. Thomas de Saint-Marlin, « au seigneur évoque de Cuzco, F. Vincent de Valverde, « et à Gomez de Alvarado, Francisco de Barrionuevo et « Francisco Carreno, le pouvoir de présenter pour moi, o en mon nom , et comme moi-même , au chapitre et di- « verses corporations de la cité des rois, la cédule par la- « quelle Sa Majesté me nomme gouverneur et capitaine « général du Pérou, au lieu et place de François Pizarre « et Diego Almagro, tous deux décédés, de notifier ladite « cédule et d'en prendre les actes nécessaires. En outre, « au nom de Sa Majesté et en mon propre nom, je vous a autorise à administrer la justice par vous-même ou par « la personne ou les personnes que vous jugerez les plus « convenables pour le service de Sa Majesté (jusqu'à ce « que je puisse y pourvoir par moi-même) dans la ville des a rois et dans toute l'étendue de sa juridiction, etc. etc. »

Le P. Thomas de Saint- Martin , placé ainsi à la tête des affaires , commença par réunir au couvent tous les membres du chapitre de la ville et les chefs des diverses corporations, et il leur fit sentir la nécessité de nommer un lieutenant général pour gouverner le pays, en attendant Christophal Vaca de Castro, désigné par le roi. Tous approuvèrent; et, sur son conseil, le choix tomba sur Francisco de Barrionuevo.

Ensuite notre provincial envoya quelques-uns de ses religieux les plus influents, les PP. Domingo de Saint- Thomas, Francisco Toscano, Jean de Oliaz et autres dans toutes les directions , pour apaiser les esprits et les prévenir en faveur du nouveau gouverneur.

Tout étant ainsi parfaitement préparé , le P. Thomas de Saint-Martin se rendit auprès de Vaca de Castro pour lui

expliquer l'état des affaires et les mesures qui avaient été prises pour maintenir la tranquillité; et bientôt après, le nouveau gouverneur entra à Lima, où il fut reçu avec la plus vive allégresse.

Le premier soin de Vaca de Castro fut d'essayer de ramener pacifiquement par des promesses de pardon le jeune Diego Almagro et ses partisans à la soumission due au roi; mais toutes ses démarches furent inutiles. Il dut donc songer à étouffer la rébellion par des moyens plus énergiques.

Parmi tous les Espagnols peu disposés à favoriser le parti d'Almagro, se trouvaient plusieurs des meilleurs officiers de Pizarre. Ces derniers, à l'arrivée du nouveau gouverneur, s'empressèrent de lui prêter serment et de mettre leurs épées à sa disposition. Grâce à leur concours, Vaca de Castro réussit bien vite à se former une petite armée, à la tête de laquelle il marcha à la rencontre du jeune rebelle et de ses compagnons. La bataille s'engagea, le 16 septembre 1542, dans les plaines de Chupas, petit bourg à une soixantaine de lieues nord-ouest de Cuzco. Elle fut opiniâtre et sanglante. Des deux côtés on fit des prodiges de valeur, et un moment même, Almagro se crut vainqueur, mais finalement la victoire se décida en faveur de Vaca de Castro. Le jeune Almagro fut pris , et bientôt il paya de sa tête son crime de rébellion, ainsi que les principaux chefs de son parti faits prisonniers avec lui.

En cette bataille, le P. Thomas de Saint-Martin et le P. Martin de Esquibel, que le gouverneur avait voulu emmener avec lui, se distinguèrent par la charité et les soins qu'ils prodiguèrent aux blessés, sans différence de vainqueurs ou vaincus.

Pendant tous ces événements , auxquels il se trouvait forcément mêlé, notre provincial n'oubliait pas cependant les

devoirs de sa charge. Au contraire, comprenant de plus en plus la nécessité de bons religieux dans un pays comme le Pérou, il veillait avec un soin extrême à l'observance, travaillait à augmenter le nombre des missions et prenait toutes les mesures nécessaires pour la conversion des Indiens.

La question des Indiens était toujours une des grandes préoccupations de la cour d'Espagne. De toutes parts arrivaient des plaintes sur la manière cruelle avec laquelle les colons et les soldats traitaient ces pauvres créatures. On les réduisait en esclavage et on les condamnait sans pitié à des travaux pénibles et meurtriers; la justice et l'humanité semblaient avoir été complètement oubliées à leur égard.

En 1541, à son retour d'Allemagne, où il avait longtemps été retenu par la guerre, Charles-Quint prit la résolution d'examiner sérieusement l'état des colonies.

De tous les mémoires écrits à sa demande sur cette question , aucun n'excita plus son attention que celui de Barthélémy de Las Casas, sur la destruction des Indiens. Le résultat de cette lecture fut l'ordre d'assembler immédiatement à Valladolid un conseil spécial de jurisconsultes et théologiens, dans le but de former un nouveau code de lois à l'usage des colonies.

Dans cette assemblée, le grand dominicain Las Casas prit la parole, et, avec l'éloquence du cœur, il posa comme principe fondamental que les Indiens étaient nés libres comme les Espagnols ; et que , comme vassaux de la couronne, ils avaient droit aussi bien qu'eux à sa protection. Il montra ensuite, les preuves à la main, que si le gouvernement, par des mesures énergiques, ne mettait pas un terme à ce hideux régime, la population indienne tout entière ne tarderait pas à disparaître en Amérique sous l'oppression systématique des conquérants , et que ce serait une honte pour l'Espagne.

Les arguments de Las Casas rencontrèrent naturellement une grande opposition de la part des personnes intéressées à continuer le système établi. Néanmoins il triompha, et il eut la douce satisfaction de voir publier de nouvelles lois destinées, si ce n'est à couper le mal dans sa racine, au moins à en atténuer les effets.

Par ces nouvelles lois, les indigènes furent proclamés libres et vassaux de la couronne. Cependant, par prudence, il fut permis aux possesseurs d'esclaves de les conserver jusqu'à la mort; mais après eux ils devaient revenir à la couronne.

On déclara que tous les colons coupables de mauvais traitements envers leurs esclaves seraient condamnés à leur rendre la liberté, et que les soldats ayant pris une part criminelle dans les luttes entre Almagro et Pizarre seraient punis de la même manière, par la perte de leurs esclaves.

De même, on décréta que tous les indigènes devenus esclaves des gouverneurs, lieutenants de la couronne, employés du gouvernement, ecclésiastiques et communautés religieuses, devaient être rendus immédiatement à la liberté , sans que personne pût se soustraire à cette injonction sous quelque prétexte que ce fût.

On interdit aussi de contraindre les indigènes aux travaux malsains des mines, de la fonte des métaux et de la pêche des perles; et on exigea que pour tous leurs travaux ils fussent payés avec un salaire modéré.

A l'occasion de ces nouvelles ordonnances, Charles- Quint, à la date du 1er mars 1543, écrivit au P. Thomas de Saint-Martin une lettre que nous transcrivons , comme preuve du zèle et du dévouement de nos Pères pour les Indiens '.

1 Melendez, tome I, liv. II, p. 107.

a Au Révérend père provincial de l'Ordre- des Frères • Prêcheurs au Pérou :

« Sa Paternité sera heureuse de savoir, que d'après les « informations dernièrement reçues, nous avons cru né- « cessaire de promulguer de nouvelles ordonnances, cona cernant le gouvernement des Indes et le bon traitement « des indigènes. Ces ordonnances, nous vous les expédions « pour que vous les distribuiez aux couvents qu'il sem- » blera bon à Sa Paternité, afin que les religieux n'ignorent « point notre volonté et s'efforcent d'en faire connaître les « dispositions aux indigènes en faveur de qui ces ordon- « nances ont été faites.

« Nous vous prions et vous chargeons, dès lors que ces a ordonnances ont pour but la gloire de Dieu et la conservait tion, liberté et bon traitement des Indiens (et QUE c'est

« LA CE QUE VOUS ET LES AUTRES RELIGIEUX DE L'ORDRE a DE SAINT - DOMINIQUE-, SELON QUe NOUS EN SOMMES a INFORMÉ, AVEZ TOUJOURS DÉSIRÉ ET CHERCHÉ A RÉALISER),

« que vous travailliez avec toute la diligence possible,

« autant qu'il est en vous, à ce que ces ordonnances soient

« mises en exécution. Nous vous chargeons d'avertir le vice-

« roi, le président, les auditeurs et autres autorités qui

« vivent en ce pays , quand vous saurez que lesdites ordon-

a nances ne sont pas observées dans quelques provinces ,

« afin qu'ils prennent toutes les mesures nécessaires pour

« leur exécution. Et si vous voyez qu'on apporte de la né-

« gligence dans cette importante affaire, vous aurez soin

« de nous en aviser immédiatement, afin que nous fassions

« et ordonnions ce qui sera jugé le plus convenable. En

« cela, vous ferez une chose digne de votre profession et

« hahit, et conforme au zèle dont vous avez donné tant

« de preuves en ce pays.

a Moi, le Roi. »

Valladolid , i« mai 1543.

La publication de ces nouvelles ordonnances causa un grand bruit au Pérou. Tout le pays fut en commotion, car il y avait peu de personnes qui ne fussent propriétaires d'esclaves; et chacun voyait le moment où il serait ruiné.

Vaca de Castro vit avec inquiétude la tempête se former à l'horizon. Aidé du P. Thomas de Saint-Martin, il chercha à apaiser les troubles en conseillant au peuple d'envoyer au roi des pétitions respectueuses pour la modification ou le rejet de ces ordonnances; mais le peuple, excité, cherchait un libérateur, et dès lors il commença à jeter les yeux sur Gonzalve Pizarre, jeune frère de François , et le seul survivant de cette famille au Pérou.

Ce n'était pas assez d'avoir fait ces nouveaux règlements, il fallait surtout les faire exécuter; et, dans ce but, le Roi jeta les yeux sur Blasco Nunez Vêla, commissaire général des douanes de Castille. C'était un homme de grande famille, énergique et droit, mais haut et intraitable, et manquant des qualités absolument nécessaires pour pacifier les esprits, tout en obéissant aux ordres de la cour.

Blasco Nunez Vêla, décoré du titre de vice-roi, s'embarqua à San-Lucar, le 3 novembre 1543, accompagné de quatre juges de l'audience royale et d'une suite considérable. Arrivé à Panama dans les commencements de janvier de 1544, il montra aussitôt ce que serait sa politique. Malgré les conseils des quatre auditeurs, il donna la liberté à trois cents esclaves que leurs propriétaires avaient transportés en ce pays. Cette mesure précipitée causa un grand bruit, et quand on le pria de ne point aller si vite, il répondit qu'il n'était point venu pour interpréter les lois et en discuter la convenance, mais pour les faire exécuter. ATumbez, il fit de même, et partout enfin sur sa route il manifesta la détermination de se conformer strictement aux ordonnances nouvelles.

Tout le pays était dans la consternation. On parlait de lui

résister et de lui fermer les portes de Lima; mais cependant, grâce aux conseils de Vaca de Castro et du P. Thomas de Saint-Martin , il fut reçu avec politesse par les autorités municipales et les diverses corporations de la ville.

Cependant, à la porte même de Lima, il trouva écrits ces mots de triste augure :

A quien me vinïere a quitar mi hacienda, quitar le he la vida.

A celui qui viendra m'enlever mes biens, j'aurai à lui enlever la vie.

Le premier acte du vice-roi à son entrée à Lima fut de déclarer son intention de faire exécuter les ordonnances royales à la lettre, et avec une inflexible sévérité. Non content de cela, il en vint même jusqu'à faire jeter en prison quelques-uns des principaux citoyens qui avaient désapprouvé cette conduite comme peu politique, et entre autres Vaca de Castro , sous prétexte qu'il fomentait la rébellion contre lui.

Ces procédés arbitraires indignèrent la population et augmentèrent de plus en plus le nombre des mécontents.

Tous ceux que la publication des ordonnances et l'arrogance du vice-roi avaient irrités, se groupèrent autour de Gonzalve Pizarre, et lui déclarèrent qu'ils étaient prêts à le reconnaître pour chef. C'était à sa famille, disaient-ils, que l'Espagne devait le Pérou, et il n'était pas juste qu'il fût dépossédé d'un pouvoir auquel il avait droit à titre d'héritier. La flamme de l'ambition s'alluma alors dans le cœur de Gonzalve, et, se voyant sûr de l'appui de la plus grande majorité du peuple , il résolut de revendiquer ses droits les armes à la main.

Cette décision prise , il se rendit à Cuzco , où il fut reçu avec enthousiasme par les soldats et par les habitants. Ces derniers le nommèrent leur procureur général , et le char-

gèrent de porter à Lima , les armes à la main , leurs plaintes et réclamations.

Ce fut alors que le P. Thomas de Saint-Martin, comprenant le danger de la situation , déploya tout son zèle pour empêcher la guerre civile, que chacun jugeait inévitable.

Accompagné de l'archevêque de Lima, F. Jérôme de Loyasa, dominicain, nouvellement arrivé en cette ville, il vint trouver le vice-roi pour l'inviter à une conduite plus sage et plus prudente. Telle fut son influence en cette affaire, qu'il parvint à lui arracher un sursis de deux années, pendant lesquelles les ordonnances royales- seraient suspendues en attendant de nouvelles instructions de la cour d'Espagne. Notre provincial s'offrit lui-même d'aller porter cette nouvelle à Cuzco , où se trouvait le centre de la rébellion. Le vice-roi lui fit observer les dangers inévitables auxquels il allait s'engager ; mais le saint religieux lui répondit : Seigneur, je n'ai qu'une seule vie, mais j'en aurais mille que je les risquerais toutes quand il s'agit de la gloire de Dieu, du service du roi et du bien de mes compatriotes.

L'évêque s'offrît à l'accompagner, et tous deux partirent ; mais les circonstances étaient telles, que bientôt ils durent retourner sur leurs pas.

Le vice roi , à cette occasion , s'écria que le P. Thomas de Saint-Martin était plus un ange qu'un homme, et qu'il priait Dieu de le conserver sur la terre du Pérou, afin que les serviteurs loyaux lui dussent la vie ; le roi , ses principaux vassaux , et lui-même son autorité.

Mais, quoique le vice-roi eût accordé ce délai de deux ans, les troubles ne s'apaisèrent point, et alors il continua à agir comme auparavant, c'est-à-dire avec une fermeté et une inflexibilité dignes d'un meilleur succès.

Cependant, la position devenant de plus en plus critique, le vice-roi résolut de quitter Lima. Mais les membres de

l'audience royale, qu'il s'était aliénés dès les commencements * par sa morgue excessive, refusèrent de le suivre, disant qu'ils ne pouvaient tenir leurs sessions en dehors de la capitale.

Nunez menaça d'employer la force si cela était nécessaire ; alors ceux-ci en appelèrent au peuple , et aussitôt eut lieu une révolution à la suite de laquelle le vice-roi fut saisi dans son propre palais, sans que ses propres gardes prissent la peine de le défendre, et déposé dans une petite île près de Lima, pour attendre le moment où l'on jugerait à propos de le renvoyer en Espagne.

Pendant ces fâcheuses circonstances, le P. Gaspard Caravajal, religieux du couvent du Saint- Rosaire, remplit plusieurs fois le rôle d'intermédiaire entre les membres de l'audience et le vice-roi, et sa conduite fut toujours noble et digne en ces tristes affaires ( selon les auteurs contemporains Zarate et Garcilaso de la Vega), mais il ne put point les amener à une réconciliation.

Aussitôt après le départ forcé du vice-roi , les membres de l'audience royale se réunirent en gouvernement provisoire, suspendirent les ordonnances, cause de tout le bruit, et intimèrent à Gonzalve Pizarre, alors campé aux portes de la ville, l'ordre de licencier son armée et de se soumettre.

Gonzalve répondit que la volonté du peuple était qu'il prît les rênes du gouvernement, et que si les membres de l'audience refusaient de lui donner l'investiture comme gouverneur, il mettrait la ville à feu et à sang 2.

1 Blasco Nunez avait caractérisé ainsi les quatre juges de l'audience que le roi lui avait donnés pour conseillers. Il appelait Cepada, un enfant; Alvarez, un fou; Zarate, un sot, et Tejada, un imbécile. Mozo, loco, tonto, necio.

2 Que la voluntad del pueblo era que Gonzalvo se encargase del gubernio del pais y quo si la audiencia no le daba desde luego la investitadura de gobemador, entregaria la ciudad al saqueo. (Zarate, lib. V, cap. xm.)

Cela fut-il simplement une comédie concertée entre Pizarre et les membres de l'audience royale pour sauver les apparences et en même temps pour effrayer le peuple? plusieurs auteurs contemporains l'affirment. Quoi qu'il en soit, après la réponse de Gonzalve, les membres de l'audience invitèrent les principaux citoyens à former une pétition pour demander Pizarre comme gouverneur général du pays. La pétition fut écrite et signée sur-le-champ. Aussitôt les membres de l'audience envoyèrent cette pétition à l'archevêque de Lima , à l'évêque de Quito et au P. Thomas de Saint-Martin, afin qu'ils donnassent leur avis sur ce qu'il y avait de mieux à faire en cette circonstance pour le service du roi et le bien du pays.

Les prélats, aussi bien que notre provincial, savaient parfaitement que ni les uns ni les autres n'avaient le droit ni le pouvoir de nommer un gouverneur; mais, voyant les atrocités qui se commettaient déjà dans la ville contre les opposants de Pizarre , ils résolurent pour le plus grand bien de consentir à ce qui leur était demandé.

Gonzalve Pizarre entra aussitôt dans la ville en triomphateur.

L'audience, jugeant la révolution terminée, songea à renvoyer le vice-roi en Espagne, et chargea le licencié Alvarez de l'accompagner. A peine le navire qui les transportait eut- il mis à la voile, que Alvarez, se jetant aux pieds de son prisonnier, lui demanda pardon et lui jura fidélité. Le vice-roi, profitant de ce retour inespéré de la fortune, se fit déposer à Tumbez, et là il releva la bannière royale. Bientôt il se vit à la tête de forces assez considérables pour entrer en campagne contre Gonzalve Pizarre. Celui-ci aussitôt marcha contre le vice-roi, et, après bien des marches et contre -marches, les deux adversaires se rencontrèrent sous les murs de Quito dans le mois de janvier 1545.

La bataille s'engagea et elle fut longtemps disputée; mais enfin le vice-roi ayant été tué d'un coup de hache, Gonzalve resta maître du champ de bataille.

Gonzalve, débarrassé ainsi de tous ses rivaux, rentra en triomphe à Lima, et bientôt le Pérou tout entier reconnut son autorité.

Ce fut alors que son vieux lieutenant, François de Carvajal, lui tint ce langage: «Vous avez pris les armes contre le vice-roi, vous l'avez rejeté du pays, et ensuite vaincu et tué : comment pouvez-vous espérer miséricorde de la couronne? Vous avez été trop loin pour vous arrêter ou pour rétrograder; vous devez marcher en avant et vous faire proclamer roi ; le peuple et l'armée sont pour vous ; prenez pour femme une fille des Incas, et ce mariage vous donnera aux yeux de tous et surtout des Indiens une sorte de légitimité ; ainsi vous doublerez votre puissance et assurerez à jamais à vos descendants la possession du plus riche trône du monde. • »

Ce raisonnement était juste, et malgré l'attrait que le souverain pouvoir avait pour lui, Gonzalve eut peur; il recula, et se contenta d'envoyer en ambassade en Espagne un de ses officiers, avec l'archevêque de Lima et le P. Thomas de Saint- Martin, pour justifier sa conduite, solliciter une amnistie pour le passé , et demander la confirmation de son autorité comme successeur de son frère dans le gouvernement du Pérou '.

L'archevêque de Lima et notre provincial n'avaient accepté cette ambassade que pour mieux travailler au ser-

i Si Gonzalve eût suivi le conseil de son vieux lieutenant, qui peut prévoir ce que fût devenu le Pérou! Naturellement, pour mieux défendre son empire, Gonzalve l'eût ouvert à tous les peuples; et peut-être ce courant, qui s'est porté plus tard vers l'Amérique du Nord, fût venu dans l'Amérique du Sud, et ainsi ce dernier pays eût eu une tout autre fortune.

vice du roi, et délivrer le Pérou de l'oppression dans laquelle il était tombé depuis l'usurpation de Gonzalve.

Nos ambassadeurs partirent de Callao dans le mois d'octobre 1546.

Cependant la cour de Madrid avait eu connaissance de tous ces événements, et après avoir longtemps réfléchi sur les moyens d'y remédier, elle se décida à envoyer au Pérou un négociateur habile, avec pleine autorité pour pardonner aux repentants, châtier les rebelles, récompenser les loyaux, et muni aussi de pouvoirs assez étendus pour être à même d'agir en toute occasion, selon les circonstances, sans demander de nouvelles instructions.

Le choix du roi se fixa sur Pierre de la Gasca, prêtre et licencié en théologie. C'était un homme de haute vertu, aussi ferme que doux, et joignant à un courage inébranlable une perspicacité extraordinaire.

Gasca s'embarqua au mois de mai 1546, accompagné seulement de deux Pères dominicains, les PP. Benoît de Xarondillo et Pierre d'Apuricio, et quelques domestiques.

En même temps que Pierre de la Gasca , arrivait à Panama le P. François de Saint-Michel, ex-prieur du couvent de Mexico, homme d'une haute vertu que l'obéissance envoyait au Pérou. Il suffit au président de quelques entretiens pour reconnaître tout ce qu'A y avait de prudence, de zèle, de courage et de fermeté dans l'âme de ce digne religieux; aussi n'hésita-t-il pas à s'ouvrira lui et à le consulter sur les moyens à prendre pour assurer la réussite de la difficile mission que le roi avait daigné lui confier.

Après une longue délibération, il fut résolu que le P. François de Saint-Michel partirait à l'avance et s'avancerait dans le Pérou autant que possible, tant pour annoncer aux évèques et aux principaux citoyens l'arrivée à Panama du président, que pour répandre parmi les populations quelques copies des lettres royales , promettant l'a-

bolition des ordonnances et l'amnistie pour ceux qui feraient leur soumission. Ces lettres, en effet, pouvaient avoir une grande influence, soit en apaisant ceux que la publication des ordonnances avait irrités, soit en ébranlant l'esprit de rébellion par l'espérance d'une complète amnistie. La grande difficulté était de ne point tomber entre les mains de Pizarre ou de ses officiers , tous aussi intéressés à dérober au peuple la connaissance des dépèches de la cour, que le président pouvait l'être à les faire connaître.

Le courageux missionnaire se mit donc en route pour accomplir sa délicate mission. Déjà il avait visité toutes les villes du littoral sans éveiller les soupçons, lorsque arrivé à Piura , sur le point de s'embarquer pour Lima , il fut averti qu'on avait envoyé des soldats à sa poursuite. Pour éviter cette fàcbeuse rencontre, il s'enfonça dans une forêt voisine; mais c'était fuir un danger pour tomber dans un autre, car il n'y avait pas moins à craindre de la barbarie des Indiens que de la vengeance des rebelles.

Outre ces deux dangers , la faim et la soif, ennemis plus intimes, mais non moins cruels, commençaient à lui déchirer les entrailles, et il se sentait à bout de forces. Cependant l'homme de Dieu ne perdit point courage, et, plein de confiance en la Providence , il tomba à genoux pour implorer son secours et sa protection. Il était encore en prière, quand tout à coup il aperçut à quelques pas de lui un Indien avec un arc et des flèches à la main.

C'était un chasseur, que cette même Providence sans doute avait conduit dans le lieu où s'était retiré le missionnaire. La vue d'un Espagnol n'était guère faite, semblet-il, pour exciter la compassion d'un Indien; mais néanmoins celui-ci fut ému de l'état misérable dans lequel se trouvait l'inconnu , et il s'empressa de lui présenter le peu de pain et d'eau qu'il portait avec lui. Rassuré par ce bon accueil qu'il n'attendait pas, le P. François de Saint-Mi-

chel révéla toute la vérité à son sauveur, et le pria de vouloir bien l'aider à échapper à la poursuite des soldats envoyés à sa recherche. Aussitôt l'Indien commença à lui bâtir avec des branches d'arbres une petite cabane pour le mettre à couvert des injures du temps , et il lui promit de lui apporter chaque jour, pendant le temps nécessaire , les vivres dont il pourrait avoir besoin.

Cette retraite dura une année entière, c'est-à-dire aussi longtemps que la rébellion elle-même; mais elle ne fut point perdue pour le missionnaire, car il eut la consolation de convertir à la vraie foi son sauveur et toute sa famille.

Après la pacification des troubles, le P. François de Saint-Michel obtint du président Gasca , pour cet Indien et ses descendants, l'exemption de certains impôts auxquels étaient soumis les Péruviens '.

Le premier dominicain employé par le président Pierre de la Gasca, à la pacification du Pérou, fut, comme nous venons de le voir, le P. François de Saint-Michel, lequel, selon un auteur, remplit fidèlement sa mission, bien qu'au péril de sa propre vie. El Dominico complio fielmente su promisa, aunque sin riesgo de su vida.

Pendant que le P. François de Saint-Michel remplissait sa périlleuse mission, arrivèrent à Panama les ambassadeurs envoyés par Pizarre à la cour d'Espagne. Ils furent reçus avec honneur par le président; mais le P. Thomas de Saint-Martin fut surtout l'objet de ses prévenances.

Le président Pierre de la Gasca savait parfaitement que

1 Le roi, pour récompenser le P. François de Saint - Michel des fatigues et dangers qu'il avait essuyés à son service en cette circonstance, lui envoya le titre de Protecteur général des Indiens. Le P. François de Saint -Michel fut nommé provincial de la province de Saint -Jean -Baptiste du Pérou, en 1561. Il fut le quatrième provincial de cette province. (Melendez, 1. 1, p. 117.)

le P. Thomas de Saint-Marlin n'avait accepté cette ambassade que pour mieux travailler à la pacification du pays. Il n'eut donc pas de peine, en lui montrant les pouvoirs extraordinaires dont il était porteur, d'amener ce digne religieux à discontinuer son voyage et à lui prêter son concours pour l'affaire que tous deux avaient si fort à cœur.

Le P. Thomas de Saint-Martin semitdonctoutde suite à la disposition du président, qui le pria alors de vouloir bien retourner sans retard au Pérou , pour y faire connaître les dépêches royales concernant l'abolition des ordonnances et la promesse d'amnistie à quiconque se retirerait de la rébellion.

Notre provincial et son socius le P. Pierre de Ulloa s'embarquèrent alors sur le premier navire en partance pour le Pérou. Arrivés au port de Santa , à soixante lieues de Lima , le P. Pierre de Ulloa, voulut descendre à terre pour acheter des vivres, mais il fut pris par un parti de Pizarristes, qui le conduisirent à Lima chargé de chaînes et le jetèrent dans une citerne infecte en attendant sa condamnation , comme agent de Pierre de la Gasca. S'il ne fut point exécuté, ce fut grâce à l'intervention empressée du P. Dominique de Saint-Thomas, alors prieur du couvent du Saint-Rosaire en cette vilie.

Le P. Thomas de Saint-Martin arriva un peu plus tard à Lima, où il s'efforça de fortifier les esprits incertains qui vacillaient entre la crainte et l'obéissance. Ainsi, il rendit de grands services à la cause royale ; car, dit l'auteur Augustin Zarate, ce religieux était un homme de grand mérite, dont Vautorité paraissait suffisante pour obliger ceux qui étaient encore dans l'incertitude à se déterminer pour le parti qu'ils lui voyaient prendre ' .

1 Conquête du Pérou, t. II, chap. ix.

En outre, notre provincial envoya quelques-uns de ses religieux pour jouer le même rôle à Arequipa et autres provinces du Pérou.

Les choses ainsi préparées par les fils de saint Dominique, le président Pierre de la Gasca quitta Panama et prit avec vingt-deux navires la direction du Pérou. A son arrivée il rencontra notre provincial, qui lui rendit compte de sa mission, et se mit, ainsi que ses religieux, à sa disposition. Aussitôt, sans vouloir entrer à Lima, il partit avec les évêques de Lima, Cuzco et Quito, ainsi que notre provincial , pour la vallée de Xauja , où il voulait organiser son armée et essayer encore une fois d'arriver à un dénoûment pacifique. Il écrivit donc de nouveau à son adversaire, lui proposant amnistie complète pour prix de sa soumission ; mais Gonzalve Pizarre , malgré les conseils de quelquesuns de ses amis, s'y refusa obstinément. Il comptait sur la supériorité de son armée , et il se croyait sûr de l'emporter sur son rival '.

Le président, voyant l'inutilité de ses démarches , se décida à recourir à la force. Il s'avança donc sur Cuzco, et il put traverser heureusement le fleuve Apurimac, grâce aux avis et renseignements qui lui furent fournis par un frère convers de l'Ordre de Saint- Dominique, le F. Pierre Martyr.

Enfin, le 9 avril 1548, les deux armées se trouvèrent en présence dans la vallée de Sacsahuana , à quatre lieues de Cuzco.

A peine eut-on besoin de tirer quelques coups de canon , car presque aussitôt la plupart des officiers et soldats de Pizarre désertèrent sa bannière pour passer au camp ennemi faire leur soumission au président ; en sorte que Pierre de

i II refusa de recevoir notre provincial et l'archevêque de Lima, qui, malgré tous les dangers d'une telle ambassade, avaient eu le courage de pénétrer dans son camp pour l'engager à se soumettre.

la Gasca resta maître du champ de bataille sans avoir même dégainé son épée.

Jean d'Acosta, l'un des compagnons de Gonzalve, voyant col te désertion générale, se tourna vers lui en s'écriant : « En avant! marchons à l'ennemi et mourons en Romains. — Non, répondit Gonzalve; puisque tout est perdu, sachons mourir plutôt en chrétiens. » A ces mots, il remit son épée à l'un des officiers du président.

Quelques jours après il fut condamné comme rebelle et exécuté. Ainsi mourut le dernier des Pizarre.

Après la mort de Gonzalve , le calme revint, mais cependant il restait encore une grande difficulté à surmonter; il fallait procéder au partage des possessions des vaincus. Chacun des vainqueurs aspirait à avoir sa part la plus grande possible , et les solliciteurs se pressaient en foule autour du président. Celui-ci les écouta avecbienveillance, et, bien décidé à ne faire que ce qui serait juste , il se retira avec l'archevêque dominicain de Lima, Jérôme Loyasa, dans l'hacienda de Huaynarimac, pour travailler à cette répartition des récompenses. Œuvre difficile, plus difficile que de châtier les coupables, car chacun exaltait son mérite et diminuait celui des autres ; et il était probable que bien peu seraient satisfaits. Quand ce travail fut achevé, le président le remit cacheté à l'archevêque, avec ordre de le lire du haut de la chaire de la cathédrale, le 24 août 1548 ; et aussitôt il partit pour Lima.

Cette publication produisit une explosion de fureur, car chacun trouva qu'il n'était pas assez récompensé et que les autres l'étaient trop.

Ce fut alors que se présenta le P. Thomas de Saint- Martin; il monta en chaire, et telle était l'autorité de sa parole et le respect dont il jouissait qu'il put apaiser les mécontents, et ainsi, grâce à son ascendant, la tempête que l'on craignait se borna à quelques coups de tonnerre, dontle

bruit s'affaiblit peu à peu et se perdit bientôt dans le lointain ».

1 Cependant, peu de temps après, les mécontents se réveillèrent et furent la cause d'une autre guerre, qui menaça de perdre le Pérou.

Cette nouvelle insurrection fut en grande partie apaisée par l'arche vèque de Lima et l'intervention de notre provincial, le P. Thomas de Saint -Martin.

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