CHAPITRE XI
État de la province. — Travaux des religieux. — Le P. Dominique de Saint-Thomas préside le troisième chapitre provincial ; il va à Rome ; il est nommé évèque de la Plata. — Sa mort.
Sous l'administration du P. Thomas de Saint-Martin, la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou avait pris des développements considérables. A l'ouverture du troisième chapitre provincial, dans le commencement de l'année 1553, elle comptait dix-huit couvents organisés dont nous allons donner les noms :
Couvent du Saint-Rosaire de Lima.
— Saint-Dominique de Cuzco.
— Saint- Paul d'Arequipa.
— Santa-Anna de Huamanga.
— Saint-Dominique de Loja.
— Saint-Pierre-Martyr de Quito.
— de l'Assomption de Huanuco.
— Saint-Dominique de Chicama.
— Saint- Dominique de la Villa-de-la-Plata.
— Saint-Thomas de Chincha.
— Saint-Vincent de Chucuytu.
— Saint - Dominique d'Huaylas.
— Saint-Antoine de Xauja.
— Saint- Dominique de Panama.
— Saint- Dominique do Yauyos.
Couvent Saint- Dominique de Tucuman.
— Saint-Dominique de Lampas.
— Saint- Dominique de Lucamas.
Outre ces dix-huit couvents, la province possédait encore dans les villes de Truxillo, Potosi et en quelques bourgades voisines de la cité de Chucuytu, une dizaine de maisons n'ayant point encore les qualités requises par les constitutions pour être des couvents formels.
Cette germination presque spontanée de couvents sur tous les points du Pérou ne peut s'expliquer que par une bénédiction spéciale de Dieu et un prodige de zèle de la part des missionnaires.
Dans leur désir de gagner des âmes à Dieu, ces saints apôtres se portaient en avant avec une intrépidité que ni les obstacles , ni les privations , ni les dangers ne pouvaient décourager et encore moins arrêter. Semblables à ces conquérants dont le premier soin, à mesure qu'ils avancent dans un pays ennemi, est de le couvrir de forteresses afin de le mieux assujettir, nos missionnaires aussi, à mesure qu'ils pénétraient dans les pays infidèles, s'empressaient d'y élever des églises et des couvents, afin de les mieux placer sous la protection et la domination du grand Roi dont ils étaient les envoyés.
Kien de plus merveilleux, ditMelendez, que l'activité déployée en ces circonstances par ces zélés missionnaires. A peine avaient-ils rencontré un site convenable pour leurs établissements projetés, qu'aussitôt ils se mettaient à l'œuvre. Tour à tour architectes, charpentiers et maçons, ils ne reculaient devant aucun travail, quel qu'il fût. Euxmêmes, de leurs propres mains, pétrissaient et moulaient ces espèces de briques en terre délayée qui , sous le nom d'adobes, servent de matériaux pour toutes les constructions dans le Pérou. Le travail s'exécutait au milieu de
chants religieux et de prières, auxquels les Indiens idolâtres étaient invités à prendre part, et il devenait ainsi un moyen d'apostolat.
Sans doute, ces premières habitations étaient bien imparfaites et bien incommodes; mais cependant elles suffisaient à ces hommes, qui, comme saint François d'Assise, avaient épousé dame Pauvreté, et n'aimaient et n'estimaient en ce monde que ce qui en portait les glorieuses livrées.
De ces humbles asiles, comme d'autant de forteresses, s'élançaient dans toutes les directions ces nobles soldats du Christ, pour conquérir tout un monde nouveau et le placer sous la domination de leur divin Maître.
Un jour on les voyait partir à pied , un bâton à la main , un bréviaire dans une besace, sans autre arme que leur foi , sans autre provision que leur confiance illimitée dans la divine Providence. Où allaient-ils? personne ne le savait, eux-mêmes l'ignoraient; ils marchaient en avant et toujours en avant à la recherche d'âmes à sauver, de peuples à convertir, comptant pour rien les fatigues comme les dangers.
Il faut avoir vu et visité ces pays pour bien juger des difficultés et obstacles que ces héros eurent à surmonter dans leurs courses apostoliques. Aujourd'hui encore, à trois siècles de distance, alors que la civilisation moderne a tracé des routes , construit des ponts , comblé des vallées , nivelé des collines, le voyageur se trouve exposé à des fatigues et à des périls incessants. Ici ce sont d'immenses plaines de sables brûlants, où l'œil du voyageur chercherait en vain une goutte d'eau ou un brin d'herbe; là, des montagnes gigantesques dont les pieds plongent dans une atmosphère embrasée par le soleil des zones torrides, tandis que leur tète superbe s'élève jusqu'aux nues , couronnée d'un diadème de neiges aussi anciennes que celles
des zones glaciales. En sorte qu'en un seul jour on peut passer de l'été à l'hiver, des plus hautes températures aux plus basses, des beaux pays des tropiques, où la glace est inconnue, aux climats lugubres des pôles, où elle ne fond jamais.
Mais quelles routes pour faire cette ascension! Tantôt ce sont des torrents aussi terribles que des avalanches à traverser, tantôt des précipices d'une profondeur vertigineuse à côtoyer, ou bien de sombres forêts dont les arbres gigantesques se trouvent enchaînés les uns aux autres par des lianes tellement bien entrelacées, qu'elles offrent au voyageur une barrière aussi inffranchissable que les murs d'une forteresse; partout, en un mot, des fatigues et des dangers.
Aussi souvent, il arrivait qu'un missionnaire disparaissait; on n'entendait plus parler de lui ; en vain ses frères se demandaient : Où est-il? qu'est-il devenu? Personne ne répondait et ne pouvait répondre. Mais un jour, un chasseur égaré ou un Indien, dans ses pérégrinations, rencontrait couché dans les sables , ou assis au pied d'un arbre , un cadavre , un squelette , enveloppé d'une robe de bure blanche comme dans un linceul; à sa tête se trouvait une besace vide, à ses côtés un bâton et un bréviaire ; c'était là ce qu'il restait de notre missionnaire. La faim ou la soif, les fatigues ou la maladie, et peut-être toutes ces causes à la fois l'avaient tué. Il avait expiré sans autres témoins que Dieu et ses anges.
Si on se demande quel a été le résultat de ces courses apostoliques si rudes et si périlleuses, à quoi ont abouti ces vies si pleines de sacrifice, ces morts si héroïques, qu'on regarde ce que sont devenus , grâce aux missionnaires, l'Equateur, le Pérou et le Chili. L'idolâtrie et la barbarie en ont disparu, la civilisation chrétienne s'y est implantée, et les croyances catholiques y régnent
Béates et sans partage. Christus vicit, régnât et imperat '.
Mais reprenons le fil de notre histoire.
Le P. Thomas de Saint-Martin lors de son départ pour l'Espagne , en compagnie du président Pierre de la Gasca , avait négligé, paraît-il, de désigner un religieux pour gouverner la province pendant son absence, ou du moins la chronique ne nomme point celui qui fut choisi à cet effet. Tout ce qu'on sait, c'est qu'en 1551 le Rmo P. François Romeo, général de l'Ordre, expédia au P. Dominique de Saint-Thomas les patentes de Visiteur Général de la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou, dignité qui réunissait entre ses mains tous les pouvoirs et le plaçait au-dessus de toutes les autres autorités.
Le P. Dominique de Saint-Thomas fut le premier ainsi à qui fut confiée cette haute prélature dans la province du Pérou ; comme aussi il fut le premier à qui cette même province conféra les titres de Prédicateur général et de Maître en théologie. Cela est une preuve de la haute réputation dont il jouissait tant dans le nouveau monde que dans l'ancien.
i En 1563, le cardinal Ghislieri, qui fut plus tard Pie V, envoya à nos Pères la lettre suivante :
« Sa Sainteté Pie IV, considérant les dangers et fatigues auxquels sont exposés les missionnaires, et principalement ceux de l'Ordre de Saint -Dominique, qui, sacrifiant patrie, parents et amis, ne craignent point de se rendre jusqu'aux nations les plus lointaines des Indes, afin d'y répandre l'Évangile et la foi, en l'honneur de Dieu , et la conversion des infidèles; considérant que les religieux Dominicains sufdits, embrasés par un fervent amour de Dieu et une grande charité pour leur prochain, peuvent se trouver exposés à de grands dangers , et voulant user avec des fils si méritants de sa bouté accoutumée, concède :
« A tous les Dominicains venant au Pérou, pour le jour où ils se mettent en mer, une indulgence plénière, avec faculté de choisir le confesseur qu'ils désireront, lequel confesseur pourra les absoudre de toute irrégularité, censure et péchés, même réservés en la bulle Cœna Domini.
Cet illustre Frère Prêcheur, né en Andalousie, se trouvait en qualité de collégial dans le grand couvent de Saint-Paul de Séville, quand le bruit lui vint aux oreilles que le P. Reginald Pedrazza avait reçu Tordre de Sa Majesté Catholique de choisir six Dominicains pour les emmener avec lui au Pérou à la suite de Pizarre. Aussitôt il s'offrit au P. Reginald, qui, sur sa bonne réputation, l'accepta avec empressement. Ainsi il fut un des sept Frères Prêcheurs auxquels échut l'honneur de partager les dangers et privations de l'expédition, et de mettre les premiers les pieds sur la terre péruvienne à la suite des valeureux conquérants. C'était le plus jeune de tous , mais en vertu et en prudence il ne le cédait à aucun, quoique tous fussent des hommes de premier mérite.
A peine arrivé , il s'adonna avec ardeur à l'étude de l'idiome du pays , et il y réussit si bien, qu'en peu de temps il fut à même de composer une bonne grammaire en langue quichua l. Cet ouvrage depuis a toujours servi de modèle à tous ceux que l'on imprima dans la suite. De sorte que si les missionnaires ont pu apprendre avec promptitude la langue des Incas, ils le durent surtout au zèle et au génie du P. Dominique de Saint-Thomas.
Sa facilité était si grande, que non-seulement il apprit en peu de temps l'idiome principal, mais encore tous les divers dialectes parlés dans les autres parties du Pérou.
Grâce à cette merveilleuse facilité pour les langues, le P. Dominique de Saint-Thomas fut bientôt en état de se consacrer au ministère apostolique parmi les Indiens. Il commença d'abord par parcourir la vallée de Chicama, à cinq lieues au nord de Truxillo, celles de Chancay et Aucallama , à douze lieues au nord de Lima, et enfin le pays de Chincha, à trente lieues au sud de cette même ville. Son
1 Langue parlée par les Incas et leurs sujets.
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zèle «mi ces contrées aujourd'hui désertes, mais alors tiv— peuplées, fut récompensé par les plus heureux résultats.
Quelque temps après il fut envoyé dans les provinces d'Huaylos et Conchucos, sur les frontières des Cordillères, où il eut la consolation de convertir des peuplades entières. Ces grands succès étaient dus non moins à ses hautes vertus qu'à son éloquence. Sa manière de procéder avec les Indiens persuadait bien vite ceux que sa parole avait commencé à convaincre. Il était doux et bon envers tous, toujours prêt à les protéger et à les défendre même au péril de sa vie, contre l'avarice et la cruauté des implacables conquérants. En toute circonstance il faisait preuve d'un si grand désintéressement que tous les Indiens, mémo ceux que la grâce n'avait point encore touchés, comprenaient parfaitement que le saint homme s'oubliait lui— même pour ne songer qu'à leur salut et leur bonheur, tant spirituel que temporel; aussi tous, tidèles ou infidèles, le vénéraient et l'aimaient comme un père.
Tels étaient les succès du P. Dominique de Saint- Thomas comme missionnaire, lorsque, en 1545, le choix de ses frères vint l'arracher à ses travaux de prédilection pour le faire prieur du couvent du Saint-Rosaire à Lima. Le saint homme dut se résigner et s'éloigner de ses chers Indiens, mais néanmoins il ne les oublia point, car malgré ses occupations il résolut d'employer, chaque jour, une heure déterminée à l'instruction de ceux qui, par ordre du roi. avaient été envoyés pour travailler à la construction du couvent.
Les temps orageux au milieu desquels s'écoula son priorat lui fournirent l'occasion de montrer la haute énergie de son caractère ; il en donna surtout une grande preuve lors de l'arrestation et incarcération du P. Pierre de Ulloa.
Ce religieux, comme nous l'avons dit plus haut, avait accompagné le P. Thomas de Saint-Martin à Panama, et
il revenait avec lui au Pérou, lorsqu'il fut arrêté à Santa comme agent du président Pierre de la Gasca, par un parti de Pizarristes, chargé de chaînes et envoyé à Lima, où on le jeta , sans condamnation aucune, dans une citerne malsaine en attendant l'heure de son exécution. Aussitôt que le P. Dominique de Saint -Thomas apprit ces événoments, il courut à la hâte au palais de François Caravajal, le féroce lieutenant de Pizarre, pour lui demander la liberté de son religieux. C'était une périlleuse démarche , car Caravajal était implacable; et il n'y avait pas d'exemple qu'il eût jamais fait grâce à qui que ce soit ; déjà dans une semblable circonstance il avait fait pendre le F. Gonzalvede Saint-Dominique, socius à l'évêque de Cuzco, F. Jean Solano.
Admis en présence de Caravajal , le P. Dominique de Saint-Thomas parla avec tant de courage et d'énergie, que le féroce soldat lui permit d'emmener le prisonnier, à condition qu'il le tiendrait en réclusion dans le couvent pendant quelques mois. Ce succès inespéré causa un étonnement général ; car, vu le caractère de Caravajal, chacun était persuadé que ni le P. de Ulloa ni son avocat ne sortiraient vivants de ses mains.
Dans une autre circonstance, il ne craignit point d'aller trouver Gonzalve Pizarre lui-même, pour lui représenter tous les maux, tant spirituels que temporels, qui résultaient pour le pays de sa rébellion; et ensuite, avec un courage tout apostolique, il l'engagea à faire sa soumission au roi. Gonzalve, irrité, répondit qu'il avait tous les droits possibles à être le gouverneur général du pays, et qu'il le serait par conséquent envers et contre tous '.
Si le P. Dominique de Saint-Thomas, dit un auteur, ne paya point de sa tète la liberté de ses paroles, cela ne doit être attribué qu'à une disposition spéciale de la divine
i Palentino, tome I, liv. I, chap. vi.
PROVINCE DE SAINT-JEAN-BAPTISTE lfil
Providence, car plusieurs, même des ecclésiastiques, avaient été mis à mort, qui n'en avaient jamais dit la moitié autant.
Le désintéressement du P. Dominique de Saint-Thomas c'était pas moindre que son courage; le P. Melendez nous en cite un exemple qu'on nous saura gré de rappeler1.
Pendant que le P. Dominique de Saint-Thomas construisait le grand couvent du Saint-Rosaire, un riche marchand , gravement malade, le fit appeler et lui dit : « Père, ma fortune est considérable et je suis sur le point de mourir. Comme je n'ai point d'héritiers, mon intention est de vous la laisser tout entière, afin que vous l'employiez de la manière que vous jugerez la plus convenable pour le bien de mon âme et la gloire de Dieu. »
Cet homme mourut peu de temps après, laissant, comme il l'avait dit, toute sa fortune au saint religieux.
Celui-ci, malgré le besoin pressant qu'il avait d'argent pour continuer l'édification de son couvent , commença d'abord à consacrer la moitié des biens dont il venait d'hériter à la construction de l'hôpital qu'avait commencé à Lima l'archevêque Jérôme de Loyasa, et il y fit bâtir, au nom du testateur, une petite chapelle à l'entretien de laquelle il alloua des rentes assez considérables. Puis il envoya cent écus à chacune des communautés religieuses de la ville pour célébrer des messes à l'intention du défunt, et tout ce qui restait fut scrupuleusement distribué aux pauvres.
A l'expiration de son priorat, en 1548, comme nous l'avons dit précédemment, le P. Dominique de Saint- Thomas avait suivi le président Pierre de la Gasca à Cuzco, et après la défaite et la mort de Pizarre il avait été nommé membre de la commission chargée de fixer le salaire auquel les Indiens auraient droit quand on les emploierait, comme
1 Melendez, tome I, p. 331.
aussi le tribut qu'on pourrait leur imposer en toute justice sans aggraver leur sort.
Le P. Dominique de Saint-Thomas remplit cet honorable office avec tout le soin et l'attention qu'il méritait , mais il devint bientôt pour lui une source de contrariétés et de persécutions.
Fernand Giron , l'un des grands propriétaires du Pérou , et qui déjà, lors du partage qu'avait fait le président Gasca des biens des rebelles en faveur des sujets restés fidèles, s'était montré peu satisfait, car il ne se croyait pas dignement récompensé par la part dont on l'avait gratifié, devint tout à fait mécontent par suite des mesures adoptées par la commission des taxes pour sauvegarder l'indépendance et le bien-être des Indiens.
Il commença donc à se plaindre hautement de ces nouvelles mesures , à les dénoncer comme pernicieuses et contraires aux intérêts des colons espagnols , et bientôt après il leva entièrement l'étendard de la révolte.
Ce fut au milieu des troubles occasionnés par cette seconde rébellion que se tint à Lima, le 28 juillet 1553, le troisième chapitre provincial. Le P. Dominique de Saint- Thomas, qui déjà avait reçu de Rome la patente de Visiteur Général, fut élu à l'unanimité Prieur provincial. Ce choix, tout en montrant le bon esprit de la province, confirma de plus en plus le Rme P. Général dans la bonne opinion qu'il avait conçue de ce saint religieux.
En ce chapitre, on s'occupa surtout des moyens à prendre pour faciliter la conversion des Indiens et de l'instruction à donner à ceux déjà convertis. Ensuite on fit de saintes ordinations pour sauvegarder l'observance du vœu de pauvreté, et fermer, autant que possible, la porte aux abus qui pourraient en amener le relâchement.
Enfin le chapitre termina par l'institution de quelques vicaires de nations. Le P. Jérôme de Villanueva fut nommé
vicaire de la province de Quito; le P. Gaspard de Carav;ijal, vicaire de la province de Tucuman, et le P. Gilles Gonzalès Davila, vicaire de la province du Chili; à ce dernier, on adjoignit, comme compagnon, le P. Louis de Chavez.
Aussitôt après le chapitre, le nouveau provincial commença la visite des couvents de sa province. Les affaires de l'Ordre ne l'empêchèrent point de s'occuper de la pacification des esprits. Il travailla même avec d'autant plus de zèle à cette œuvre difficile, que Fernand Giron l'avait désigné comme le principal auteur des mesures contre tes juelles il s'était révolté. Pendant son voyage à travers le pays, il se lit un devoir de s'entretenir avec tous les principaux Espagnols sur les propriétés desquels il passait. Dans ces diverses circonstances, il déploya un tel tact et une telle prudence, qu'il réussit bien vite à les détacher tous de la rébellion.
Fernand Giron, abandonné des siens, paya de sa tête sa coupable tentative, et la tranquillité se rétablit dans le pays.
Ainsi , cette insurrection fut éteinte moins par la force des armes que par l'influence d'un pauvre religieux '.
A la fin de son provincialat, le P. Dominique de Saint- Thomas se disposa à passer en Europe, afin de rendre compte au Rmo P. Général de son gouvernement, et de traiter aussi devant le chapitre général quelques affaires concernant le hon ordre et le progrès de la province.
La ville de Lima et plusieurs autres de l'empire profitèrent de l'occasion pour le charger de quelques dépêches , et le prier de demander en leur nom à Sa Majesté Catholique de nouvelles grâces et faveurs.
1 L'archevêque Dominicain de Lima, Jérôme de Loyasa, joua aussi un grand rôle en ces circonstances ; il fut même nommé général en chef des armées qu'on avait levées pour combattre Fernand Giron. (Melendez, tome 1, p. 347.)
A son arrivée à Valladolid, le saint religieux fut reçu par la cour avec la plus grande distinction. Le roi s'empressa de lui octroyer tout ce qu'il lui demanda pour son Ordre, mais il ne crut pas devoir satisfaire à toutes les pétitions dont il était porteur.
De Valladolid, le P. Thomas de Saint- Martin passa à Rome, où devait se tenir, pour la Pentecôte de L'année 1558, le chapitre général, chargé de donner un successeur au Rme P. Etienne Ususmaris, qu'une mort récente venait d'enlever au gouvernement de l'Ordre.
Le nouvel élu, le Rme P. Vincent Justiniani, auquel le mérite et la prudence du P. Dominique de Saint-Thomas étaient parfaitement connus, et qui, pour cette raison, avait la plus grande confiance en sa personne, lui accorda sans hésitation tout ce qu'il crut devoir lui demander pour le plus grand bien de la province du Pérou.
Dans un rescrit du 20 juillet de la même année (1558) , signé du Rme P. général Justiniani. nous trouvons les dispositions suivantes :
« 1° Que le provincial du Pérou peut assigner et incorporer dans les couvents de sa province tous les religieux des autres provinces qui s'y trouvent soit pour un motif, soit pour un autre, pourvu cependant que ces religieux y soient venus avec permission de leurs supérieurs et qu'ils ne se refusent point à cette incorporation ;
« 2° Que les religieux ainsi incorporés, comme aussi ceux venant d'Espagne, après un séjour d'un an en la province, peuvent être regardés comme ses fils propres et par conséquent capables de toutes les prélatures ;
« 3° Que le provincial peut , si par hasard il arrivait à un religieux de manquer aux devoirs de sa profession, le renvoyer dans la province dont il est originaire, et employer, si cela était nécessaire, l'aide du bras séculier pour le forcer au retour ;
« 4° Que les chapitres provinciaux, à l'avenir, devront se célébrer le premier dimanche après la fête de sainte Madeleine, comme étant la saison la plus propice pour voyager au Pérou. »
Ayant terminé ses afTaires à Rome, et après avoir pris la bénédiction du souverain pontife Paul IV, le P. Dominique de Saint-Thomas retourna en Espagne. A son passage i Y.illadolid, le roi, en témoignage de sa haute estime, lui lit remettre sur sa propre caisse un bon de 500 ducats d'or pour acheter les livres dont avaient besoin les divers couvents du Pérou; puis il lui annonça qu'il l'avait présenté à Sa Sainteté pour l'évêché de Chuquizaca ou de la Plata.
Le saint religieux lui répondit qu'il était très-flatté de l'honneur que son souverain daignait lui faire, mais que, cependant, il ne pouvait accepter, pour deux raisons. La première, parce qu'il ne se croyait pas digne d'une si haute dignité, et la seconde, parce que toutes les pétitions et requêtes qu'il avait présentées au roi, au nom de la ville de Lima et autres de l'empire, ayant été rejetées pour la plupart, il craignait que les pétitionnaires ne pussent dire que dans son voyage en Espagne il avait négligé les affaires d'autrui pour s'occuper des siennes propres et chercher une mitre.
. Le roi, admirant la prudence de notre religieux, lui dit en souriant de retourner au Pérou et de laisser à la divine Providence le soin d'arranger toutes choses.
De retour à Lima, en 1561 , le P. Dominique de Saint- Thomas se donna entièrement au soin des études et des étudiants dans cette université qu'il avait en quelque sorte fondée , et dont il avait été le premier régent et le premier docteur. Il assistait à toutes les conférences, et prenait une part active à ces joutes intellectuelles dans lesquelles l'esprit du siècle aimait à s'exercer.
Ce fut au milieu de l'une de ces séances académiques, au moment où il discutait une question très-difficile, que lui arriva de Rome sa nomination comme évêque de Chuquizaca. Aussitôt le bruit s'en répandit dans la ville, et ce fut une joie universelle, excepté pour les religieux, dont la douleur fut grande en se voyant menacés de perdre en sa personne un modèle de vertu et de science.
Quand le vice-roi, l'archevêque, les auditeurs royaux et autres grands personnages de la ville se présentèrent pour le féliciter de sa nomination, ils trouvèrent ce bon religieux tout en pleurs, à genoux, priant Dieu de l'éclairer et de lui faire comprendre ce qu'il devait faire. Car, si d'un côté il voyait la volonté du Saint -Père et celle du Roi , de l'autre, il voyait son indignité personnelle et le désir de ses frères de le conserver au milieu d'eux.
Tous lui firent entendre que l'épiscopat était encore plus une charge qu'un honneur, et que l'envie d'échapper à cet honneur ne lui donnait nullement le droit de se soustraire à une charge qui, d'ailleurs, ne lui avait été confiée que pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des âmes.
Enfin le saint religieux dut se résigner; il fut consacré à la fin de l'année 1562, dans l'église du Saint-Rosaire, par l'archevêque Jérôme de Loyasa, en présence du viceroi et de toutes les notabilités de la ville. 11 fut le premier, évêque dominicain consacré en cette église.
Peu de jours après, le nouvel évêque prit la route de son diocèse, voyageant comme un simple frère plutôt que comme un prince de l'Eglise. Sur sa route, il visita avec un grand soin les peuplades appartenant à son vaste diocèse, s'occupant du bien spirituel et du bien temporel , faisant bâtir des églises et des écoles, et s'efforçant surtout de sauvegarder la liberté et le bien-être de ses chers Indiens.
Arrivé à Chuquizaca, siège de son évêché, il fut reçu
avec une joie respectueuse par la population espagnole; mais les Indiens surtout manifestèrent la plus vive allégresse. Les caciques des pays voisins vinrent à la tète de leurs tribus saluer Jeur nouvel évoque et baiser sa main en signe d'hommage. Tous étaient heureux, car tous sentaient parfaitement que celui qui s'était toujours montré pour eux un père et un défenseur, trouverait encore une nouvelle force pour les protéger dans la haute dignité dont il venait d'être revêtu.
A Chuquizaca, il établit sa maison épiscopale sur un pied de grande simplicité, disant qu'en acceptant l'épiscopat il n'avait nullement renoncé à la vertu de pauvreté , et que, d'ailleurs, le luxe d'un évêque consistait dans le nombre des malheureux qu'il entretenait et soutenait avec ses économies.
La porte de sa maison était toujours ouverte le jour comme la nuit, et ainsi chacun, riche ou pauvre, pouvait pénétrer jusqu'à lui sans la moindre difficulté. Quand on lui faisait observer combien ce système était nuisible à sa santé, il avait coutume de répondre qu'il avait toujours cru que ce n'était pas le diocèse qui appartenait à l'évêque , mais l'évêque au diocèse.
En 1567, il se rendit à Lima pour assister au concile provincial. Pendant toute la durée de ce concile il vécut au couvent, allant au chœur de jour et de nuit, au réfectoire et à tous les exercices de la communauté comme un simple religieux.
Terminé le concile , il revint à Chuquizaca , où bientôt il tomba dangereusement malade. Se sentant sur son lit de mort, il pria le prieur des Dominicains de lui envoyer deux religieux pour veiller avec lui et l'aider à mourir.
Au milieu de ses plus grandes souffrances, on entendait ce pieux évêque appeler à son secours la très-sainte Vierge et saint Dominique. Il se confessait chaque jour avec la
plus grande dévotion, pleurant ses fautes comme s'il eût été le plus criminel des hommes. Quand il vit la mort s'approcher, il demanda le saint Viatique. Le curé de la cathédrale le lui apporta, et comme il lui parlait avec le plus grand respect , le bon évèque lui dit : « Ne voyezvous point que Jésus, le Roi du ciel et de la terre, est ici présent? Ne me traitez donc que comme un pauvre, car devant ce Roi des rois tout le monde est petit et misérable. »
Il reçut donc le saint Viatique et ensuite le sacrement de l'extrême-onction avec la plus grande dévotion, et, prenant une croix, il expira en répétant ce verset du psaume cxxi: In domum Bomini ibimus.
Toute la population se porta à ses obsèques ; on y vit accourir des Indiens de vingt lieues de distance ; tous pleuraient et sanglotaient comme s'ils eussent perdu le meilleur des pères ou des amis.
Il fut enterré sous l'autel principal de son église cathédrale, le 28 mai 1568.