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CHAPITRE XXII

PROVINCE DE SAINT -LAURENT (martyr) DU CHILI

Conquête du Chili. — Pierre de Valdivia. — Les PP. Gilles Gonzalez, Louis Chavez, Buirox et Pezoa, premiers martyrs dominicains du Chili.

Le Chili, aujourd'hui l'un des États les plus civilisés et les plus prospères de l'Amérique du Sud, a de tout temps tenté l'ambition des conquérants. La beauté de son climat, la fertilité de son sol, la richesse de ses mines, avaient déjà séduit les Incas longtemps avant l'arrivée des Espagnols.

Vers l'an 1450, l'Inca Yupanqui, non content d'avoir soumis à sa domination le royaume de Quito , résolut de porter ses armes victorieuses dans la province du Chili. Cette conquête n'était pas aussi facile que la première, car les diverses peuplades de ce pays étaient aussi braves que jalouses de leur indépendance.

Yupanqui fut assez intelligent pour comprendre que de tels peuples ne peuvent être aisément soumis parla force; il essaya donc de les vaincre par des caresses et des promesses. Ce moyen lui réussit parfaitement auprès de quelques

peuplades du Nord; mais lorsqu'il se présenta devant les Promacaues, tribu belliqueuse située plus au sud, entre les deux rivières le Rapel et le Maule, il trouva une vive résistance, et il dut en appeler aux armes pour décider la question.

La victoire se prononça en faveur des Promacaues. L'Inca vaincu fut obligé de se retirer, et, renonçante une conquête si difficile, il lixa définitivement comme bornes de son empire au sud la rivière du Rapel , sur les bords de laquelle campaient les Promacaues.

Tel était encore l'état des affaires lorsque, un siècle après , apparurent pour la première fois les Espagnols.

Diego de Almagro, compagnon et rival de Pizarre, en récompense de la part glorieuse qu'il avait prise tant à la découverte qu'à la conquête du Pérou, avait reçu de Charles -Quint le titre de gouverneur général d'une portion de territoire de deux cents lieues d'étendue au sud de cet empire. Mais cette portion de terrain était encore à conquérir.

Voulant donc se rendre digne de son nouveau titre, Diego de Almagro se mit en route avec une armée forte de six cent cinquante Espagnols et près de quinze mille Indiens, sous le commandement de Paullo, l'un des frères de l'inca du Pérou. C'était dans le cours de l'année 1537.

La saison n'était point favorable pour une telle expédition. En traversant les Cordillères, Diego perdit, par le froid et la famine, cent cinquante Espagnols et près de dix mille Indiens, et il arriva dans un état lamentable dans les diverses provinces conquises, un siècle auparavant, par l'inca Yupanqui.

Néanmoins il continua sa route vers le sud , et bientôt il se trouva en présence des Promacaues , ce même peuple dont le courage avait arrêté déjà les armées de l'inca.

Malgré l'avis des Péruviens, Diego de Almagro résolut

de leur livrer bataille, et aussitôt il donna le signal du combat.

Les Promacaues furent d'abord effrayés à la vue des chevaux et des armes à feu dont se servaient les Espagnols; mais, quoique vaincus dans un premier choc, ils ne perdirent point courage , et recommencèrent la bataille contre leurs oppresseurs.

Les Espagnols, qui jusque-là avaient été accoutumés à des victoires faciles , et ne s'attendaient point à une pareille résistance, se laissèrent bien vite aller au découragement, et demandèrent à retourner au Pérou. Diego de Almagro dut donc donner le signal de la retraite, et il marcha avec ses soldats sur Cuzco, dont il prétendait faire le siège de son gouvernement. Mais la fortune l'avait abandonné; à son arrivée il fut vaincu par les troupes de Pizarre, son compétiteur, fait prisonnier et décapité (8 juin 1538)'.

L'honneur de conquérir le Chili devait appartenir à Pierre de Valdivia.

Ce grand capitaine, né à Viilanueva de la Serena, en Estramadure, avait fait l'apprentissage des armes en Italie, sous le fameux Gonzalve de Cordoue. Jeune encore, il passa en Amérique , où il trouva bientôt l'occasion de déployer ses merveilleux talents pour la guerre. Les historiens de son temps nous le dépeignent comme un génie entreprenant, et capable de mener à bonne lin les expéditions les plus hasardeuses. Pour sa constance et son intrépidité héroïque, il peut être comparé aux Cortez et aux Pizarre; mais pour son humanité, sa sobriété, en un mot, pour la vertu, il reste supérieur à tous.

1 Tous ceux qui avaient pris part à la mort de l'Inca Atahualpa , lors de la conquête du Pérou , moururent de mort violente : les Pizarre furent assassinés, et les Almagro décapités par le bourreau.

Après la mort de Diego de Almagro, Pierre de Valdivia fut chargé par François Pizarre de soumettre le Chili.

Aussitôt cet ordre reçu, Pierre de Valdivia, à la tète de deux cents soldats seulement, et d'un nombre assez considérable de cultivateurs et d'artisans propres à une colonisation, se dirigea du côté du Chili. Son intention était de pénétrer aussi vite que possible au cœur même du pays, et d'y créer un établissement capable de l'abriter dans les mauvais jours, et d'où aussi il pût, comme d'un centre, rayonner en tous les sens dans l'intérêt de la conquèl»1.

Après une marche rapide au milieu de diverses peuplades, dont aucune n'essaya sérieusement de l'arrêter, il arriva enfin sur les rives du Mapocho. Le lieu où il campa lui ayant paru réunir toutes les conditions nécessaires pour le but qu'il s'était proposé en partant, il y jeta donc les fondements d'une cité le 12 février de l'année 1541. C'est ainsi que fut fondée Santiago, la capitale du Chili.

L'existence de la nouvelle ville fut plusieurs fois mise en péril par les peuplades avoisinantes. Elles y voyaient une menace pour leur indépendance, et dans leur rage elles firent tous leurs efforts pour la détruire. Mais Pierre de Valdivia était aussi bon politique que brave soldat. Nonseulement il repoussa toutes les attaques des Indiens, mais il sut même se rendre favorables les Promacaues, les plus belliqueux de tous, de sorte que cinq années n'étaient point encore écoulées depuis son établissement, et déjà il se trouvait maître de toute la partie du Chili comprise entre Copiapo et Itata.

A cette époque eut lieu la rébellion de Gonzalve Pizarre au Pérou. Pierre de Valdivia, considéré comme l'un des meilleurs capitaines de son temps, fut appelé du Chili pour combattre l'insurrection.

Ses troupes rencontrèrent celles de Pizarre le 9 avril 1548, dans la vallée Xaquiscaguana. Le combat ne dura pas long-

temps; car Gonzalve Pizarre, abandonné par ses propres soldats, dut se rendre, et quelques jours après il paya de sa tète sa rébellion.

Les services qu'avait rendus Pierre de Valdivia en cette occasion furent généreusement récompensés par le souverain. Non-seulement on le confirma dans son titre de gouverneur général du Chili, mais de plus on lui donna des troupes et toutes les provisions nécessaires pour achever la conquête qu'il avait si bien commencée.

A son retour du Pérou, il entra de nouveau en campagne, et parvint, malgré bien des difficultés, à la baie de Penco, où, le 3 mars 1550, il fonda une ville à laquelle il donna le nom de Conception.

Cet établissement excita la susceptibilité des Araucaniens, nation de peu d'importance par le nombre, mais terrible par son intrépidité dans l'art de la guerre. Ces derniers se présentèrent au nombre de quatre mille pour arrêter les Espagnols; mais, après un combat terrible, ils furent obligés de fuir et de se retirer dans leur pays.

Pierre de Valdivia, croyant avoir ainsi abattu l'orgueil des Araucaniens, non -seulement ne craignit point d'établir des colonies dans leur propre pays, mais, continuant sa route encore plus au sud , il y fonda , sur une petite rivière, la ville qui aujourd'hui porte encore son nom.

Mais les Araucaniens n'avaient point été découragés par leur défaite. Au contraire, ils brûlaient de prendre leur revanche , et ils la prirent bientôt. Leur chef ou toqui , à la tête de ses soldats, se présenta un jour devant les forts de Arauco et de Tucapel, qu'avait construits Pierre de Valdivia; il en passa les habitants au fil de l'épée, et détruisit les édifices jusqu'aux fondements.

Quand cette triste nouvelle parvint aux oreilles de Valdivia, il se porta aussitôt en avant avec un petit corps de troupes pour combattre les Araucaniens. Mais la fortune

l'avait abandonné. Alors qu'il pensait marcher à la gloire, il courait à sa ruine.

En effet, les Espagnols rencontrèrent les Araucaniens dans la plaine de Tucapel, et déjà ils se croyaient vainqueurs, lorsqu'un jeune Araucanien, nommé Lautaro, se tournant vers ses compatriotes, leur dit : Suivez-moi et je vous donnerai la victoire. Les Araucaniens, honteux de se voir moins de courage qu'un enfant, revinrent à la charge avec tant de fureur que les Espagnols furent défaits en un moment. Pierre de Valdivia, renversé de son cheval, fut fait prisonnier et mis à mort quelques jours après par les vainqueurs. Il était âgé de cinquante-six ans. Cette bataille eut lieu le 20 décembre 1553 '.

Pendant que Pierre de Valdivia travaillait à soumettre le Chili à l'autorité de Philippe II, roi d'Espagne, ce même prince, de son côté, songeait aux moyens de soumettre les habitants de ce pays à la foi du Christ.

En effet, dans une lettre de Valladolid, à la date du 4 septembre 1551 , Philippe II exprimait ainsi sa volonté à ce sujet :

« Nous, le Roi, prions et chargeons le P. Dominique de a Saint-Thomas, Vicaire général de la province domini- « caine de Saint-Jean-Baptiste du Pérou, d'envoyer trois

I De ce jour a commencé, entre les Espagnols et les Araucaniens , une lutte acharnée , qui n'est même point terminée encore aujourd'hui ; car les Araucaniens ont conservé leur indépendance , et sans doute ils la conserveront encore longtemps, malgré les efforts des Chiliens pour la leur enlever.

Les Araucaniens sont les héros d"un poëme épique : Y Araucana , dont quelques passages, selon certains critiques, ne sont pas inférieurs aux plus beaux de l'Iliade et de l'Odyssée.

Ce poëme fut composé par Alonzo de Ercilla, vers l'an 1565.

II donne une idée exacte de la valeur des Araucanien?, et du degré de culture et de civilisation auquel ils étaient parvenus avant l'arrivée des Espagnols.

« religieux de son Ordre et de sa satisfaction dans le

« royaume du Chili, récemment conquis par notre capi-

a taine Pierre de Valdivia, afin qu'ils y fondent des cou-

« vents, et s'occupent de la conversion des infidèles. »

A la réception de cette lettre , le P. Dominique de Saint- Thomas s'empressa de répondre au désir de Sa Majesté, et il choisit aussitôt les PP. Gilles Gonzalez et Louis Chavez, pour être les prémices de l'Ordre au Chili.

Le chapitre provincial tenu à Lima en 1553 ratifia non -seulement la mesure prise par le P. Dominique de Saint-Thomas, mais de plus il donna au P. Gilles Gonzalez le titre de Vicaire de nation, avec pleine autorité pour ériger des couvents , et recevoir au saint habit de l'Ordre ceux qu'il en jugerait dignes.

Le premier soin du P. Gilles Gonzalez, en arrivant à Santiago, fut de chercher un emplacement convenable pour y bâtir un couvent; en cela il fut merveilleusement aidé par la divine Providence.

Un riche propriétaire de la ville, le capitaine Jean de Esquibel, lui donna non-seulement un terrain considérable, et les fonds nécessaires pour la construction d'un couvent, mais encore à tous ses dons il ajouta celui de sa propre personne, c'est-à-dire il demanda humblement à recevoir l'habit de Frère convers, et jusqu'à sa mort il remplit saintement les devoirs de sa profession '.

1 On voit, dans le cloître de la Recoleta-Dominica, à Santiago, le portrait de Jean de Esquibel , avec l'inscription suivante :

« Fué uno de los primeros capitanes de la conquisla, i despues un ejemplo ilustre de santitad. Movido de un fuerte impulso de la gracia, i reconociendo con evidencia la futilitad de las grandezas huinanas, diô un adios eterno a las vanas esperanzas de la tierra, i consagrô al Altissimo el resto de su vida en el retiro de! claustro. Dono' al P. Gil Gonzalez el local en que se construyô la iglesia i el

Ainsi fut fondé, en lo52, par le P. Gilles Gonzalez, sur le même emplacement où il existe encore aujourd'hui, le couvent du Très-Saint-Rosaire de Santiago.

L'Ordre de Saint- Dominique eut donc le premier l'honneur de fonder un couvent et d'établir une communauté sur le territoire chilien '.

Le P. Gilles Gonzalez, né à Séville, prit l'habit de l'Ordre dans le couvent dominicain de relie ville, et il partit pour le Pérou, aussitôt après avoir reçu l'habit sacerdotal.

Les premiers essais apostoliques de ce grand missionnaire furent signalés par d'éclatants succès qui lui acquirent, à Lima, la réputation d'un zélé et saint prédicateur.

Il était naturellement d'un caractère franc et loyal, et néanmoins, malgré ces qualités, peu facile à tromper, comme le prouve le fait suivant.

Ayant eu, un jour, l'occasion de faire une visite à l'archevêque de Lima, F. Jérôme de Loaysa, le P. Gilles Gonzalez rencontra ce prélat plongé dans une grande affliction. « Qu'avez-vous donc? Monseigneur, lui dit- il tout ému; d'où vous vient ce grand chagrin? — Je suis désolé , répondit l'archevêque, de ce que, dans tout Lima, je ne puis trouver un prêtre, un seul prêtre , capable d'exorciser une pauvre créature dont le démon a pris possession. — Ayez la bonté, reprit le P. Gilles, de faire conduire cette pauvre possédée, demain, dans l'église du couvent, et alors nous essaierons de la guérir. »

convento grande, como tambien todas las possessiones adjacentes, que despues tuvô la Orden a Santiago. Su humildad fué tan edificante que la hizô préférer el estado de converso a la brillante carrera del sacerdote. Muriô como viviô, como un santo. »

1 La Orden de Santo Domingo fué la primera que fundô convenus y establesciô comunidades en el estado Chileno. (Histotia de Chili, por Victor Eyzaguirre, lomc I, chap. vu, p. 81.)

Le jour suivant, la jeune fille fut conduite au lieu désigné, et aussitôt elle commença, selon son habitude, à proférer d'horribles blasphèmes, et les paroles les plus lascives et les plus inconvenantes à l'adresse des auditeurs. Elle interpella même le P. Gilles Gonzalez de la manière la plus effrontée. Mais celui-ci, sans se soucier de ce qu'elle disait, l'examinait avec soin, et il ne tarda pas à découvrir l'origine de cette possession , et par suite les moyens de l'en délivrer. Il se fit donc apporter une forte discipline, et, en la montrant à la possédée , il se contenta de lui demander si elle serait heureuse de faire connaissance avec ce digne instrument; à cette vue, la possédée fit un geste d'effroi, et fut instantanément délivrée de l'oppression du démon ».

A son arrivée au Chili, le P. Gilles Gonzalez se trouva en face de grandes difficultés. Il avait reçu le titre officiel de protecteur des Indiens, et sa conscience, encore plus que ce titre , l'invitait à lutter contre la barbarie et la cupidité de ses compatriotes.

Les conquérants du Chili avaient, en effet, suivi les exemples de leurs émules dans les autres parties de l'Amérique, et les excès de cruauté auxquels ils se livrèrent en ce pays paraîtraient incroyables, s'ils n'étaient dénoncés par leurs propres contemporains, Espagnols comme euxmêmes.

Dans son poëme YAraucana, Alonzo de Ercilla parle ainsi des conquérants :

Mas que otras gentes Adulteros, ladrones, insolentes.

Un autre poëte, François Buscunan ,• n'a pas craint non

i Victor Eyzaguirre, Historia de Chili, tome I, chap. m, p. 103. (Extrait de Melendez.)

plus d'enlever le masque héroïque dont l'histoire, trop timide, a quelquefois couvert le visage des conquérants de son propre pays, et, dans son beau poëme l'Heureuse Captivité (Gautiverio Félix), il fait parler ainsi, en présence d'un Espagnol, le vieux chef indien Quialevo :

« Quand vous, fils de l'Espagne, vous avez envahi notre pays pour le soumettre à votre roi, nous nous sommes soumis pour la plupart, par amour pour nos femmes et nos enfants, dont nous ne voulions pas troubler la paix et la tranquillité. Vous avez ensuite exigé de nous d'énormes tributs, nous les avons payés sans rien dire. Vous nous avez forcés à être vos esclaves, et nous avons accepté cette ignominie afin que nos femmes et nos fils restassent libres à l'ombre de leurs foyers... Mais bientôt votre cupidité a passé toutes les bornes... Vous nous avez condamnés à travailler, sans même nous donner le pain nécessaire pour nous soutenir; vous nous avez laissé mourir dans les mines, loin des regards de ceux que nous aimions. — Vous nous avez enlevé tous nos biens et même nos femmes et nos enfants pour les vendre comme des esclaves. — Et qui donc vous a donné le droit de nous marquer à la face, comme de vil bétail, avec des fers ardents? Vos femmes ont brûlé vives les nôtres, après que vous-mêmes vous les aviez lâchement violées sous nos propres yeux... Non, n'y eût-il plus qu'un seul Indien, il vaut mieux qu'il périsse les armes à la main que de faire la paix avec les Espagnols1. »

C'est donc en présence de ces exécrables abus , dont le poëte vient de nous donner une faible idée, que se trouva le P. Gilles Gonzalez en mettant le pied sur le territoire chilien. Son cœur fut révolté, et plus qu'un autre, en vertu

1 Buscafian, né à la Conception, d'une bonne famille espagnole, écrivit son poëme en l'année 1640.

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de son titre officiel de défenseur des Indiens, il se crut obligé de mettre une digue aux débordements dont il était témoin.

Nul d'ailleurs n'était mieux doué et mieux disposé pour une mission aussi périlleuse et difficile. Naturellement orateur, et plein de cette sainte charité qui, selon saint Paul , permet à l'apôtre de tout braver, il tonna sans relâche du haut des chaires, dans les églises, et partout où l'occasion se présentait, contre la cupidité, la cruauté, l'immoralité des conquérants , et il les menaça de la colère de Dieu et des excomunications de l'Eglise.

« De quel droit, s'écriait-il, dépouillez -vous les indigènes de leurs biens, les chassez-vous de leur patrie, leur enlevez- vous leurs femmes et leurs filles, et les réduisezvous à l'esclavage? Un jour, Dieu saura vous demander compte de votre infâme conduite; et alors malheur, malheur à vous, conquérants, car la justice de Dieu est terrible! »

Celte ardente parole, naturellement, jeta une grande émotion dans toute la ville. Les bons et honnêtes citoyens approuvèrent de tout cœur le courage de l'apôtre, et même des soldats vinrent jurer à ses pieds que jamais ils ne porteraient les armes dans une guerre si injuste. Mais ceux à qui ce brigandage déguisé profitait, s'élevèrent avec fureur contre le prédicateur, et ils l'accusèrent hautement d'avoir prêché aux soldats la rébellion et la désobéissance à leurs chefs. On en vint même jusqu'à l'accuser d'hérésie devant l'autorité ecclésiastique, pour avoir, disait-on, enseigné du haut de la chaire que les fils des Espagnols seraient condamnés à l'enfer pour les péchés de leurs pères.

Cette accusation était aussi absurde et invraisemblable que la première. Le P. Gilles Gonzalez était un très-bon théologien, aussi incapable d'enseigner une telle erreur que de prêcher la révolte aux soldats.

Le P. Gilles avait surtout contre lui plusieurs membres du clergé séculier. Ceux-ci, jaloux de l'influence que lui donnaient sur le peuple son caractère, son zèle et ses talents, et voulant à tout prix lui faire perdre son prestige, ne rougirent point de le taxer d'ignorance, de fanatisme, d'insubordination envers les supérieurs ecclésiastiques, et autres accusations de ce genre, dont un historien moderne n'a pas craint de se faire l'écho dans un ouvrage sur les origines de l'Eglise du Chili.

Le Vicaire épiscopal chargé de l'administration du diocèse (il n'y avait point encore d'évèque nommé pour Santiago), le prêtre Christophe Molina, excité par de telles dénonciations, ne se contenta pas d'interdire la parole au P. Gilles , mais il osa le faire jeter en prison comme un malfaiteur. En même temps, à la date du 24 août 1564, il écrivit au roi, pour expliquer sa conduite, une lettre terrible contre le saint religieux.

« L'année passée, disait-il, un frère dominicain, nommé

« Gilles Gonzalez deSan-Nicolas, lequel réside à Santiago,

« a osé dire en ma présence, et en présence de plusieurs

« autres personnes respectables, que Dieu réprouvait les

« fils pour les fautes des pères ; qu'il avait enlevé la lumière

« de la grâce aux fils des gentils en raison des péchés de leurs

« parents, et que les fils des Espagnols seraient condamnés

« aussi à l'enfer pour les crimes de leurs pères. Il a dit

« aussi, dans plusieurs sermons et instructions, que le

« Roi était un tyran , et que le pape et Jésus - Christ lui-

» même n'avaient aucun pouvoir sur cette terre. De ces

« paroles impies , le peuple a tellement été scandalisé, que

« j'ai cru devoir, en vertu de mon autorité comme Vicaire

« épiscopal, le faire conduire en prison '. »

1 «... Y es asi que el ano pasado de sesenta y très, un frailê « Domiuico, qui a por nombre F. Gil Gonzalez de San Nicolas, qui

Cette arrestation excita un grand trouble dans toute la ville. Le P. Gilles Gonzalez avait des amis; l'un d'entre eux , un vénérable franciscain , le P. Christoval de Ravaneda, se présenta devant le lieutenant de la justice pour dénoncer le vicaire épiscopal, le prêtre Molina, comme ayant procédé irrégulièrement contre un religieux exempt , par le droit canon, de la juridiction de l'ordinaire, et demandant que lui-même fût puni pour avoir excédé ses pouvoirs.

Le lieutenant de la justice , mieux que personne, savait à quoi s'en tenir sur la valeur et la vérité des accusations portées contre le P. Gilles Gonzalez. Jugeant qu'en effet le vicaire épiscopal, le prêtre Molina, avait agi d'une manière trop arbitraire, et qu'il était réellement coupable d'injustice, il le fit prendre lui-même et conduire en prison, après en avoir fait sortir le P. Gilles.

Le prêtre Molina, hors de lui, lança alors l'interdiction sur toute la ville.

Cette mesure de l'irascible Molina jeta le trouble dans le pays, et peut-être eût-elle amené des conséquences déplorables si la nomination de Don Bartolomé-Rodrigo-Gonzalez Marmolejo à l'évêché de Santiago, érigé en siège épiscopal par Pie IV en 1563, n'était venue apaiser les esprits et rétablir la paix dans le diocèse.

« à la sazon residiô en la ciudad, dijo en mi presencia, y en pre- « sencia de otras personas, que daba Dios reprobo sentido à los hijos « por los pecados da los padres , y que habia quitado la luz de la « gracia à los hijos de los gentiles por los pecados de sus padres , « y que se condenaban los hijos y irau al infierno por los pecados « actuales de sus padres : y deciô en platicas y sermones que el « papa no ténia poder en esta tierra, y que el Rey es un tyrano, « y que J. C. no ténia poder en esta tierra , de las quales dichas « palabras y detras muchas a estado y esta, esta provincia mui « escandalizada , e sobra ello hice cierto informacion siéndo vicario « desta ciudad... » {Histoire des origines de l'Église du Chili, par Crescente Errazuriz.)

Le P. Gilles Gonzalez, lavé de toutes les calomnies dont on avait cherché à noircir sa réputation , et plus fort que jamais, après les épreuves par lesquelles Dieu s'était plu à purifier et retremper son âme, reprit bientôt le cours de ses travaux apostoliques.

Malgré les difficultés du temps, car la guerre dévastait le pays, le P. Gilles Gonzalez établit plusieurs maisons de son Ordre à la Conception, Villarica, Osorno et Valdivia, et ces nouvelles fondations devinrent si florissantes, que dès Tannée 1581 elles furent érigées en couvents formels, dans un chapitre tenu à Lima sous la présidence du Visiteur général, le P. Dominique de la Parra.

Ce zélé apôtre, bien qu'accablé d'infirmités, ne cessa jamais un moment de travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes, et lorsqu'il tomba sur la brèche comme un vaillant soldat, ce fut moins sous le coup des années que sous le poids de ses travaux apostoliques. Par sa mort, arrivée en 1581, l'Ordre perdit non -seulement un vrai apôtre , mais encore un sage et prudent prélat.

Il avait gouverné pendant près de trente années, comme vicaire de nation , cette nouvelle province du Chili dont il avait été le fondateur.

Un an auparavant, Dieu avait appelé à lui le P. Louis Chavez, le compagnon inséparable et l'ami de cœur du P. Gilles Gonzalez.

Ce religieux, dit Melendez, n'était point très -instruit dans les lettres humaines, mais il savait suppléer à ce défaut par la pratique de toutes les vertus religieuses, qu'il possédait à un degré éminent. Aanque no era hombre docto en letras humanas , suplia esta fulta con la practica de las virtudes religiosas, que poseia en un grado eminente1.

Par sa parole apostolique et ses vertus religieuses, il

1 Melendez, tome I, p. 351.

eut la gloire d'implanter la foi catholique dans plusieurs provinces du Chili, de combattre les vices et de poser une digue aux débordements des conquérants. Il mourut dans le couvent de Santiago en l'année 1580.

Tels sont les deux illustres religieux dont le nom se rattache principalement à l'établissement de l'Ordre de Saint-Dominique dans le Chili.

A cette première période appartiennent deux martyrs. Le premier, le P. Dominique Buirox, après avoir prêché la foi aux terribles Promacaues , arrosa de son sang le territoire de Duno, sur les rives du Mataquito, en looo. Le second, le P. Diego Pezoa, l'apôtre de Valdivia, mourut au milieu d'atroces supplices entre les mains des infidèles de ce pays, auxquels il reprochait leurs vices exécrables ».

* Hisloria de Chili, Victor Eyzaguirre, chap. m, p. 37.

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