CHAPITRE XII
Le P. Gaspard de Caravajal. — Il accompagne Gonzalve Pizarre dans son expédition à l'est de Quito. — Il est nommé provincial.
— Sa mort
La chronique ne dit point dans quel couvent de l'Ordre le P. Gaspard de Caravajal prit l'habit des Frères Prêcheurs ; tout ce que l'on sait, c'est que, né en Estramadure d'une famille distinguée parmi les plus illustres d'Espagne, il arriva au Pérou en 1533 avec le P. Jean de Oliaz, et devint bientôt un des missionnaires les plus actifs et les plus zélés de ce pays.
Le P. Gaspard de Caravajal avait reçu de la divine Providence, outre plusieurs autres talents, les qualités nécessaires à un homme apostolique : une forte complexion capable des plus grands travaux, beaucoup de justesse d'esprit ainsi qu'un courage et une patience à toute épreuve.
Depuis cinq ans il était au Pérou, et il y exerçait le saint ministère, lorsqu'il se présenta une occasion d'employer les dons qu'il avait reçus du Ciel, dans une entreprise des plus difficiles et des plus pénibles.
En 1538, la nouvelle se répandit à Lima qu'à l'est de Quito, sur l'autre versant des Cordillères, il y avait des contrées extrêmement riches et fort peuplées. François Pizarre, toujours insatiable, songea tout de suite à y envoyer son frère Gonzalve avec quelques troupes, pour y faire,
sinon des conquêtes , au moins des établissements commerciaux.
Plusieurs officiers de distinction offrirent leur concours pour cette expédition, et le P. Gaspard de Caravajal, sollicité par Pizarre, consentit aussi à le suivre en qualité d'aumônier.
Ce fut au commencement de l'année 1540 que se mit en route cette expédition ; elle était composée de quatre cents Espagnols et de quatre mille Indiens.
Les premiers jours du voyage furent assez faciles pour des aventuriers accoutumés à toutes les fatigues et privations; mais cependant, à mesure qu'ils avancèrent au milieu de ces pays si accidentés, ils se trouvèrent en face de difficultés et d'obstacles qu'ils n'avaient point prévus et dont ils eurent beaucoup à souffrir. En ces circonstances déplorables, le P. de Caravajal déploya toute sa charité, et ses exhortations et ses exemples furent d'un grand secours pour soutenir le courage des soldats. Enfin , après quelques mois de rudes épreuves, nos aventuriers arrivèrent dans le pays de la Cannelle, qui était le but de l'expédition1.
Si Gonzalve Pizarre eût été sage , il se fût arrêté en ce pays et il y eût créé des établissements dont le Pérou, par suite , eût pu tirer d'immenses avantages , mais l'amour des aventures, si puissant en ce siècle chevaleresque, le décida à pousser en avant.
Après quelques semaines de repos, Gonzalve, à la tête de son armée, continua donc sa marche dans la direction de l'Est, où, selon le dire des Indiens, il devait trouver à quelques jours de distance un pays riche en or et abondant en provisions de tout genre.
1 Ce pays était nommé ainsi, à cause de sa grande abondance d'arbres produisant l'écorce appelée cannelle.
Les rusés indigènes ne faisaient miroiter aux yeux des Espagnols de telles espérances que pour les tromper et les décider à s'éloigner de leur pays. Aussi, après dix jours d'un voyage pénible à travers des forêts où il était nécessaire de s'ouvrir un passage à coups de hache, Gonzalve ne rencontra qu'une contrée déserte et stérile, où ses soldats affamés furent obligés de tuer leurs chiens et d'en manger la chair pour ne pas mourir d'inanition. Néanmoins les aventuriers ne perdirent point courage: reculer eût été honteux; ils poussèrent donc toujours en avant jusqu'au jour où ils rencontrèrent enfin un des tributaires du fleuve des Amazones, le Napo, rivière magnifique sur les bords de laquelle ils s'établirent en attendant la fin de la saison des pluies.
Ils ne pouvaient choisir un meilleur campement, car la pèche et la chasse en cet endroit leur fournissaient des moyens assurés de subsistance.
Deux mois se passèrent ainsi dans le repos et l'abondance, et Pizarre, voyant les beaux jours revenus et ses compagnons parfaitement rétablis, résolut de suivre les bords du fleuve jusqu'à ce qu'il rencontrât un endroit favorable pour le traverser. Après quelques jours d'une marche pénible, ayant trouvé ce qu'il cherchait, Pizarre fit jeter sur les eaux du fleuve un petit pont de bois, sur lequel il passa avec tout son monde et les bagages, malgré les efforts des Indiens pour l'en empêcher. Mais il n'en fut pas plus avancé pour cela , car sur cette autre rive du fleuve il ne trouva qu'un pays plat et marécageux où la marche était aussi difficile que les vivres y étaient rares. Alors il lui vint à l'esprit l'idée de construire un petit navire capable de passer facilement ses soldats d'une rive à l'autre, et en même temps propre à servir pour transporter les malades et les bagages. L'idée certainement était bonne, mais l'exécution était difficile , car nos aventuriers manquaient
des outils nécessaires pour un tel travail. Cependant ils en vinrent à bout, et deux mois après un petit brigantin se balançait sur les eaux du Napo.
Lorsque Pizarre vit son petit brigantin en état de voguer, il se crut aussi en état de faire de grandes découvertes, et il ne pensa plus qu'à pousser en avant. Il continua donc son chemin avec une nouvelle confiance, faisant marcher ses troupes par terre sans s'écarter de la rivière, par conséquent au travers des boues, des lieux marécageux, des broussailles et des roseaux. Quand il était trop difficile aux troupes de suivre leur route d'un côté de la rivière , on les faisait passer de l'autre par le moyen du brigantin, et on réglait la marche de manière que ceux qui étaient sur la rivière et ceux qui allaient par terre s'arrêtassent toujours dans les mêmes lieux pour y prendre ensemble le repos nécessaire. Ainsi, on fit près de deux cents lieues en descendant le fleuve.
Cependant les vivres commençaient à manquer; les pauvres aventuriers en étaient réduits à manger le cuir de leurs selles et les quelques reptiles qu'ils pouvaient tuer, et déjà beaucoup ne se trouvaient plus en état de continuer le voyage.
Pizarre alors, pour sauver son armée, résolut d'envoyer le petit brigantin en avant à la recherche de provisions. 11 ordonna donc à François Orellana, un de ses meilleurs officiers, de s'embarquer avec cinquante hommes et le P. Gaspard de Caravajal, de descendre le Napo jusqu'au lieu où cette rivière se jette dans une autre plus considérable , et, arrivé là , de débarquer tous les bagages, puis de ramener le petit brigantin chargé de vivres; car, selon le dire des Indiens, le pays situé à la jonction des deux rivières était abondant en provisions de tout genre.
Aussitôt le petit navire mit à la voile, et, entraîné par le courant, il disparut bientôt. Tous cependant le virent s'é-
loigner sans peine, car ils avaient l'espérance de le voir revenir bientôt, et ils comptaient sur son retour pour échapper aux angoisses de la faim et à toutes les misères dont ils étaient menacés.
Cependant les jours succédaient aux jours, les semaines succédaient aux semaines, et Orellana ne revenait point et par suite la position devenait de plus en plus intolérable. Pizarre résolut alors de se porter au-devant du brigantin , et il ordonna la marche en avant ; mais les pauvres aventuriers étaient si exténués qu'il leur fallut près de deux mois pour atteindre l'endroit où le Napo se jette dans le Maranon où fleuve des Amazones.
Mais, hélas ! le brigantin n'y était pas. Qu'était-il devenu? Avait- il péri dans un naufrage ou par les mains des Indiens ?
Pizarre et ses compagnons ne savaient que penser, et ils se laissaient aller aux plus tristes suppositions, lorsque tout à coup apparurent à leurs yeux deux hommes blancs , dans lesquels ils reconnurent le P. Gaspard de Caravajal et un jeune homme nommé Sanchez de Vergas.
Ceux-ci racontèrent à leurs malheureux compagnons l'histoire du brigantin, et comment ils se trouvaient seuls en ces parages.
Le brigantin, entraîné par le courant, avait atteint en très -peu de temps le pays situé à la jonction des deux rivières, mais malheureusement on n'y trouva point de vivres. Orellana alors, considérant que s'il entreprenait de remonter le fleuve il ne ferait pas peut-être dans une année ce qu'il avait fait en trois jours en descendant, résolut de s'abaudonner au cours de la rivière et d'aller où sa bonne fortune le conduirait. Il pensait, en outre, qu'en descendant ce grand fleuve jusqu'à son embouchure dans l'Océan, il ferait nécessairement de grandes et riches découvertes qui jetteraient sur son nom une auréole immense de gloire.
Il fit donc part de son projet à ses compagnons ; ceux-ci , séduits par l'idée de nouvelles et surprenantes aventures, l'acceptèrent avec enthousiasme , et ils le pressèrent de partir sans se soucier de tous les malheureux qu'ils abandonnaient ainsi à une mort affreuse, presque certaine, au milieu de ces pays sans ressources.
Le P. Gaspard de Caravajal représenta à Orellana que s'il ne pouvait remonter le fleuve il pouvait du moins s'arrêter, et que faire autrement, c'était désobéira son général et exposer l'armée aux plus fâcheux inconvénients; il le conjura au nom de Dieu de s'en tenir à ce qui avait été prescrit. Mais l'ambition s'était emparée du cœur d'Orellana: non-seulement il ne voulut point l'écouter, mais encore, irrité de ses représentations, il le fit jeter à terre ainsi que le jeune Sanchez de Vergas, qui lui reprochait sa conduite comme un crime et une trahison *.
On comprend quel dut être l'embarras de Gonzalve Pizarre, lorsque, arrivé à l'endroit où Orellana avait ordre de l'attendre, il ne trouva pas le brigantin auquel il avait confié non-seulement son or et son argent, mais encore les diverses marchandises dont il se servait pour se procurer des vivres par l'échange qu'il en faisait avec les Indiens.
Après avoir entendu la relation du P. de Caravajal , il comprit que, puisqu'il ne pouvait pas compter sur le secours d'Orellana, il ne lui restait plus qu'à reprendre la route de Quito. Le chemin qu'il avait suivi en allant était trop mauvais pour qu'il pût se résoudre à s'y engager une seconde fois; il en prit donc un autre au hasard, mais
1 Nous devons dire que Melendez (tome I, page 3) est le seul auteur assurant que le P. de Caravajal fut abandonné sur le rivage. Tous les autres disent qu'Orellana, en effet, fit jeter à terre le jeune Sanchez de Vergas, qui lui reprochait sa trahison , mais qu'il força le P. de Caravajal à le suivre dans le brigantin, sous prétexte que son équipage ne pouvait se passer d'un prêtre dans une entreprise aussi périlleuse.
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malheureusement il ne se trouva pas meilleur que le premier. Entre autres incommodités, la faim éprouva cruellement nos pauvres aventuriers , et plus de quarante périrent d'inanition sans qu'on pût les secourir. Pizarre, comme ses soldats, était presque entièrement nu ; car tous les habits avaient été ou pourris par les pluies continuelles, ou entièrement déchirés ou mis en lambeaux par les broussailles et les épines du chemin.
En ces douloureuses circonstances, le P. Gaspard de Caravajal fut d'un grand secours pour tous, dit Melendez. Il donnait aux uns les secours spirituels pour les aider à bien mourir, et il animait les autres à mettre leur confiance en Dieu et à attirer les miséricordes du Ciel sur leur tète par l'amendement de leur vie.
Enfin, après une année de marche, les aventuriers finirent par franchir les quatre cents lieues qui les séparaient de Quito, où ils arrivèrent dans un lamentable état et en bien petit nombre , car des quatre mille Indiens il n'en restait que la moitié, et seulement quatre-vingts Espagnols sur les quatre cents dont se composait l'expédition dix-huit mois auparavant *.
1 Quoique l'histoire d'Orellana n'appartienne point à notre sujet, nous donnerons cependant quelques détails sur son voyage.
« Après avoir abandonné le P. de Caravajal et Sanchez de Vergas sur le rivage, Orellana poursuivit sa route, au milieu de combats et d'aventures de tout genre. 11 passa dans un pays où les femmes savaient combattre et se défendre contre leurs voisins. Il donna à ces femmes le nom d' Amazones , qui devint celui du fleuve. Enfin, après six mois, il atteignit l'océan Atlantique, se dirigea vers les Antilles, et ensuite en Espagne, pour y annoncer sa découverte. Son succès fut si grand , qu'en peu de temps il put rassembler cinq cents hommes pour retourner en ce fleuve , dont il avait décrit les merveilles. Mais l'expédition n'eut aucun succès : ses hommes se débandèrent avant qu'il eût pu trouver l'embouchure du fleuve ; et lui-même mourut misérablement, abandonné de tous. Roberston a écrit que le crime d'Orellana est contre -balancé parla gloire de sa
De retour à Lima avec Gonzalve Pizarre, le P. de Caravajal fut nommé sous-prieur du couvent du Saint-Rosaire en cette ville, et il en exerçait les fonctions lors des différends survenus en 1544 , comme nous l'avons dit plus haut, entre le vice-roi Blasco de Nunez et les auditeurs de la royale audience.
Les principaux habitants de la ville, comprenant tout le danger qui pourrait résulter pour le pays de ces divisions entre les hommes appelés à le gouverner, firent proposer un accommodement par la médiation du P. de Caravajal , dont le zèle et la vertu étaient appréciés des deux partis. L'archevêque de Lima et le P. Thomas de Saint-Martin, provincial , lui ordonnèrent de se charger de cette négociation. Il obéit, quoiqu'il n'espérât aucun bon succès; il prévoyait bien que les esprits échauffés n'écouteraient plus ni la justice ni la raison. En effet, chacun ne voulait envisager dans l'accommodement que sa propre sûreté et son intérêt particulier, et tous se montraient aussi inflexibles et opiniâtres les uns que les autres sur le fond de la question.
Le bon religieux ne put donc parvenir à apaiser les différends; mais il s'en consola, dit Melendez, par la pensée que dans les louables entreprises Dieu récompense la bonne volonté autant que le succès *.
Après la pacification du pays, le P. de Caravajal, rendu à lui-même et à des fonctions plus conformes à son état, fut envoyé par ses supérieurs dans les missions du Tucuman. A cette occasion , dit Melendez, il reçut du président Pierre de la Gasca le titre de protecteur des Indiens en ce pays. Pendant plusieurs années, le P. de Caravajal parcourut les diverses parties de ce grand territoire, et il eut la
découverte; « mais, en cette circonstance, dit Prescott, le grand his- « torien ne tient pas d'une main ferme la balance de la justice, car « il n'y a pas de triomphe qui puisse canoniser un crime. » 1 lleleudez, tome I, p. 876.
consolation d'amener plusieurs milliers d'infidèles dans le giron de l'Eglise. Pour cultiver ou étendre ces premiers fruits, le zélé missionnaire fit bâtir le couvent de Saint- Dominique dans la capitale appelée la ville de Saint- Michel.
Au chapitre provincial de 1553, il fut institué Prédicateur général du couvent de Huamanga, et en même temps Vicaire national pour la province de Tucuman et toutes les maisons déjà fondées ou celles à fonder en ce pays.
Cette nouvelle chrétienté fit toujours l'objet principal de sa sollicitude; il n'oublia jamais rien pour la conserver et la faire fleurir.
Les religieux qu'il amena avec lui secondèrent si bien son zèle qu'en très -peu de temps on compta en ce pays plusieurs villes pleines de chrétiens, Saint-Michel, Saint- Jacques et la Nouvelle-Cordoue et six autres colonies espagnoles.
A la fin de juillet 1557 , le provincial Dominique de Saint- Thomas ayant terminé les quatre années de sa charge, le chapitre provincial, à l'unanimité et à la grande joie de toute la province, lui donna pour successeur le P. Gaspard de Caravajal.
Le pieux évêque du Paraguay Reginald de Lizarraga s'exprime ainsi sur le compte du nouveau provincial *:
« A l'excellent P. Dominique de Saint- Thomas succéda dans la charge de provincial ce grand religieux Gaspard de Caravajal, homme d'un courage ferme et d'une vertu égale, droit, zélé, sincère. Le Seigneur le favorisait d'une grâce si particulière que dans tous les lieux où il exerçait son ministère il y laissait un accroissement de bénédiction spirituelle et temporelle. Il était très-austère, d'un grand
1 Melendez , tome I, p. 377.
exemple, d'une admirable candeur et simplicité; aussi sa nomination causa à la province la plus grande joie. »
Le chapitre, après avoir nommé le provincial, s'occupa de la rédaction des ordinations, dont nous citerons quelquesunes, car elles révèlent parfaitement l'esprit de la province et surtout celui du nouveau provincial.
« 1° Considérant que la fin principale de notre Ordre, comme l'indique le titre glorieux de Prédicateur, avec lequel l'Eglise nous honore, est d'enseigner le peuple par la prédication, et que pour bien remplir cet office l'étude des lettres est absolument nécessaire, nous ordonnons :
« Que le prieur du couvent du Saint-Rosaire de Lima, sous peine d'absolution d'office, s'occupe sérieusement de tout ce qui peut contribuer au perfectionnement de notre couvent d'étude et de l'université fondée en ce dit couvent; prenant soin que tous les professeurs soient exacts tant pour faire la classe que pour assister aux autres exercices communs ou particuliers des écoles; et qu'il veille à la modestie et bonne conduite des élèves, afin qu'ils n'agissent point comme des séculiers vivant dans le monde;
« 2° Qu'on ne donne point aux étudiants des occupations capables de les distraire de leurs travaux, et que même on dispense de tous les exercices communs et offices de la communauté ceux qui montreraient des dispositions particulières pour les études, afin qu'ils aient plus de temps pour travailler;
« 3° Que tous les religieux destinés au ministère devront s'appliquer avec soin à apprendre les langues particulières de chaque pays, et subir un examen rigoureux sur la théologie dogmatique et morale et sur l'intelligence des différents idiomes, avant que d'être exposés aux fonctions apostoliques. »
Le chapitre terminé, le P. Gaspard de Caravajal se donna tout entier au gouvernement de sa province, veillant
surtout avec un soin extrême au développement de l'esprit religieux et à la perfection de l'observance régulière. Aussi cette province, où déjà de saints personnages avant lui avaient établi la plus exacte régularité, put se renouveler et se perfectionner sous sa direction. Le grand nombre de sujets se présentant pour prendre l'habit, l'assiduité des religieux à l'office divin de la nuit et du jour, leur modestie angélique, la multiplication des couvents et les grandes conversions des infidèles étaient autant de preuves des bénédictions abondantes dont le Ciel se plaisait à récompenser les travaux de cet homme apostolique. Sa devise était : Tout pour Dieu et seulement pour Dieu.
« Au temps du P. Gaspard de Caravajal , dit F. Reginald de Lizarraga, qui prit l'habit au couvent de Lima, dans la seconde année du provincialat de ce Père, l'observance régulière avait atteint sa perfection , les écoles étaient pleines d'étudiants et de bons professeurs, l'assistance au chœur se faisait avec dévotion ; en un mot, tout ce qui avait été semé, planté par ses prédécesseurs, germa, crût, fleurit sous l'administration paternelle et vigilante de ce saint religieux. »
« En ce même temps, continue le même auteur, le prieur du couvent du Saint-Rosaire de Lima était le P. Thomas d'Argumedo. C'était un homme savant, pieux, bon prédicateur. Lorsque je pris l'habit en 1560, il m'enleva mon nom de Baltazar pour me donner celui de Reginald , disant que pour une nouvelle vie il fallait un autre nom. Ce digne prieur organisa le chœur, qui jusque-là avait souffert par suite du petit nombre des religieux, les autres étant employés dans les missions. Mais comme en peu de mois nous fûmes plus de trente à prendre le saint habit, il établit le chœur de jour et de nuit comme dans les couvents les plus réguliers d'Espagne, et cet exemple fut suivi par toutes les communautés des autres Ordres de Lima. »
C'est au milieu des soins et des travaux que nécessitait la parfaite organisation de la province, que se passèrent les deux premières années du provincialat du P. Gaspard de Caravajal. A la fin de ces deux années il convoqua un chapitre intermédiaire (2 décembre 1559) pour régler divers points dont ne s'était point occupé le chapitre provincial.
En ce chapitre intermédiaire , il fut défendu d'admettre comme postulants des fils de nègres, d'Indiens, de Maures, métis ou mulâtres, jusqu'à la quatrième génération, parce que les enfants héritent généralement du caractère et des défauts des parents.
Il fut établi que les trois principaux couvents de Lima , Cuzco et Arequipa, où la régularité était dans toute sa vigueur, pourraient seuls recevoir des novices. Enfin, il fut décrété que tous les couvents prendraient désormais le nom de Saint-Dominique, à l'exception de ceux déjà fondés sous le vocable de l'apôtre saint Paul.
Ces dernières dispositions prises, le R. P. Gaspard de Caravajal employa les deux autres années de son provincialat à visiter sa province , toujours aimé de Dieu et des hommes, et répandant partout sur son passage l'odeur de ses vertus et l'amour de l'observance régulière.
En 1565, il fut choisi pour représenter sa province à Rome et en Espagne avec le titre de procureur, mais il est probable qu'il ne fit point ce voyage, car nous le trouvons définiteurdu chapitre provincial tenu à Lima en 1569.
En ce chapitre , les religieux lui décernèrent le grade de ■prœsentatus , mais l'humble vieillard ne l'accepta que par obéissance, disant qu'il n'était point convenable de recevoir dans la vieillesse des titres qu'on n'avait point mérités dans la jeunesse.
Le P. Gaspard de Caravajal parvint à une vieillesse extrême, toujours aimable pour les religieux qui l'aimaient
comme un père et le vénéraient comme un patriarchf. Il mourut à Lima le 12 juin 1584.
A ses obsèques assistèrent le vice-roi, l'archevêque et toutes les autorités de la ville. Sa dépouille mortelle fu déposée dans la salle du chapitre qu'on venait de terminer. Il fut ainsi le premier enterré dans ce saint lieu.