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CHAPITRE XX

Le P. Grégoire Beteta. — Saint Louis Bertrand. Le P. Louis Yero.

Parmi les vingt Dominicains amenés d'Espagne par le P. Thomas Ortiz pour faire la conquête spirituelle de la Nouvelle-Grenade, il est difficile de dire lequel fut le plus digne et le plus grand.

La plupart de ces missionnaires furent des hommes de haute science et de haute vertu ; et tous, selon leurs moyens, ont pris également une part héroïque à la conversion des infidèles en ce nouveau pays.

Cependant, parmi ces héros, il en est quelques-uns dont le souvenir, soit pour une cause, soit pour une autre, s'est gravé plus profondément dans le cœur des peuples, et, en tète de ces hommes privilégiés (sans vouloir pour cela rabaisser la mémoire illustre des PP. Thomas Ortiz, Jérôme de Loaysa, Dominique de Las Casas, Jean Mendez, Pierre de Miranda, etc.), nous placerons le P. Grégoire Beteta.

Ce saint religieux naquit dans les premiers jours du xvic siècle, dans une petite ville du royaume de Léon. Issu d'une famille aussi honorable qu'ancienne, il suça, avec le lait de sa pieuse mère , le germe de toutes les vertus et les saints principes de la vie chrétienne.

Dès les premiers jours de son enfance, il présagea, par ses heureuses dispositions , ce qu'il était appelé à devenir

plus tard sous l'action de la grâce divine. Doux avec les autres, mais austère pour lui-même, il fuyait avec horreur le vice et tout ce qui pouvait l'y entraîner. Loin de rechercher les jeux innocents et les amusements de son âge , il faisait déjà ses délices de la prière, de la lecture des bons livres , en un mot, de tout ce qui pouvait le former à la vertu.

A l'âge de dix-sept ans, le jeune Beteta, se sentant un vif attrait pour la vie religieuse, se présenta humblement aux Dominicains, en les priant en grâce de vouloir bien le revêtir de l'habit de leur saint Ordre. Ayant obtenu cette faveur, il entra comme novice dans le fameux couvent de Saint- Etienne à Salamanque.

Là, au noviciat, sous la direction de bons maîtres, il fit les plus rapides progrès dans la vie spirituelle, et il se distingua bientôt entre tous ses jeunes compagnons par la ferveur de sa piété et son amour respectueux pour les saintes observances et pratiques de la vie religieuse.

Mais Dieu, qui se plaît souvent à éprouver ceux qu'il aime, lui envoya une forte infirmité, laquelle, pendant de longs mois, ne lui permit point de suivre les exercices de la communauté. Le pauvre novice était désolé ; il craignait de ne point être reçu à la profession , ou de voir retarder indéfiniment pour lui cette heure si vivement désirée. Dans son chagrin, il priait Notre -Seigneur de l'enlever de cette terre, ou de lui rendre la santé et les forces nécessaires pour remplir les devoirs de sa vocation. Sa prière fut pleinement exaucée ; car, non-seulement la communauté consentit à l'admettre à la profession, mais encore, au moment de prononcer ses vœux, il revint comme miraculeusement à la santé.

Quelques jours après, le jeune profès fut envoyé clans un des collèges de l'Ordre, pour y suivre les cours de philosophie et de théologie. Aussitôt ses études terminées, il fut appelé à l'honneur du sacerdoce.

Déjà le P. Grégoire Beteta commençait à se distinguer à Salamanque, tant comme professeur que comme prédicateur, lorsqu'il apprit l'intention qu'avaient les supérieurs d'envoyer un nombre assez considérable de religieux sur le nouveau continent. A l'instant, comme poussé par une voix intérieure, il demanda la permission de s'adjoindre à cette troupe évangélique. Ayant obtenu l'autorisation nécessaire, il quitta Salamanque et devint ainsi un des vingt missionnaires que conduisit le P. Thomas Ortiz à la Nouvelle -Grenade.

Ces vingt apôtres furent obligés, par des circonstances imprévues, comme nous l'avons dit plus haut, de faire un séjour de plusieurs années (de 1524 à 1529) dans l'île de Saint-Domingue. Le P. Beteta en profita pour étudier divers idiomes indigènes et pour s'instruire, auprès des vieux missionnaires du couvent de Sainte-Croix, des mille choses qu'il lui importait de savoir pour mieux réussir auprès des Indiens.

En vrai chevalier du Christ, il était donc armé de pied en cap lorsqu'il descendit dans l'arène, sur le territoire de la Nouvelle- Grenade, pour défier Satan, et combattre les combats du Seigneur.

Les succès du jeune missionnaire furent prodigieux. Désigné par le P. Ortiz pour aller porter la parole de paix et de vérité dans la vallée de l'Uruba, où vivaient des peuples barbares, il parvint à adoucir leur férocité native et à les rendre tellement dociles et attentifs à ses instructions, qu'en très -peu de temps il put les amener à brûler leurs idoles et à se prosterner devant la croix de Celui qui a sauvé le monde.

Mais à cet homme de Dieu, il semblait que ce n'était point encore assez. A l'exemple des premiers apôtres, il brûlait du désir de verser son sang pour la cause de la foi ; en un mot, il ambitionnait la palme du martyre.

2(.»ï LES DOMINICAINS EN AMÉRIQUE

C'est pourquoi, de concert avec un de ses amis, le P. Dominique de Salazar (plus tard évoque des Philippines), il demanda et obtint de ses supérieurs l'autorisation de pénétrer dans la Floride, où le nom du divin Rédempteur n'avait pas encore été prononcé. Les sauvages habitants de ce pays jusque-là n'avaient point encore reçu la visite des missionnaires , et ils détestaient souverainement les Espagnols, dont ils avaient pu apprécier la rapacité et la cruauté. Aussitôt que l'un d'eux , quel qu'il fût , se présentait aux frontières du pays , les Floridiens le menaçaient de leurs flèches empoisonnées pour le forcer à rebrousser chemin. Entreprendre une telle mission n'était point autre chose que courir au martyre.. C'était justement ce que voulait et désirait avant tout le P. Beteta. Verser son sang, disait-il, c'est répandre le christianisme : Sanguis martyrum semen christianorwn .

Cependant Notre-Seigneur, tout en acceptant le sacrifice de son apôtre, ne voulut point lui permettre de cueillir la palme du martyre, objet de son ambition, ni même de pénétrer dans la Floride.

Toutes ses tentatives pour traverser la frontière furent infructueuses ; les Floridiens ne voulurent ni le tuer ni l'entendre.

Le P. Grégoire Beteta dut donc reprendre le chemin de la Nouvelle -Grenade, bien à contre-cœur ; mais il se consola de n'avoir pu pénétrer en Floride, en répétant les paroles que l'apôtre saint Paul adressait autrefois aux Romains : « J'avais pris la résolution de venir au milieu de vous pour y faire quelque fruit, comme je l'ai déjà fait dans d'autres nations; mais, jusqu'à ce jour, j'en ai été empêché '. »

1 Saepe proposui venire ad vos (et prohibitus sum usque adhuc) ut aliquem fructum babeam et iu vobis, et ia cœteris gentibus. (Épitre aux Romains, chap. i, vers. 13.)

I le retour à la Nouvelle-Grenade, le P. Beteta recommença , ses courses évangéliques à travers le royaume, et toujours avec le plus grand succès. 11 semble que le Ciel se soit plu à bénir d'une manière particulière les efforts de cet apôtre, dont toute l'ambition n'avait d'autre but que de trouver l'occasion de mieux se sacrifier pour le salut des âmes et la gloire de Dieu.

II y avait vingt-cinq ans que le P. Beteta travaillait ainsi, sùns relâche, sans jamais se délasser d'un labeur que par un autre labeur, lorsqu'il apprit que Sa Majesté Catholique l'avait nommé àl'évèchéde Carthagène. C'était en 1555.A cette nouvelle, l'humble missionnaire fut accablé de douleur, se croyant tout à fait indigne de l'honneur de l'épiscopat. Aussitôt il écrivit pour se faire décharger du fardeau qu'il redoutait ; mais on ne voulut écouter ni ses prières ni ses excuses. Ses supérieurs crurent même devoir ajouter au précepte la menace des censures pour l'obliger à plier devant la volonté du souverain.

Il fut donc forcé de se soumettre, et, dans le peu de temps qu'il gouverna le diocèse (n'étant pas encore consacré), il y fit de grandes réformes, et, en même temps, de grandes améliorations. Mais ses peines d'esprit augmentant toujours, l'humble prélat se résolut à envoyer sa démission pure et simple à la cour de Rome et à celle de Madrid.

Cette nouvelle tentative ne réussit pas mieux que la première.

Le pape Jules III et le roi Philippe II, bien instruits de sa capacité et de ses vertus, répondirent qu'ils ne pouvaient accepter sa démission et le prièrent de ne plus penser, à l'avenir, qu'à bien remplir, pour la gloire de Dieu et le service de l'Eglise , la charge que la Providence lui avait imposée.

La timide conscience de notre évêque ne pouvant se rassurer malgré tous les hauts témoignages qu'on lui en-

voyait , il hasarda une troisième lettre et en même temps parfit pour l'Espagne. Trouvant en cette cour toujours la même résistance, il prit le chemin de l'Italie pour aller se jeter aux pieds du vicaire du Christ. Il était déjà aux portes de Rome, quand on lui apporta un décret par lequel Sa Sainteté acceptait sa démission. Cette nouvelle le remplit de tant de consolation, que, revenant sur ses pas, sans même entrer dans la capitale du monde, d'où il était à peine éloigné de trois à quatre lieues, il alla se renfermer dans le couvent de Saint -Pierre-Martyr, à Tolède. C'est là qu'il mourut, en 1562, plus chargé de bonnes œuvres encore que d'années.

Sans doute ce serait assez d'une pléiade d'hommes comme Thomas Ortiz, Jérôme de Loaysa, Dominique de Las Casas, Jean Mendez, Pierre de Miranda et autres encore dont nous avons fait mention plus haut, pour illustrer une province.

Cependant la gloire de la province de Saint-Antonin de la Nouvelle- Grenade se rattache principalement à un nom devant lequel pâlissent les auréoles des autres, comme pâlit devant l'éclat du soleil la lumière des plus brillantes étoiles.

Nous voulons parler du grand nom de saint Louis Bertrand.

Nous n'avons point ici à raconter la vie de ce grand saint , dont l'histoire a déjà été écrite plusieurs fois et est parfaitement connue de tout le monde; nous nous contenterons simplement, pour ne point sortir de notre cadre, de rappeler quelques-uns des grands travaux de ce saint missionnaire pendant les sept années qu'il demeura dans la province de la Nouvelle- Grenade, c'est-à-dire de 1502 à 1569.

Saint Louis Bertrand avait déjà trente-six ans, lorsqu'il se résolut à quitter sa patrie, ses amis et ses chers novices

de Valence, pour se rendre sur le nouveau continent, où Dieu lui réservait une carrière si belle et si fructueuse. Dans les premiers jours de l'année lo62, il arriva dans le couvent de Saint-Joseph, à Carthagène, où il fit un court séjour, non pas tant pour se délasser des fatigues du voyage que pour se disposer aux travaux apostoliques par la prière et la pénitence.

Par ordre des supérieurs, il eut d'abord à diriger ses pas vers certaines peuplades barbares et idolâtres, dispersées entre le fleuve Magdalenaetla Cordillère, lesquelles. jusque-là, n'avaient point reçu encore la parole de paix et de vérité.

Mais comment fera le nouveau missionnaire? Il ne connaît nullement le langage de ces Indiens, et même il lui manque le temps nécessaire pour l'apprendre. C'était là une difficulté insurmontable ; cependant elle n'arrêta point Louis Bertrand. Il tombe à genoux au pied- de sa croix, plein de confiance en Celui qui peut tout, et il demande au divin Maître la grâce d'être entendu de tous ceux à qui il annoncerait le saint Evangile, alors même qu'il ne parlerait qu'en espagnol. La prière du saint missionnaire fut exaucée par Celui qui, un jour, avait dit à ses apôtres : « Allez et prêchez l'Evangile à toute créature... Voici les signes qui accompagneront ceux que j'envoie : ils chasseront les démons, ils parleront toutes les langues... »

Non-seulement Notre-Seigneur lui accorda la grâce demandée; mais, de plus, il y joignit le don de prophétie et le don des miracles.

Ce fut donc sous de tels auspices et avec le secours de si hautes bénédictions, que commença l'apostolat de Louis Bertrand en Amérique. Cet apostolat peuvait-il ne point être fructueux?

Etait-il possible de résister à un homme dont un signe de croix guérissait les malades, chassait les démons,

écartait les orages et adoucissait les animaux les plus féroces • ?

Ceux donc que la force de la parole de Louis Bertrand et l'exemple de sa vie n'avaient point touchés, se rendaient facilement devant la puissance surnaturelle dont il était revêtu et l'éclat des prodiges qu'il accomplissait sous leurs yeux. Aussi, à peine trois mois s'étaient-ils écoulés, que déjà plus dix mille Indiens de la province de Tubara s'étaient volontairement soumis à la foi de Jésus- Christ.

Cette glorieuse conquête achevée , le P. Louis Bertrand songea à en entreprendre de nouvelles.

Ayant donc laissé à quelques autres missionnaires le soin de continuer le bien qu'il avait commencé, il sortit de Tubara avec l'intention de porter ailleurs les lumières de la foi. Il se rendit alors dans une province voisine, nommée par les Indiens Cipacoa. A son arrivée, il en trouva tous les indigènes plongés dans la plus grande consternation. Une sécheresse extraordinaire menaçait de compromettre le sort des récoltes futures, et, par suite, ces pauvres gens se voyaient déjà condamnés à toutes les horreurs de la famine. A la vue du saint missionnaire, dont la puissance leur était déjà connue, ils tombèrent tous à ses pieds en le priant de vouloir bien intercéder en leur faveur auprès de ce Dieu dont il est le ministre. Louis Bertrand les renvoya au lendemain et leur indiqua le lieu où ils devaient s'assembler pour unir leurs prières aux siennes.

A peine a-t-il demandé à Dieu de l'exaucer, afin que ce peuple sache qu'il est le vrai et le seul Seigneur, qu'une épaisse nuée couvre le ciel, se fond en pluie et inonde la terre de manière à détruire tous les maux causés par la sécheresse.

1 Voir la bulle de canonisation de ce grand saint.

PROVINCE DE SAINT-ANT'iMN 299

Un prodige si éclatant ouvrit tous les cœurs à la foi prêchée par l'homme de Dieu, et lit naître des fruits plus «tondants et plus précieux que ceux de la terre.

Après avoir conquis ainsi à la foi du Christ les indigènes de Cipacoa. le saint missionnaire, toujours en quête d'âmes à sauver, se fit transporter dans une île voisine de la côte, où vivaient des cannibales connus sous le nom général de Caraïbes.

Jusque-là, ces peuples, aussi cruels que superstitieux, avaient été abandonnés à leurs ténèbres, et même on regardait leur conversion comme impossible. Descendre au milieu d'eux , c'était évidemment s'exposer au danger de perdre la vie. Mais mourir pour son Dieu, n'était-ce point là le vœu le plus ardent de ce grand apôtre?

Le P. Louis Bertrand se ht donc jeter sur le rivage , et aussitôt il se dirigea seul dans l'intérieur de l'île à la recherche de ces cannibales, pour leur apprendre qu'ils avaient une âme immortelle, rachetée par le sang d'un Dieu, et, en même temps, pour leur faire connaître et aimer ce divin Rédempteur. Quel fut le fruit de cette héroïque tentative '? Dieu seul le sait. Cependant on peut croire que le succès ne répondit point d'abord au zèle de l'homme de Dieu.

Quoi qu'il en soit, le P.Louis Bertrand ne fut jamais découragé. Il savait que tout est possible à Dieu, dont la puissance peut briser les cœurs les plus durs quand il lui plaît. Il attendit donc avec patience l'heure de la miséricorde divine pour ces peuples.

Un jour, le saint missionnaire apprit que les Caraïbes, outre le culte qu'ils rendaient à leurs fausses divinités, offraient encore des sacrifices particuliers à un de leurs anciens prêtres, dont ils conservaient les ossements avec le plus grand soin , persuadés que le jour où ils les perdraient, le ciel devrait tomber sur leurs têtes. Notre saint,

après s'être efforcé inutilement de les guérir de cette erreur, résolut de leur enlever cet objet de leur idolâtrie, dans l'espérance que les Caraïbes, en voyant qu'il ne leur arrivait rien, reconnaîtraient facilement leur aveuglement, et, par suite, se convertiraient sans obstacle à la vraie foi.

Malheureusement il n'en fut point ainsi. Les Caraïbes furent étonnés de ne point être écrasés par la chute du ciel ; mais, loin de se corriger de leur aveuglement, ils prirent la résolution de punir de mort celui qui le leur avait révélé. A cet effet, ils mélangèrent à la nourriture du missionnaire l'un de leurs plus violents poisons. Bientôt le P. Louis Bertrand fut saisi par une fièvre brûlante et réduit à la dernière extrémité. Il fit alors le sacrifice de sa vie ; mais Dieu, content de sa disposition, le retira des portes de la mort. Après cinq jours d'agonte, il rejeta tout à coup par la bouche des vers et des petits serpents, et aussitôt recouvra la santé au grand élonnement des Indiens, parfaitement instruits de la vertu infaillible du poison qu'ils lui avaient administré '.

Le saint, une fois rétabli, recommença à tonner contre la vanité des idoles, et il insista avec plus de force que jamais sur la nécessité de croire en Jésus-Christ. Cette fois, les Caraïbes, éclairés par le prodige dont ils avaient été témoins, et convaincus que le missionnaire n'eût pas échappé à la puissance de leur poison sans une protection spéciale du Très-Haut, s'empressèrent de faire donner le baptême à leurs enfants , et beaucoup d'entre eux se préparèrent aussi à le recevoir.

En quittant les Caraïbes, le P. Louis Bertrand tourna ses pas du côté des montagnes de Sainte-Marthe, où, d'après

1 Post quinque dies lethale virus cum aliquot vermibus, seu parvis scrpentibus stomacho ejecit, ac incolumis niagno praeseutium stupore perduravit. {Bulle de la canonisation.)

la bulle de sa canonisation, il convertit à la foi et baptisa environ quinze mille Indiens ». Ensuite il se rendit dans la province de Monpox, où il eut des succès non moins éclatants. Enfin il passa à l'île de Saint-Thomas, où il conquit un nouveau peuple à Jésus- Christ et à l'Eglise. En cette île, Dieu encore donna une nouvelle preuve de la protection spéciale dont il honorait son grand serviteur.

Le P. Louis Bertrand était un jour occupé à prêcher en pleine campagne en présence d'un grand nombre d'Indiens, lorsque tout à coup on aperçut une troupe d'infidèles, armés de flèches et de pierres, qui accouraient à grands pas dans l'espoir de venger leurs dieux par la mort de celui qui en renversait les autels et en brûlait les simulacres. Quelques fidèles, voyant le danger dont il était menacé, le prièrent de se retirer promptement pour éviter la colère des barbares : Ne craignez rien, leur dit-il, ils n'auront pas la force d'exécuter ce qu'ils ont médité ; et il continua sa prédication avec le même sang- froid.

Les infidèles, arrivés à la portée de la voix du saint, s'arrêtent tout à coup, puis ils l'écoutent avec silence et respect. A peine a-t-il fini de parler, que deux cents d'entre eux demandent le baptême et se déclarent chrétiens.

Cependant les grands succès du saint missionnaire et les nombreuses conversions qu'il avait opérées, avaient soulevé contre lui la haine de beaucoup de personnes, principalement celle des prêtres infidèles, dont il avait démasqué la fourberie et détruit le prestige. Quelques-uns d'entre eux ne craignirent même point d'avoir recours au crime, et plusieurs fois employèrent le poison pour satisfaire leur rage

1 Sub monte Sanctae Marthae Indoruin circiter quindecim millia suis prœdicationibus ad fidem conversa Jbaptizavit. {In Bull, canoniz.)

contre lui. Mais ce fut toujours en vain, Dieu émoussa son action et le rendit sans force '.

Se voyant donc impuissants contre la vie du saint homme, ils tournèrent alors leurs efforts contre son honneur et sa réputation, et ils inventèrent contre lui les plus infâmes calomnies.

Quelques Espagnols, auxquels lo saint missionnaire avait quelquefois reproché leurs vices et leurs injustices, par esprit de vengeance , accueillirent ces calomnies et les répandirent adroitement, pensant ainsi discréditer la parole du prédicateur et la réduire à jamais au silence. Mais toutes leurs intrigues se brisèrent contre l'héroïque fermeté du P. Louis Bertrand, et il n'en parut pas moins puissant en œuvres et en paroles dans toute la ville de Carthagène. D'ailleurs, plus les ennemis de notre saint s'opiniâtraient à le décrier, plus le divin Maître se plaisait à faire éclater sa vertu par des prodiges.

Il y avait déjà sept années que le P. Louis Bertrand évangélisait la Nouvelle -Grenade, lorsqu'il manifesta son intention de retourner en Espagne. Quels furent les motifs qui amenèrent ce grand missionnaire à prendre cette décision ? personne ne peut le savoir ; mais nous pouvons croire, cependant, qu'il ne prit cette résolution qu'à la lumière d'une inspiration divine.

Dieu , sans doute , voulait qu'il retournât dans sa patrie, afin qu'il pût former, dans les noviciats d'Espagne, des missionnaires comme lui, vraiment dignes de ce nom. D'ailleurs, il ne se détermina à quitter la Nouvelle-Grenade qu'après avoir consulté la volonté du Très-Haut par de ferventes prières , et s'être assuré de celle de ses supérieurs , à qui il avait écrit pour les instruire de tout.

1 Verum etiam pluries in testimonium fidei mortiferum quid bibens iunoxie diserimen vilae superavit. [Ex Bull, canoniz.,

Dès qu'on eut appris le dessein où il était de se retirer, les nouveaux chrétiens, qui lui devaient leur conversion, vinrent en foule le supplier de ne point les abandonner. Les religieux de la province de Saint-Antonin, de leur côté, tirent aussi tous leurs efforts pour le retenir. Ceux du couvent de Santa- Fé- de -Bogota l'élurent même pour leur prieur, et le Provincial , non- seulement confirma son élection, mais il lui ordonna même par un précepte formel d'accepter cette charge. Le P. Louis Bertrand dut donc se résigner à obéir, et il s'embarqua sur le fleuve de la Magdalena pour se rendre au couvent de Santa-Fé. Mais Dieu lit voir que c'était lui-même qui avait inspiré à son serviteur le dessein de repasser en Europe. En effet, les vents furent tellement contraires et violents, que non-seulement la chaloupe qui le portait ne put avancer, mais encore qu'elle fut brisée sur un rocher, en sorte que son compagnon et lui n'échappèrent à la mort que par un miracle qu'on attribua à la ferveur de ses prières.

Cet événement le força donc à revenir à Carthagène, où il rencontra des lettres du Général de l'Ordre lui ordonnant de retourner en Espagne.

Peu de jours après il mit à la voile , et arriva à Valence au mois d'octobre 1569.

Comme ses talents pour l'éducation des jeunes religieux étaient connus depuis longtemps, il fut aussitôt, à peine de retour, placé à la tête du noviciat de Valence, où il eut, pendant de longues années, l'honneur de former de bons religieux et de grands missionnaires.

Mais, en quittant l'Amérique, saint Louis Bertrand, comme autrefois le prophète Elie, avait laissé son manteau à un autre Elisée, dont nous dirons quelques mots en tinissant cette petite notice. Le P. Louis Vero, ce nouvel Elisée, avait quitté l'Espagne pour venir en Amérique en compagnie du P. Louis Bertrand , dont il était déjà l'ami

et le disciple; il le suivit aussi dans quelques-unes de ses pérégrinations à travers les peuples barbares de la Nouvelle-Grenade.

C'était un homme d'une haute piété, et telle était l'estime dont il jouissait, que saint Louis Bertrand, pressé un jour, par un de ses enfants spirituels, de recommander à Dieu une affaire qu'il avait singulièrement à cœur, lui répondit : Recommandez-la plutôt à mon compagnon Louis Yero, car il a plus d'accès et plus de crédit que moi auprès de la divine Majesté ' .

Comme saint Louis Bertrand, le P. Louis Vero avait aussi reçu du Ciel le don des langues, ou du moins, pour parler plus exactement ( ce qui d'ailleurs est la même chose selon saint Thomas), il avait reçu la puissance de se faire entendre de tous les peuples qu'il évangélisait, quoique, cependant, il ne leur parlât qu'en sa langue propre , c'està-dire en castillan.

Tandis que saint Louis Bertrand portait la lumière de la foi dans le vaste gouvernement de Sainte -Marthe, le P. Louis Vero évangélisait les naturels de la vallée d'Upar, et les peuples plus barbares dispersés dans les provinces d'Ocana et de Zapatoza.

Pour faire connaître les vertus et les travaux de cet insigne missionnaire, nous nous contenterons de transcrire ce que nous apprend à ce sujet l'historien Zamora, d'après les mémoires d'un auteur plus ancien :

« Vingt-six ans (de 1562 à 1588) de vie apostolique sans interruption ne purent diminuer les austérités ordinaires, ni ralentir la ferveur d'esprit du P. Louis Vero; aussi ses travaux furent- ils toujours accompagnés et suivis de "race et de bénédiction. Cet illustre missionnaire éclaira

1 EucomienJelo, hijo, à mi companero Fr. Luis, que tierie cou su Divins majestad mas eabida que yo. , Zamoi a . liv. III , chap. xiv.)

PROVINCE DE SÀIKT-ÀNTONIN 308

par ses prédications les peuples les plus féroces de ce nouveau royaume; et il lit entrer dans le sein de l'Eglise une multitude d'Indiens qui reçurent le baptême de sa main, après avoir abjuré leurs vieilles superstitions et quitté leurs criminelles pratiques. Les uns, à l'exemple de leurs ancêtres, se nourrissaient encore de chair humaine, et les autres ne se cachaient point pour se livrer au péché infâme, qui avait attiré le feu du ciel sur la ville de Sodome. La divine bonté voulut bien jeter un regard de miséricorde sur ces unies égarées, et se servir du ministère de notre saint missionnaire pour les amener à la connaissance de l'Evangile, ainsi qu'à l'amour et à la pratique de la vertu. »

Le P. Louis Vero mourut dans le couvent d'Upar, dont il avait été l'un des fondateurs et le premier supérieur.

Comme le couvent, nous dit Melendez, n'était pas encore achevé à la mort du P. Louis Vero (1588), les religieux l'enterrèrent dans l'église paroissale du lieu, et, avec le temps, on perdit de vue le lieu de sa sépulture. Cependant quatorze ans après, à l'occasion de l'enterrement d'un grand personnage, on ouvrit la tombe du saint missionnaire, et on trouva son corps parfaitement conservé, et répandant une odeur supérieure à celle des parfums les plus exquis.

Un Provincial visitant un jour cette même église fut étonné de voir les bancs, les chaises, les fenêtres couverts de rossignols, chantant tous délicieusement, et si familiers, qu'on eût pu les prendre à la main ; mais cependant personne ne les touchait. Il s'informa donc d'où venaient ces oiseaux, et il lui fut répondu que l'apparition de ces rossignols avait coïncidé avec les obsèques du P. Louis Vero , et que , depuis ce moment , ces chers petits musiciens n'avaient jamais manqué de venir, chaque jour,

chanter pendant la messe. Comme on les croyait descendus du ciel, personne n'avait eu jusque-là la mauvaise pensée de les troubler1.

C'est ainsi que Dieu se plaît quelquefois à proclamer la gloire de ses serviteurs.

1 De là vint plus tard, sans doute, l'habitude, dans plusieurs parties de l'Amérique du Sud, d'élever et de nourrir un grand nombre de petits oiseaux dans les églises. Benedicite, omnes voluc'res cœli, Domino.

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