CHAPITRE XXI
PROVINCE DE SAINTE -CATHERINE (vierge et martyre) DE QUITO
Conquête du royaume de Quito , par Sébastien de Belalcazar. — Fondation des couvents des Frères Prêcheurs par les PP. Alphonse de Monténégro et Jérôme, de Villanueva. — Érection de la province de Sainte -Catherine. — Le P. Georges de Soza, premier provincial. — Vie des PP. Christophe Pardave et Pierre Bedon. — Fondation de l'université de Saint -Thomas et du collège de Saint- Fernand. — Mission de la province de Canelos.
Nous avons vu plus haut, en parlant de la conquête du Pérou, que François Pizarre, avant de s'engager dans l'intérieur du pays et pour se procurer un refuge en cas de désastre, s'était arrêté dans la vallée de Piura, et y avait fondé une ville à laquelle il avait donné le nom de Saint- Michel de Piura.
De cette ville, tandis qu'il s'avançait en personne à la rencontre de l'Inca Atahualpa, il envoya (1532) un de ses meilleurs lieutenants, le capitaine Sébastien Belalcazar, avec un petit corps d'armée, pour faire la conquête du royaume de Quito.
Ce royaume , situé entre deux rameaux de la Cordillère
des Andes, dès la plus haute antiquité avait été occupé par un grand nombre de tribus diverses, dont la plus puissante, celle deQuitu, avait fini avec le temps par subjuguer et absorber toutes les autres; de là le nom de Quilu ou Quito donné à toute l'étendue du pays.
Au x° sièele de notre ère (920), un autre peuple, d'origine étrangère, mais déjà établi depuis deux siècles dans la province de Cara, sur les rivages de l'océan Pacifique, pénétra, sous la conduite de son chef, Caran Shyri, ou roi de Cara, par le fleuve des Emeraudes, dans l'intérieur du pays, et s'en rendit complètement le maître. Les successeurs de ce conquérant, pendant quatre siècles; continuèrent la conquête, et ils parvinrent à étendre leur domination jusqu'à Payta et Tumbez sur la frontière du Pérou.
Les Incas du Pérou, non moins ambitieux que les Shyris de Quito, virent avec un extrême déplaisir l'agrandissement de leurs voisins, et, sous prétexte de l'arrêter, ils résolurent d'envahir le pays et de s'en emparer. Mais, en 1460 , ils furent battus dans une grande bataille près de Mocha, et obligés de se retirer précipitamment dans leur propre royaume.
Quinze années plus tard, en 1475, l'Inca Huayna-Capac, surnommé le Grand, à peine monté sur le trône, résolut de recommencer la lutte et de venger la défaite de son prédécesseur. A la tête d'une formidable armée, il sortit donc de Cuzco, tomba à l'improviste sur les troupes du Shyri, les défit en plusieurs rencontres, et enfin, après la grande bataille de Hatun-Taqui1, il se trouva le seul maître de tout le pays.
Pour mieux cimenter l'union entre les deux peuples, l'Inca vainqueur, aussi habile politique que grand guer-
1 Hatun-taqui, en langue Quichua, signifie grand tambour. Probablement parce que le grand tambour de guerre de Quito était conservé en ce lieu.
rier, épousa là fille du Sliyri vaincu, et dès lors il put ajouter sans contestation à sa couronne la fameuse émeraude, signe des rois légitimes de Quito. Après son mariage, lluayna-Capac ne voulut point retourner àCuzco, et il s'établit définitivement à Quito, où il régna trente-huit ans. Ce fut l'époque la plus brillante et la plus florissante du royaume de Quito.
A sa mort, en 1525, il partagea son royaume entre ses deux fils. L'Inca Huascar hérita de la couronne du Pérou, et le Shyri Atahualpa mit sur sa tête celle de Quito. Mais les deux frères ne vécurent point longtemps en bonne intelligence; quatre ans après la mort de leur père, la guerre civile éclata entre eux. Huascar, vaincu en 1531, fut emprisonné à Cuzco, et son père Atahualpa, alors plaçant l'émeraude des Shyris de Quito sur la toque écarlate des Incas du Pérou, fut proclamé roi et maître des deux royaumes réunis.
Ce fut à ce moment , alors que tout le pays était affaibli par la guerre civile, que se présentèrent les Espagnols, sous la conduite de François Pizarre. Ce grand capitaine profita habilement de toutes ces circonstances pour réaliser ses projets. Il s'empara par surprise de l'Inca Atahualpa, dans la ville de Cajamarca, et bientôt après se rendit maître de tout le pays.
Pendant que François Pizarre faisait la conquête du Pérou, son lieutenant, le capitaine Sébastien Belalcazar, poursuivait sa route dans la direction de Quito. Ce n'était point une petite entreprise, que ce voyage de Saint-Michel-de- Piura à Quito. Il fallait traverser le pays le plus accidenté du monde, sur une route sans cesse coupée par des torrents et des montagnes presque infranchissables. Mais l'énergie et la ténacité de ces aventuriers espagnols étaient telles, qu'aucun obstacle n'était capable de les arrêter et encore moins de les faire reculer. Après plusieurs mois de
:î!0 LES DOMINICAINS EN AMÉRIQUE
fatigues inouïes et de privations de tout genre, Belalcazar arriva enfin devant Quito; mais alors ce n'était plus qu'une ruine fumante.
Rumiiïagui, l'un des meilleurs généraux d'Atahualpa, aussitôt après la prise de ce prince par les Espagnols, s'était retiré avec ses troupes dans le royaume de Quito, avec l'intention de s'en faire proclamer le souverain. Dans ce but, il avait fait assassiner tous les parents de l'Inca dont il craignait la compétition, et déjà il se croyait assuré du succès lorsque apparurent les Espagnols de Belalcazar. Comprenant bientôt qu'il lui serait impossible de résister à de tels hommes, il s'empressa de faire enfouir dans un lieu secret tous ses trésors , puis il mit le feu à la ville, et, aussitôt après, il s'enfuit avec tous les siens de l'autre côté de la Cordillère, en escaladant la montagne escarpée qui aujourd'hui porte son nom, Rumiiïagui.
Belalcazar trouva donc la ville presque entièrement détruite par l'incendie. Sans perdre de temps il donna l'ordre de la relever, et pendant qu'on travaillait à sa réédification il s'avança vers le nord pour achever et consolider sa nouvelle conquête. A son retour, le jour de la Pentecôte 1534, il prit solennellement possession delà nouvelle ville au nom de l'empereur Charles-Quint, et il lui donna le nom de Saint -François de Quito1.
i La ville de Quito est située sur le penchant oriental de la montagne de Pichincha. Cette montagne, avec son volcan, fut toujours pour elle un terrible voisin. La première éruption de ce volcan, depuis la conquête, en 1539, inonda la ville et la campagne de pierres et de cendre; la seconde, en 1577, produisit un tremblement de terre partiel dans la cité; la troisième, en 1587, détruisit plusieurs monuments et en détériora quelques autres; la quatrième, en 1660, lança sur la ville tant de sable, de pierres et de cendre, que plusieurs maisons furent écrasées. En outre, en 1645 et 1755, Quito eut à souffrir deux tremblements de terre, alors cependant que le Pichincha n'était point en éruption.
Ces catastrophes furent souvent suivies d'épidémies, qui enlevèrent
PROVINCE DE SAlNTE-CATHERlNi: '.11
Les aventuriers de Iielalcazar. pendant leur rude voyage de Saint-Michel-de-Piura à Quito, avaient eu pour compagnon et aumônier un lils de Saint-Dominique, le P. Alphonse de Monténégro. Ce religieux entra donc avec les conquérants dans la ville de Quito, et ainsi il eut l'honneur d'être le premier apôtre de ce pays.
Le P. Alphonse de Monténégro fut bientôt rejoint par d'autres Dominicains, et alors, sans perdre de temps, il jeta les fondements du grand couvent et de la magnifique église que l'Ordre possède encore aujourd'hui à Quito.
Ce couvent, placé sous le patronage de saint Pierre martyr, est le plus considérable de la province de Sainte- Catherine, et l'un des mieux construits de toute l'Amérique du Sud. Il possède, sans compter plusieurs autres cours, deux grands cloîtres, dont chacun est entouré deux galeries superposées conduisant dans les divers appartements réservés aux religieux. Le cloître principal, au milieu duquel se trouve une magnifique fontaine, est décoré, dans la galerie inférieure, de briques émaillées, de différentes couleurs, et de nombreux tableaux, rappelant quelques traits de la vie de saint Dominique et d'autres saints de l'Ordre.
L'église, dédiée à saint Dominique, avec ses tours et ses murs tout crevassés par l'action des tremblements de terre, est toujours aujourd'hui, malgré cela, l'un des plus imposants monuments de Quito. L'intérieur est tout or et peinture; les chapelles, nombreuses, sont aussi dans le même goût. Malheureusement la main du temps a passé sur
une grande partie de la population. En 1589, plus de trente mille personnes périrent; en 1645, près de onze mille. En 1759, une épidémie enleva dix mille personnes; et, en 1785, plus de vingtcinq mille , alors que toute la population ne s'élevait pas à quatrevingt mille.
toutes ces richesses, et il faudrait des sommes immenses pour leur rendre leur éclat primitif '.
Le chœur des religieux, situé au-dessus de la porte principale de l'église, est, au point de vue artistique, par ses boiseries, d'une beauté incomparable. Toutes les stalles en sont merveilleusement sculptées , et chacune d'elles est ornée, à son dossier, d'un large médaillon en bois de couleur représentant un saint ou quelque autre grand personnage de l'Ordre. Malheureusement le temps encore a passé sa main dévastatrice sur tous ces chefs-d'œuvre, et personne, paraît-il, ne s'est occupé sérieusement d'en arrêter les ravages2.
Le P. Alphonse de Monténégro gouverna l'Ordre de Saint- Dominique, dans le royaume de Quito, jusqu'en l'année 1551 , avec le titre de Vicaire de nation. Les chroniques dominicaines nous disent peu de chose sur la vie et les travaux de ce religieux; cependant il y a lieu de croire
1 Généralement tous les sanctuaires construits dans les premiers jours de la conquête sont tous dorés du haut en bas. On peut croire que les Espagnols, en voyant les murs du temple du Soleil tout recouverts de plaques massives d'or, ont cru nécessaire de dorer au moins leurs églises , pour ne point donner aux Indiens une idée trop mesquine de leur religion et du Dieu qu'ils venaient leur annoncer.
"- Nulle ville de l'Amérique du Sud n'a cultivé les arts et produit autant de bons artistes que Quito. C'est ce qui explique la profusion de peintures et de sculptures dont sont enrichis généralement tous les monuments publics de cette ville. Parmi les plus célèbres artistes de ce pays, nous citerons Michel de Santiago, surnommé YApelles américain , dont beaucoup de tableaux ont été vendus en Europe ; mais il en reste assez dans l'église des Augustins de Quito pour qu'on puisse j uger de son talent ; et Bernard Legarda, sculpteur, dont les œuvres peuvent rivaliser avec celles des plus grands maîtres.
Aujourd'hui encore , les peintres et les sculpteurs soat en grand nombre à Quito , et leurs œuvres sont exportées dans toute l'Amérique du Sud.
que c'est à lui encore que revient l'honneur d'avoir fondé les couvents de Guayaquil et île Loja.
Guayaquil, situé sur la rive droite du beau fleuve le Guayas, fut, avec Saint-Michel-de-Piura, l'une des premières villes espagnoles de l'Amérique du Sud. Sébastien Belalcazar, en lo3;j, en posa les premiers fondements, et François Zoera, un de ses lieutenants, en acheva la construction. Dès cette même année, elle reçut de l'empereur Charles-Quint le titre et les privilèges de cité royale; néanmoins elle ne fut parfaitement organisée qu'en 1537 par François Orellana, ce fameux capitaine dont le nom se rattache à la découverte du fleuve des Amazones. En ce même temps elle fut aussi érigée en ville épiscopale.
Lee fils de Saint-Dominique y vinrent dès les premiers jours et s'établirent au pied d'un petit monticule, alors au centre de la ville, mais aujourd'hui sa dernière limite dans la direction de l'est. Le couvent fut bâti simplement de bois; mais l'église eut de fortes murailles de pierre, de manière à résister plus facilement à tous les accidents si communs en ces temps -là.
Le voisinage de l'océan Pacifique, et la facilité de débarquement, furent pour la nouvelle ville de Guayaquil une source inépuisable de richesses; mais malheureusement, ces mêmes avantages l'exposèrent aussi à toutes sortes de dangers. La peste, les pirates, les incendies vinrent tour à tour menacer l'existence de la nouvelle ville, et chaque fois les Frères Prêcheurs eurent à subir de grandes pertes, et souvent même il ne leur resta plus que les deux murs de pierre de leur église '.
1 Eu 1589 , 1740 , 1842 , la peste ravagea la ville et enleva chaque fois une grande partie de la population.
En 1624, des pirates, commandés par le hollandais Clerk, cherchèrent à incendier la ville ; mais elle fut préservée en partie par
Cette fréquence de malheurs et d'accidents finit par décourager les Dominicains, et insensiblement ils renoncèrent à s'occuper de l'église et du couvent, en sorte que, pendant longtemps, ces deux édifices se trouvèrent dans un état pitoyable. Mais aujourd'hui, tout est parfaitement réparé, et l'église de Saint- Dominique de Guayaquil est une des plus propres et des plus élégantes de la ville.
La ville de Loja fut autrefois une magnifique cité, que le voisinage des mines d'or rendit aussi riche que peuplée, mais les tremblements de terre et des causes politiques en amenèrent promptement la décadence. Aujourd'hui, à la place de son grand couvent d'étude, fondé par le P. Alphonse de Monténégro, il n'existe plus qu'une petite maison habitée par quelques religieux.
En looi, le P. Alphonse de Monténégro fut rappelé à Lima par le chapitre provincial, et il y mourut deux années après son retour, en loo3.
Son successeur, le P. Jérôme de Villanueva, marcha sur ses traces, et pendant son administration comme Vicaire de nation, il fonda plusieurs autres couvents dont nous dirons quelques mots.
le courage des habitants. La même année , d'autres pirates incendièrent la flotte, mouillée près de l'Ile de Puna.
En 1686 , Guayaquil fut pillé par des corsaires français.
En 1687, des pirates anglais, commandés par Edouard David, pillèrent la ville , et les habitants ue purent la sauver de l'incendie qu'en payant aux pirates deux cent mille francs.
En 1707, Guayaquil fut pillé par le fameux corsaire Guillaume Dampierre, qui en enleva toutes les richesses et marchandises, et ne consentit à ne point l'incendier qu'après en avoir reçu une forte somme en or.
En 1709, le fameux corsaire Clippaerton en pilla toutes les maisons.
En 1816, Guayaquil fut attaqué par l'amiral Guillaume Bro"wn, commandant l'escadre de Buenos -Ayres.
En outre, de l'année 1624 à 1804, Guayaquil eut à subir douze grands incendies, qui la détruisirent presque totalement.
Le premier fut celui de Saint-Hyacinthe à Latacunga.
La nouvelle ville de Latacunga fut bâtie, en 1534, sur les ruines de la cité indienne de ce même nom. En l'année 1539 les Frères Prêcheurs s'y établirent, mais leur communauté ne devint un couvent formel que sous le gouvernement du P. Jérôme de Villanueva. La ville de Latacunga eut souvent à souffrir de sa proximité avec le fameux volcan de Cotopaxi. En 1669, un tremblement de terre renversa tous les édifices et ensevelit sous leurs ruines plus de huit mille personnes; un autre tremblement détruisit, en 1757, beaucoup d'édifices nouveaux, et détériora tous les autres. Quatre mille personnes périrent dans cette seconde catastrophe.
Le couvent des Frères Prêcheurs et leur église furent entièrement détruits par ces deux tremblements de terre , et ce n'est que de nos jours que les religieux se sont occupés de leur reconstruction. Aujourd'hui l'église est complètement achevée, et elle est un des plus beaux ornements de la nouvelle ville '.
Le second couvent fut celui du Très -Saint -Rosaire à Cuença.
Ce petit couvent fut bâti en même temps que la ville elle-même, en 1557, par les soins de don Egidius Ramirez Davolos, le fondateur de Cuença. Il est le seul monastère dont l'existence n'ait jamais été troublée par des accidents extraordinaires.
Tous les autres couvents, comme ceux d'Ambato et d'Ibarra, dont la fondation fut plus tardive, furent renversés plusieurs fois par des tremblements de terre, et chaque fois relevés de leurs ruines. De nos jours on travaille encore à leur reconstruction.
1 Au moment où nous écrivons ces lignes , nous apprenons qu'une nouvelle éruption du Cotopaxi vient encore de causer de grands dommages à la ville de Latacunga et dans ses environs.
Le grand tremblement de terre de 1797, produit par l'action si malheureuse des trois volcans Cotopaxi, Tunguragua et Sangaï. détruisit entièrement la ville de Rio- Bamba et la plus grande partie des habitants, car seulement quatre cent quatre-vingts échappèrent lors de ce terrible désastre. Le couvent de Saint-Dominique disparut complètement. Quelques années après, la ville fut rétablir par les survivants dans une meilleure position , au milieu de la plaine de Tapi, et les Dominicains y fondèrent encore un nouveau couvent; mais aujourd'hui il est abandonné.
Trente années après la conquête , les couvents- des Frères Prêcheurs et les religieux étaient en assez grand nombre pour qu'on pensât à en faire une province indépendante. Le Chapitre provincial, réuni à Lima en 1561, sous la présidence du P. François de Saint-Michel, écrivit au Rme P. Général de l'Ordre à Rome pour lui demander la séparation des couvents de Quito et du Chili de ceux de la province de Saint- Jean-Baptiste du Pérou, alléguant l'impossibilité où se trouvait le Provincial de pouvoir faire, dans l'espace de quatre ans, la visite des couvents dans ces pays éloignés où tous les moyens de communication étaient si difficiles. La demande fut repoussée pour le moment, et les religieux du royaume de Quito, comme ceux du Chili, durent rester sous la juridiction du provincial de Lima.
En 1551, le chapitre provincial nomma le P. Georges de Soza, alors prieur du couvent de Saint-Pierre-Martyr, à Quito. Vicaire de nation pour tous les couvents du royaume, et il y avait déjà cinq ans que ce digne religieux exerçait cet office, lorsque arriva de Rome l'autorisation demandée en 1571. Dans sa lettre le Rme P. Sixte Fabro, alors général de l'Ordre, disait que, pour répondre aux vœux exprimés plusieurs fois par le chapitre provincial . il détachait
les couvents du royaume de Quilo de la province de Saint -Jean -Baptiste du Pérou, et les constituait en province indépendante, sous le nom de Sainte- Catherine, vierge et martyre. Par cette même lettre, il donnait à la nouvelle province tous les droits et privilèges dont ont coutume de jouir les autres provinces de l'Ordre; il lui assignait son rang (35), et, en vertu de son droit, il nommait pour premier provincial de cette nouvelle province le P. Georges de Soza.
Trois années plus tard, le RmeP. Sixte Fabro ayant été déposé par le pape Sixte-Quint, son successeur, le Rme P. Hippolyte-Maria Beccaria, crut nécessaire de confirmer les actes du P. Sixte Fabro, et alors il envoya de nouveau à Quito les bulles d'érection de la nouvelle province, et il lui imposa une taxe annuelle de quinze pesos pour les frais généraux d'administration. C'était en l'année 1589.
Le P. Georges de Soza, fils du couvent de Saint-Paul à Séville, était alors un des plus anciens missionnaires de l'Amérique du Sud. Déjà il avait rempli plusieurs charges importantes tant au Pérou que dans le royaume de Quito, lorsqu'il fut nommé par le Général de l'Ordre premier provincial de la nouvelle province de Sainte - Catherine de Quito.
Malgré son grand âge, il avait alors quatre-vingt-six ans, le P. Georges de Soza sut donner une vigoureuse impulsion à la nouvelle province. Il organisa parfaitement les études, établit des noviciats, réprima certains abus, et, guidé par sa vieille expérience du pays, il dicta pour chacun des couvents des règlements particuliers où se révèlent son haut bon sens et sa grande vertu.
Sous sa direction et sous celle de ses successeurs , la province de Sainte- Catherine prospéra admirablement bien, et fournit à l'Église , à l'Ordre et au pays , un grand nombre de personnages aussi pieux qu'instruits.
Le couvent de Saint- Pierre -Martyr, à Quito, fut considéré pendant longtemps comme une école de prédication dans toute l'Amérique du Sud , et quiconque n'y avait point passé, quel que fût son talent, ne pouvait prétendre à la palme de l'éloquence. C'est à Quito que se faisait ou se défaisait la réputation des orateurs.
Les chroniques de la province nous parlent d'un grand nombre de religieux célèbres en leur temps par leur science et leur vertu; mais pour ne point être trop long, nous nous contenterons d'en nommer deux seulement dont la mémoire est restée jusqu'à nos jours gravée dans le cœur des Quitemens: les PP. Christophe Pardave et Pierre Bedon.
Le P. Christophe Pardave, le premier d'entre eux, né à Léon, en Espagne, prit, jeune encore, l'habit dans le couvent des Frères Prêcheurs de cette ville. Après avoir longtemps exercé le ministère apostolique dans son propre pays, il partit, à l'âge de trente-quatre ans, pour la province de Chiapa ou Guatemala, d'où il fut envoyé au Pérou et enfin à Quito. Il fut un des premiers fils de la province de Sainte -Catherine.
C'était un religieux tout à fait observant, et tel était son amour pour la règle que jamais on ne l'entendit manquer volontairement au silence dans les moments où il était obligatoire. Étant prieur du couvent de Saint-Pierre -Martyr, à Quito, il fit placer dans les cloîtres et les corridors de très -grands écriteaux sur lesquels on lisait : Silentium, pater Prœdicalorum.
Son exactitude en toutes choses était proverbiale, et on le voyait toujours le premier à tous les exercices de la communauté, quels qu'ils fussent.
La raison de son exactitude était que le temps du religieux, comme tout le reste, disait-il, appartenante Dieu, nul n'avait le droit d'en disposer à son gré, mais seulement selon l'obéissance . et que le son de la cloche, appelant aux
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divers exercices, n'était pas autre chose que la voix de Dieu lui-même. i
Son amour pour la sainte pauvreté n'était pas moins grand que son obéissance. Loin de rechercher pour son propre usage ce qu'il y avait de plus lin et de plus neuf, il ne se servait au contraire que des choses dont les autres religieux ne voulaient plus. Il s'était même entendu avec le Frère chargé de la lingerie, pour que ses habits fussent toujours faits avec les débris usés de ceux qu'on avait mis au rebut.
Un jour, le prieur du couvent lui offrit un manteau, avec ordre de s'en servir. Le P. Christophe Pardave en fut humilié; mais il se consola en réfléchissant que sous ce magnifique manteau il pourrait au moins porter des habits plus pauvres encore sans que personne s'en aperçût.
Aussi humble que pauvre, le P. Pardave ne voulut jamais accepter de postes honorifiques dans la province, et ce ne fut que par obéissance qu'il se résigna à devenir le prieur du couvent de Quito. Il disait souvent « qu'il est beaucoup plus facile et beaucoup moins dangereux d'obéir que de commander. »
Le P. Pardave avait l'habitude de faire chaque jour le Chemin de la Croix, et il apportait à cette dévotion un cœur si bien préparé, qu'un jour on le trouva accablé de douleur et évanoui devant l'image du Christ attaché à la colonne. Toutes ses méditations se rapportaient à la Passion de ce divin Maître; il eût voulu le suivre sur le Calvaire et mourir avec lui sur une croix. Sans cesse il appelait le martyre; mais, cette consolation lui étant refusée, il résolut d'être lui-même son propre bourreau, et de se crucifier à sa manière dans le secret de sa cellule.
Il ordonna donc à un Indien de lui procurer des orties, et celui-ci, ne se doutant pas de l'usage auquel on les destinait , lui en apporta chaque jour des quantités considé-
rables. Alors le P. Pardave les réunissait et s'en faisait un lit sur lequel il se roulait toute la nuit, jusqu'à ce que son corps ne fût plus qu'une plaie et devînt pour lui un martyre incessant.
Toutes ces mortifications n'empêchaient nullement le P. Pardave de se livrer aux labeurs du ministère apostolique. Il était un des meilleurs prédicateurs de la ville, et il consacrait au service des âmes tout le temps que lui laissaient la prière chorale et les autres exercices de la communauté. Sa seule distraction était de réunir sous les cloîtres de jeunes enfants, de les instruire, de leur parler de Dieu, de ses bienfaits, de son amour, et après il les renvoyait, mais non sans avoir partagé entre eux les quelques fruits et friandises dont il avait toujours une petite provision pour cet usage. Il aimait ces enfants pour leur innocence, et il se plaisait à répéter cette parole du divin Maître : Sinite parvulos ventre ad me, et ne prohibueritis eos ; talium enim est regnum Dei » .
Sa charité était si grande, qu'il était toujours prêt à tout sacrifier pour faire plaisir à ses frères et leur éviter le moindre ennui. Plus d'une fois on fut surpris de l'entendre s'écrier : « Seigneur, Seigneur, donnez-moi, je vous en prie, une mort telle, qu'elle ne puisse être une cause de trouble ou de fatigue pour mes frères. » Cette prière fut exaucée.
Le mercredi de la quatrième semaine de Carême , alors qu'il célébrait la sainte messe, un moment avant de consommer la sainte hostie qu'il tenait entre ses mains et contemplait avec amour, Notre -Seigneur se montra à lui sous la forme d'un petit enfant, et lui dit: « Désormais vous ne célébrerez plus la sainte messe , et vendredi prochain vous serez avec moi au paradis. »
' Évangile selon saint Ma/x, chap. x, vers. 14.
A son retour à la sacristie, le P. Pardave, on déposant les habits sacerdotaux, dit au Frère convers : « Aujourd'hui j'ai célébré pour la dernière fois. » Et il répéta la même chose à une personne qui était venue le prier de célébrer le lendemain la sainte messe à son intention.
En effet, à peine rentré dans sa cellule, il fut saisi d'une fièvre maligne, et alors qu'on le déposait sur son lit il s'écria : « Ent'm, mon heure est venue! »
Le médecin fut appelé aussitôt et ordonna des remèdes que le malade prit par obéissance, mais cependant il ne voulut jamais consentir à ce qu'on le déshabillât.
Le vendredi il se confessa, reçut le saint Viatique et L'extrême-onction; puis, entendant la cloebe qui appelait les religieux à Complies, il pria le prieur de vouloir bien lui faire la recommandation de l'âme, et au moment où le prêtre parvint à ces paroles du Credo : Et Verbum car 'o factura est , le P. Pardave rendit sa belle âme à Dieu; il était âgé de quatre-vingt-quatre ans. C'était en l'année 1600.
Après sa mort on trouva sur son corps une chaîne de fer, dont les pointes s'étaient enfoncées profondément dans la chair. Sa cellule n'avait d'autres ornements qu'un crucifix et des instruments de pénitence.
Les orties sur lesquelles il dormait furent jetées de la fenêtre de sa cellule dans le jardin, où de suite elles reverdirent. La tradition rapporte que depuis ce jour elles ont toujours crû en telle abondance dans cette partie de la maison, que, malgré tous les soins, on n'a jamais pu les faire disparaître.
Le P. Christophe Pardave fut enterré dans l'église du couvent de Quito, et pendant longtemps le peuple vint comme en pèlerinage s'agenouiller sur sa tombe.
Le P. Pierre Bedon naquit à Quito de parents espagnols venus à la suite du capitaine Sébastien de Belalcazar.
Dès la plus tendre jeunesse il montra une piété si extraordinaire, que les amis de sa famille commencèrent à le regarder comme un de ces êtres privilégiés dont Dieu se plaît de temps en temps à enrichir la terre pour mieux montrer la puissance de sa grâce et la grandeur de ses miséricordes. Les jeux do l'enfance n'avaient aucun attrait pour lui; et pendant que ses jeunes compagnons se récréaient, il allait dans le jardin de ses parents réciter le saint Rosaire aux pieds d'une statue de la Mère de Dieu , ou bien il se retirait dans la solitude pour lire à son aise la Guide des Pécheurs, de Louis de Grenade, ou bien encore le livre de ce même écrivain sur le mépris du monde.
A l'âge de cinq ans , ses parents , par dévotion pour saint Dominique, se plurent à le revêtir de l'habit des Frères Prêcheurs.
Plus tard, lorsqu'ils voulurent lui faire échanger cette blanche tunique pour un habillement plus mondain, le jeune Bedon s'y refusa, et, tout désolé, il alla se prosterner devant l'image de la Reine des cieux pour lui demander sa protection, et la prier de ne point permettre qu'on le dépouillât d'une livrée sous laquelle il avait juré de vivre et de mourir.
Alors la très-sainte Vierge lui apparut, et lui répondit en souriant : « Ne crains rien, mon fils, tous tes désirs seront satisfaits. »
En effet, quand les parents du jeune Bedon eurent appris la vision dont la Mère de Dieu avait favorisé leur fils, nonseulement ils lui laissèrent la liberté de porter l'habit de son choix, mais encore ils le présentèrent au prieur du couvent de Quito comme un futur dominicain.
Peu d'années après il entra au noviciat; il avait alors quatorze ans. Aussitôt après sa profession, il fut envoyé au couvent de Lima pour y faire ses études, et, comme son intelligence n'était pas moins grande que sa piété, il
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réussit si bien, que, bien qu'il ne fût point encore prêtre et malgré son jeune ftge, il fui choisi pour professer la philosophie clans le collège de cette ville.
Lorsqu'il eut atteint sa vingt -quatrième année, il reçut de ses supérieurs l'invitation de se préparer au sacerdoce. Alors son cœur fut rempli d'une sainte allégresse; car c'était là le rêve de toute sa vie, sa plus grande préocciupation, sa seule ambition. « Etre prêtre, disait-il, voir, toucher Jésus-Christ, c'est déjà le ciel sur la terre. »
II se prépara donc à celte grande grâce par un redoublement de ferveur et de mortification, et en passant ses jours et ses nuits dans la prière et l'oraison. Mais au moment de toucher à ce but si désiré, Dieu voulut l'éprouver encore, et il permit qu'il tombât si dangereusement malade, que bientôt on désespéra de sa guérison. Alors le moribond, tout en se résignant à la volonté divine, mit recours, comme aux jours de sa jeunesse, à la Vierge Marie : « 0 mère de Dieu, s'écria-t-il, me laisserez-vous mourir avant que, comme prêtre, j'aie pu travaillera la gloire de votre Fils. » Aussitôt Marie lui apparut, et, lui posant sa main maternelle sur le front, lui dit en souriant: « Sois guéri; » et il fut guéri. Quelques jours plus tard, le cœur plein de joie et de reconnaissance, il reçut de la main de larchevêque de Lima l'onction sacerdotale.
Après son ordination, il fut nommé sous- maître des novices, et bientôt, malgré son jeune âge, maître en titre du noviciat.
Le P. Pierre Bedon, dans jeunesse, avait cultivé la peinture par goût; après sa guérison miraculeuse, il la cultiva par reconnaissance. Dès lors, tout le temps dont il pouvait disposer sans nuire à ses autres devoirs, il le consacra à peindre des tableaux en l'honneur de la Vierge Marie. Les couvents de Quito et de Santa-Fé conservent encore aujourd'hui quelques-unes de ces peintures, dignes
quelquefois de Fra Angelico, si ce n'est par le sentiment de l'art, au moins par la dévotion qui les inspira.
Le P. Bedon ne quitta le poste de maître des novices que pour exercer celui de chapelain de la confrérie du Rosaire des Indiens. Dans cette nouvelle position , il lit un bien immense à toute la population de Lima.
Il était si heureux de parler de Marie, que souvent il prêchait deux fois par jour; et il prêchait avec tant d'onction et de piété, que toute la ville voulait l'entendre.
Lors de la division des provinces, en 1586, il dut retourner à Quito, où le provincial de la nouvelle province, le P. Georges de Soza, le reçut en lui disant : «.Soyez le bienvenu , Père Bedon , car vous êtes destiné à être l'honneur de notre province de Sainte -Catherine. »
A son arrivée, il fut nommé lecteur dans le grand couvent ; et il s'acquitta si bien de cette fonction, qu'au premier chapitre provincial les religieux demandèrent pour lui , à l'unanimité, la barrette de maître en sacrée théologie. Cette distinction n'enorgueillit nullement le P. Bedon ; car, dit la chronique , plus les autres cherchaient à s'élever, plus lui-même cherchait à s'abaisser.
Mais si la vie religieuse a ses joies, elle a aussi ses épreuves, et le P. Bedon ne fut point exempt de ces dernières.
L'an 1602, arriva à Quito le T.-R. P. Christophe Rodriguez, envoyé par le Rme P. Hippolyte-Marie Beccaria, pour visiter la nouvelle province.
Ce visiteur général, non-seulement montra la plus grande froideur au P. Pierre Bedon, mais encore il se plut à blâmer ouvertement sa conduite et à lui faire de nombreux reproches devant toute la communauté. Le pauvre religieux, dont la conscience était pure de toute faute et la conduite sans tache, était désolé. D'un côté, il n'osait accuser son supérieur d'injustice, et de l'autre, il ne se sentait coupable
d'aucun méfait. Dans son désespoir, il eut encore recours à la Vierge .Marie, et il lui demanda instamment de l'éclairer lui-même ou bien d'éclairer le P. visiteur.
Une nuit, un de ses amis, mort depuis deux ans (le P. Christophe Pardave, dont nous avons parlé plus haut), lui apparut et lui dit : « Je viens au nom de Marie, votre protectrice, vous avertir de ne point prendre au sérieux les reproches et rigueurs du P. visiteur; car tout cela n'est qu'une épreuve dont l'issue tournera à votre bien et au bien de toute la province. »
En effet, la conduite du P. visiteur envers le P. Bedon devint bientôt toute différente, et une amitié sincère, fondée sur une estime réciproque, finit par unir ces deux grands ci ours si bien faits pour se comprendre.
Ce fut alors que le P. Bedon exprima au P. visiteur le vif désir qu'il nourrissait depuis longtemps en son âme, de fonder deux couvents de stricte observance, pour arrêter la décadence de l'esprit religieux dans la province de Sainte-Catherine.
Une telle proposition était trop dans les goûts du P. visiteur, pour qu'il ne donnât pas tout de suite son assentiment et toutes les permissions voulues. Aussitôt le P. Pierre Bedon se mit à l'œuvre , et , malgré la pénurie de ses ressources, il déploya une si grande activité, que le nouveau couvent fut en état de recevoir quelques religieux dans le cours de la même année.
C'est ainsi que fut fondé, à Quito, le couvent de stricte observance connu sous le nom de Notre-Dame-de-la- Pefia ' .
Pendant que le P. Bedon était prieur de ce couvent, une nuit, après la récitation de matines, alors que tous les religieux étaient encore au chœur, il s'écria comme saisi
1 Aujourd'hui ce couvent est habité par les sœurs du Bon-Pasteur.
d'une inspiration soudaine : « Frères, que tous ceux qui portent le nom d'Antonin fassent attention, aujourd'hui l'un d'eux doit mourir. » Le même jour, en effet, un religieux de ce nom tomba du cloître supérieur sur le pavé de la cour, et il fut tué sur le coup.
Après avoir achevé le couvent de Notre-Dame- de- la- Pena, le P. Bedon se rendit à Rio-Bomba pour y fonder un second couvent d'observance.
Il n'eut pas la gloire de le terminer; car il fut obligé de rentrer à Quito, pour prendre le gouvernement du grand couvent dont il avait été élu prieur à l'unanimité. Bientôt après, le provincial Alonzo Munoz étant mort, il fut choisi pour le remplacer. C'était en l'année 1619.
En acceptant le provincialat , le P. Bedon eut le pressentiment qu'il ne l'achèverait pas et que sa mort était proche ; c'est pourquoi il résolut d'employer le mieux possible le peu de mois dont il pouvait disposer à planter l'observance sur une base solide dans tous les couvents de la province.
Il prit à ce sujet des mesures sévères; et il mécontenta, pour cette raison, plusieurs religieux relâchés, qui, après sa mort, cherchèrent à ternir sa mémoire en l'accusant de violence et d'exagération. Lui-même l'avait prévu; car, quelques jours avant sa mort, il disait à un de ses amis : « Vous verrez que je serai calomnié; mais, hélas! n'est-ce point là, en ce monde, la récompense ordinaire de ceux qui font leur devoir? »
Pendant un de ses voyages à travers la province , il fut tout à coup saisi d'une maladie si violente, qu'on fut obligé de le transporter dans une maison voisine dont le propriétaire était un de ses amis. Mais le P. Bedon, sentant que la mort était proche , insista pour qu'on le portât au couvent malgré la distance où il en était ; on dut lui obéir. A peine arrivé , il fit appeler tous les religieux et leur de-
manda humblement pardon des fautes qu'il avait commises et du chagrin qu'il avait pu leur faire. Puis, après avoir reçu le saint viatique et l'extrême -onction, il demanda un crucifix, et, au moment même où il appuyait ses lèvres sur le cœur de son Dieu, il expira en pleine connaissance. C'était le 7 février 1521.
Après sa mort, son visage devint d'une beauté merveilleuse et son corps exhala une odeur si suave et en même temps si forte, que tout le couvent en fut embaumé pendant plusieurs jours. On fut obligé de faire venir la troupe armée pour défendre son cadavre contre la trop grande dévotion d'une foule désireuse de diviser ses vêtements en lambeaux pour s'en faire des reliques. Le jour de ses obsèques, l'église et les rues adjacentes étaient tellement remplies, que l'évêque et les autorités eurent beaucoup de peine à entrer dans le couvent, et ne purent pénétrer dans le sanctuaire qu'en passant par une petite porte latérale.
Il fut enterré près de l'autel majeur, dans l'église du couvent ».
Les Dominicains de Quito, à l'exemple de leurs frères du Pérou, du Chili et de la Nouvelle-Grenade, déployèrent la plus grande activité pour répandre la science dans le pays dont ils avaient été les premiers apôtres.
L'université de Saint -Thomas, de laquelle sont sortis tant desavants et d'hommes illustres, fut établie en 1680, à leur demande et sous leurs auspices. Pendant de longues années ils y professèrent la théologie, la philosophie et les lettres avec le plus grand éclat. En outre, ces mêmes Dominicains fondèrent, à leurs propres frais, le collège de
i Les détails biographiques sur les PP. Christophe Pardave et Pierre Bedon ont été extraits du livre du P. Melendez : Tesoros verdaderos de las Indias.
32s les dominicains en Amérique
San-Fernando, l'un des meilleurs de Quito, et dont ils ont conservé la propriété et la direction jusqu'au milieu de ce siècle.
En fondant ce dernier collège, les Dominicains de Quito s'étaient proposé un double but. Le principal était d'instruire la jeunesse du pays et de la préparer aux cours plus élevés de l'université de Saint-Thomas. Le second était de choisir, parmi ces jeunes élèves, ceux que leur vocation portait à la vie ecclésiastique ou à la vie religieuse, de les préparer aux travaux de l'apostolat, pour les envoyer plus tard, comme missionnaires, dans les régions de l'Est, où, depuis près d'un siècle, l'Évangile n'avait point été prêché.
Mais avant d'aller plus loin, il est nécessaire de faire connaître ces Indiens de l'Est dont les Dominicains voulaient la conversion.
De l'autre côté de la Cordillère des Andes, à l'orient de Quito, vivaient de nombreuses tribus indiennes originaires du pays, et dont la plus puissante était celle des Jivaros.
Ces Indiens, plus heureux que ceux de Quito, avaient toujours su repousser les invasions des premiers conquérants du pays, et, malgré tous les efforts des Shyris de Cara et des Incas du Pérou pour les soumettre, ils avaient toujours conservé leur indépendance.
A l'arrivée des Espagnols, ils crurent bon de faire alliance avec eux , et ils permirent même à plusieurs d'entre eux de s'établir dans le pays pour exploiter quelques-unes des mines d'or dont ils étaient possesseurs.
Mais, insensiblement, les Espagnols se multiplièrent et se répandirent dans toute la contrée. Çà et là, dans les lieux les plus riches et les plus à la portée des mines d'or, ils bâtirent des villes et des villages en si grande quantité, qu'ils finirent bientôt par se croire les maîtres légitimes du pays et de toutes ses richesses. Les nouvelles villes de
Logroilo, Valladolid, Sevilla de Oro, Mendoza, devinrent des chefs -lieu où résidaient des gouverneurs nommés par le monarque espagnol et dont l'autorité s'étendait sur tous les habitants de la contrée.
Les Indiens ne tardèrent pas à comprendre l'imprudence qu'ils avaient commise en recevant les Espagnols; car bientôt ils furent traités comme des esclaves, condamnés à travailler dans leurs propres mines d'or au profit de maîtres impitoyables qui se riaient de leurs plaintes et de leur misère.
Cette conduite injuste amena de terribles représailles.
Quirruba, le chef des Jivaros, ne pouvant supporter plus longtemps l'ignominie à laquelle les Espagnols avaient réduit son peuple, jusque-là si libre et si indépendant, s'entendit avec les chefs voisins, et ourdit avec eux le plus gigantesque complot dont aient jamais fait mention les annales américaines.
Pendant plusieurs années Quirruba fomenta la sédition, et il l'organisa d'une manière si secrète, que les Espagnols ne conçurent jamais le moindre soupçon. Vers la fin de l'année 1599, vingt mille Indiens se trouvaient réunis dans les forêts voisines de la cité de Logrono, et personne ne s'en doutait. A minuit, tous ces Indiens sortirent en silence de leurs cachettes, et, se divisant en plusieurs bandes, envahirent de tous les côtés la ville plongée dans le sommeil. Tous les habitants surpris furent massacrés impitoyablement, excepté les jeunes filles et les femmes, qui furent destinées à devenir les épouses ou les esclaves des vainqueurs. Les communautés religieuses ne furent point épargnées, et toutes les vierges du Seigneur devinrent, entre les mains des Indiens, ce qu'étaient devenues, entre celles des Espagnols, les vierges du Soleil '...
1 Toutes ces malheureuses femmes , devenues par force les épouses
Quirruba de son côté, avec ses meilleurs guerriers, s'était porté au palais du gouverneur. Ce malheureux, surpris dans son sommeil , fut arraché de sa couche et jeté dans la cour, où l'attendait un supplice spécial. Les Indiens avaient allumé un grand fourneau et ils faisaient fondre à sa flamme quelques lingots d'or. Quand cet or fut fondu et bien liquide, Quirruba, renversant à terre le pauvre gouverneur, lui fit placer dans la bouche un entonnoir, et il y. versa alors cet or fondu et brûlant jusqu'à ce que les intestins de sa victime en fussent complètement remplis. Puisque tu as tant soif d'or, lui dit -il, bois donc à ton aise jusqu'à ce que tu sois entièrement désaltéré;
La ville de Logroiïo fut entièrement détruite, et pas un seul habitant n'échappa à la mort ou à l'esclavage.
Dans le même temps, d'autres armées indiennes s'étaient jetées sur les autres villes occupées par les Espagnols. Mendoza, Yalladolid, furent détruites et les habitants exterminés.
Sevilla de Oro ne dut son salut qu'au courage de ses habitants, qui, heureusement prévenus, eurent le temps d'organiser la défense. Mais, après cette terrible catastrophe, tous les Espagnols survivants s'empressèrent de •quitter le pays et les Indiens en redevinrent les maîtres, et ils le sont encore aujourd'hui.
Ce sont ces mêmes Indiens que les Dominicains de Quito eurent l'ambition d'évangéliser.
Vers la fin du XVIIe siècle, quelques Dominicains de Quito se dirigèrent donc vers l'Est, dans ces mêmes régions où s'étaient élevées, un siècle auparavant, les villes dont nous avons parlé plus haut. Ils choisirent pour le point central de leurs missions un beau pays , situé entre les deux bras
des Indiens, ont singulièrement modifié la race des Jivaros. Aujourd'hui la race caucasique y domine : les visages sont plus barbus et l'intelligence plus développée.
du fleuve Napo, et connu sous le nom de Canelos, en raison des nombreux arbres à cannelle dont le sol est couvert '.
Le chemin qu'ils durent suivre pour se rendre en ce pays longe, en descendant la Cordillère, une large crevasse au fond de laquelle le Pastassa roule ses eaux bourbeuses. Ce chemin est coupé à chaque instant par des torrents impétueux, toujours difficiles et dangereux à traverser. Les ponts jetés le matin sont souvent détruits le soir, et le sol sur lequel le voyageur appuie ses pieds, quelquefois miné et rongé par les eaux, s'enfonce tout à coup, entraînant avec lui le malheureux dans des abîmes sans fond. Mais ces inconvénients sont en quelque sorte rachetés par la beauté exceptionnelle de la nature en ces régions tropicales. Partout une végétation luxuriante, des arbres gigantesques couverts d'oiseaux aux mille couleurs, des fleurs au parfum délicieux, des fruits succulents, des plantes dont les vertes feuilles conservent une eau aussi pure que fraîche pour les besoins du voyageur altéré, des arbrisseaux à l'écorce desquels il suffit de faire une incision pour en voir jaillir une liqueur aussi blanche et presque aussi fortifiante que le lait; en un mot, un vrai paradis terrestre, s'il n'avait pas été habité par des hommes dont la vie, les mœurs, les coutumes, les sentiments, étaient si peu en harmonie avec la grandeur et la majesté du tableau.
Les Indiens de ce pays étaient loin d'avoir, comme les Péruviens et les Mexicains, un culte déterminé et national ; chaque tribu avait, en quelque sorte, sa propre religion, comme elle avait son propre idiome. Les uns adoraient des fétiches ; d'autres, n'ayant ni idoles ni temples, semblaient
i La province de Canelos fut visitée, en 1536 , pour la première fois, par le capitaine Gonzalez Dias de Pinda, qui lui donna ce nom.
croire à l'existence de deux génies, dont ils recevaient de bonnes ou de mauvaises influences; mais, en général, on peut dire que leurs croyances étaient vagues , et qu'ils n'avaient tous qu'une idée très-imparfaite d'un Etre suprême.
L'état permanent de guerre dans lequel ces Indiens vivaient entre eux , les rendait rusés et soupçonneux , mais en même temps vaillants et très-habiles dans le maniement de leurs armes, dont ils ne se séparaient jamais. Leurs cabanes, construites de bois épais, avaient deux portes; l'une pour entrer, et l'autre pour sortir. Pendant la nuit, ils les fermaient solidement avec de forts troncs d'arbres : et ils ne se reposaient jamais sans que leurs armes fussent à portée de leurs mains. Au moindre bruit ils les saisissaient et se préparaient à se défendre ; aucune précaution ne leur paraissait inutile contre des adversaires dont toute la tactique de guerre se résumait dans des surprises nocturnes.
Le courage était la vertu qu'ils estimaient le plus. Ils croyaient généralement que l'âme du brave passait dans le corps des oiseaux dont le beau plumage ravissait les yeux dans les forêts ; tandis que celle du lâche allait animer les plus vils reptiles.
La polygamie était ordinaire chez eux ; chacun avait autant de femmes qu'il pouvait en nourrir, et ces femmes vivaient ordinairement entre elles dans la plus parfaite amitié ; du moins c'est ce qu'assure un auteur.
Leur grande occupation était la pêche et la chasse. Avant de partir, ils avaient la coutume de prendre une grande quantité d'eau tiède dans laquelle ils faisaient infuser quelques feuilles de guayusa, pour provoquer le vomissement et tenir ainsi leur estomac plus dégagé et leur corps plus dispos. Cette coutume était si générale, que les mères y forçaient leurs enfants dès le plus bas âge pour les rendre plus vigoureux.
Pour gagner de tels peuples à la civilisation et au christianisme, il fallait non -seulement des missionnaires dévoués, mais surtout prudents, aimables, décidés à partager leurs fatigues et leur genre de vie. Les Dominicains furent ces hommes; et, grâce à leur héroïsme, l'étendard du Christ flotte dans presque toute l'étendue du pays. Aujourd'hui, presque toutes ces peuplades sont chrétiennes, et celles qui ne le sont pas désirent le devenir1.
Malheureusement les missionnaires manquent ; le dernier des Dominicains de Canelos est mort, et personne ne le remplace. Un vaste champ est donc encore réservé aux missionnaires de l'avenir; mais, hélas! comme l'a dit le divin Maître : Messis quidem milita, operarii autem pauci.
1 En 1875, un Dominicain français fit un voyage chez les Jivaros, et il fut bien reçu ; malheureusement l'état de sa santé ne lui permit point de faire un long séjour au milieu d'eux.