‹ Les dominicains en AmériqueChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Continuation de la vie du P. Thomas de Saint -Martin. — Premier chapitre provincial de Lima. — Chapitre provincial de Cuzco. — Érection d'une université dans le couvent des Dominicains. — Le P. Thomas de Saint -Martin est nommé évèque. — Sa mort.

Au milieu de toutes les luttes et événements politiques dont nous venons de parler, et auxquels il avait dû prendre une part active, le P. Thomas de Saint-Martin cependant n'avait nullement négligé les affaires de sa province. Dès l'année 1543, il avait pensé à convoquer un chapitre provincial, et il avait envoyé à ce sujet des lettres d'invitation à tous les supérieurs des diverses maisons de la province.

Au jour fixé, le 24 juillet 1544, la quatrième année de l'érection de la province et la quatorzième de sa fondation, tous les religieux convoqués se trouvèrent réunis dans le couvent de Lima ; et le chapitre tint sa première séance sous la présidence de notre provincial, le P. Thomas de Saint-Martin *.

On commença d'abord par élire les quatre définiteurs du chapitre, qui furent les RR. PP. Dominique de Saint- Thomas, Martin de Esquibel, François Martinez et Pierre de Ulloa, et ensuite on s'occupa de la rédaction des ordi-

i Ce chapitre n'avait point à élire un provincial, puisque le P. Thomas de Saint- Martin l'avait été nommé, par autorité apostolique, pour huit années.

nations que l'on jugea nécessaires au bon ordre de la province et à la perfection religieuse de ses membres.

Malheureusement, il ne reste rien des actes de ce chapitre ; tout ce qu'on en sait se résume dans une clause du chapitre tenu quatre années plus tard à Cuzco, et dont voici la traduction :

« Nous révoquons et annulons toutes les ordonnances du chapitre précédent tenu à Lima le 24 juillet 1544, pour leur trop grande rigueur et sévérité. »

D'où on peut croire que , poussés par leur grand amour pour l'observance, les Pères de ce premier chapitre tentèrent de l'établir sur une base trop héroïque,, mais que bientôt, instruits par l'expérience, ils crurent devoir en modifier la riguei r.

Si donc l'austérité de ces premières ordinations est une preuve du zèle et de l'esprit mortifié des Pères du premier chapitre de Lima , la révocation que ces mêmes Pères en firent au chapitre de Cuzco, pour leur en substituer de plus douces , est non moins aussi une preuve de leur sagesse et de leur prudence.

En ce chapitre, les maisons de Cuzco et de Arequipa furent érigées en couvents formels : la première sous le vocable de Saint-Dominique, la seconde sous celui de Saint- Paul ».

Néanmoins l'événement le plus remarquable dans ce chapitre est qu'il se tint au milieu des troubles occasionnés dans la ville par la rupture du vice-roi avec les membres de l'audience royale, et pendant qu'on se battait à la porte du couvent. Ainsi , au moment même où les partis se dis-

1 Quoique la maison de Cuzco fût la première en date, comme fondation , elle ne fut cependant érigée en couvent formel que dans ce chapitre de Lima, c'est-à-dire quatre années après le couvent de cette ville, dont l'érection est contemporaine de celle de la province elle - même.

pulaient le pouvoir, de pauvres religieux en paix sous leur cloître, portant leur ambition plus haut, ne pensaient qu'à réformer leur vie et aux moyens de mieux la sacrifier à la gloire de Dieu et au service de leurs frères.

Après la bataille de Sacsahuana, qui ouvrit les portes de Cuzco au président Pierre de la Gasca , et pendant même que l'on punissait les rebelles et qu'on récompensait les fidèles, le P. Thomas de Saint-Martin convoqua en cette ville même son second chapitre provincial. C'était le 1er juillet 1548, c'est-à-dire quatre années après celui de Lima.

Les définiteurs de ce chapitre furent : le P. Barthélémy de Ojeda, prieur de Cuzco; le P. François Juarez, prieur de Arequipa ; et deux autres , nommés Jean de Sainte- Marie et André de Saint-Dominique.

A la première séance de l'ouverture du chapitre, le P. Thomas de Saint-Martin présenta sa démission de prieur provincial. « Il y avait huit années, disait-il, qu'il exerçait cet office; et, quoiqu'il vînt de recevoir récemment un bref de Paul III prolongeant encore ses pouvoirs pour quatre années , il croyait de son devoir de remettre le gouvernement de la province entre des mains plus dignes et plus saintes que les siennes. »

Les religieux, sans rien dire, acceptèrent la renonciation et procédèrent sans retard à l'élection de son successeur. Mais le résultat du scrutin montra que si les religieux avaient accepté si facilement la renonciation du P. Thomas de Saint-Martin, ce n'était nullement dans l'intention de le décharger du poids du gouvernement et de se soustraire à sa juridiction , car, à l'unanimité, ils le renommèrent pour leur prieur provincial.

Le motif des religieux en agissant ainsi, c'est-à-dire en acceptant la renonciation du P. Thomas de Saint-Martin et en le renommant de suite , fut simplement de faire entrer

la province en possession de son droit d'élire; droit dont elle n'avait point encore eu l'occasion d'user jusqu'alors.

Comme il n'y avait pas encore dans l'Ordre la prohibition de réélire les supérieurs sortant de charge , sans dispense aucune, le P. Thomas de Saint-Martin prit donc de suite la présidence du chapitre, et l'on commença les travaux ».

Le premier acte de ce chapitre fut d'absoudre de leur charge les vicaires des nations, ou vicaires provinciaux, et d'en nommer d'autres à leur place.

Ainsi le P. Alphonse de Monténégro, le premier apôtre de Quito, et qui, pendant quatorze années, avait rempli l'office de vicaire provincial en ce pays avec la plus haute distinction , fut rappelé et remplacé par le P. François Martinez.

« C'est avec une grande sagesse , dit Melendez , que saint Dominique a voulu que dans son Ordre les charges ordinaires ne durassent qu'un certain temps , et que celles extraordinaires fussent révocables à la volonté des supérieurs généraux. En vérité, si ces charges sont réellement un fardeau, il n'est pas juste qu'un seul soit condamné à en porter le poids ; et si elles sont une récompense et un honneur, il est juste que tous ceux qui les méritent puissent en jouir. »

En second lieu, les Pères du chapitre révoquèrent et annulèrent, comme nous l'avons déjà dit, les ordinations du chapitre provincial de Lima, à cause de leur trop grande rigueur et sévérité.

1 Ce fut au chapitre général de Salamanque, en 1551, auquel assista notre provincial, qu'il fut décrété que les provinciaux ne pourraient être réélus dans la même province qu'après un laps de temps de huit années, et les prieurs dans le même couvent qu'après six années ; c'est-à-dire un laps de temps équivalent à deux fois le temps de la charge.

Puis, après avoir nommé quelques vicaires de nations en remplacement de ceux absous et avoir institué les PP. Dominique de Saint-Thomas, Barthélémy de Ojeda, Jean de Sainte-Marie, en prédicateurs généraux pour les couvents du Saint- Rosaire de Lima, de Guzco et d'Arequipa, ils s'occupèrent de la rédaction de nouvelles ordinations dont nous allons citer les principales :

« Ordre aux supérieurs , avec précepte formel , de procurer aux religieux , sans distinction , tout ce qu'exige leur entretien corporel et spirituel, et de veiller à ce que les vêtements extérieurs comme intérieurs soient tous uniformes, tant pour la forme que pour le tissu, afin que le public ne soit pas tenté de croire à une différence de mœurs et d'observance, par suite de la différence des habits. »

« Défense, sous peine de graviori culpa, à tout supérieur, de dépenser lui-même ou de laisser dépenser par d'autres de l'argent, qui préalablement n'aura pas été déposé dans la caisse et inscrit dans les livres. »

« Défense, sous peine de gravissima culpa, à tout religieux, de demander ou de recevoir, soit en public, soit en particulier, soit par lui-même ou par d'autres, soit pour son usage ou l'usage d'autrui , de l'argent quelconque. »

« Toute aumône offerte spontanément à un religieux par les fidèles doit être remise immédiatement entre les mains des supérieurs. »

« Défense de recevoir les religieux venant pour quêter, mendier des secours pour leurs parents d'Espagne. Ne point leur permettre de converser avec le peuple, à cause des inconvénients qui peuvent en résulter pour l'habit; les obliger à rester au couvent et s'il est nécessaire les mettre en prison. »

« Cependant, pour ne pas fermer les portes à la charité, il fut décidé que si quelque religieux se trouvait dans une telle nécessité , il pourrait toujours en faire part au P. pro-

vincial, qui, après avoir examiné, pourrait, s'il le jugeait nécessaire , lui accorder la permission demandée. »

« Ordre aux supérieurs d'établir une infirmerie dans leurs maisons respectives, et de prodiguer tous les soins nécessaires aux malades, sous peine d'être suspendus de leur office pour six mois, et de la célébration de la sainte me^se pour un mois. »

Le dernier travail des PP. capitulaires fut de répartir et d'assigner les religieux, selon les besoins, dans les divers couvents et missions appartenant à la province.

Le couvent du Saint-Rosaire de Lima, avec le prieur P. Dominique de Saint- Thomas et le sous -prieur P. Isidore de Saint-Vincent, reçut vingt-quatre religieux.

Le couvent de Saint-Dominique de Cuzco, avec le prieur P. Barthélémy d'Ojeda et le sous-prieur P. Michel Ortiz, reçut neuf religieux.

Le couvent de Saint -Paul d'Arequipa, avec le prieur P. François Juarez et le sous-prieur P. Thomas de Herrera, reçut six religieux.

En outre, une vingtaine d'autres religieux, dont le chapitre donne les noms, furent expédiés deux à deux, comme autrefois les premiers apôtres, dans toutes les directions pour travailler à la conversion des Indiens.

De sorte que , si aux religieux assignés dans les couvents de Lima, Cuzco, Arequipa, et ceux expédiés dans les missions voisines, on ajoute les missionnaires dispersés dans les provinces de Quito et de la Nouvelle-Grenade, ainsi que ceux des couvents du Nicaragua, rattachés par le Rmo P. Général à la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou, on trouvera que cette jeune province , en l'année 1548 , comptait déjà plus de cent Frères Prêcheurs.

Le président Pierre de la Gasca , qui se trouvait encore à Cuzco au moment de la célébration du chapitre, et était parfaitement au courant des mesures prises par les Domi-

nicains pour l'évangélisation des Indiens, en écrivit au roi, lequel, par une lettre du 16 juillet 1550, lui répondit en ces termes :

& Nous sommes très -heureux de savoir que les Frères « Prêcheurs ont élu pour leur provincial le P. Thomas de « Saint-Martin, et que, semblables aux premiers apôtres « du Christ, ils sont partis deux à deux dans toutes les dio rections, pour répandre l'Evangile dans mes domaines « du Pérou. Je vous prie de les aider par tous les moyens « possibles à accomplir la belle œuvre qu'ils ont entre- « prise, et de me faire aussi savoir le résultat de leur» « travaux. »

Cette lettre ne fut point reçue par le président Gasca, car il était déjà parti à son arrivée; mais elle tomba entre les mains du vice-roi Mendoza, qui se fit un plaisir d'en communiquer le contenu aux religieux de Saint-Dominique.

A peine le chapitre provincial était-il terminé, que le P. Thomas de Saint- Martin fut invité par le président Pierre de la Gasca à prêter le concours de ses lumières et de son dévouement dans une affaire de haute importance.

La guerre civile éteinte et le pays pacifié, il restait encore, pour éviter des troubles dans l'avenir, de régler définitivement la position des indigènes, c'est-à-dire de fixer le salaire auquel ils auraient droit quand on les emploierait dans les mines ou dans toute autre entreprise; comme aussi à examiner la taxe pécuniaire à laquelle on pouvait, en toute justice, les soumettre comme vassaux de la couronne sans aggraver leur malheureux état. C'était là une œuvre aussi difficile que délicate , pour l'exécution de laquelle il fallait des hommes prudents, impartiaux, jouissant de la confiance des Espagnols comme des Indiens, et de plus assez dévoués pour ne pas craindre de parcourir le

pays dans tous les sens, d'en reconnaître les ressources afin de pouvoir se prononcer avec pleine connaissance de cause.

Le roi avait écrit à ce sujet des lettres très-pressantes au président, et ce dernier ne crut pas pouvoir mieux répondre au désir de Sa Majesté Catholique, qu'en nommant, pour cette œuvre de justice, trois fils de saint Dominique: l'archevêque de Lima, F. Jérôme Loyasa, le P. Dominique de Saint-Thomas et le P. Thomas de Saint-Martin.

Notre provincial ne put cependant exercer longtemps cet honorable office, car il reçut peu de mois après l'ordre de passer en Espagne , afin de prendre part aux délibérations du chapitre général de l'Ordre, convoqué à Salamanque pour le 17 mai 1551. Il dut donc se préparer à ce long voyage. A cette occasion, la ville de Lima lui donna un éclatant témoignage de son estime en lui confiant, comme à un ambassadeur spécial , la haute mission de la représenter à la cour de Madrid, et de traiter avec le roi diverses affaires importantes concernant l'administration et la prospérité du pays.

Entre les diverses pétitions dont il était porteur, se trouvait la suivante :

« Les citoyens de Lima, considérant les inconvénients, « comme aussi les grandes dépenses qu'occasionne l'envoi « de leurs fils à Madrid pour y faire leur éducation , sup- « plient Sa Majesté Catholique de vouloir bien permettre « qu'on érige dans le monastère des Dominicains un colce lége d'étude générale, avec les mêmes privilèges, « exemptions et immunités dont jouit le collège royal « de Salamanque. »

Dans le mois de janvier 1550, notre provincial s'embarqua à Callao , sur le même navire qui emportait le président Pierre de la Gasca, et ainsi il eut l'honneur d'être le

PfiOYIMCB DE SAIM-Jl.AN- BAPTISTE 145

compagnon intime de ce grand homme pendant toute la traversée.

Arrivé en Espagne, il se rendit aussitôt à Valladolid, où se trouvait la cour, pour traiter des différentes affaires dont l'avait chargé la ville de Lima.

L'Empereur étant alors en Allemagne, notre ambassadeur dut donc se présenter devant la reine, nommée régente du royaume pendant son absence. Cette grande princesse le reçut de la manière la plus flatteuse, et lui octroya toutes les grâces et privilèges qu'il demandait pour la ville de Lima, et la fondation d'une université dans le couvent des Dominicains de cette même ville.

De Valladolid, notre provincial se rendit à Salamanque pour l'ouverture du chapitre général.

Comme en ce chapitre on s'occupa beaucoup des provinces de l'Amérique, nous allons citer les actes de ce chapitre ayant rapport à l'histoire de la province de Saint- Jean-Baptiste du Pérou.

1° La province de Chiapa et Guatemala fut séparée de celle de Saint-Jacques du Mexique sous le titre de Saint- Vincent; et on y annexa, avec le consentement du provincial du Pérou, le P. Thomas de Saint-Martin, les couvents de Léon et de Grenade du Nicaragua, véritablement trop éloignés du Pérou pour que le provincial de ce pays pût en faire régulièrement la visite ' .

1 Les deux couvents de Léon et de Grenade restèrent incorporés à la province de Chiapa et Guatemala jusqu'en 1554, où le chapitre provincial de Guatemala nomma vicaire provincial de Nicaragua le P. Jean de Torrès, avec plein pouvoir, au cas où il ne pourrait pas ramener les religieux de cette province à l'austérité de vie alors en vigueur à Guatemala, de les expédier en Espagne, et lui-même de revenir à Guatemala, après avoir recueilli les meubles et autres objets des couvents abandonnés.

Les religieux de Nicaragua rendaient de grands services au pays ; ils donnaient un bon exemple et ils étaient ponctuels dans toutes

2° A la demande du provincial , on sépara de la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou la province du nouveau royaume de Grenade, sous le titre de Saint-Antonin , mais seulement comme simple congrégation, en attendant qu'elle eût assez de couvents pour être une province formelle. On lui donna pour premier vicaire provincial le P. Pierre de Miranda. Ce fut seulement en 1571 qu'elle fut érigée en province proprement dite.

3° On accorda aux religieux la dispense des vêtements de laine, du moins de ceux qui sont en contact immédiat avec le corps , à titre de pénurie , car la laine manquait ou coûtait trop cher.

4° On permit l'usage de la viande en raison du climat débilitant de ces pays, et de la rareté et cherté du poisson sur ces côtes.

Tous ces articles furent confirmés par le Rme P. Général

les grandes lignes de la vie religieuse ; mais la chaleur du pays ne leur permettait point l'observance des autres points de la règle.

Arrivé là , le P. Jean de Torrès commença à l'aire des ordinations si rigoureuses, que les religieux s'en plaignirent; et alors, sans chercher d'autres moyens pour arriver à la réforme , il dépeupla les couvents, renvoya les religieux en Espagne ; et, recueillant les hiens, il retourna à Guatemala.

Le VLm' P. Général fut loin d'approuver cette grande précipitation ; et , sachant combien les peuples de Léon et de Grenade regrettaient l'absence des religieux, il profita de la venue à Rome du P. Jean de Torrès, pour lui donner de nouvelles instructions. Il sépara donc la province de Nicaragua de celle de Guatemala, et il la mit sous sa juridiction immédiate; ensuite il renvoya, en 1559, le P. Jean de Torrès, comme vicaire général, avec ordre de repeupler les couvents qu'il avait dépeuplés. Le P. Jean de Torrès retourna donc avec quelques religieux, pour reprendre possession des anciens couvents; tous furent parfaitement accueillis par le peuple, le clergé et les évèques; et déjà les nouveaux venus commençaient à se livrer au ministère, lorsque le P. Jean de Torrès mourut. Avec lui tomba la province, car les autres religieux quittèrent tous, pour se rendre soit en Espagne, soit à Hi.-paDiola, ou au Pérou. (Melendez, tome I, p. 136.)

Vincent Justiniano, à l'exception de ce qui touche à l'usage de la viande pour le couvent de Lima.

Il ordonna, avec précepte formel et sous peine d'absolution d'office, à tous les supérieurs, que d'aucune manière, ni sous aucun précepte, ils dispensassent la communauté de ce couvent de la nourriture maigre, exigée par les constitutions.

Le chapitre général terminé, le P. Thomas de Saint-Martin prit la route d'Allemagne, afin de terminer avec l'Empereur différentes affaires relatives à l'ambassade dont il avait été chargé par la ville de Lima. En Allemagne comme en Espagne il fut reçu avec une bonté exceptionnelle; non-seulement l'Empereur lui accorda toutes les faveurs qu'il était venu lui demander, mais encore il le força à accepter des honneurs qu'il n'avait jamais ambitionnés, c'est-à-dire le titre de premier évèque de la Plata, et en même temps celui de régent de l'audience royale en cette même ville.

Notre provincial se résigna , par esprit de sacrifice , à faire la volonté du souverain ; sachant parfaitement qu'en de tels temps et en de tels lieux, de pareils honneurs apportaient à ceux qui en étaient revêtus moins de repos et de consolations que de fatigues et d'angoisses.

Le pape Jules III ayant agréé l'éreclion du nouvel évèché et la nomination du sujet, les bulles en furent expédiées le o juillet 155*2.

Le nouvel évèque se fit sacrer en Espagne au commencement de l'année suivante, et aussitôt se disposa à traverser les mers pour aller prendre possession de son siège.

Avant son départ, l'Empereur lui accorda tous les secours nécessaires pour faire construire et orner sa cathédrale, et la reine, de son côté, lui envoya de sa propre cassette 3,500 ducats d'or, pour achever les soixante écoles qu'il avait commencé d'établir dans différentes contrées, tant pour expliquer aux infidèles les premiers éléments de la religion chrétienne , que pour apprendre à lire et à

écrire à ceux déjà baptisés. Le gouverneur de la province reçut Tordre d'agir toujours de concert avec le nouveau prélat, et de concourir à tout ce qu'il lui proposerait pour le service de l'Eglise et de Sa Majesté. Mais rien ne fut plus consolant pour lui que la bonne volonté de vingt religieux de son Ordre, qui s'offrirent à le suivre pour travailler sous sa conduite à la vigne du Seigneur, dans tous les lieux où il voudrait les envoyer. La cour d'Espagne s'empressa de fournir à toutes les dépenses de voyage de ces généreux missionnaires.

Pendant que tous ces événements se passaient, le temps de provincialat du P. Thomas de Saint-Martin avait expiré, et les religieux de Lima, qui ne savaient point encore l'élévation de leur provincial à l'épiscopat, l'avaient choisi à l'unanimité pour prieur de leur couvent. Ils connaissaient sa prudence, sa douceur et son habitude de commander plus par l'exemple que par la parole. Grande fut leur surprise et surtout leur chagrin , quand ils apprirent sa nomination à l'évèché de la Plata.

Dès que tout fut prêt pour l'embarquement et que la saison fut propre pour la navigation, l'évêque partit à la tête de ses nouveaux missionnaires.

L'Audience royale et tous les habitants de Lima attendaient avec impatience le retour de leur ambassadeur pour apprendre ce qu'il avait obtenu du roi en leur faveur. Il ne fut pas plutôt entré dans le Pérou , que la population se porta au-devant de lui pour le conduire en triomphe dans la capitale. Les dépêches qu'il remit, au nom du roi, entre les mains des magistrats, répondaient parfaitement à leurs désirs et aux espérances du peuple. L'Empereur même accordait à la ville des rois tous les privilèges demandés par son ambassadeur et même plusieurs autres qu'elle n'avait point osé proposer. Aussi la joie fut-elle générale dans la ville comme dans tout l'empire.

PROVINCE DE SMNT-Jr.AN-lUPTISTE 149

Malheureusement, le digne évêque ne put jouir de tout le bien dont il avait été cause; il n'eut pas même la consolation de visiter son église.

Un mois à peine après son retour, il fut assailli par une grave maladie, que tout de suite il jugea mortelle. Aussitôt il ne pensa plus qu'à se préparer à la mort, et après avoir reçu avec la plus tendre dévotion les derniers sacrements de l'Eglise, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, le 29 mars 1554, à l'âge de soixante-douze ans.

Sa mort fut pleuiée par les grands comme par les petits. Le vice-roi, l'archevêque de Lima, l'audience royale et toute la noblesse de la capitale assistèrent à ses obsèques, et le conduisirent à sa dernière demeure. Il fut enterré sous les degrés de l'autel majeur, du côté de l'Evangile, dans l'église du Très-Saint-Rosaire de Lima.

Dans tous les livres écrits sur la conquête du Pérou et le progrès du christianisme en ce pays, les auteurs parlent du P. Thomas de Saint-Martin comme d'un homme également précieux à l'Église, à l'Etat et à son Ordre; mais généralement ils oublient de mentionner l'un de ses plus grands titres à la reconnaissance des Péruviens, c'est-àdire la part principale qu'il a prise à la fondation de l'université de Lima.

Nous avons vu plus haut que lorsque le P. Thomas de Saint-Martin partit du Pérou pour se rendre au chapitre général de Salamanque, il fut chargé par la ville de Lima de présenter en son nom, à Sa Majesté Catholique, plusieurs requêtes, dont l'une avait pour objet la fondation d'un collège d'étude générale en cette ville.

Notre provincial traita cette dernière affaire avec tant de zèle et de promptitude, que même avant l'ouverture du chapitre général de Salamanque il avait déjà reçu de la chancellerie de Madrid toutps les pièces nécessaires à cette fondation , et de la reine la lettre suivante :

« Comme nous avons appris par le R. P. Thomas de « Saint-Martin, provincial de l'Ordre des Frères Prêcheurs « dans notre province du Pérou, qu'il y a dans la ville de a Lima un couvent de son Ordre propre à devenir un col- « lége général , où pourraient être instruits dans les arts et <i les sciences les enfants du pays , et que , pour cette raison, « il nous supplie de vouloir bien établir en ce dit couvent « un collège général, avec tous les privilèges, franchises et « immunités dont jouit l'université royale de Salamanque.

« Nous donc , voulons et ordonnons que l'on établisse « en ce dit couvent ou en tout autre lieu, si la cité le « jugeait plus convenable, une université jouissant de tous « les privilèges, franchises et immunités dont jouit notre « université royale de Salamanque, avec cette clause, ce- « pendant, que l'université de Lima n'aura pas la liberté « d'exempter delà taxe ceux qui y seront gradués , comme « cela se pratique à Salamanque.

« Nous ordonnons donc aux président et membres de l'au- « dience royale de Lima d'obéir à nos intentions contenues « en cette lettre et de les exécuter dans le plus bref délai.

« Donné à Valladolid, le 12 mai 1551.

« Pour la reine, le secrétaire, Jean de Samano. »

A son retour à Lima, le P. Thomas de Saint-Martin trouva la nouvelle université déjà établie, et fonctionnant régulièrement sous les cloîtres du couvent du Saint- Rosaire. Les religieux eux-mêmes enseignaient la philosophie, la théologie et l'Écriture sainte, et malgré la modicité de leurs ressources ils payaient de leurs propres deniers des professeurs pour les autres branches scientifiques et littéraires.

Grâce donc aux Dominicains, la nouvelle université avait parfaitement réussi , et bientôt elle vit accourir à ses écoles toute la jeunesse intelligente du pays.

Cependant, à mesure que le nombre des élèves s'accrois-

sait, les religieux comprenaient de plus en plus l'impossibilité de conserver une jeunesse bruyante et turbulente, comme est généralement celle des écoles, sous leurs cloîtres destinés avant tout à la retraite et au silence. Ils résolurent donc, par amour pour la vie religieuse qu'ils jugeaient en péril , de transporter l'université en d'autres lieux , et ils en firent la demande à don François de Tolède, alors vice- roi du Pérou.

Ce dernier, comprenant parfaitement la raison des religieux, leur accorda l'autorisation demandée, et ainsi l'université, après avoir vécu vingt-quatre années, de 1553 à 1577, sous les cloîtres du couvent du Saint -Rosaire, fut transportée dans la place qu'elle occupe encore aujourd'hui à Lima, sous le nom d'université de San-Marcos.

Par suite du transport de l'université en un autre lieu , les prieurs du couvent du Saint-Rosaire cessèrent naturellement d'en être les recteurs, comme ils l'avaient toujours été depuis sa fondation. Mais en reconnaissance des grands services rendus par les Dominicains, le corps universitaire, réuni en conseil le 5 novembre de la même année, décréta :

1° Que le prieur du couvent du Saint-Rosaire, quel qu'il fût, serait toujours membre du conseil de l'université et y aurait voix active, et que dans les assemblées son siège serait placé immédiatement à la droite de celui du recteur;

2° Que les lecteurs de théologie et philosophie du même couvent, quoique non gradués, auraient aussi voix active dans les conseils de l'université , et que dans les assemblées ils siégeraient immédiatement après les docteurs de ladite université.

Nous n'avons pas à suivre les progrès de cette université, cela est en dehors de notre histoire. Tout ce que nous pouvons dire c'est que les fils de Saint-Dominique , pendant deux siècles , eurent l'honneur d'en occuper les prin-

cipales chaires, et que généralement ils se distinguèrent tous par la hauteur et la solidité de leur enseignement.

Le premier à qui fut confiée la principale chaire de théologie dans cette université fut le P. Dominique de Saint- Thomas, dont nous parlerons bientôt, comme successeur du P. Thomas de Saint-Martin dans le gouvernement de la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou.

L'université, pour perpétuer le souvenir de son fondateur, ordonna que son portrait serait placé dans le grand salon de réception , où on le voit encore aujourd'hui.

Le père Thomas de Saint-Martin y est représenté en son habit de dominicain , tenant dans sa main droite la bulle de fondation. Au bas du portrait se trouve écrite en lettres d'or l'inscription suivante, rappelant au lecteur que l'université de San-Marcos a commencé dans le couvent des PP. Dominicains de Lima :

Page 1