‹ Les dominicains en AmériqueChapitre 28 sur 48 · P. Thomas de Mendoza · texte numérisé non relu

P. Thomas de Mendoza

Jean de Ossio.

François Martinez.

Pierre Duran.

Jean de Monte -Major.

Barthélémy de Talavera.

Dans le courant de l'année 1525, ces vingt religieux se rendirent à bord du navire de guerre le San- José, où on leur avait préparé un logement convenable. Ils y furent reçus avec le plus grand respect par le commandant Rôti riguez de Bastidas, que le roi avait choisi pour conduire l'expédition.

Le 22 octobre, le San-José leva l'ancre, et, profitant d'un temps favorable, mit le cap sur l'île de Saint-Domingue, où le commandant avait reçu l'ordre de s'arrêter pour achever son équipement et se munir de toutes les provisions nécessaires.

Par suite de plusieurs circonstances, le séjour du San-José à Saint-Domingue se prolongea plus qu'on ne l'avait espéré ; mais il ne fut point inutile aux religieux dominicains. Au contraire, ils en profitèrent pour s'acclimater aux chaleurs tropicales et étudier, auprès des vieux missionnaires du fameux couvent de Sainte-Croix, les divers idiomes des tribus indiennes auxquelles ils allaient porter l'Evangile.

Trois années s'écoulèrent ainsi à Saint-Domingue à faire les préparatifs nécessaires pour la campagne projetée.

Enfin, dans les premiers jours de juillet 1529, le San-José, parfaitement équipé, mit à la voile, tournant sa proue dans la direction du sud-ouest. Après quelques jours d'une

heureuse navigation, le 29 du même mois, les vigies signalèrent une terre à laquelle on donna le nom de Sainte- Marthe, en l'honneur de la Sainte dont l'Eglise faisait la fête ce jour-là. Aussitôt on se disposa à descendre; les canots furent amenés, et Rodriguez de Bastidas, à lu tête de ses soldats, se dirigea vers le rivage. Le débarquement s'effectua sans la moindre résistance de la part des Indiens.

En abordant sur cette terre nouvelle, Rodriguez y planta son pavillon et prit solennellement possession de tout le pays au nom de son maître le roi d'Espagne.

Les missionnaires alors élevèrent un autel , et pour la première fois on offrit, en présence de tout l'équipage et des Indiens étonnés, le sacrifice non sanglant sur ces rivages où le vrai Dieu n'avait point été annoncé encore, ni le nom de Jésus-Christ invoqué.

Rodriguez de Bastidas, après avoir choisi, de concert avec les missionnaires, un site convenable, y traça le plan d'une nouvelle ville à laquelle il donna le nom de Sainte- Marthe, nom qu'elle porte encore aujourd'hui. Cette ville se construisit comme par enchantement, et elle prospéra si bien , que , deux ans à peine après sa fondation , le pape Clément VII la jugea digne d'être un siège épiscopal , et lui donna, à la demande de l'empereur Charles-Quint, pour premier pasteur, en l'an 1531 , le P. Thomas Ortiz, supérieur des Dominicains.

Comme nous l'avons déjà dit, durant leurs trois années de séjour à Saint-Domingue, les missionnaires avaient pu apprendre parfaitement la langue des Indiens. Aussi , sans retard , ils se livrèrent à tout leur zèle apostolique pour la conversion de ces pauvres infidèles.

Les premiers Indiens auxquels ils eurent affaire furent ceux de Gayra et de Taganga. Ces bons indigènes reçurent les missionnaires avec amitié et respect, comme des êtres

supérieurs, et ils se convertirent en foule aux premières paroles et instructions des Frères Prêcheurs.

Cependant le P. Jean Mendez voulut établir le centre de la mission à Sainte-Marthe. Là, tout en s'occupant à la construction d'une église et d'un couvent, il travaillait avec ses confrères à la conversion des infidèles, dont plusieurs vivaient aux environs de la nouvelle ville.

Ce n'était pas chose facile, dit l'historien Zamora, d'instruire et d'amener à la pureté de l'Evangile des peuples barbares, dont les mœurs et les coutumes étaient généralement abominables. Ils ne croyaient point à l'immortalité de l'âme et accordaient tout à leurs brutales passions. Peu contents d'avoir plusieurs femmes à la fois, ils ne respectaient ni l'âge ni le sang. Le père épousait quelquefois sa propre fille, le fils sa mère, le frère sa sœur. Avant de leur inculquer les premiers principes «de la religion chrétienne, il fallait donc régler leurs mœurs et les retirer de leurs pratiques criminelles; car, encore une fois, dans la plupart de ces sauvages , la corruption était encore plus effrayante que leurs superstitions.

C'était une rude tâche pour les missionnaires ; mais, si le travail à accomplir était grand, leur zèle ne fut pas moindre, et, par la grâce de Dieu, en très-peu de temps, ils finirent par triompher de tous les obstacles et à former des néophytes dont le nombre augmentait tous les jours.

Bientôt ils ne se bornèrent plus à la ville ni au voisinage de Sainte -Marthe. Plusieurs d'entre eux pénétrèrent plus avant dans les terres et portèrent les lumières de la foi chez des peuples encore inconnus. Partout ils firent quelque fruit. Ce qu'un missionnaire avait planté en passant, un autre l'arrosait et recueillait une récolte abondante. Le P. Barthélémy de Ojeda poussa ses courses jusqu'au pays de Bahavre, où il fonda une chrétienté florissante. Le

PROVINCE DE SA.IMT-ÀRTONIH 261

P. Martin des Anges eut le môme succès sur les bonis du fleuve Magdalena. Le P. François Martinez parvint à convertir les Indiens deZipacua, et, tout en faisant sa résidence au milieu d'eux, il ne laissait pas d'aller prêcher les peuples les plus avancés dans la terre ferme. Le P. Augustin de Zuniga eut la consolation d'adoucir la férocité des naturels de Turbaco.

Tous avaient dressé des oratoires et de petites habitations où accouraient en foule les Indiens pour y recevoir le pain de la parole divine, et quelquefois aussi, pour implorer leur protection contre les aventuriers espagnols ; car, à la Nouvelle-Grenade comme partout ailleurs, les missionnaires dominicains se constituèrent toujours protecteurs des Indiens.

Ce fut ainsi, par le zèle de ces premiers Frères Prêcheurs, que se fonda la célèbre province de Saint-Antonin, laquelle, pendant plusieurs siècles, eut l'honneur de donner de bons et nombreux ministres à l'Eglise d'Amérique.

Mais, tandis que les missionnaires ne cherchaient qu'à amener les Indiens au christianisme et à les arracher à la corruption et à leurs infâmes superstitions, ils avaient la douleur de voir tous leurs efforts trop souvent annihilés par lu cupidité et la cruauté des conquérants.

Sans doute tous ces Espagnols, généralement aventuriers de bas étage, avaient la foi et voulaient aussi la conversion des indigènes; mais, accoutumés à la guerre et à la rapine, ils cherchaient avant tout à s'enrichir, et, pour y parvenir, ils ne reculaient devant aucun moyen.

Le commandant Rodriguez de Baslidas, homme estimable, ayant été blessé par ses propres soldats dans une sédition occasionnée par leur cupidité, fut obligé de retourner à Saint-Domingue, où il ne tarda pas à mourir.

On envoya pour lui succéder Garcia de Lerma, bon

capitaine, mais possédé comme les autres de la soif de l'or, auri sacra famés.

Son premier soin fut de se mettre en campagne, pour arracher aux indigènes les richesses immenses qu'ils possédaient et dont ils ne connaissaient point encore la valeur.

Il y avait alors dans les montagnes longeant la rive droite de la rivière Magdalena un peuple riche, mais féroce et guerrier. Déjà l'évèquede Sainte-Marthe, Thomas Ortiz, sans autre suite que deux ou trois Dominicains, s'était présenté chez ces Indiens avec l'espérance de les amener au christianisme. Ces infidèles, en voyant le saint évèque et ses compagnons sans armes, les avaient assez bien reçus, car ils avaient compris facilement que ces hommes n'en voulaient ni à leur or ni à leur liberté. Cependant ils n'avaient point voulu les entendre ; de sorte que les missionnaires avaient été obligés de rentrer à Sainte -Marthe pour continuer leurs soins et leurs instructions aux Indiens plus disposés à en profiter.

Ce fut ce même peuple que Garcia de Lerma eut l'ambition de subjuguer, afin de s'enrichir de ses dépouilles.

L'évêque et les missionnaires essayèrent de l'arrêter, en lui représentant les dangers de l'entreprise et les malheurs qui devaient résulter de cette expédition, tant pour la religion que pour le pays lui-même; mais Garcia de Lerma ne voulut rien entendre. Il partit donc à la tête de quelques centaines de soldats, et, pour intimider les indigènes, il commença par mettre à feu et à sang tout ce qui se présenta sur son passage. Cette odieuse conduite excita une explosion dans le pays. Tous les Indiens coururent aux armes, et, lorsqu'ils se trouvèrent en nombre suffisant, ils tombèrent sur les Espagnols avec tant de fureur, que très-peu purent échapper au carnage. Ceux, en petit nombre, qui réussirent à se sauver, rentrèrent à Sainte-

Martlie dans le plus pitoyable état, presque tous blessés, et entièrement découragés.

Cette malheureuse affaire mit le trouble et la confusion dans toute la colonie.

Le P. Thomas Ortiz, voyant que ni sa qualité d'évêquc ni son titre de protecteur des Indiens n'avaient pu arrêter un tel scandale, dont la conséquence immédiate était la ruine de la religion dans le pays, résolut de passer en Espagne pour se plaindre et rendre compte de tout à l'Empereur. 11 était sur le point de s'embarquer, quand la mort i nopinée de Garcia de Lerma vint arranger toutes les affaires.

Les autres officiers, éclairés par cette terrible leçon, de concert avec les Dominicains, travaillèrent à dissiper les troubles, et bientôt le calme fut rétabli dans le pays.

Cependant, si la conduite des aventuriers espagnols fut parfois un grand obstacle au progrès et au développement du christianisme dans le nouveau monde, il faut dire aussi, pour être juste, que la divine Providence sut faire souvent servir à ses desseins de miséricorde, pour le salul des infidèles, l'ambition de ces hommes qui ne cherchaient qu'à s'illustrer ou à s'enrichir par de nouvelles conquêtes.

Ce furent, en effet, les Fernand Cortez et les François Pizarre, qui ont ouvert, au Mexique et au Pérou, les portes à la prédication de l'Evangile. Les missionnaires ne les précédèrent point, ils ne firent que les suivre.

Vers l'an 1532, la cour d'Espagne conçut le projet de soumettre à ses lois toutes les peuplades indiennes répandues dans les vastes et riches contrées qui s'étendent de la rive gauche de la rivière Magdalena jusqu'au golfe de Darien , sur un espace de plus de deux cents lieues.

Un jeune capitaine déjà célèbre, Pierre de Heredia. arrivé récemment d'Espagne à Sainte- Marthe avec que!-

capitaine, mais possédé comme les autres de la soif de l'or, auri sacra famés.

Son premier soin fut de se mettre en campagne, pour arracher aux indigènes les richesses immenses qu'ils possédaient et dont ils ne connaissaient point encore la valeur.

Il y avait alors dans les montagnes longeant la rive droite de la rivière Magdalena un peuple riche, mais féroce et guerrier. Déjà l'évèque de Sainte-Marthe, Thomas Ortiz, sans autre suite que deux ou trois Dominicains, s'était présenté chez ces Indiens avec l'espérance de les amener au christianisme. Ces infidèles, en voyant le saint évêque et ses compagnons sans armes, les avaient assez hien reçus, car ils avaient compris facilement que ces hommes n'en voulaient ni à leur or ni à leur liberté. Cependant ils n'avaient point voulu les entendre ; de sorte que les missionnaires avaient été obligés de rentrer à Sainte -Marthe pour continuer leurs soins et leurs instructions aux Indiens plus disposés à en profiter.

Ce fut ce même peuple que Garcia de Lerma eut l'ambition de subjuguer, afin de s'enrichir de ses dépouilles.

L'évèque et les missionnaires essayèrent de l'arrêter, en lui représentant les dangers de l'entreprise et les malheurs qui devaient résulter de cette expédition, tant pour la religion que pour le pays lui-même; mais Garcia de Lerma ne voulut rien entendre. Il partit donc à la tète de quelques centaines de soldats, et, pour intimider les indigènes, il commença par mettre à feu et à sang tout ce qui se présenta sur son passage. Cette odieuse conduite excita une explosion dans le pays. Tous les Indiens coururent aux armes, et, lorsqu'ils se trouvèrent en nombre suffisant, ils tombèrent sur les Espagnols avec tant de fureur, que très-peu purent échapper au carnage. Ceux, en petit nombre, qui réussirent à se sauver, rentrèrent à Sainte-

Marthe dans le plus pitoyable état, presque tous blessés, et entièrement découragés.

Cette malheureuse affaire mit le trouble et la confusion dans toute la colonie.

Le P. Thomas Ortiz, voyant que ni sa qualité d'évoqué ni son titre de protecteur des Indiens n'avaient pu arrêter un tel scandale, dont la conséquence immédiate était la ruine de la religion dans le pays, résolut de passer en Espagne pour se plaindre et rendre compte de tout à l'Empereur. 11 était sur le point de s'embarquer, quand la mort inopinée de Garcia de Lerma vint arranger toutes les affaires.

Les autres officiers , éclairés par cette terrible leçon , de concert avec les Dominicains, travaillèrent à dissiper les troubles, et bientôt le calme fut rétabli dans le pays.

Cependant, si la conduite des aventuriers espagnols fut parfois un grand obstacle au progrès et au développement du christianisme dans le nouveau monde, il faut dire aussi, pour être juste, que la divine Providence sut faire souvent servir à ses desseins de miséricorde, pour le salul des infidèles, l'ambition de ces hommes qui ne cherchaient qu'à s'illustrer ou à s'enrichir par de nouvelles conquêtes.

Ce furent, en effet, les Fernand Cortez et les François Pizarre, qui ont ouvert, au Mexique et au Pérou, les portes à la prédication de l'Evangile. Les missionnaires ne les précédèrent point, ils ne firent que les suivre.

Vers l'an 1532, la cour d'Espagne conçut le projet de soumettre à ses lois toutes les peuplades indiennes répandues dans les vastes et riches contrées qui s'étendent de la rive gauche de la rivière Ma<rdalena jusqu'au golfe de Darien . sur un espace de plus de deux cents lieues.

l^n jeune capitaine déjà célèbre, Pierre de Heredia. arrivé récemment d'Espagne à Sainte-Marthe avec quel-

ques gentilshommes et des troupes fraîches parfaitement aguerries, reçut le commandement de l'expédition.

Pierre de Heredia mit donc à la voile, et, le 15 janvier 1533, il touchait à Calamari, où, plus heureux qu'Alonzo de Ojeda, en 1509, il put descendre sans être inquiété par les Indiens '.

Instruit par l'expérience de son prédécesseur Alonzo, le premier soin de Heredia fut de jeter les plans d'une ville forte et capable de résister aux attaques des indigènes. Dans ce but, par mesure de sûreté, il en choisit l'emplacement dans un petit îlot, non loin de la côte, et qu'on nommait alors Codego.

Telle fut l'origine de Carthagène, l'une des villes les plus fortes et les plus riches de l'Amérique du Sud , pendant plus de deux siècles.

Pierre de Heredia avait amené avec lui d'Espagne à Sainte-Marthe deux fils de Saint-Dominique, les PP. Diego Ramirez et Louis de Orduha. Ces deux religieux le suivirent aussi à Carthagène, où ils jetèrent les fondements d'une vaste et élégante église. Ce sanctuaire fut plus tard dédié à saint Dominique.

Bientôt arrivèrent d'autres missionnaires accompagnés d'un grand nombre d'Indiens récemment baptisés à Sainte- Marthe, et sur lesquels on comptait beaucoup pour faciliter les rapports avec les indigènes plus féroces du pays.

Pierre de Heredia les reçut tous avec la plus vive satisfaction ; mais sa joie n'eut point de bornes lorsque, parmi

i Alonzo de Ojeda, l'un des plus braves aventuriers de ces anciens temps, avait déjà essayé de conquérir ce même pays, en l'an 1509. Mais les Indiens se défendirent avec un courage si indomptable, que des deux cents soldats descendus sur la plage, il ne put s'en sauver qu'un seul, leqnel apporta à Alonzo la nouvelle de ce triste désastre. Alonzo, pour venger ses soldats, profita d'une nuit obscure pour incendier tout le pays ; et , aussitôt après , il se hâta de se rembarquer pour aller chercher fortune ailleurs.

li-s nouveaux arrivés, il reconnut le P. Jérôme de Loaysa, dont il avait déjà pu admirer les éminentes qualités pendant son séjour à Sainte-Marthe.

Aussitôt les missionnaires dominicains, aidés de leurs chers néophytes, commencèrent leur œuvre d'évangélisation.

Tandis qu'ils s'efforçaient d'attirer les indigènes à Jésus- Christ, non moins par la douceur de leurs manières et le désintéressement de leur vie que par des instructions journalières, Pierre de Heredia, qu'un historien appelle un foudre de guerre, se mit en campagne pour reconnaître le pays et en achever la conquête.

Nous ne le suivrons point dans celte expédition, où brillèrent du plus vif éclat la bravoure et la rapacité espagnoles. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que partout Heredia fut victorieux, et que ses soldats et lui revinrent chargés d'or et de richesses de tout genre «.

A peine la nouvelle du butin immense fait par les troupes de Pierre de Heredia se fut-elle répandue dans les Antilles, que l'on vit accourir à Carthagène de nombreux navires remplis de ces hommes infâmes dont on peut dire que l'or est leur dieu.

Ces aventuriers n'attendirent point longtemps pour donner la preuve de ce qu'ils étaient; car, dès les premiers jours de leur arrivée, on les vit se jeter sur tous les Indiens, fidèles ou infidèles, les réduire indistinctement à l'esclavage après les avoir dépouillés de tout, et, enfin, pousser la convoitise jusqu'à fouiller les sépulcres, pour arracher aux morts leurs ornements funèbres.

Tout devait être perdu si l'on n'y apportait un prompt remède. Les Dominicains, comprenant le danger, résolurent,

1 Zamora dit que les Espagnols revinrent de cette expédition avec plus de trente quintaux d'or pur, sans compter une multitude d'autres objets de la plus haute valeur.

d'un commun accord, d'envoyer l'un d'eux à l'Empereur pour lui exposer la conduite des conquérants, et lui demander des secours contre leur cruauté et leur rapacité. Le P. Jérôme de Loaysa, comme le plus capable, fut choisi pour cette délicate mission. Il s'embarqua donc pour l'Espagne, où il arriva vers la fin de l'année 1534.

Pendant que se passaient ces tristes et ruineux événements, l'Empereur, informé par le conseil des Indes do l'importance de Carthagène, tant au point de vue religieux qu'au point de vue commercial , et voulant encore ajouter au lustre de la nouvelle cité, écrivit à Rome pour demander son érection en siège épiscopal.

La requête ayant été accueillie avec faveur par le Saint- Père, on nomma pour occuper le nouveau siège le P. Thomas de Toro , dominicain et fils du couvent de Salamanque.

Le nouveau prélat, une fois consacré, s'empressa de se rendre à son poste, où il arriva quelques jours après le départ du P. Jérôme de Loaysa.

A son arrivée, le nouveau prélat trouva son diocèse tout bouleversé.

Les indigènes redoutaient et non sans motifs les Espagnols, et ils ne voulaient plus entendre parler d'une religion dont les adeptes ne semblaient être conduits que par la convoitise et la cruauté. Il fallait donc agir et travailler promptement à détruire les scandales et les injustices qui arrêtaient ainsi le progrès de l'Evangile et tournaient à la honte du christianisme. La tâche était difficile, mais elle ne se trouva pas cependant au-dessus des forces de l'évêque dominicain. Il alla donc sans retard trouver le gouverneur, Pierre de Heredia, lui exposa avec franchise l'étendue du mal, qu'il semblait favoriser au lieu de l'empêcher, et lui fit comprendre qu'une telle conduite était non moins contraire à l'intérêt de la religion qu'à celui du roi, dont il connaissait parfaitement la volonté.

PROVINCE m: SAINT- ANTnNIN 267

Il le prévint, en outre, <jue s'il persistait encore à empêcher les indigènes à se rendre aux instructions dos missionnaires et à les laisser vendre comme de vils esclaves, il se verrait dans la triste nécessité de se servir contre lui, quoique à regret, des armes puissantes dont l'Eglise l'avait fait dépositaire.

Mais Pierre de Ileredia, gâté par la prospérité, et de plus excité par son frère Alonzo, ne voulut rien entendre, et il n'en continua pas moins ses déprédations et ses violences.

Le saint et courageux évèque alors lança contre lui l'excommunication, et sur-le-champ expédia en Espagne un courrier pour informer l'Empereur de ce qui se passait dans la province de Carthagène.

L'Empereur, à qui la capacité, la prudence et la modération du prélat étaient parfaitement connues depuis longtemps, approuva complètement sa conduite énergique, et sur-le-champ, pour remédier au mal , expédia à Carthagène le licencié Badillo, l'un des juges de l'audience royale de Saint-Domingue, avec ordre de sévir sévèrement contre les coupables. Mais malheureusement ce dernier fut loin de faire succéder la paix et le bon ordre aux violences et aux injustices; au contraire, il ne fit qu'augmenter le mauvais état du la colonie.

Il semble, en effet, qu'en ces temps-là, l'air d'Amérique fut toujours malsain pour les consciences espagnoles. Ce qui suit en est une preuve.

A son arrivée à Carthagène, Badillo s'empressa de faire arrêter et juger les deux frères Heredia , et plusieurs autres officiers accusés de concussion et d'inhumanité envers les Indiens. Les biens des coupables furent confisqués et euxmêmes condamnés à une prison perpétuelle.

Cette sévérité parut à tous parfaitement à sa place. Mais bientôt Badillo ne tarda pas à se déshonorer lui-même en

imitant sans pudeur tout le mal qu'il avait puni dans les autres. D'homme de lettres, il se transforma en conquérant; il fit marcher ses troupes contre les Indiens et il leur vola tout. ce qu'ils possédaient. En outre, il réduisit en esclavage un grand nombre de ces malheureux dont il vendit une partie , et envoya l'autre travailler dans ses propriétés de Saint-Domingue.

Le saint évèque de Carthagène, comme autrefois le prophète Jérémie, ne cessait de crier vers le Seigneur et de s'affliger sur les maux de son peuple livré à la cruauté de ces tyrans domestiques. Déjà épuisé de travaux, de veilles et de chagrin, le prélat fit appeler les Dominicains, ses frères et coopérateurs dans le saint ministère, et leur apprenant que son heure approchait, il leur recommanda fortement de ne point se lasser de travailler à l'œuvre du Seigneur pour la conversion et la conservation de ses chers Indiens.

Après avoir donné ainsi ses dernières instructions, le pieux évèque dominicain, moins chargé d'années que de mérites, s'endormit dans le Seigneur vers la fin de l'année 1536. Sa mort fut pleurée de tous les gens de bien et honorée de quelques miracles, si on en croit l'historien Alphonse de Zamora.

En même temps qu'on apprenait en Espagne la condamnation des frères Heredia et l'infâme conduite du licencié Badillo, on reçut aussi la triste nouvelle de la mort du premier évèque de Carthagène, le P. Thomas de Toro.

Aussitôt le conseil des Indes s'occupa de donner un digne successeur à l'évèque défunt, et naturellement les regards se jetèrent sur le P. Jérôme de Loaysa, dont nous avons déjà parlé si souvent dans les pages précédentes.

Ce religieux, en effet, était l'homme nécessaire en ces temps malheureux; car à une haute piété et à des con-

naissances fort étendues il pouvait joindre encore une expérience acquise par cinq années d'apostolat dans la province même de Carthagène.

Le P. Jérôme de Loaysa, à son retour en Espagne, avait été élu prieur du couvent de Carboneras. Ce fut en ce lieu que vint le trouver la bulle par laquelle le Saint-Siège le nommait évèque de Carthagène. En même temps il recevait une lettre dans laquelle l'empereur Charles-Quint l'avertissait qu'un refus de sa part ne serait point accepté, quelque raison qu'il pût alléguer pour se soustraire à l'honneur qu'on désirait lui imposer. Il dut donc se soumettre, et quelques jours après il reçut la consécration épiscopale.

Ce fut vers le milieu de l'année 1537 que Jérôme de Loaysa s'embarqua à Cadix pour se rendre à son nouveau poste.

Avant son départ, le prudent et zélé prélat avait eu soin de choisir dans différents Ordres religieux, et particulièrement dans le sien, de dignes ministres de l'Evangile. A son arrivée, il les distribua dans les diverses parties de son vaste diocèse, afin qu'aucun des peuples confiés à ses soins ne fût privé des secours spirituels dont ils pouvaient avoir besoin. Quant à lui , il se livra tout entier comme autrefois aux fonctions du ministère apostolique.

Comme il ne cherchait qu'à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes en faisant connaître et adorer le nom de Jésus-Christ, il eut bientôt gagné toute la confiance des Indiens. Mais les Espagnols, dont les mœurs étaient corrompues et la cupidité sans bornes, donnèrent bien de l'exercice à sa patience et à sa charité. Plus d'une fois , comme évèque et protecteur des Indiens, il fut obligé de s'opposer avec fermeté aux violences de quelques officiers , qui, au mépris des ordonnances royales, continuaient à

tyranniser les peuples dont cependant ils avaient envahi le pays et volé tous les biens.

Tout en travaillant ainsi au salut de son troupeau, le nouvel évêque ne négligeait pas la construction de sa cathédrale. Les travaux marchèrent à grands pas; car, dans les premiers jours de janvier 1538, il put en faire la dédicace sous l'invocation de sainte Catherine martyre.

Quelques mois après, notre évêque eut aussi la satisfaction de bénir le couvent de Saint-Joseph , le premier que les Dominicains possédèrent à Carthagène. Le P. Joseph de Piables , grand savant et homme de confiance de l'évèque , en prit solennellement possession le 4 août 1539, avec les PP. Jean d'Avila, Jean de Chavez, Jean de Gea et autres dont parlent les annales dominicaines. Ce couvent, bâti des deniers du roi et des libéralités de plusieurs personnages riches du pays , fut d'un puissant secours pour l'établissement et le maintien du christianisme dans la province de Carthagène. Il eut la gloire d'abriter dans ses murs saint Louis Bertrand et son compagnon P. Louis Vero, et de former une foule d'excellents sujets dont plusieurs ont porté le flambeau de la foi dans tout le nouveau royaume de Grenade et même bien au delà de ses limites.

L'ancienne amitié qui avait existé entre Jérôme de Loaysa et les deux frères Heredia fut utile aux uns et aux autres.

Le nouvel évêque fit sortir de prison et rétablir dans leurs biens et honneurs les deux frères. A leur tour, ces deux capitaines se plurent à favoriser tous les louables projets de leur ami et bienfaiteur. Cette bonne intelligence ne tarda pas à porter de bons fruits. La paix se rétablit complètement, le commerce s'agrandit, la ville se couvrit de magnifiques édifices, et les Indiens, mieux traités, com-

mencèrent à se rendre assidûment aux inslructions dis missionnaires, et vinrent en foule leur demander la grâce du saint baptême.

Mais, quelque zélés que fussent les missionnaires, leur nombre était trop insuffisant pour pouvoir subvenir à tous les besoins spirituels du vaste diocèse de Carthagène. Cette pensée faisait le tourment du saint évoque, et sans cesse il priait Dieu de l'éclairer et de lui indiquer le moyen de remédier à cette disette d'ouvriers évangéliques.

Dieu l'exauça, paraît- il; car un jour le pieux prélat se trouva saisi d'une idée gigantesque, mais vraiment digne d'un esprit élevé et d'un cœur embrasé de zèle pour le salut des âmes. Il ne s'agissait de rien moins que de fonder dans sa ville épiscopale, à l'imitation de la Propagande de Rome, un grand collège où les Dominicains seraient chargés d'enseigner les sciences et la religion aux enfants des principaux Indiens, afin que les bons sujets formés dans cette école pussent se répandre ensuite et travailler utilement à la propagation de la foi dans les autres provinces ou royaumes de l'Amérique.

Dans les âmes généreuses, la conception d'un plan quel qu'il soit est toujours suivie de la noble ambition de le réaliser au plus vite.

Aussi , à peine Jérôme de Loaysa eut-il pensé aux avantages immenses que pourraient retirer de son collège le pays et l'Église d'Amérique, que sans aucun délai il mit la main à l'œuvre. Certainement, avec la grâce de Dieu, le saint évêque eût conduit à bonne fin sa vaste entreprise si des besoins plus pressants encore n'eussent obligé le roi Philippe II à demander au pape sa translation de Carthagène au siège plus important de Lima, capitale du Pérou.

Jérôme de Loaysa dut donc s'embarquer pour Lima,

mais ce ne fut pas sans emporter les regrets et l'amour de tout le diocèse de Carthagène.

Nous n'en dirons pas davantage sur ce grand prélat, dès lors que plus haut nous avons déjà esquissé sa vie quand nous avons parlé de la province du Pérou '.

i Voir la page 196.

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