CHAPITRE XIX
Conquête du royaume de Bogota. — Le P. Dominique de Las Casas accompagne l'expédition. — Travaux des PP. Jean Mendez et Pierre de Miranda. — Erection de la province de Saint -Antonin.
Les succès de Pierre de Heredia à Carthagène, par leur retentissement en Espagne, avaient de nouveau surexcité ce goût pour les entreprises hasardeuses qu'avaient déjà fait naître dans les âmes les héroïques exploits de Fernand Cortez et de François Pizarre. Chaque jour on voyait arriver à Sainte -Marthe une multitude d'officiers et de soldats, prêts à se lancer dans toutes les aventures imaginables pourvu qu'ils y vissent la moindre chance de s'illustrer ou de s'enrichir.
Parmi ces aventuriers se distinguait surtout le capitaine Gonzalve Ximenès de Guesada, homme audacieux, non moins remarquable par ses qualités et par ses vices que les illustres conquérants du Mexique et du Pérou.
Ce brave capitaine, ayant appris par hasard de quelques Indiens l'existence de contrées vastes et riches à quelques centaines de lieues au sud de Sainte-Marthe, résolut de les conquérir et de les soumettre à la couronne d'Espagne.
Cette résolution prise, il ne lui fallut pas longtemps pour assembler une petite armée, et le 5 avril 1536 il put se mettre en route avec huit cents hommes décidés comme lui à vaincre ou à mourir.
Deux fils de Saint- Dominique, les PP. Dominique de Las Casas et Pierre de Zembrano, sollicitèrent la permission de s'associer à cette entreprise, avec le noble but d'être non-seulement utiles aux Espagnols, mais encore de travailler à la conversion des diverses peuplades à travers lesquelles l'armée devait passer.
Il serait trop long de relater les exploits de ces conquérants et les misères qu'ils eurent à subir; il suffit de dire qu'après huit mois de fatigues et de combats continuels, le 20 janvier 1537, ils arrivèrent sur un plateau élevé d'où ils découvrirent un vaste et beau pays, aussi riche que bien peuplé.
Les Indiens qu'on y rencontra, non-seulement reçurent les Espagnols avec amitié, mais encore ils se montrèrent disposés à faire alliance avec eux et même à embrasser le christianisme. Le P. Dominique de Las Casas y éleva une croix, dressa un autel et y célébra la sainte messe dans le lieu même où s'éleva plus tard la ville de Vêlez.
Cependant les fatigues et les combats avaient tellement diminué la petite armée, que de tous ceux qui avaient pu résister aux privations et aux périls de l'expédition, beaucoup étaient malades, en sorte qu'il restait à peine cent soixante -cinq soldats parfaitement valides.
Ximenès deQuesada, voyant les bonnes dispositions des Indiens , en profita pour faire transporter sur des canots à Sainte -Marthe tous les soldats hors d'état de continuer le voyage.
Le P. Pierre de Zembrano fut chargé de les accompagner.
Après quelques jours de repos, la petite troupe, quoique si réduite, reprit avec courage sa marche en avant dans la direction du sud. L'espérance d'arriver bientôt au but donnait de la force à tout le monde. Cette espérance était à chaque pas alimentée par les rapports des Indiens qu'on rencontrait, et qui tous annonçaient que non loin
de là vivait un grand chef nommé Bogota, dont l'autorité s'étendait sur un nombre infini de riches et vastes pays.
A mesure qu'ils avançaient, les Espagnols rencontraient des traces de plus en plus fréquentes d'une haute civilisation. Bientôt ils arrivèrent devant la ville de Guachata, dont les maisons pour la grandeur et la beauté pouvaient être comparées à celles de l'Europe. Les Espagnols y furent reçus avec des démonstrations de joie et de paix. Mais ce qui les réjouit surtout ce fut de s'entendre appeler par les habitants : fils du soleil.
Ces Indiens, adorateurs eux-mêmes du soleil, comptaient flatter leurs hôtes en leur donnant ce titre, qui, à leurs yeux, n'était rien moins qu'un brevet de divinité et d'immortalité. Mais, quelque heureux que fussent les Espagnols d'être regardés par les adorateurs du soleil comme des êtres supérieurs , ils eurent assez de modestie pour ne point vouloir passer pour des dieux. D'ailleurs, leur conduite prouva bientôt et d'une manière évidente qu'ils n'étaient que des hommes, et encore pas des meilleurs.
Cependant, le P. Dominique de Las Casas, profitant de la docilité et des bonnes dispositions de ces Indiens , leur demanda la permission d'arborer l'étendard de son Maître parmi eux. L'ayant obtenue, il éleva une grande croix dans le temple même du Soleil après l'avoir purifié.
Notre missionnaire eût bien souhaité pouvoir s'arrêter quelque temps dans ces lieux, mais les conquérants avaient d'autres vues, et il dut les suivre. Cependant il ne quitta ces bons Indiens qu'après leur avoir recommandé de conserver avec soin ce signe de salut qu'il leur confiait, et dont il viendrait plus tard leur expliquer la vertu et le mystère. Les Indiens promirent tout, et, ce qui est mieux, exécutèrent fidèlement leurs promesses.
En effet, les missionnaires venus plus tard pour catéchiser les peuples de Guachata, et les préparer à la grâce du baptême, trouvèrent encore la croix à la môme place où l'avait dressée le P. Dominique. Aux demandes qui leur étaient adressées , les Indiens répondaient invariablement qu'un enfant du soleil avait placé cette croix en ce lieu quelque temps auparavant.
Après quelques jours de repos à Guachata, Ximenès de Quesada continua sa route, et il ne lui restait plus qu'une marche de sept heures pour atteindre Bogota, lorsqu'il découvrit la ville de Susca ou Suesuzca. Rien n'est beau comme les environs de cette ville; c'est vraiment un paysage enchanteur. Il semble que la nature ait pris plaisir à réunir en ce lieu tous ses agréments et toutes ses magnificences. Ici, ce sont des collines couvertes de forêts verdoyantes où voltigent d'arbres en arbres des quantités innombrables d'oiseaux, dont la variété et la beauté du plumage réjouissent non moins la vue que leur chant flatte l'oreille. Là, ce sont des plaines où de grandes rivières et de petits ruisseaux roulent leurs eaux cristallines à travers des plantes odoriférantes de toute espèce. Partout où l'œil se porte, il ne peut rencontrer que des champs fertiles et des arbres courbés sous le poids de fruits succulents; en un mot, un vrai jardin de délices. C'est au milieu de cette féerique campagne que s'élève comme un diamant entouré d'une bordure de riches émeraudes la ville de Suesuzca. Les Espagnols y entrèrent comme des amis, et ils y furent reçus comme tels avec la plus grande bienveillance.
Le roi de Bogota avait appris l'arrivée des Espagnols à Suesuzca et l'intention où ils étaient de venir le visiter, mais il ne savait quel parti prendre à leur égard. Devait-il les recevoir comme des fils du soleil ou comme des ennemis ?
Fallait-il aller au-devant d'eux avec des présents, ou les armes à la main ?
Les espions qu'il avait envoyés à Suecuzca pour s'informer du nombre des Espagnols et examiner leur manière d'être et la nature de leurs armes, le tirèrent de ses perplexités. Ils lui apprirent que ces étrangers n'étaient point immortels, que plusieurs étaient souffrants, et que même on avait vu périr quelques-uns des monstres (voulant parler des chevaux) sur lesquels ils avaient l'habitude de monter.
Ces rapports rendirent le courage au prince indien; et, plein de confiance dans la valeur et le grand nombre de ses soldats, il résolut de combattre les envahisseurs. Aussitôt donc, accompagné de tous ses officiers, et porté, selon l'usage des rois de sa nation, sur un brancard d'or, il s'avança à la rencontre des Espagnols, pour les arrêter dans leur marche sur sa capitale.
Ximenès de Quesada apparut bientôt à la tête de son avant-garde; à l'arrière -garde il avait laissé tous les malades sous la protection de quelques cavaliers seulement. Bogota alors, commençant les hostilités, envoya par des chemins détournés six cents de ses plus braves soldats pour attaquer cette arrière-garde et la massacrer. Mais les cavaliers chargés de la défendre tombèrent si intrépidement sur les Indiens et les épouvantèrent tellement avec le bruit de leurs arquebuses, que tous se sauvèrent, criant qu'il était impossible de résister à des hommes qui portaient le feu et la foudre dans leurs mains. Là fuite de ces Indiens entraîna celle de toute l'armée. Bogota lui-même s'empressa de se sauver et de se mettre à l'abri derrière les murs de sa forteresse.
Malgré cet avantage,- la position des vainqueurs était loin d'être rassurante. Ils se voyaient entourés par tant d'ennemis, qu'ils prévoyaient que tôt ou tard ils devraient être écrasés par leur grand nombre.
Heureusement lu Providence vint à leur secours, au moment où ils y pensaient le moins, dans la personne du cacique de Chia. Voici comment : Le prince alors régnant à Bogota était regardé comme un usurpateur par une grande partie du peuple, et le cacique de Chia comme le légitime héritier du trône, selon les lois du pays. Ce cacique, aussi riche que puissant, et qui ne manquait pas d'ambition , crut l'occasion favorable pour revendiquer ses droits et monter sur le trône de Bogota. Dans ce but il invita donc les Espagnols à venir se reposer sur ses terres, et il promit de les aider par tous les moyens dans toutes leurs entreprises contre le roi de Bogota. Grâce à ce secours inespéré, Ximenès de Quesada se mit de nouveau en campagne, et, après plusieurs combats meurtriers, parvint entin à se rendre maître de Bogota. Il y entra triomphalement le 17 avril 1537, une année après son départ de Sainte -Marthe.
On trouva à Bogota des richesses immenses que l'on s'empressa de partager.
Après qu'on eut mis de côté le cinquième toujours réservé au roi, ainsi que tout ce qui devait revenir au général en chef et à ses lieutenants, on distribua le reste aux soldats. Tous se trouvèrent si riches, dit un historien, qu'au lieu de fer, ils se servirent d'or pour ferrer leurs chevaux.
Mais la cupidité peut-elle être rassasiée?
Il y avait à peine trois mois que ces aventuriers étaient entrés à Bogota que déjà ils songeaient à en sortir pour se lancer dans de nouvelles entreprises. Les missionnaires s'efforçaient bien de les retenir en leur représentant qu'il fallait leur donner le temps de convertir les indigènes; mais on leur répondait que là n'était point la question , et que d'ailleurs ils trouveraient facilement plus tard le temps de revenir au milieu d'eux.
Nous ne suivrons plus les Espagnols dans leurs courses à travers le pays; ce serait trop long et en dehors de notre plan. Tout ce que nous pouvons ajouter, c'est que partout où les conduisit la convoitise, les Espagnols signalèrent leur passage par des violences et des atrocités , et qu'ils renouvelèrent dans la Nouvelle-Grenade, envers les Princes indigènes détrônés par leurs armes, les mêmes crimes que l'histoire reproche à si juste titre aux conquérants du Pérou à l'égard des Incas.
Il est évident qu'une telle conduite ne devait pas favoriser le progrès de la religion dans le pays conquis. Aussi Zamora remarque -t- il à cette occasion que le zèle du P. Dominique de Las Casas et ses prédications lirent alors peu de fruit auprès des indigènes. Etait-il possible de faire comprendre la sainteté et la pureté de la religion chrétienne à des hommes qui voyaient les adeptes de cette même religion piller leurs maisons, violer leurs femmes, brûler leurs temples et massacrer leurs rois? Tout cela pouvait-il inspirer à ces pauvres malheureux autre chose que la terreur et des sentiments de haine et de vengeance?
Jamais sans doute les conquérants n'avaient eu la pensée d'empêcher la prédication de l'Evangile et la propagation de la foi. Au contraire, on peut même dire que, chrétiens eux-mêmes, ils voulaient le triomphe du christianisme, et, conformément aux ordres de leurs souverains , ils travaillaient dans une certaine mesure à l'implanter dans toute l'Amérique. Malheureusement, par leurs crimes et leurs déprédations, ils rendaient l'exécution de cette grande œuvre plus difficile, et ils en retardaient évidemment le progrès.
C'était là une cause de grand chagrin pour les missionnaires.
Le P. Dominique de Las Casas ne craignit point de faire de vives remontrances à Ximenès de Quesada; mais l'or-
gueilleux général ne daignait point même l'entendre; et, si par hasard il y consentait, il ne lui répondait que par des menaces et des injures. Malgré toutes ces difficultés, l'homme de Dieu ne perdait point courage, et, autant que les circonstances le lui permettaient, il travaillait à instruire les Indiens dont il avait su conquérir la confiance et l'amour, et il ne laissait échapper aucune occasion de faire le bien.
Lors de la fondation de la ville , qui , sous le nom de Santa -Fé- de -Bogota, devint la capitale du royaume de la Nouvelle -Grenade l, le P. Dominique demanda au général un vaste emplacement pour y construire une église et un couvent.
La pétition ayant été gracieusement accordée, le zélé missionnaire se mit aussitôt à l'œuvre. Avec l'aide des Indiens et des chrétiens, il parvint, en très-peu de temps, à élever un édifice assez convenable pour y offrir décemment le saint sacrifice.
Le 6 août 1538, jour de la Transfiguration, on procéda à la bénédiction de la nouvelle église, en présence de toutes les autorités espagnoles et d'une multitude d'Indiens, accourus de toutes parts pour cette auguste solennité.
Le P. Dominique eut le premier l'honneur de célébrer le saint sacrifice dans cette église. Après le premier évangile, il prit la parole, et, en un langage ému et avec une liberté tout apostolique, il rappela aux Espagnols que les Indiens étaient leurs frères, et que, si Dieu leur avait donné
1 Cette ville fut bâtie sur l'emplacement de la maison de plaisance des rois de Bogota , dans une situation avantageuse. Le terrain y est fertile, l'air doux, les eaux abondantes, et les matériaux de construction en grande quantité.
Le nom de Nouvelle-Grenade fut donné au pays par le général Ximenès de Quesada, en souvenir de Grenade, en Espagne, dont il était originaire.
la puissance, c'était afin qu'ils s'en servissent pour le bien des indigènes et non pour leur destruction.
Telle fut l'origine du couvent du Saint-Rosaire, à Santa- Fé -de- Bogota.
La paix commençait à se rétablir et la religion à progresser, lorsqu'un événement aussi grave qu'inattendu vint agiter les esprits et plonger le pays dans la plus profonde consternation.
Dans les premiers jours de 1539, le général de Quesada fut informé par les Indiens que le capitaine Sébastien de Belalcazar, l'un des meilleurs officiers de Pizarre , et son lieutenant à Quito, dont il avait fait la conquête, s'était montré dans la vallée de Neyba, aux portes du royaume, avec un grand nombre de soldats à pied et à cheval , suivis dune multitude d'Indiens alliés.
Un officier fut aussitôt dépêché à Belalcazar pour lui signifier de ne point avancer davantage sur un terrain conquis par d'autres armes que les siennes. Belalcazar répondit fièrement que la Nouvelle- Grenade appartenait de droit à Pizarre, dont il était le lieutenant, puisque ce pays se trouvait compris dans les terres assignées par la cour d'Espagne au gouvernement péruvien , et que , pour cette raison, il était décidé à revendiquer par les armes ce qu'on lui refuserait de bonne volonté.
La question était grave ; car, si Quesada était brave et bon général, Belalcazar ne l'était pas moins, et les soldats qui avaient conquis ce pays au prix de tant de périls ne se trouvaient nullement disposés à abandonner une si riche proie entre les mains de nouveaux venus.
Une guerre civile acharnée était donc sur le point d'éclater.
En ce moment terrible, Ximenes de Quesada se souvint du P. Dominique de Las Casas, et, humblement, il le pria
de se rendre au camp de Belalcazar, pour élucider et traiter cette affaire. On était accoutumé à voir les Dominicains chargés de telles ambassades. Plus d'une fois déjà, au Pérou, ils avaient pu, par leur influence, arrêter l'effusion du sang en des circonstances non moins difficiles; aussi, l'entremise du P. Dominique fut -elle acceptée avec joie et reconnaissance de part et d'autre.
L'histoire ne dit point les arguments dont se servit l'homme de Dieu en cette circonstance, mais elle nous rapporte que son ambassade eut le plus prompt et le plus parfait succès.
Le saint missionnaire, en détournant ainsi du-pays, par ses prières et ses remontrances, les horreurs et le scandale d'une guerre civile, eut l'insigne honneur de sauver le royaume de la Nouvelle- Grenade d'une ruine inévitable. L'Église de Santa -Fé- de -Bogota ne doit point l'oublier.
Ce fut le dernier service rendu à l'Amérique par le P. Dominique de Las Casas.
Quelques mois après, il dut accompagner le général Ximenès de Quesada rappelé en Espagne, et il mourut cinq ans après, épuisé par les fatigues et les infirmités contractées dans le cours de sa vie apostolique.
Son corps repose dans l'église des Frères Prêcheurs de Séville.
Le départ du P. Dominique de Las Casas n'arrêta point pour longtemps la prédication de l'Evangile dans le nouveau royaume. Bientôt on vit accourir de Sainte -Marthe le P. Jean Mendez, accompagné d'autres Dominicains, tous très -zélés et déjà exercés dans les divers travaux du ministère.
Le premier soin du P. Mendez, supérieur de la mission, fut de disperser ses compagnons de tous les côtés, afin que
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la pai-ole de Dieu retentît en môme temps dans toutes les parties du royaume.
Le P. Jean de Aurrez fut assigné à Santa-Fé-de-Bogota , où il dut exercer l'office de curé dans l'église fondée par le P. Dominique de Las Casas. Le P. Pierre Duran se dirigea dans la province de Tunga, où il érigea un couvent qui devint l'un des plus célèbres de la province. Le P. Jean de Monte- Major réussit à former une florissante chrétienté parmi les indigènes de Boyaca. Les autres missionnaires ("vangélisèrent les divers peuples de Tacatativa, ïabio, Chinga, etc., avec non moins de succès que les précédents.
Le P. Mendez se fixa à Santa-Fé-de-Bogota, où, tout en dirigeant les travaux des autres missionnaires, il continua avec le plus grand fruit l'apostolat du P. Dominique de Las Casas. Il lui fallut un grand travail pour extirper l'idolâtrie du cœur des indigènes ; mais enfin , par la grâce de Dieu, il y réussit. Pour mieux faire comprendre à ces pauvres ignorants la vanité et l'impuissance de leurs idoles, il transforma, après l'avoir purifié, en une vaste église le fameux temple du Soleil, où les rois de Bogota avaient coutume de se rendre avec toute leur cour pour offrir leurs abominables sacrifices. C'est dans cette nouvelle église qu'il se plaisait à assembler, catéchiser et baptiser ses nombreux néophytes.
Cependant, à certains jours, et quand la concurrence était trop nombreuse, il les réunissait sur la place publique de Santa -Fé. Là, après une instruction familière toujours à leur portée, et dont la longueur ne pouvait jamais lasser leur patience, le saint missionnaire leur faisait le catéchisme et se plaisait à leur adresser des questions.
Ceux des néophytes qui répondaient le mieux recevaient en récompense une petite médaille qu'ils ne man-
quaient point d'apporter avec orgueil dans l'assemblée suivante.
Pour ce grand missionnaire, les plus grandes fatigues du saint ministère n'étaient que des douceurs. Prêcher, c'était sa vie ; il ne respirait que Dieu , et voulait convertir toutes les âmes à son amour.
Cependant, tout en s'occupant de l'instruction des néophytes, le P. Mendez n'en veillait pas moins sur leur conduite ; et ce n'était que lorsqu'il était bien assuré de leur capacité et de leurs bonnes mœurs, qu'il les admettait à la grâce du saint baptême. Aussi les efforts du saint missionnaire furent- ils bénis du Ciel et récompensés par de nombreuses et éclatantes conversions. Deux ans à peine s'étaient écoulés , et déjà presque toute la population était catholique.
Rien de plus beau et de plus édifiant, dit un auteur, que la vue de ces nouveaux chrétiens. Nul d'entre eux ne se souvenait de ses idoles et des cruels sacrifices qu'on leur offrait, que pour les détester et pour bénir la divine bonté qui les avait retirés de leurs ténèbres. Et tous, par leurs vertus et l'union fraternelle qui régnait entre eux , rappelaient la beauté des premiers jours du christianisme.
Le P. Mendez ne put rester aussi longtemps qu'il l'eût désiré au milieu de ce troupeau chéri formé par ses soins. L'obéissance le força à accepter l'évêché de Sainte-Marthe, vacant par la mort de son ami le P. Thomas Ortiz, premier pasteur nommé de ce diocèse.
Pour éviter la monotonie , nous ne parlerons pas des autres missionnaires dont le zèle et les travaux apostoliques ont contribué à répandre le christianisme dans le royaume de la Nouvelle-Grenade et planté la bannière de leur père saint Dominique en ces mêmes contrées.
On conçoit parfaitement que des missionnaires jetés sur
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un même coin de terre et sous un même ciel, au milieu de peuplades barbares, aient dû avoir une existence assez semblable, du moins quant au fond, et que, si la vie de l'un diffère de celle d'un autre, cela ne peut être que par des nuances légères et par des détails insignifiants. En vérité, tous ont eu le même but : l'apostolat; et par suite ils ont dû passer, à peu de différence près, par les mêmes épreuves, les mêmes difficultés et les mêmes périls. Leurs succès ont pu être plus ou moins brillants; mais, quoi qu'il en soit, ils n'ont pu les obtenir qu'en usant des mêmes moyens et en s'appuyant sur les mêmes vertus.
En racontant les épreuves du P. Dominique de Las Casas et les travaux et succès du P. Jean Mendez, nous avons donc fait connaître aussi la vie, les épreuves et les succès de tous leurs frères en apostolat dans le royaume de la Nouvelle-Grenade.
Avant de terminer ce chapitre, nous ferons observer que, dans le royaume de la Nouvelle -Grenade, les premiers missionnaires dominicains se sont écartés, paraît-il, de la ligue de conduite tracée par leurs devanciers, tant au Mexique qu'au Pérou.
Autant que nous pouvons l'apprécier, vu la grande distance, il semble que le premier soin des missionnaires espagnols, en posant le pied sur le sol américain, fut de fonder de vastes couvents où ils s'efforcèrent d'établir l'observance régulière , et de faire fleurir les vertus apostoliques sous la protection salutaire des vertus monastiques.
A la Nouvelle -Grenade, toutes les pensées des missionnaires se tournèrent vers la vie apostolique. A peine arrivés, on les vit se disperser aux quatre vents du ciel, parcourir deux à deux, comme autrefois les premiers apôtres, les pays confiés à leurs soins, et, quelquefois, s'établir seuls, sans l'appui d'aucun compagnon, au milieu
des troupeaux dont ils se constituaient les pasteurs après les avoir gagnés à la foi de Jésus-Christ. Dans l'ardeur de leur zèle apostolique, ils couvrirent le pays de petites écoles et d'oratoires à l'usage des Indiens; mais, nulle part, ils ne songèrent à construire des couvents réguliers , comme au Mexique ou au Pérou, pour venir s'y retremper dans les vertus de leur état. C'est ainsi que vécurent, pendant plus de vingt ans, les missionnaires de la Nouvelle- Grenade; car, selon Melendez , le premier couvent digne de ce nom ne fut érigé canoniquement qu'en l'année 1550.
Jusqu'à cette époque, les missionnaires de la Nouvelle- Grenade avaient été soumis à la juridiction du provincial du Pérou ; ce système avait pour eux de grands inconvénients. Le provincial du Pérou, absorbé par les soucis et l'administration de sa propre province, ne trouvait pas le temps de s'occuper des religieux de la Nouvelle- Grenade. De plus, la distance des deux pays et la difficulté du voyage ne lui permettaient point de faire la visite obligatoire et de juger par lui-même de l'état des personnes et des choses.
Pour tous ces motifs et autres encore , les Dominicains de la Nouvelle-Grenade, sur l'avis même du provincial du Pérou, écrivirent à Rome pour demander leur séparation de la province de Saint -Jean -Baptiste et l'autorisation de se constituer en province particulière et indépendante.
La solution de cette importante question fut réservée au chapitre général, dont les membres devaient se réunir à Salamanque dans le cours de l'année 1551.
Les Pères du chapitre approuvèrent en principe cette séparation, et même ils en proclamèrent la haute nécessité. Cependant, comme la Nouvelle-Grenade manquait encore de couvents formels, et ne possédait guère que des conventicules ou hospices, nombreux, il est vrai, mais trop petits cependant pour y loger une communauté régie-
uioulairo, le chapitre général ne crut pas opportun, pour le moment, d'accéder aux vœux exprimés par les religieux. Seulement, pour satisfaire aux exigences de la situation et remédier aux maux signalés dans la pétition, il se décida à former, avec tous ces conventicules, une congrégation particulière , laquelle devait cependant rester, jusqu'à nouvel ordre, sous la haute juridiction du provincial du Pérou. Cette nouvelle congrégation fut placée sous la protection de saint Antonin.
En même temps le chapitre général nomma, comme vicaire général de cette nouvelle congrégation, le P. Pierre de Miranda, religieux de grande prudence et de haute vertu.
Aussitôt après sa nomination, le P. de Miranda se rendit à Séville, où l'attendaient déjà vingt autres Frères Prêcheurs avec lesquels il s'embarqua pour le royaume de la Nouvelle- Grenade. La navigation fut heureuse, et ils arrivèrent à Sainte-Marthe dans les premiers jours de l'année 1552.
Le premier acte du P. de Miranda, en entrant en charge, fut de distribuer ses missionnaires dans les lieux où les besoins étaient plus pressants, et ensuite, avec quelques autres religieux , il passa à Carthagène, d'où il se rendit à Santa-Fé-de-Bogota , dans l'intention de visiter toutes les missions dominicaines du royaume.
A la suite de cette visite, le P. de Miranda comprit tout le danger qu'il y avait à laisser des religieux isolés, sans avoir, pour se soutenir, l'exemple de leurs frères et le secours spirituel des observances monastiques. Il prit alors la résolution de former de grands couvents centraux, auxquels seraient attachés des vicariats dont les religieux pourraient être changés quand les supérieurs le jugeraient à propos. De cette manière, il espérait satisfaire aux exigences de la vie religieuse, sans cependant nuire au bien des peuples confiés à ses soins.
Sur ces entrefaites, la ville de Santa-Fé-de-Bogota fut proclamée Capitale du nouveau royaume, et en même temps érigée par le Saint-Siège en métropole.
Le P. de Miranda profita habilement de ces heureuses circonstances pour réaliser son plan de réforme. Sans perdre de temps, il jeta les fondements d'un grand et magnifique couvent d'observance sur l'emplacement même du conventicule bâti, quelques années auparavant, par le P. Dominique de Las Casas. Ce couvent fut consacré, comme celui de Lima, au très-saint Rosaire, et il devint le chef- lieu de l'Ordre dans la Nouvelle -Grenade.
Ce fut à l'ombre des murs de ce même couvent, et sous la direction das Dominicains, que naquit et commença à briller cette fameuse université grenadine , dont la ville de Santa-Fé-de-Bogota, pendant de longues années, fut si heureuse et si fière *.
Ce qu'avait fait le P. Pierre de Miranda à Santa-Fé, il l'accomplit insensiblement aussi dans toutes les diverses parties de la province. A mesure que lui arrivèrent des renforts d'Espagne, ii transforma les conventicules (où les religieux, même les meilleurs, étaient exposés à perdre l'habitude des observances monastiques, et quelquefois même à les mépriser) en grands couvents réguliers, où il s'appliqua à faire fleurir toutes les vertus monastiques que l'expérience lui avait signalées comme étant la sauvegarde de la vie apostolique.
Cependant cette haute préoccupation ne l'empêcha nullement de créer un grand nombre de maisons d'instruction, ou vicariats, et d'envoyer ses missionnaires dans tous les lieux où il jugeait leur ministère nécessaire pour le salut des âmes.
1 Plus tard, en 1611, par la bulle de Paul HT, cette université fut transportée dans le collège de Saint -Thomas, également propriété des Dominicains.
Sôulemenl , il eu1 toujours soin de choisir pour cet olliee des religieux formés, sur la vertu desquels il pouvait raisonnablement compter.
Sous une telle administration, la province ne pouvait manquer de se développer et de produire des fruits abondants de bénédiction. Aussi, à la mort du P. Pierre de Miranda, c'est-à-dire vers l'an 1569, l'Ordre de Saint-Dominique possédait dans la Nouvelle-Grenade dix- huit priorats ou couvents réguliers, quarante maisons d'instruction pour les Indiens, ou vicariats, et de plus, ajoute un auteur, il donnait ses soins à plus de cent peuplades du nouveau royaume ' •
A cette époque, les Religieux renouvelèrent la pétition que vingt ans auparavant , comme nous l'avons dit plus haut, ils avaient envoyée à Rome, pour obtenir leur indépendance et leur séparation de la province de Saint-Jean- Baptiste du Pérou. Cette fois leurs vœux furent pleinement exaucés.
En effet, le chapitre général tenu à Rome en 1577 (où fut nommé général de l'Ordre le Rmc P. Serafino Cabali), dans un de ses décrets, déclara la province de Saint- Antonin de la Nouvelle-Grenade absolument indépendante de la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou , et lui accorda tous les droits et privilèges dont jouissent toutes les autres provinces de l'Ordre.
Le même chapitre , dans un autre décret, nomma pour quatre ans, comme premier provincial de la nouvelle province, le P. Antoine de la Penna, l'un des plus zélés collaborateurs du P. Pierre de la Miranda. Ce religieux était un des plus anciens de la province; pendant plus de trente années il avait employé ses talents et ses forces à prêcher la religion de Jésus-Christ dans toute l'étendue du royaume.
1 Voir l'appondice , note 4.
Ainsi fut fondée la province de Saint -Antonin de la Nouvelle- Grenade, première fille de celle de Saint-Jean- Baptiste du Pérou.
Avant de terminer cette petite esquisse, nous allons essayer, dans le chapitre suivant, de mettre en relief quelques-unes des figures les plus illustres de cette glorieuse province.