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CHAPITRE XVI

Vie du bienheureux Martin de Porrez l.

Pendant que se passaient les événements dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, c'est-à-dire au milieu des troubles occasionnés dans la province par le fréquent changement des supérieurs, vivait en paix avec Dieu et avec les hommes, dans le couvent du Saint- Rosaire, un humble Frère convers que l'Eglise a présenté plus tard à notre vénération sous le nom du bienheureux Martin de Porrez.

Cet illustre religieux naquit à Lima en Tannée 1569. Son père, Jean de Porrez, chevalier de l'Ordre d'Alcantara, descendait d'une noble famille de Castille. Sa mère, Anne Velasquez. ainsi appelée pour avoir été l'esclave d'un Espagnol de ce même nom, était une pauvre et malheureuse négresse de Panama, que des circonstances particulières avaient conduite dans la capitale du Pérou.

Il fut donc le fruit d'une union illégitime. Mais le vice de sa naissance fut compensé en ce jeune mulâtre par une surabondance de grâces qui. l'élevant de vertu en vertu, firent de lui l'instrument des miséricordes/ du Seigneur pour l'édification et la consolation de tout un peuple.

Son père, Jean de Porrez, ne prit point d'abord le

1 Tous les détails de cette vie sont puisés dans le P. Ifelendez et 1p P. Touron.

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moindre soin de son enfance, el il en laissa entièrement la direction à la mère, qui, pauvre el misérable comme elle était, n'était pas plus en état. d'entretenir l'enfant de son crime que de lui donner une éducation chrétienne. Heureusement, Dieu, dont l'œil paternel s'arrête avec amour sur toutes les créatures mime les plus infimes, ne l'abandonna point; il veilla sur lui comme sur un de ses élus, et suppléa abondamment à tout ce qui pouvait lui manquer du côté de la fortune et de l'éducation.

D'ailleurs, l'enfant avait reçu du Ciel ce qui vaut mieux que richesse et noblesse , un excellent caractère. Sa candeur et sa modestie le faisaient aimer de tout le monde , et alors même qu'il ne demandait rien on se plaisait à lui prodiguer ce qu'on refusait à d'autres. Et telle était déjà la charité de ce jeune élu, qu'il mettait son plus grand bonheur à distribuer entre ses confrères en pauvreté, moins heureux que lui, la plus grande partie et quelquefois même le total complet de ses aumônes.

Cette générosité excitait à un haut degré la mauvaise humeur de la mère , qui eût voulu garder pour elle tout ce que son fils avait reçu , et elle l'exposait ainsi à de durs traitements de sa part; mais l'enfant était aussi patient que sa mère était cupide, et il n'en continuait pas moins à partager ou à distribuer aux autres mendiants ce qu'il appelait son superflu.

Cependant le père, Jean de Porrez, charmé des vertus naissantes que chacun aimait à admirer dans cet enfant, résolut de le reconnaître pour son fils. Ayant donc fait à ce sujet toutes les démarches nécessaires, il s'empressa de lui faire enseigner à lire et à écrire, et ensuite il lui choisit une profession conforme à ses goûts et propre à lui faire gagner honnêtement sa vie '.

1 II étudia la chirurgie.

Ces nouvelles occupations n'empêchèrent point notre saint de se livrer à ses œuvres ordinaires de charité; sa vie et ses pensées étaient toutes pour les malheureux.

Quand il avait un moment libre, il s'empressait d'aller servir les pauvres et les malades dans les prisons et les hôpitaux, et, comme Titus, il croyait avoir perdu sa journée lorsqu'il n'avait point eu l'occasion de consoler un affligé ou de partager son pain avec un indigent ».

Le spectacle de tant de bonnes œuvres avait attiré les regards sur leur auteur. Déjà le nom du jeune Martin était prononcé avec une vénération particulière par le peuple de Lima, et il recevait de toutes parts des marques de respect qui alarmaient son humilité. Comme il savait parfaitement que la vanité peut vicier et entacher les plus belles œuvres et amener insensiblement la ruine d'une âme, il commença alors à trembler pour la sienne. Dès lors , il redoubla ses pénitences et ses mortifications , priant Notre-Seigneur de lui enseigner la voie qu'il avait à suivre, ou le genre de vie qu'il devait embrasser pour être moins exposé à perdre son âme. Notre -Seigneur le lui fit comprendre; et ce fut sous son inspiration qu'il vint frapper à la porte du couvent du Saint-Rosaire de Lima.

Né dans le sein de la pauvreté, et ayant toujours distribué aux indigents le fruit de son travail , il ne lui restait d'autre sacritlce à faire que celui de sa liberté, et ce sacrifice il le fit, dans toute la plénitude de son cœur, dans le cours de l'année 1581.

Par humilité, il demanda à porter l'habit à'oblat, regardant comme au-dessus de lui d'être reçu au nombre des Frères convers. Il avait déjà vingt-deux ans lorsqu'il

1 Comme saint François, sa charité s'étendit même sur les animaux. Eo quoque processif ejus humanitatis sensus, ut tel bruta ipsa animalia suarn operam salutarem, curamque continenter fuerint experta. (Exkct. Breviarii.)

revêtit la sainte livrée sous laquelle Dieu l'avait appelé pour y servir ses frères, loin des écueils du monde, dans une entière abnégation de lui-même

Le jeune soldat du Christ parut dès le commencement de sa carrière ce qu'il fut le reste de sa vie, c'est-à-dire un modèle de perfection , une règle vivante de toutes les vertus chrétiennes et religieuses.

Ayant appris de bonne heure dans l'école de Jésus- Christ à être doux et humble de cœur, il aimait son état de Frère oblat, qui le mettait au-dessous de tous. La bassesse de son extraction, toujours présente à ses yeux, lui servait à repousser les louanges qu'on lui donnait et les tentations de vanité que Satan voulait lui inspirer. Il se regardait comme le plus méprisable des hommes, et il désirait d'être traité comme tel. Ce qu'il pouvait y avoir dans le couvent de plus pénible et de plus rebutant il le faisait de préférence. Quelquefois il se plaisait à accomplir la tâche des autres, sans cependant négliger la sienne, et si on lui en témoignait de la reconnaissance il en était tout affligé. « Les véritables disciples de Jésus-Christ, disait-il quelquefois, servent Dieu dans la faim et la soif, dans le froid et la nudité, dans les veilles, les jeûnes et les prières, dans les opprobres et les persécutions. Je ne serais pas un vrai disciple du Sauveur si je permettais qu'on me louât et qu'on eût pour moi la moindre estime. »

Il faut convenir que de tels sentiments sont bien rares; cependant tout ce qu'on voyait dans le serviteur de Dieu montrait qu'ils étaient profondément gravés dans son cœur. Le louer en face, c'était le faire pâlir et fuir, tandis qu'il remerciait ceux qui le chargeaient d'injures et les appelait ses véritables amis, disant qu'eux seuls le connaissaient bien et l'aidaient ainsi à se connaître luimême.

Aussitôt après sa profession , le F. Martin fut chargé par

ses supérieurs du soin des malades. Dans une nombreuse communauté il s'en trouve toujours plusieurs; mais en ce temps une épidémie terrible vint à éclater à Lima et dans le couvent, et bientôt l'infirmerie fut remplie de pestiférés. A cette occasion, le saint infirmier eut à se multiplier, car il était seul à remplir cet office ; mais il s'en acquitta avec un zèle et une patience tels, qu'on ne l'appelait plus que le bon ange de la communauté. Jamais on ne le vit rebuté ni de la longueur ni de la dureté du travail. Il ne quittait ses malades ni le jour ni la nuit, et on ne pouvait comprendre comment il faisait pour donner à chacun au temps marqué le secours dont il avait besoin. Il souffrait patiemment et avec tendresse les inquiétudes des uns, consolait les autres dans leurs peines , et il les servait tous avec vigilance et toujours à genoux.

Les ravages que cette même contagion faisait aux portes de Lima, dans un petit village nommé Lima-Tombo, obligèrent les supérieurs à envoyer leur infirmier au secours de ce pauvre peuple. Il partit sur-le-champ. Par ses tendres exhortations il ranima le courage des malades, qui tous étaient de pauvres Indiens, en les aidant à se soumettre avec une plus grande résignation à la volonté du bon Dieu. Il eut la satisfaction d'en guérir plusieurs et de rendre la mort bien douce à tous ceux que ses soins ne purent sauver.

Tandis que l'humble religieux était ainsi occupé à Lima- Tombo, le feu de la contagion se répandit avec fureur dans la capitale. Aussitôt il n'y eut qu'un cri pour rappeler le F. Martin; tout le monde, les riches comme les pauvres, les Espagnols comme les Indiens, le considérait comme le médecin universel envoyé par la divine Providence en cette fâcheuse circonstance.

Cette confiance si générale était fondée non -seulement sur la connaissance qu'on avait de sa tendre charité pour

les affliges, mais aussi sur les fréquentes guérisons qu'il plaisait à Dieu d'opérer par ses mains.

Un auteur contemporain assure que les remèdes les plus simples et les plus communs devenaient des spécifiques infaillibles entre ses mains.

Aussitôt donc qu'on apprit son retour à Lima, les portes du couvent du Saint- Rosaire furent assiégées par une multitude de malades. Les uns s'y faisaient porter, les autres s'y traînaient eux- mêmes comme ils le pouvaient. Si tous n'y étaient point guéris, tous du moins étaient consolés, et chacun rentrait à son domicile avec l'espérance d'une guérison prochaine.

Dans une ville aussi peuplée que Lima , les hôpitaux devinrent insuftisants pour abriter le nombre considérable el toujours croissant des malheureux frappés par la contagion. En cette circonstance, le F. Martin obtint de ses supérieurs la permission de soigner dans le couvent même ceux de ces pauvres affligés qui auraient expiré dans la rue, consumés par la fièvre ou dévorés par la faim.

Mais le nombre des infirmes recueillis dans le couvent fut bientôt si grand, que la santé des religieux en fut menacée. Le supérieur, par prudence, fut donc obligé de révoquer la permission qu'il avait accordée. Mais tout en défendant au F. Martin d'introduire les malades dans l'enceinte du monastère, il lui laissa une pleine liberté de leur continuer ses services en tel autre lieu qu'il choisirait pour les réunir et les secourir.

Ce n'était point aux grands et aux riches que le charitable infirmier pouvait proposer de lui donner une partie de leur maison pour loger ses propres malades; cette proposition eût sans doute alarmé leur délicatesse.

Il s'adressa donc à sa propre sœur, une pauvre mulâtresse qui vivait dans la retraite, et cette digne femme

entra pleinement dans ses vues, charmée d'avoir part à l'œuvre de son saint frère.

Mais comme les lieux étaient peu vastes , le serviteur de Dieu ne put y recevoir que ceux dont le péril ne souffrait point de retard , et ce petit nombre le retenait peu de temps. Après avoir pourvu à leurs besoins, il volait aux hôpitaux, où une multitude de blessés et de mourants réclamaient son assistance.

Un soir, en rentrant dans le couvent, il rencontra dans la rue un pauvre Indien, blessé d'un coup d'épée. Ce malheureux perdait tout son sang et il était près d'expirer. Le charitable Samaritain le prit aussitôt dans ses bras et le porta dans sa cellule; puis, après avoir nettoyé la plaie et placé le premier appareil, il le transporta dans la maison de sa sœur, où il lui continua ses soins jusqu'à sa parfaite guérison.

Le P. provincial, peut-être mal informé ou peut-être aussi pour mieux éprouver la vertu de son religieux, lui fit une sérieuse réprimande et lui imposa une sévère pénitence pour avoir, contre sa défense, introduit ce malade dans le couvent. L'humble Frère écouta l'une prosterné à terre et accomplit l'autre sans la moindre plainte.

Quelques jours après il eut l'occasion de rendre un service à ce même supérieur, et il en profita pour lui renouveler à genoux ses excuses de lui avoir déplu : Je ne vous en veux point, répondit le provincial, mais je devais punir votre désobéissance. — Pardonnez à mon ignorance, repartit le Frère, et ayez la bonté de m' instruire, car je ne croyais pas qu'il put y avoir de précepte contre le précepte de la charité.

Cette réponse, pleine de sens, enchanta le provincial; il fit relever le bon infirmier et se recommanda à ses prières , plein d'admiration pour la haute sagesse dont ce saint religieux était rempli.

Ce même provincial laissa dès lors au digne religieux la

liberté de suivre son attrait pour les œuvres de miséricorde cl de charité. Il n'eut jamais lieu de s'en repentir, car le bon frère n'usa de cette liberté qu'avec prudence et discrétion.

La foi de ce saint homme, animée par la charité, lui montrait la personne même de Jésus-Christ dans ses membres affligés. Leurs importunités ou leurs défauts naturels ne lui tirent jamais négliger aucun d'eux. C'était surtout aux pauvres tourmentés par les maladies les plus répugnantes qu'il se plaisait à prodiguer tous ses soins.

Parmi un nombre considérable d'exemples nous nous contenterons de rapporter le suivant :

Un pauvre mendiant fort âgé, plein d'ulcères et à demi couvert de haillons, rencontrant un jour le F. Martin, le pria de ne pas l'abandonner à son malheureux sort. Il n'en fallut pas davantage pour attendrir le cœur du saint religieux. Aussitôt donc, comme s'il eût vu Jésus-Christ lui-même dans la personne de ce pauvre , il l'emporta dans sa cellule, le coucha sur son propre lit, puis il lui la,va ses plaies avec tout le soin et la délicatesse dont il était capable.

Un autre Frère, témoin de ce pansement, en voyant que la couverture du lit avait été affreusement salie, crut que le F. Martin poussait trop loin la compassion, et il l'en reprit comme d'un excès : Croyez- moi, mon cher frère, la compassion est préférable à la propreté; avec un peu de savon on ôtera facilement les taches de cette couverture, mais un torrent de larmes n'effacerait pas de même les taches que ferait à mon àme la dureté envers les pauvres.

Cette réponse ne faisait qu'exprimer les vrais sentiments de son cœur et les principes de toute sa conduite.

Quoique la charité du saint religieux fût universelle et qu'elle s'étendît sur tous les affligés, de quelque rang ou condition qu'ils pussent être, cependant elle se manifestait

principalement envers les malades auxquels la fortune ne pouvait apporter des adoucissements. Aimé et honoré de tous, il se voyait appelé par les personnes les plus distinguées; mais il n'y allait qu'avec peine, car il se croyait plus nécessaire aux pauvres. Le vice -roi de Lima, don Louis de Gordoue, et d'autres grands personnages en fiient l'épreuve.

Pendant la contagion dont nous avons parlé plus haut, ils eussent désiré avoir toujours le F. Martin auprès d'eux; mais le digne religieux, tout en se prêtant parfois à leurs désirs, ne négligeait point pour cela ses Benjamins, et on le rencontrait plus souvent dans les chaumières que dans les palais.

Dieu, dont la miséricorde aime à élever les petits et à honorer les humbles, se plut un jour à faire briller la sainteté de son serviteur.

Don Félicien de Vega, nommé archevêque du Mexique, étant sur le point de se rendre dans son diocèse, fut attaqué subitement d'un mal de côté si violent que rien ne pouvait calmer ses douleurs et lui faciliter la respiration. Les médecins, sans ordonner aucun remède, avertirent le malade de mettre ordre aux affaires de sa maison et de sa conscience ; ils le croyaient perdu.

Le pieux prélat entendit tranquillement cet arrêt, et il se prépara à la mort. Un de ses amis entrant en ce moment témoigna sa surprise de ce qu'on n'avait point fait appeler le F. Martin. « Lorsque les remèdes humains manquent, dit-il , il faut avoir recours aux surnaturels, et l'expérience de tous les jours nous apprend quel est le pouvoir de ce saint homme auprès de Dieu. »

Le malade demanda donc qu'on fit venir le F. Martin. Aussitôt on courut à l'hôpital, où l'on était toujours sûr de le rencontrer, et on lui ordonna au nom du province se rendre au palais de l'archevêque du Mexique, et de lui

obéir en tout comme à son propre supérieur. Le serviteur de Dieu n'entendit cet ordre qu'en tremblant. 11 obéit néanmoins et se rendit auprès du prélat. Celui -ci, après lui avoir doucement reproché de n'être pas venu de luimême à son secours, ne lui demanda autre chose que de porter la main sur le côté malade. Pourquoi, Monseigneur, lui dit- il, un prince de l'Église comme vous demande-t-il la main d'un pauvre mulâtre comme moi.

- Votre supérieur, mon cher frère, répliqua le malade, ne vous a-t-il point ordonné de m'obéir comme à lui-même? Appliquez donc votre main sur mon côté, puisque je vous le commande. Le frère ohéit, et sur-le-champ l'archevêque, délivré de ses douleurs, se trouva entièrement guéri et en état d'entreprendre son long voyage.

L'éclat de ce miracle, en augmentant l'idée que le puhlic avait déjà conçue de la sainteté du serviteur de Dieu, alarma beaucoup son humilité. Déjà il avait opéré plusieurs guérisons aussi miraculeuses, mais jusqu'alors il avait toujours pu les cacher. Cette fois tout était à découvert; il no lui avait point été permis d'employer un subterfuge pour faire méconnaître son pouvoir auprès de Dieu.

Les sentiments si humbles que notre saint avait de luimême naissaient de la vive idée qu'il avait conçue de la sainteté infinie de Dieu et de son indignité personnelle. De là cet ardent désir d'être oublié ou méprisé de tout le monde, surtout des grands du siècle; de là aussi son esprit de pénitence et son amour de la croix. L'un de ses historiens ajoute que le simple récit des rigueurs que ce saint pénitent exerçait sur lui-même ferait frémir la nature ; et on serait tenté de les regarder comme excessives si l'on ne savait que les voies de Dieu sont différentes des noires, et que l'amour divin peut rendre doux et facile ce qui répugne le plus à nos sens.

Sans entrer ici dans le détail de ses mortifications, nous

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nous contenterons de dire que le Chemin de la Croix commença pour lui des son entrée en religion, et qu'il ne se termina qu'à sa mort. Une abstinence perpétuelle, des jeûnes rigoureux et presque continus, un cilice, des chaînes de fer, de longues veilles qu'il n'interrompait que pour se jeter quelques heures sur un banc, où un morceau de bois lui servait d'oreiller : tout cela n'était que la moindre partie de ses mortifications ordinaires. Mais la plus pénible de toutes était sans contredit les mauvais procédés de quelques-uns des malades et les duretés dont ces ingrats payaient quelquefois son dévouement et ses peines.

Tels étaient les secours et les beaux exemples de vertu que depuis quarante ans Martin de Porrez donnait à la ville de Lima, lorsqu'il plut à Notre-Seigneur de l'appeler au repos de l'éternité. Il avait déjà eu révélation du jour de sa mort; aussi, dès qu'il se vit arrêté par la maladie, il dit à l'un des religieux que son heure était venue , et il pria le médecin de ne point lui proposer de remèdes; « car, ajouta-t-il, ils seraient inutiles, la volonté de Dieu est que je vous quitte. »

Sa maladie fut courte et non moins édifiante que toute sa vie. Dès le premier jour il fit son sacrifice avec une parfaite résignation à la volonté de Dieu; puis il demanda et reçut les derniers sacrements avec sa piété ordinaire. Le prieur de la communauté, à la prière de quelques bons religieux, lui ordonna de déclarer, pour la gloire de Dieu et l'édification de tous, les grâces particulières dont le Ciel avait récompensé sa vertu. L'humble disciple du Christ fut alarmé de cet ordre. Cependant il répondit à quelques questions pour satisfaire à l'obéissance; mais en même temps il supplia le supérieur avec tant d'instance de ne pas lui en demander davantage, que celui-ci cessa del'interroger.

Enfin, le 3 de novembre 1639, Martin de Porrez, plein

de mérites et de lionnes œuvres, s'endormit dan-, le Seigneur. Il était Agé de soixante ans, et il en avait passé trente-huit clans toutes les austérités de la vie religieuse.

Quelque précieuse que fût cette mort aux yeux de Dieu , elle lit couler bien des larmes aux habitants de Lima. L'affliction fut générale dans cette grande ville; tout le monde y prit part. Les ecclésiastiques, les religieux, les séculiers, les grands, les petits, les riches comme les pauvres, tous le pleurèrent comme un père et un ami. Chacun aimait à répéter ce qu'il lui avait vu faire d'édifiant et de saint, comme aussi les bienfaits dont il avait été l'instrument, et on ajoutait que, sans sortir de son état, ce pauvre oblat , trop humble même pour vouloir porter le titre de Frère convers , avait su cependant se rendre précieux à sa patrie et à l'Église.

La solennité des obsèques répondit à la vénération qu'on avait pour le défunt. Sans nulle invitation, le concours du peuple fut prodigieux. Deuxévêques, ainsi que les membres de l'audience royale, voulurent porter le corps depuis la chapelle où on l'avait d'abord exposé jusqu'au chapitre où il devait être enterré dans la sépulture des religieux. L'enterrement terminé, il ne fut plus possible de contenir la dévotion indiscrète du peuple. Ceux qui n'avaient pu se procurer quelque parcelle des habits du défunt mirent en pièces la bière et le brancard, chacun emportant chez soi ces morceaux de bois comme de précieuses reliques.

Les prodiges par lesquels il plut à Dieu de faire connaître la sainteté de son serviteur, rendirent bientôt son tombeau glorieux et son nom toujours plus cher aux fidèles.

Comme la piété des habitants de Lima et leur dévotion envers celui qu'ils appelaient le bienfaiteur de la patrie croissait toujours avec le nombre des miracles, et que, d'ailleurs, le lieu où il reposait n'était point d'un facile

accès à la multitude, les magistrats de la ville, de concert avec le clergé, demandèrent que Ton transportât solennellement le corps du saint religieux dans un autre lieu. Cette translation se fit, en effet, quatorze années après sa mort. Le lieu destiné pour le nouveau sépulcre fut la cellule même que le bienheureux Martin avait déjà sanctifiée par ses oraisons , ses veilles , ses pénitences et toutes les œuvres de charité dont nous avons parlé. Ce petit réduit, peu éloigné de l'entrée du couvent, fut donc transformé en une magnifique chapelle qui existe encore aujourd'hui.

Le jour marqué pour la translation, le comte.de Sant- Esteban, alors vice -roi du Pérou, l'audience royale, les autres cours, précédés du chapitre de la métropole et d'un grand nombre d'autres ecclésiastiques et de religieux de tous les Ordres, se rendirent au couvent du Rosaire. En présence de cette illustre assemblée on exhuma le corps. Il fut trouvé entier, sans aucune marque de corruption, répandant quelques gouttes de sang et une odeur trèsagréable.

Déjà on avait écrit à Rome pour introduire la cause de ce religieux , c'est-à-dire pour réclamer, en son honneur, le culte que l'Eglise catholique a coutume de donner à ceux de ses enfants dont les vertus héroïques ont été signalées par des miracles, avant ou après leur décès. Au moment de la translation dont nous venons de parler, on renouvela la même pétition et on la fit d'autant plus solennelle et d'autant plus pressante, que le Ciel avait semblé l'autoriser par de nouveaux miracles. Le chapitre de la métropole, l'université, les communautés religieuses et le vice -roi se joignirent aux Dominicains, pour prier le saint- siège de ne pas résister plus longtemps à un vœu général dont la réalisation devait honorer si grandement la religion tout entière et l'Eglise d'Amérique en particulier.

Le pape Clément X résolut de satisfaire au désir de la ville de Lima, et il fit examiner par la congrégation des Rites les premières procédures laites au Pérou. Mais, malheureusement, la mort de ce pape suspendit la poursuite de cette cause, et elle ne fut reprise que deux siècles plus tard.

Ce fut sous Grégoire XVI que Martin de Porrez fut solennellement béatifié.

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