CHAPITRE XIV
Vie du P. Jérôme de Loyasa , premier évèque et archevêque de Lima.
Le P. Jérôme de Loyasa, frère du cardinal Garcias de Loyasa, ex-général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, archevêque de Séville, président du grand conseil des Indes et confesseur de Charles-Quint, naquit à Truxillo en Estramadure '.
Jeune encore, il prit l'habit de l'Ordre dans le couvent de Saint-Paul de Cordoue, d'où il se rendit en qualité de collégial au célèbre collège de Saint-Grégoire de Valladolid.
Ses études terminées, il remplit l'office de professeur de théologie et de philosophie dans plusieurs couvents de l'Ordre, et deux fois il fut nommé prieur du couvent de Sainte-Croix de Grenade.
Le P. Jérôme de Loyasa était déjà maître en théologie
1 Plusieurs auteurs, contrairement à Melendez, soutiennent que ces deux religieux , quoique portant le même nom , n'étaient point parents. Quoi qu'il en soit, on doit dire que leur naissance fut également illustre, et leur vie également sainte. S'ils ne furent pas unis par le sang, ils le furent toujours par les sentiments, par une étroite amitié et par la profession religieuse dans le même Ordre ; ils rendirent tous deux de grands services à l'Église et à la couronne d'Espagne, et protégèrent avec le même zèle la cause des Indiens, l'un dans le conseil des Indes, l'autre sur les deux grands sièges épiscopaux d'Amérique, qu'il occupa successivement.
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et considéré même comme une des grandes lumières de l'Espagne, lorsque le divin Maître lui inspira la généreuse pensée de se consacrer au service des Indiens du nouveau monde.
Il s'embarqua donc pour l'Amérique en 1526, avec quelques autres religieux de son Ordre, que le Rme P. Général envoyait en ce pays sur la demande du roi d'Espagne. Arrivé sur la terre de Carthagène, qui lui avait été assignée pour être le théâtre de ses exploits, il s'appliqua aussitôt à la conversion des indigènes avec un zèle et une ardeur qu'aucune difficulté ne pouvait ralentir.
Malgré la chaleur extrême du climat et les dangers de tout genre auxquels est exposé le voyageur qui s'aventure en ces pays, il visita seul les peuplades barbares du littoral et il eut la joie d'en amener plusieurs au christianisme.
Après cinq années de ce rude apostolat il retourna en Espagne, non point pour se reposer de ses fatigues, mais pour défendre la cause des pauvres Indiens et dénoncer la conduite odieuse des conquérants, qui s'opiniàtraient, malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à assujettir les indigènes au service personnel, c'est-à-dire à l'esclavage. Cette manière d'agir aussi injuste qu'impitoyable empêchait l'expansion du christianisme, et faisait autant de déserts de ces pays autrefois si riches et si peuplés.
Le P. Jérôme de Loyasa se trouvait donc en Espagne en 1537, et même, disent quelques auteurs, il avait été élu prieur du couvent de Carboneras, lorsque arriva à la cour la nouvelle de la mort du P. Thomas de Toro, dominicain et premier évèque de Carthagène. L'Empereur et le conseil des Indes jetèrent de suite les yeux sur le P. Jérôme de Loyasa pour remplacer le prélat défunt. Personne, en effet, ne pouvait être plus digne d'un tel choix; car si sa naissance, sa piété connue, ses talents, lui donnaient quelque autorité, il ajoutait à tout cela des lumières fort
étendues et une expérience acquise pendant cinq années entièrement consacrées à l'instruction et à la conversion des Indiens de ce pays.
Il fut donc nommé évêque de Carthagène, et pour l'engager à rendre encore ce service à la nouvelle Église d'Amérique, Sa Majesté lui offrit généreusement tout ce qu'il jugerait nécessaire et à propos de lui demander.
Le nouvel évêque demanda alors :
1° Qu'il plût au roi de protéger énergiquement les Indiens contre leurs oppresseurs, afin de faciliter leur conversion;
2° De faire construire incessamment une cathédrale à Carthagène, ce que son prédécesseur n'avait eu ni le temps ni les moyens d'exécuter;
3° De faire bâtir dans la même ville Un couvent poUr les religieux dominicains, et enfin de faire passer tous les ans six missionnaires du même Ordre d'Espagne dans le gouvernement de Carthagène.
Tout fut accordé sans aucune difficulté et exécuté de même.
Aussitôt après sa consécration, le nouveau prélat se mit en route pour Carthagène, emmenant avec lui une colonie de prêtres et de religieux qu'il avait choisis dans son Ordre et dans différentes autres communautés. A son arrivée, il les distribua dans les diverses parties de son grand diocèse, et lui-même se livra tout entier aux fonctions du saint ministère.
Comme il ne cherchait qu'à procurer la gloire de Dieu et le salut des émes en faisant connaître et adorer le nom de Jésus-Christ, il eut bientôt gagné la confiance des Indiens. Sa douceur, son désintéressement, sa charité, lui concilièrent l'amour et l'estime de ces peuples, tout à fait édifiés de le voir pratiquer lui-même ce qu'il prêchait aux autres.
Pendant qu'il s'occupait ainsi du bien spirituel de son
troupeau, il ne négligeait pas sa cathédrale, dont il fit la dédicace dans le mois dé janvier lîi.'ÎK, sous le vocable de sainte Catherine martyre.
Ensuite il rassembla tous les missionnaires de son diocèse, comme en concile, et avec leur concours il rédigea de très-beaux règlements pour la discipline ecclésiastique.
Il défendit, par exemple, aux prêtres séculiers ou réguliers qui accompagnaient les armées de porter Un habit militaire ou tout autre qui cachât leur profession.
Cette ordonnance, en ces temps-là, n'était point indifférente et inutile.
Mais ce qui montre surtout l'élévation de l'esprit et la grandeur du zèle de notre saint évéque, c'est le projet qu'il conçut de fonder à Carthagène un collège à l'instar de celui de la Propagande de Rome et pour le même but.
En ce collège, des religieux nommés par lui, principalement des Dominicains, seraient chargés d'enseigner les principes de la foi, le latin, la philosophie, la théologie, les lois et les bonnes coutumes d'Espagne, aux enfants des caciques et des principaux Indiens, afin que les bons sujets formés dans cette école pussent se répandre ensuite et travailler utilement à la propagande de la foi dans les autres provinces ou royaumes de l'Amérique.
Déjà ce grand évoque avait mis la main à l'œuvre , et on pouvait espérer de voir dans peu d'années le succès de cette belle entreprise, lorsqu'il reçut des lettres du roi Philippe II lui annonçant sa translation du siège de Carthagène à celui de Lima, la nouvelle capitale du Pérou, que le pape Paul III, par bulle de 1541, venait d'ériger en évêdhôi
La connaissance qu'avait déjà ce prélat des mœurs et coutumes des Indiens, comme aussi sa sagesse, son expérience, son amour de la justice et de la paix furent sans doute les raisons qui déterminèrent le Pape et l'Empereur
à le transférer sur ce nouveau siège, dans un pays dont la conversion et la conservation intéressaient vivement Sa Majesté Catholique.
Jérôme de Loyasa partit donc de Garthagène, emportant avec lui les regrets d'un troupeau chéri; il arriva à Lima en 1543, au moment de la grande insurrection qui menaça d'enlever le Pérou à la couronne d'Espagne.
Le vice-roi Blasco de Nunez, comme nous l'avons dit plus haut, était venu d'Espagne porteur de nouvelles ordonnances dont le peuple était tout à fait mécontent. Gonzalve Pizarre profita de ce mécontentement pour se créer des partisans, et il réussit bien vite à se faire nommer capitaine général du royaume. Le pays était donc entièrement divisé et les deux partis sur le point d'en venir aux mains.
Le nouvel évêque de Lima, arrivant sur ces entrefaites, justifia parfaitement les hautes espérances que le roi avait conçues de son esprit de conciliation et de son grand cœur. 11 vint trouver le vice -roi et il oll'rit spontanément d'aller trouver Pizarre à Cuzco, le centre de la rébellion, et d'employer son influence pour l'amener pacifiquement à faire sa soumission.
C'était là une entreprise dangereuse en ces temps d'effervescence ; mais, malgré toutes les observations, il persista dans sa résolution , disant que sa vie appartenait à Dieu et au roi.
Arrivé au camp de Pizarre , après bien des dangers et des aventures, les rebelles le prièrent malicieusement d'exhiber les pouvoirs qu'il devait avoir reçus du vice- roi pour traiter en son nom. Ils savaient parfaitement qu'il n'en avait point demandé et qu'il s'était contenté d'une simple mission verbale.
Le prélat leur répondit qu'il était assez connu dans le pays pour ne pas avoir besoin de lettres de créance, et
que, d'ailleurs, il était venu non pas tant pour traiter que pour les conjurer de cesser une rébellion, il'aulant plus coupable que les motifs sur lesquels elle s'appuyait n'existaient plus, puisque le vice-roi était résolu à suspendre les nouvelles ordonnances jusqu'à nouvel ordre de la cour de Madrid.
Les rebelles furent touchés de ce langage, et plusieurs même parlaient de se rendre à Lima pour faire leur soumission; mais les événements, plus puissants que les volontés humaines, brisèrent les plans de réconciliation et précipitèrent la fin de la catastropbe. Les auditeurs de l'audience royale, irrités de l'entêtement du vice-roi, l'emprisonnèrent et ouvrirent les portes de la capitale à Gonzalve Pizarre, qui fut reçu avec allégresse par toute la population.
Le vice-roi, quelques mois après, reparut sur la scène, mais il fut vaincu et tué par Pizarre à la bataille de Ana- Quito.
Pizarre resté seul maître du terrain, mais n'étant pas assez hardi pour se faire proclamer roi, comme ses amis le lui conseillaient, et c'était peut-être le meilleur conseil après les fautes impardonnables qu'il avait commises, résolut d'envoyer des ambassadeurs en Espagne pour demander au roi amnistie complète pour le passé, et la continuation pour lui du titre de Gouverneur Général. 11 choisit pour cette ambassade l'évêque de Lima. Celui-ci accepta, car il lui était difficile de refuser; mais, arrivé à Panama, il s'arrêta auprès du président Pierre de la Gasca , que le roi avait envoyé avec les pouvoirs les plus étendus pour pacifier le Pérou et détruire l'insurrection.
Dès ce moment, le grand évèque devint le conseil et le bras droit du président. Il le suivit au Pérou, l'accompagna dans son expédition et assista avec lui à la fameuse bataille de Sacsahuana , où Pizarre fut pris et la rébellion
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vaincue. Après la victoire, il fut le seul à aider le président dans le travail difficile de la répartition des récompenses entre les vainqueurs, et plus tard il fut chargé d'en faire la lecture du haut de la chaire de la cathédrale de Cuzco.
Au milieu de tous ces tragiques événements, le siège de Lima fut érigé en archevêché, et le digne prélat reçut le pallium et la bulle par laquelle il était nommé archevêque de cette cité.
Le président Pierre de la Gasca confia toujours au nouvel archevêque les missions les plus difficiles et les plus délicates. Avant de retourner en Europe, il le nomma, avec les PP. Thomas de Saint-Martin et Dominique de Saint- Thomas, membre de la commission chargée de parcourir le pays pour fixer la taxe à laquelle on pouvait soumettre les Indiens sans aggraver leur sort, et le salaire dont on devrait récompenser leurs travaux sans nuire à l'industrie du pays.
La paix parfaitement rétablie, l'archevêque s'occupa de la construction de sa métropole et de la composition de son chapitre; puis il songea à réunir un concile provincial pour s'occuper des affaires spirituelles du Pérou.
Les évèques de Quito, de Panama et de Cuzco, ses suffragants, ne purent s'y rendre, mais ils s'y firent représenter par leurs procureurs. C'était en Tannée 1552.
En ce concile, on définit la marche à suivre pour l'instruction des Indiens, et on approuva la traduction faite par les PP. Dominicains du catéchisme, de la doctrine chrétienne et des principales prières de l'Eglise, en langues Quichua et Aymaia, généralement parlées dans toutes les parties du Pérou.
En outre, les Pères du concile firent plusieurs règlements dans le but de ramener le clergé séculier à la ferveur et à la piété dont il s'était un peu relâché au milieu des guerres
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civiles et des troubles qui, pendant quelques années, n'avaient cessé de bouleverser le pays.
L'archevêque, en cette circonstance, fît connaître une lettre qu'il avait reçue de la cour d'Espagne, à la date du 6 janvier lhol, dans laquelle l'Empereur lui concédait le droit de donner ou de retirer à son gré aux prêtres de son diocèse les bénéfices ecclésiastiques, lorsqu'il le jugerait nécessaire pour le bien de son Eglise et le salut des âmes , sans qu'il eût à recourir pour cela au vice-roi ni aux membres de l'audience royale.
Cette autorisation royale fut un grand moyen entre les mains de l'archevêque pour mettre à la raison les prêtres insoumis. Plût à Dieu, s'écrie Melendez, qu'il en eût toujours été ainsi.
Quand il apprenait qu'un prêtre ne menait pas une vie exemplaire et conforme à sa vocation, il le faisait venir en son palais épiscopal, et là, secrètement et avec une bonté toute paternelle, il lui rappelait la grandeur et la sainteté du ministère sacerdotal, et il le priait en conséquence de vouloir bien se corriger pour ne pas le mettre dans la triste obligation de sévir contre lui. Si le prêtre averti s'amendait, l'archevêque alors le soutenait, l'encourageait, l'honorait; mais s'il avait le malheur de persister dans son égarement, aucune supplication ni aucune considération ne pouvaient l'arrêter, il le châtiait sévèrement et le plus souvent l'obligeait à retourner en Espagne.
Pendant que notre archevêque était ainsi occupé du bien spirituel de son diocèse, une nouvelle rébellion vint encore bouleverser le Pérou.
Un riche Espagnol, nommé François-Fernand Giron, lors de la répartition des récompenses par le président Pierre de la Gasca, après la défaite de Gonzalve Pizarre, crut n'avoir point été rémunéré en raison des services qu'il avait rendus à la cause du roi ; et en conséquence il lova
l'étendard de la révolte, à la tète de tous les mécontents, dont malheureusement le nombre était fort grand.
Le vice-roi, Antoine de Mendoza, étant mort, les auditeurs de l'audience royale, de concert avec l'archevêque, prirent la direction des affaires. Ils commencèrent par nommer des capitaines et des officiers dans toutes les cités et villages, afin d'arrêter le progrès de la rébellion. Mais cela n'était pas assez; il leur fallait aussi désigner un chef unique, tant pour gouverner le pays que pour prendre le commandement des armées. Cette nomination n'était pas facile, car chacun des quatre auditeurs avait l'ambition d'occuper ce poste élevé et ne voulait pas en laisser l'honneur a d'autres. Cependant, après bien des discussions, ils finirent par s'entendre ; il fut convenu que l'archevêque de Lima gouvernerait le pays et commanderait les armées, conjointement avec le licencié Fernand de Santillon , un des membres de l'audience royale *.
Les deux chefs se mirent donc à l'œuvre et prirent de concert toutes les mesures nécessaires pour arrêter l'insurrection.
De son côté, Fernand Giron sentait parfaitement que l'archevêque était son plus redoutable adversaire, car il était chéri des Indiens et très-respecté de tous les Espagnols, et il comprenait aussi que s'il pouvait l'attirer dans son parti il s'emparerait facilement de tout le royaume. Il envoya donc à l'archevêque une lettre dans laque!', j il lui disait que ce n'était ni la nécessité ni la crainte qui le poussaient à faire une telle démarche, puisqu'il commandait à une forte armée , et que de plus il jouissait de la sympathie de tous les grands propriétaires du Pérou; mais que c'était par amour pour le pays qu'il le conjurait de vouloir bien s'entendre avec son envoyé, le prêtre François
1 Molendez, tome I, p. 496.
de Ayala, et de lui faire savoir ses conditions et ce qu'il convenait de faire pour rétablir la paix.
Notre archevêque ne voulut pas entendre l'envoyé, et aussitôt, rassemblant son armée, il se mit à sa tète et marcha contre les rebelles.
La campagne dura longtemps, et l'archevêque , obligé de revenir à Lima, n'eut point l'honneur de la terminer; mais la victoire n'en resta pas moins à ses soldats. Les rebelles furent défaits et Fernand Giron pris et exécuté.
Aussitôt la paix rétablie, don Jérôme Loyasa entreprit la visite de son diocèse pour achever la pacification des esprits et remédier aux maux que la guerre entraine toujours avec elle. Son esprit s'appliquait à tout, dit le P. Melendez; il était propre aux choses de la paix comme à celles de la guerre. Il pouvait commander une armée de soldats aussi bien que gouverner un diocèse. Avec les savants, il était savant; avec les grands, il était grand; avec les petits, il savait se faire petit: en un mot, selon l'exemple de l'Apôtre, il se faisait tout à tous.
Un jour, le vice-roi don François de Tolède, parlant, devant notre archevêque et quelques-uns de ses suffragants, des vices qui désolaient le Pérou, se permit de leur dire : « Si vous, Messeigneurs, veilliez sur votre troupeau avec le soin désirable , je ne serais pas obligé de remédier moi-même aux maux dont nous nous entretenons. » Alors l'archevêque, prenant la parole au nom de tous, répondit : « Si vous, monsieur le vice-roi, aviez toujours eu le zèle que requiert le service de Dieu et du roi , et si vous eussiez aidé les prélats autant que vous le deviez, vous ne seriez point obligé aujourd'hui d'employer des moyens énergiques pour réprimer les vices dont vous vous plaignez. Nous, évèques, nous avons besoin de vous, comme, vous aussi, vous avez besoin de nous, et si nous ne nous donnons pas la main, ni vous ni moi ne
pourrons jamais remédier aux maux dont on vient de parler '. »
Dans une autre circonstance , notre archevêque montra encore toute sa fermeté. Le même vice-roi, François de Tolède, avait amené avec lui d'Espagne un prêtre dont la conduite laissait à désirer. Le saint prélat, selon sa coutume, le fit appeler pour lui faire en secret les observations nécessaires. Mais au bout de quelque temps, voyant que ce prêtre persistait dans son égarement, il le fit prendre, juger et par suite condamner à retourner en Espagne.
Le vice-roi, en apprenant la sentence portée contre son favori, vint trouver le saint archevêque pour le prier de commuer la peine de l'exil en toute autre qu'il lui plairait d'imposer. L'archevêque s'excusa; alors le vice-roi, irrité, s'écria que c'était une indignité de refuser une telle faveur
A cette occasion , nous citerons un autre exemple de liberté tout évangélique :
Le P. Francisco de Sanabria, du couvent de Lima, était un grand prédicateur et en même temps un saint homme , « qu'on rencontrait seulement dans l'église, mais jamais dans les rues, dit Melendez. » Le même vice -roi, don Francisco de Tolède, aimait à l'entendre, et il ne manquait jamais à ses sermons, quoique cependant il eût été souvent froissé par des traits qu'il comprenait parfaitement avoir été dirigés contre lui par le prédicateur. Néanmoins il invita un jour le P. Sanabria à prêcher, dans la chapelle royale, sur la Samaritaine. Celui-ci accepta; et quand il arriva à cette parole du Christ à la Samaritaine : Mulier, da mihi bibere, se tournant vers le vice -roi, il lui dit: «A cette femme, Notre -Seigneur demanda à boire; et à vous, Excellence, les conquérants du royaume, comme fidèles serviteurs de Sa Majesté, demandent à boire et 4 manger pour leurs enfants... Que Votre Excellence leur donne donc quelque chose ; que toutes les richesses du Pérou ne servent point pour vos favoris. Ce n'est point bonne justice de refuser à ceux qui méritent , pour donner à ceux qui n'ont rien fait et qui ne méritent rien, » Le vice-roi , non- seulement ne l'invita plus à prêcher, mais il ordonna au provincial de l'exiler du Pérou. Le P. Sanabria mourut à Panama, en 1586.
à la demande d'un vice-roi, et il ajouta avec menace que si le prêtre en question partait pour l'Espagne, Sa Grandeur risquait bien de l'accompagner.
L'archevêque, sans changer dévisage, lui répondit de sa voix douce et ferme : « Que Son Excellence fasse ce qui lui plaît, mais en ce cas j'aime à croire que le prêtre et moi ne partirons pas seuls. »
Sur ce, le vice-roi retourna à son palais sans dire un seul mot.
Il y avait à Lima un prêtre qui, bien que riche, était toujours vêtu très-misérablement. Un jour l'archevêque le fit appeler et lui dit : « Père Godoy, j'ai besoin d'argent; voulez-vous m'en prêter? je vous le rendrai bientôt. » Le P. Godoy aussitôt s'empressa de lui apporter la somme demandée, disant que si Sa Grandeur en désirait davantage il était à sa disposition.
L'archevêque le pria de remettre l'argent entre les mains de son majordome. Après le départ du P. Godoy il fit acheter avec cet argent deux habits complets, et il ordonna de les lui porter comme un cadeau de sa part, en reconnaissance de l'argent prêté. Le P. Godoy ne voulait point les recevoir, mais il dut cependant s'y résigner quand on lui eut dit que telle était la volonté de l'archevêque.
Quelques jours après, le P. Godoy, ayant revêtu ces nouveaux habits, se rendit au palais archiépiscopal, et parvenu en la présence de l'archevêque il se jeta à ses pieds pour lui exprimer sa reconnaissance.
« Mais, Père Godoy, lui dit l'archevêque, je ne suis pas aussi généreux que vous le supposez ; je n'ai point demandé votre argent pour m'en servir moi-même, mais simplement pour vous en acheter des habits plus décents, car vraiment vous n'êtes pas toujours vêtu assez convenablement. Si désormais vous n'y prenez pas garde, je me chargerai encore dans l'avenir de votre garde-robe. »
De ce jour le P. Godoy porta des habits décents , de peur que l'archevêque n'en commandât pour lui.
Maintenant que nous avons fait connaître le caractère et les grandes qualités dupremierarchevêque de Lima, nous allons dire quelques mots sur l'œuvre principale de sa vie.
Depuis longtemps le pieux prélat avait conçu la bonne pensée de fonder un hôpital pour les Indiens infirme >, lesquels, le plus souvent, parce qu'ils ne savaient où se réfugier dans leurs maladies, mouraient au milieu des champs sans secours et sans sacrements.
Cette pieuse pensée le travaillant toujours de plus en plus, il résolut de la mettre à exécution.
Aussitôt il vendit tout ce qu'il possédait, et avec l'argent de cette vente il jeta les fondements du grand hôpital qui, aujourd'hui sous le nom de Sainte- Anne, existe encore à Lima.
A peine l'établissement fut- il en état de recevoir des hôtes, que l'archevêque y fit transporter tous les Indiens malades qu'il put rencontrer dans la ville, et ensuite luimême s'y établit dans une pauvre et misérable chambre, afin d'être plus à portée d'assister les moribonds et de veiller à tout ce qui se faisait dans l'hôpital.
Ce fut alors surtout que se révélèrent la bonté et le dévouement de ce saint prélat. Chaque jour on le voyait remplir les offices les plus divers et les plus humbles; il veillait à la cuisine, à la préparation des mets et des remèdes; il assistait à toutes les visites des médecins et prenait ensuite un grand soin à ce que toutes les prescriptions fussent parfaitement observées. A l'heure des repas, il se plaisait à présenter de sa propre main la nourriture aux malades, et leur rendait les services les plus répugnants comme s'il eût été un simple infirmier '.
1 Melendez, tome I, p. 508.
Mais les rentes de son archevêché était trop insuffisantes pour l'entretien de cet hôpital , iM^ Jérôme de Loyasa fut obligé de se faire mendiant. Il alla lui-même frapper à la porte des maisons de la capitale pour demander des secours pour ses pauvres malades, et il envoya quêter non-seulement au Pérou, mais encore en Europe.
Les rois d'Espagne lui envoyèrent en différentes occasions des sommes considérables, car ils avaient à cœur le bienêtre des Indiens autant que leur conversion ».
Voici la circulaire que l'archevêque, à l'occasion de la construction de son hôpital , envoya à ses prêtres pour être lue dans toutes les églises du Pérou. Cette circulaire se trouve aujourd'hui en tête des règlements écrits par l'archevêque pour le susdit hôpital.
« Parmi les choses dont nous aurons à rendre compte à
1 Pour être juste et ne pas jeter sur des innocents la faute qui appartient aux coupables, il faut savoir distinguer entre le gouvernement espagnol et les conquérants. Le gouvernement espagnol fut toujours bon et doux envers les Indiens , tandis que les conquérants se montrèrent toujours impitoyables envers eux.
La charge de conquérir" avait été malheureusement presque toujours confiée aux mains de soldats de fortune et d'aventuriers désespérés , qui entraient dans l'entreprise comme dans un jeu. Comme ils recevaient à peine l'aide du gouvernement, ils devaient tous leurs succès à leur propre valeur et industrie ; et, pour cette raison, ils se croyaient tout permis. Ils se partagèrent les terres et même les personnes, sans souci du droit des Indiens, et chaque jour ils commettaient des atrocités qui révoltaient l'humanité. Ils étaient presque tous des hommes sans éducation ; et comme ils se doutaient peu de la responsabilité qu'ils encouraient , ils satisfaisaient tous les caprices que la cruauté et leur fantaisie leur inspiraient.
Les rois d'Espagne firent tous leurs efforts pour arrêter ces crimes, et publièrent des ordonnances où se révèlent leur sollicitude et leur bon vouloir envers les Indiens; mais ils étaient trop loin pour que leur influence fût efficace. Mais toujours ils aidèrent de leur propre bourse toutes les institutions établies pour le bien des indigènes ; et à l'occasion de la fondation de l'hôpital de Lima , ils envoyèrent des sommes importantes à l'archevêque.
« Dieu au jour du jugement, les premières que men- « lionne le saint Evangile, sont les œuvres de piété et de « miséricorde envers les malheureux et les nécessiteux. « Saint Matthieu (chap. xxv) nous apprend qu'un jour le « souverain Juge dira : « Venez à moi , vous , les bénis de « mon Père, parce que quand j'étais sans abri vous m'avez « recueilli; quand j'étais en prison vous m'avez visité; « quand j'étais malade vous m'avez soigné; quand j'étais « affamé vous m'avez donné à manger ; quand j'étais « altéré vous m'avez donné à boire; car ce que vous avez « fait à un pauvre vous l'avez fait à moi, et je le prends « sur mon compte. »
« En un autre chapitre, le même apôtre ajoute que « celui qui au nom de Dieu aura donné un verre d'eau « froide en sera récompensé , tandis qu'au contraire il sera « dit aux mauvais : « Allez, maudits de mon Père, allez au « feu éternel, parce que quand j'étais malade vous ne « m'avez point soigné; quand j'avais faim vous ne m'avez « point donné à manger; quand j'étais nu vous ne m'avez « point vêtu, et tout ce que vous avez refusé aux néces- « siteux, c'est à moi-même que vous l'avez refusé. » Tel « est aussi le compte que Dieu tient des œuvres de piété « que nous accomplissons envers les pauvres et les néces- « siteux.
a C'est pourquoi, considérant combien nombreux sont « les Indiens pauvres et nécessiteux dans la ville de Lima, « nous croyons que fonder un hôpital pour y recevoir tous « ces malheureux sera une œuvre très-agréable à Notre- « Seigneur et un grand bien pour le pays; car, outre la « guérison des malades , des œuvres de miséricorde encore « plus importantes pourront s'accomplir en cet hôpital.
« Les Indiens infidèles, par exemple, soignés en cet « hôpital, voyant que l'on s'occupe d'eux sans autre « intérêt que leur bien propre et par amour pour Dieu
« seul, seront plus facilement amenés à demander le saint a baptême.
« Les Indiens déjà baptisés trouveront non -seulement « en cet hôpital la guérison de leur corps, mais encore « par la réception des sacrements la guérison de leur « âme.
« Les Espagnols eux-mêmes, en contribuant à la conte struction et à l'entretien de cet hôpital, trouveront une « heureuse occasion de faire l'aumône qui rachète les a péchés, ou bien un moyen certain de restituer aux « Indiens les biens mal acquis dont ils sont détenteurs, « alors même qu'ils ne savent pas au juste à qui ils ont « fait tort.
« Donc, pour ces diverses considérations, nous avons « résolu de fonder un hôpital pour les seuls Indiens, et « nous demandons et demanderons toujours des aumônes, « jusqu'à ce que notre projet soit entièrement réalisé, et « nous espérons par la grâce de Dieu que les aumônes ne « nous manqueront jamais; et comme parmi tous les « saints que l'histoire nous apprend avoir partagé leurs « biens avec les pauvres, saint Joachim et sainte Anne, « les parents de la très-sainte Vierge Marie, ne tiennent « pas le moindre rang, nous voulons donc que ledit hôpital « soit placé sous le patronage et le vocable de sainte Anne. »
M** Jérôme de Loyasa eut la consolation de terminer son bel hôpital, et quand il en eut vu poser la dernière pierre, et qu'il eut pris toutes les dispositions nécessaires pour en assurer l'existence dans l'avenir, il chanta avec joie son Nunc dimittis.
Peu de mois après, la mort vint le saisir dans cette même petite ehambre qu'il s'était fait préparer dans l'hôpital , afin d'être toujours au milieu de ses brebis les plus chères.
Il fut enterré dans l'église de l'hôpital, et sur sa tombe on grava l'épitaphe suivante :
CIVITATIS HUJUS ECCLESLE
CATHEDRALIS ERECTOR