‹ Les dominicains en AmériqueChapitre 26 sur 48 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Fondation du couvent de récollection de la Magdalena. Le bienheureux Jean Massias.

Nous ne devons pas terminer cependant cette petite esquisse sur les commencements de la province de Saint- Jean-Baptiste au Pérou, sans dire quelques mots sur le fameux couvent de la Magdalena.

Par suite de la vie excessivement active des religieux dans l'intérieur des villes ou de leur séjour prolongé au milieu des peuplades indiennes, où ils vivaient isolés sans le secours des règles et de la discipline monastiques pour se soutenir dans les vertus de leur état, l'observance religieuse avait naturellement baissé, et l'esprit de relâchement avait commencé à se glisser peu à peu dans la province. Sous prétexte de se sacrifier entièrement au salut des autres, on s'oubliait un peu trop soi-même et on négligeait les vertus monastiques qui , dans notre Ordre surtout, doivent être et sont la base des vertus apostoliques.

Le provincial d'alors, le T.-R. P. Jean de Lorenzana ',

1 11 était fils du couvent de Saiut-Étienne de Salaniauque, et il se montra toujours un grand religieux et un grand prélat. Il fut professeur à l'université et en même temps régent des études dans le couvent, remplissant, comme dit Melendez, ces deux charges avec autant de zèle que si chacune d'elles eût été pour lui sa seule occupation. Il devint qualificateur du saint office, et passa en son temps

effrayé de cet élat de choses dont il prévoyait les tristes conséquences pour l'avenir de la province péruvienne, résolut d'opposer au funeste courant une digue puissante. Dans ce but, il convoqua les religieux les plus graves de la province, et, après mûre délibération, il fut convenu d'un commun accord que, pour remédier au mal dont on était menacé, on fonderait un couvent modèle de stricte observance, où toutes les saintes constitutions de l'Ordre seraient pratiquées dans toute leur plénitude et rigueur.

Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme par toute la province. Le couvent du Saint- Rosaire de Lima s'engagea même à soutenir et à maintenir de ses propres fonds douze religieux de la nouvelle communauté.

Aussitôt on s'occupa de chercher un emplacement convenable pour cette fondation. On ne la voulut pas dans l'intérieur de la ville, de peur que le bruit des rues ne fût un obstacle au recueillement ; ni cependant trop loin de la cité, afin que la distance n'empêchât point les religieux de se livrer au ministère.

On ne tarda pas à trouver aux portes mêmes de Lima, à un kilomètre du couvent principal, un emplacement convenable, et, aussitôt après en avoir reçu la permission de l'archevêque et du vice-roi, on procéda à la construction de la nouvelle communauté.

Le 23 juin 1606, veille de la fête de saint Jean-Baptiste, les religieux désignés par le P. Provincial sortirent processionnellement du couvent du Saint -Rosaire pour se rendre à leur nouvelle destination, précédés par la bannière de sainte Madeleine, à l'honneur de qui on avait consacré le couvent et l'église.

pour le plus grand homme et le religieux le plus parfait qu'eût possédé jusque -là la province du Pérou.

Pendant longtemps il fut le confesseur et directeur de sainte Rose de Lima.

Aussitôt installés, le P. Jean de Lorenzana proclama solennellement les divers règlements particuliers auxquels devaient se soumettre les religieux du nouveau couvent, et il termina la cérémonie en nommant pour prieur de la maison le R. P. Michel de Espinosa.

Parmi les ordonnances particulières écrites pour la Magdalena , on trouve les suivantes :

« Observer à la lettre les saintes constitutions, et se « conformer exactement à ce qu'elles prescrivent touchant a les vêtements , la nourriture et les jeûnes.

« Se garder d'introduire de nouveaux usages et des cé- « rémonies nouvelles.

« Faire chaque jour une heure d'oraison après complies ; « une heure après matines; une demi-heure après none ; « un quart d'heure de recueillement avant la messe, et « un quart d'heure d'action de grâces après.

« Veiller d'une manière spéciale à la propreté de l'église « et du couvent.

« Observer un silence rigoureux, comme le veulent les « constitutions. In silentio et spc erit fortitudo vestra. Cepen- « dant, les jours de fêtes , dans l'après-midi, le P. Prieur « pourra dispenser, afin que les religieux puissent s'en- « tretenir de choses saintes.

« Ne point perdre de temps, et consacrer religieusement « à l'étude ou à l'oraison ce qui reste après la récitation « des offices, comme le faisait saint Jérôme, de qui on a « écrit : Tempus omne studiis et orationibus impendebat, « minima noctis portio somno dabatur.

« Ne jamais recevoir d'étrangers dans l'intérieur du court vent et surtout pour la nuit, à moins que ce ne soient des « personnes à qui le couvent doive de grandes obligations.

« Ne parler aux femmes que revêtu de la chape, et « toujours devant un témoin.

« Envoyer les malades ou couvent du Saint- Rosaire, « afin que jamais nourriture grasse ne pénètre au couvent.

« Ne pas conserver, par amour pour la pauvreté, dans le « couvent, la moindre somme d'argent, même provenant « d'aumônes. La dépenser immédiatement pour le service « de la maison, et si, après huit jours, tout n'était pas « épuisé, porter le reste au couvent du Saint-Rosaire.

« Ne pas user du privilège de manger des œufs et du « laitage les jours de jeûne , si ce n'est en cas de nécessité.

« Ne point recevoir de novices sans permission expresse « du T.-R. P. Provincial, à cause de la rigueur des lois.

« Réciter chaque jour, après complies et matines, une « antienne avec verset et oraison, en l'honneur de sainte « Madeleine, patronne du couvent.

Le R. P. prieur, Michel de Espinosa et ses compagnons, se montrèrent, sous tous les rapports, dignes d'avoir été choisis pour être les pierres fondamentales de l'édifice nouveau. Par leur humilité, leur charité, leur esprit de pauvreté et leur amour pour la pénitence, ils gagnèrent l'estime et captivèrent les cœurs de tous ceux qui avaient le bonheur de ies approcher. Ils réalisèrent ainsi parfaitement la pensée du P. Jean de Lorenzana et la haute opinion qu'on avait conçue de leur mérite pour raviver, par leui -s exemples, l'esprit religieux de la province.

Bientôt leur réputation de sainteté se répandit dans tout le Pérou.

La Magdalena devint comme une petite Thébaïde, où chacun venait à l'envi s'édifier au spectacle de leurs vertus, et leur demander des conseils et des prières.

L'archevêque de Lima, le bienheureux Torribe, avait l'habitude de les visiter souvent, et chaque année il venait faire au milieu d'eux sa retraite annuelle. Son exemple fut imité par la plupart des meilleurs prêtres du diocèse,

et aussi par beaucoup d'autres personnes de distinction, qui toutes semblaient non moins heureuses que fières de pouvoir placer leur âme sous la direction de religieux si recommandables.

Notre - Seigneur se plut aussi à montrer sa prédilection pour la nouvelle fondation, en opérant en sa faveur un prodige semblable à celui dont il favorisa un jour le vieux couvent de Saint-Sixte , au temps de saint Dominique.

Les religieux de la Magdalena, à l'exemple des premiers Pères de l'Ordre, par humilité, comme aussi pour mieux pratiquer la sainte pauvreté, s'étaient imposé l'obligation d'aller mendier de porte en porte leur pain de chaque jour.

Or il arriva un jour que, dans un temps de disette, à Lima, le religieux chargé de la quête revint au couvent sans un seul petit morceau de pain dans sa besace. Malgré ce contre-temps, le prieur, le P. Michel de Espinosa, n'en fit pas moins sonner la cloche comme à l'ordinaire pour appeler la communauté au réfectoire. On récita les prières habituelles, et chacun des religieux se rendit silencieusement à sa place autour de la table commune, laquelle, pour le moment, était entièrement dépourvue de toute espèce d'aliments.

Le prieur, alors se levant, expliqua à la communauté le mauvais succès du frère quêteur, et il l'exhorta à mettre toute sa confiance en cette divine Providence dont la main protectrice soutient et maintient tout ce qui vit et respire.

A peine avait-il terminé sa pieuse exhortation, qu'on entendit sonner à la porte. Aussitôt le frère portier s'y rendit; mais, personne ne lui ayant répondu, il revint tranquillement reprendre sa place au réfectoire.

Une seconde fois le son de la cloche se fit encore entendre, et le portier, ne recevant pas davantage de réponse, retourna de nouveau et avec le même calme au milieu de

ses frères. Mais, à un troisième coup de cloche, le P. Prieur lui ordonna d'ouvrir la porte el de ltien s'assurer si personne au dehors n'avait besoin du secours de la communauté.

Le frère portier obéit aussitôt, et, à sa grande surprise, il trouva à la porte deux grandes corbeilles, remplies du pain le plus blanc; mais, quoique examinant de tous les côtés , il ne put apercevoir les personnes qui les y avaient déposées.

Ce pain était si bon et si suave, que les religieux comprirent tout de suite qu'il ne devait pas être de fabrique humaine ; d'ailleurs il eût été impossible d'en trouver de pareil en toute la ville de Lima ou ses environs par ce temps de grande disette.

Les religieux mangèrent donc ce pain miraculeux avec dévotion et amour, pleins de reconnaissance pour ce Dieu qui protège ainsi ses serviteurs.

Il n'est donc point étonnant qifun couvent si favorisé du Ciel soit devenu pour l'Eglise du Pérou une pépinière de grands hommes et de saints personnages. Nous pourrions, en vérité , en citer un grand nombre dont le nom est resté populaire jusqu'à nos jours; mais cependant, pour ne point sortir des limites que nous nous sommes tracées et ne point trop surcharger ce récit, nous nous contenterons de parler d'un seul , le plus éminent de tous , un humble frère convers , le bienheureux Jean Massias ' .

Jean Massias, d'une naissance fort obscure, ne fut point, comme son modèle le bienheureux Martin de Porrez, frère convers du couvent du Saint-Kosaire , un Américain par la naissance, mais ce fut cependant en Amérique, et dans le couvent de la Madeleine de Lima, qu'il se sanc-

1 Tous les détails suivants sur le bienheureux Jeau Massias sont extraits du livre intitulé : Los Tesoros verdaderos de las Indias, du P. Melendez.

titia par la pratique de toutes les vertus religieuses et toutes sortes de bonnes œuvres.

Pauvre par sa condition et plus encore par son amour de la pauvreté évangélique, il devint l'homme de la Providence pour le soulagement des malheureux et la consolation des malades et des affligés. Sa vie lut honorée par d'héroïques vertus, comme sa mort le fut par d'éclatants miracles.

Voilà en deux mots le sommaire de son histoire.

Cet enfant de bénédiction naquit l'an lo8o dans la petite ville de Ribera en Estramadure. Son père, Pierre d'Arcos, et sa mère, Agnès Sanchez, vivaient du travail de leurs mains, dans la crainte du Seigneur. Ils mirent tous leurs soins à élever saintement leurs enfants et à leur inspirer tous les sentiments de piété dont ils étaient eux-mêmes remplis. Une éducation aussi chrétienne eût été un riche héritage pour des enfants si pauvres en biens de la terre , mais malheureusement ils en furent trop tôt privés. Jean Massias n'avait pas encore atteint l'âge de cinq ans lorsque le Ciel, en lui enlevant son père et sa mère, le laissa orphelin et abandonné.

Pas un de ses parents ne consentit à le recevoir dans sa maison. Dieu, sans doute, le permit pour faire éclater davantage les attentions de sa providence sur cet élu. En ces tristes circonstances, le pauvre orphelin s'adressa à un berger des environs, lequel, par pitié, et pour lui donner l'occasion de gagner son pain, lui confia la garde d'un petit troupeau.

Dans cette vie champêtre et innocente, le jeune Massias ne fut pas moins attentif à la garde de son cœur qu'à celle de son troupeau. Ce qu'il savait de prières, il les répétait sans cesse, demandant à Dieu de le conduire dans ses voies et de lui faire connaître et accomplir sa sainte loi. Aussi Notre-Seigneur se plut-il à l'éclairer lui-même et à

lui enseigner de ces choses que ni les hommes ni la chair et le sang ne peuvent révéler.

Après avoir passé une grande partie de sa jeunesse à la garde d'un troupeau, loin des écueils et des scandales du monde, Jean Massias se rendit à Sévilie dans le dessein de s'embarquer pour l'Amérique, où l'esprit de Dieu semblait l'appeler. Mais, n'y trouvant pas de navire pour cette destination, il s'empressa de sortir de cette capitale de l'Andalousie, où il crut ne pas pouvoir séjourner plus longtemps sans exposer son innocence, et il se retira à Xérès de la Frontera.

Là, quelque soin qu'il eût de vivre caché, il ne resta point longtemps inconnu. Sa modestie, sa ferveur dans les ses, et les faveurs spéciales qu'il reçut deux fois dans celle des Frères Prêcheurs, firent jeter les yeux sur lui comme sur un ami de Dieu. Les religieux Dominicains, témoins de ses exercices de piété, de ses longues oraisons, et d'une partie des faveurs célestes qu'il n'avait pu cacher, lui offrirent leur saint habit. Mais ce n'était point en Espagne qu'il devait en être revêtu.

Pendant son séjour à Xérès de la Frontera il mit à profit tous ses moments. Il parlait peu, il priait beaucoup, et il ne se refusait jamais à une bonne œuvre. Quand il n'était point à l'église, on le voyait servir et consoler les malades dans un hôpital.

Avec le peu qu'il gagnait par le travail de ses mains, il parvint non- seulement à suffire à ses propres besoins, mais encore à soulager de plus pauvres que lui , avec qui il partageait son pain.

Au milieu de ces occupations , il trouva encore le temps d'apprendre à lire et à écrire.

Lorsqu'il plut au Seigneur de lui faire connaître le moment de se rendre en Amérique, Jean Massias alla

s'embarquer à San-Lucar sur un navire en destination pour Carthagène.

Après quarante jours de navigation , il arriva heureusement en cette ville; mais son but était Lima, et il lui restait encore environ neuf cents lieues pour s'y rendre. Pauvre comme il était, il résolut de faire à pied ce pénible trajet.

Ce n'était pas une petite entreprise que de s'aventurer ainsi seul à travers un pays immense, sans routes tracées, où le voyageur risque à chaque pas d'être arrêté, si ce n'est par les Indiens, du moins par des rivières, des torrents, des montagnes, des landes inondées, ou' bien des forêts infranchissables et des dangers et des privations de tout genre; mais Jean Massias avait confiance en la divine Providence, et sa confiance fut récompensée.

Après un voyage de plus de quatre mois, il arriva enfin dans la ville royale de Lima, où Dieu l'attendait pour en faire l'instrument de toutes sortes de bonnes œuvres.

Peu de temps après, Jean Massias, conduit toujours par la main de Dieu, se présenta au couvent de la Magdalena pour y demander l'habit de frère convers. Il avait alors près de trente-sept ans.

La gravité et la modestie du postulant ainsi que la sagesse de ses réponses captivèrent tous les cœurs.

Le P. Prieur découvrit bien vite que sous des apparences si humbles il se cachait cependant une rare élévation de sentiments et une connaissance parfaite des vraies maximes de l'Evangile. Aussi fut-il accepté avec bonheur. Jean Massias reçut le saint habit le 29 janvier 1622.

En remettant le nouveau religieux aux soins du maître des novices, le prieur de la Magdalena, alors le P. Salvador Ramirez, ne le perdit point de vue. Au contraire, il aimait à converser avec lui, à l'entretenir ou à l'entendre parler des choses de la religion. Chaque entretien augmen-

tait son étonnement de voir un pauvre orphelin sans éducation ni instruction déjà si avancé dans ce qu'on appelle la vie intérieure. Il reconnut que c'était une âme dans laquelle Dieu se plaisait à répandre les faveurs les plus précieuses.

En vérité, Jean Massias marchait à pas de géant dans le chemin de la perfection. Chaque jour accusait un nouveau progrès; aussi, tandis qu'il se regardait lui-même comme le dernier dans la maison du Seigneur et comme indigne de la compagnie de ses frères, ses supérieurs le proposaient à tous comme un modèle de la vie religieuse.

Sa mortification était extraordinaire. Tout ce qu'il y avait de pénible ou d'humiliant pour la nature corrompue faisait ses délices. Faut- il s'étonner si bientôt les puissances de l'enfer s'armèrent contre lui?

Les combats que Satan commença dès lors à lui livrer furent rudes, variés, opiniâtres; mais rien ne fut capable d'ébranler le soldat du Christ. La vivacité de sa foi, la ferveur de ses prières et une fidélité constante à toutes les grâces qu'il recevait du Ciel le rendirent victorieux du vieux serpent et de toutes ses ruses. Convaincu que Dieu ne permettait ces épreuves que pour le purifier en l'humiliant, il bénissait et remerciait le Seigneur de ce que, par sa divine providence, il le couvrait comme d'un bouclier impénétrable à tous les traits de l'ennemi.

Devenu profès, il fut nommé portier du couvent et chargé de la distribution des aumônes aux pauvres et aux étrangers.

Cet emploi demandait de la prudence, de la patience et beaucoup de douceur. On reconnut tellement en lui ces vertus, qu'il demeura dans cet office le reste de sa vie, et il en remplit les devoirs d'ailleurs toujours avec la plus grande édification.

Dieu bénit sa charité envers les pauvres en multipliant

les vivres entre ses mains. Le nombre des malheureux qu'il recevait était immense, et aucun ne se retirait sans avoir reçu le secours dont il avait besoin.

Quoique le F. Jean Massias ne refusât jamais la charité à un indigent, à quelque heure du jour qu'il se présentât, il avait cependant marqué le temps depuis dix heures jusqu'à midi pour la distribution générale. Par cet arrangement, il mettait plus d'ordre et de discernement dans ses aumônes, et il pouvait ajouter la nourriture de l'âme à celle du corps.

Il venait ordinairement à cette heure , à la -porte du couvent, environ deux cents pauvres; tous s'asseyaient en silence, les femmes d'un côté, les hommes d'un autre, en attendant l'arrivée du bon frère. Aussitôt qu'il paraissait, ils se mettaient à genoux, et faisaient avec lui une courte prière, après laquelle ils recevaient leur nourriture. Cette réfection était suivie de l'action de grâces, d'un catéchisme et d'une petite exhortation ou instruction familière sur les principaux devoirs de la vie chrétienne. Comme le cœur du disciple de Jésus -Christ était tout embrasé du feu divin , son discours était extrêmement pathétique et tout rempli de l'esprit de Dieu. Il le finissait toujours en recommandant la fuite du péché, la crainte du Seigneur et son amour.

Un récit plus détaillé de toutes ses œuvres de miséricorde serait sans doute édifiant, mais il nous mènerait trop loin. Pour en donner quelque idée, et faire connaître en même temps les ressources dont la divine Providence se plut à aider sa charité, il suffit de dire que la réputation de ce pauvre frère, qu'on n'appelait plus que le Père des pauvres, ne fut point renfermée dans la ville ni dans la province de Lima. Tout le pays en retentit. Bien des personnes qui n'avaient jamais vu ce bon frère Jean Mas-

lui envoyaient de Quito, de l'otosi, de Cuzco et même de Mexico des sommes considérables pour le mettre en état de continuer ses aufllô

Cet applaudissement général eût pu être dangereux pour une vertu médiocre; mus l'édifice spirituel de Jean Massias était Fondé sur l'humilité la plus profonde et sur la charité la plus ardente. Le vent de l'orgueil ne put i'ébranler. La grâce le soutint aussi contre le découragement et le dégoût.

Mais, si le F. Jean Massias avait tant d'amour pour les pauvres, sa charité pour les pécheurs n'avait plus de bornes. Ce n'était point seulement du pain et de l'argent qu'il leur prodiguait, mais c'était sa santé, son sang, sa vie, sa personne tout entière, qu'il aurait voulu sacrifier pour leur salut.

Qui pourra jamais exprimer l'ardeur de ses désirs, la ferveur de ses prières et la rigueur de ses pénitences pour fléchir la justice de Dieu et obtenir la grâce de conversion en faveur des malheureux esclaves du péché ? Prêt toujours à s'immoler pour le salut d'une âme, il ajoutait à ses oraisons des jeûnes, des veilles, des larmes et des pénitences si terribles, cpue les supérieurs furent quelquefois obligés de les modérer.

Son corps succomba enfin sous la rigueur des macéralions auxquelles il se condamna pour obtenir la conversion de pécheurs dont aucun ne pensait à pleurer ses fautes, ni à rougir des scandales qu'il donnait au public. II tomba gravement malade, et un moment on le crut perdu. Le danger où il était alarma toute la ville. Un pieux négociant, appelé Antoine d'Alarcon, étant venu le voir, répandait auprès de son lit un torrent de larmes. Le malade le ila par ce peu de paroles : a Ne craignez rien, mon frère, ce vil vermisseau n'est point encore venu à maturité. Calle hermano, y no tengapena, que aunnoesta maduro este gusanillo vil. »

danger. Les médecins ordonnèrent quelques remèdes ; mais le pieux malade les pria de s'épargner cette peine, sachant bien qu'il touchait déjà aux portes de l'éternité. On rapporte que les religieux de la communauté lui ayant dit que sa charité pour les pauvres devait l'engager à demander à Dieu la prolongation de ses jours, Jean Massias répondit : Hélas ! que suis-je pour que ma présence soit nécessaire pour faire le bien? Dieu n'a besoin de personne pour répandre ses bénédictions sur qui il lui plaît. Soyez persuadé, mon révérend Père, que les pauvres, après ma mort, seront également soulagés. Le F. Denis de Vilas est plein de charité pour les membres affligés de Jésus-Christ, et les aumônes ne diminueront point.

L'événement prouva que ces dernières paroles, dictées par l'humanité, étaient une véritable prophétie. Le F. Denis de Vilas succéda au F. Massias dans son office de portier et de distributeur des aumônes. Il remplit cet office avec le même zèle, et la Providence le mit en état de fournir aussi abondamment aux besoins de tous les nécessiteux.

Pendant les trois semaines que dura la maladie, Jean Massias trouva sa force dans le pain eucharistique et dans son union avec Dieu. Son recueillement était à peine interrompu par les visites qu'on ne pouvait empêcher.

Le marquis de Mancera, alors vice-roi du Pérou, et son fils don Antoine de Tolède, depuis vice-roi du Mexique, voulurent avoir un petit entretien avec le grand serviteur de Dieu. Ils y puisèrent tant de lumières et de consolations, qu'ils formèrent dès lors le pieux dessein de travailler plus sérieusement à leur salut.

Le 16 de septembre, le cher malade, muni des sacrements de l'Église, et tout embrasé du feu de la divine charité, déclara à un de ses amis, le docteur Corrasco, que le lendemain serait le jour de son repos.

Il s'endormit, en effet, dans le Seigneur, comme il l'avait prédit, dans la nuit du 17 septembre 1645, en la soixantième année de son âge.

A peine les cloches du couvent eurent-elles annoncé la mort du grand serviteur de Dieu, que le peuple tout entier se porta à l'église où son corps était exposé. De tous les côtés on entendait des cris et des gémissements; chacun à l'envi s'eflbrçait de s'approcher du saint cadavre pour lui faire toucher des croix et des médailles , et arracher, par dévotion, une parcelle de ses vêtements.

Après la célébration des saints mystères, les chanoines, les auditeurs royaux et les gouverneurs de la ville, transportèrent le corps de l'église au chapitre, où il fut inhumé dans une caisse de cèdre , en présence du vice-roi , de l'archevêque et de l'assemblée la plus nombreuse et la plus auguste que pût réunir le Pérou.

Un an après, le corps de Jean Massias, aussi flexible et frais que s'il eût été encore vivant, fut transporté dans son ancienne cellule de la porterie, que les religieux avaient tranformée en une petite église fort élégante, avec un chœur, une petite sacristie et trois autels magnifiquement décorés.

Le F. Jean Massias fut béatifié parle pape Grégoire XVI.

Nous terminerons cette petite notice sur la Magdalena , en ajoutant qu'en 1653 , le chapitre provincial tenu à Lima érigea ce couvent modèle en noviciat général pour tout le Pérou.

Mais on dut abandonner ce projet à cause des frais immenses qu'occasionnait le transport des novices, en ces temps où les voyages étaient si difficiles.

Cependant il fut ordonné que tous les jeunes Pères, après leur ordination, auraient à passer une année à la Magdalena, afin de se former plus complètement à la vie apostolique et à la vie religieuse.

Page 1