CHAPITRE XXIII
Érection de la province de S;iint-Laurent (martyr). — Le P. Réginald de Lizarraga, son premier provincial. — 11 est nommé évèque de la Ville-Impériale; il meurt évèque de l'Assomption, dans le Paraguay.
A la mort du P. Gilles Gonzalez, le gouvernement de l'Ordre dans la province du Chili fut confié par le P. Dominique de la Parra, alors Visiteur et Vicaire général du Pérou, au P. Balthasar de Heredia; mais celui-ci étant mort de fatigues et de privations en se rendant à son poste, on lui donna pour successeur le P. Réginald de Lizarraga.
Ce dernier exerça cette charge pendant deux années; mais ayant été élu prieur du couvent du Saint-Rosaire de Lima, il dut quitter le Chili et remettre le gouvernement de la province au P. Grégoire de Tapia, nommé à cet effet par le chapitre provincial de Cuzco, en l'année 1586.
A ce même moment arriva de Rome une lettre par laquelle le Rmc P. Sixte Fabro, général de l'Ordre, pour satisfaire aux vœux exprimés plusieurs fois par les religieux, détachait définitivement la province du Chili de celle du Pérou, et l'érigeait en province indépendante, avec tous les privilèges dont ont coutume de jouir les autres provinces de l'Ordre.
Par cette même lettre, le Rm0 P. Sixte Fabro, usant aussi de son droit de nomination, donnait à la nouvelle
province, comme premier provincial, le P. Réginald de Lizarraga.
La nouvelle province prit le nom de Saint - Laurent (martyr), sans doute pour avoir été érigée le jour de la fête de ce grand saint et martyr (10 août).
Trois années après, le Rmo P. Sixte Fabro ayant été déposé par le pape Sixte- Quint, il fallut lui donner un successeur.
Le chapitre général , réuni extraordinairement à Rome en 1589 pour cette circonstance, nomma Général de l'Ordre le P. Hippolyte-Maria Beccaria. Le nouvel élu, avec l'approbation des membres du chapitre général, confirma toutes les dispositions de son prédécesseur à l'égard du Chili, et, de plus, il expédia les bulles d'érection de la nouvelle province ainsi que son rang dans l'Ordre (36me), et la taxe annuelle (15 pesos) à laquelle elle serait soumise pour les frais généraux d'administration.
Ce sont probablement ces diverses circonstances qui ont induit quelques auteurs à croire et à dire que l'érection de la province de Saint -Laurent du Chili datait de l'année 1589, tandis qu'elle remonte, comme celle de Quito, à l'année 1586, comme nous venons de le montrer.
La province de Saint -Laurent du Chili doit être fière d'avoir eu pour premier provincial , dans la personne du P. Réginald de Lizarraga, l'un des religieux les plus éminents qu'ait produits l'Ordre de Saint-Dominique sur le nouveau continent.
Issu d'une noble famille de Biscaye, cet illustre prélat vint jeune encore avec ses parents à Quito , d'où il se rendit plus tard à Lima avec la pieuse intention de se consacrer complètement au service de Dieu et de ses frères dans un Ordre religieux. La vie austère et apostolique des Frères Prêcheurs lui paraissant mieux que toute autre en rapport avec ses goûts et ses inclinations, il demanda à entrer au
noviciat, et il y fui reçu par le P. Thomas de Argomedo, alors prieur du couvent du Saint-Rosaire de Lima, en l'année 1560. Il était alors âgé de quinze ans.
En revêtant la blanche livrée des (ils de Saint-Dominique, il changea son nom de Balthazar en celui de Réginald, disant que pour une vie nouvelle il fallait un nom nouveau.
Après sa profession, il fut envoyé à l'université, où il se distingua non moins par la souplesse de son intelligence et la sûreté de son jugement que par son ardeur pour le travail et son amour pour les études sérieuses. Devenu prêtre, il se consacra entièrement au saint ministère, et il se montra toujours infatigable en chaire comme au confessionnal.
Naturellement humble et modeste et aimant la vie cachée, il ne rechercha jamais les charges ni les honneurs, mais ce furent les charges et les honneurs qui vinrent à lui et malgré lui. Il fut successivement supérieur de plusieurs maisons, définiteur, vicaire de nation, et il était prieur du grand couvent de Lima lorsque le choix du Rmo P. général Sixte Fabro le força, en 1586, de se rendre comme provincial au Chili.
Melendez, dans son Histoire des Indes, raconte que lorsque le P. Réginald partit pour sa nouvelle destination , il ne voulut accepter pour toute provision qu'un bâton et une besace. Son compagnon fut tellement effrayé à la pensée des privations auxquelles il serait naturellement exposé pendant tout le voyage avec un si rude amant de dame Pauvreté, que dès le premier jour il l'abandonna et retourna au couvent , où en présence de toute la communauté il confessa sa faiblesse et sa lâcheté en même temps que le courage et la vertu de son provincial.
Le premier soin du nouveau provincial en arrivant au Chili fut d'écrire au Roi Catholique pour lui demander des religieux d'Espagne, afin de peupler les couvents et évan-
géliser les Indiens, dès lors qu'il ne trouvait encore que très-peu de novices parmi les fils des colons, et que la province de Saint-Jean-Baptiste du Pérou ne pouvait lui en envoyer le nombre nécessaire. Le roi s'empressa de satisfaire à cette demande, et il pria les provinciaux des diverses provinces de son royaume de faire partir pour le Chili les religieux dont ils pourraient disposer, et qu'ils jugeraient aptes à cette haute mission de civilisation au milieu des Indiens.
Ensuite le P. Réginald commença à visiter sa province, fondant partout où il le jugeait convenable des doctrines ou hospices pour les religieux chargés d'instruire les Indiens déjà soumis. Dans tous les couvents il recommandait particulièrement l'observance régulière , donnant d'ailleurs lui-même l'exemple des vertus qu'il exigeait des autres missionnaires.
Son zèle le porta au milieu des indigènes les plus féroces du pays, et ces mêmes Indiens, que les armes des Espagnols n'avaient pu dompter, furent tellement séduits par la douceur de ses manières et la sainteté de sa vie, qu'ils le respectèrent toujours comme un père et ne l'appelèrent plus que le saint Réginald. Aussi, tant qu'il fut provincial, put- il toujours voyager à travers le pays avec autant de sécurité que s'il eût été au milieu de ses propres compatriotes.
Dans une de ses visites, rapporte Melendez, malgré les observations des gens de sa suite , il voulut camper la nuit dans un endroit considéré comme très -dangereux, car on le savait exposé aux incursions d'Indiens de la pire espèce. Au matin, tous les chevaux avaient-disparu, et on dut forcément se mettre à leur recherche à travers les plis de terrain où l'on supposait que ces animaux avaient dû se retirer pour éviter le froid de la nuit. Pendant que les voyageurs se trouvaient ainsi occupés , ils virent apparaître
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tout à coup un parti d'indiens, qui, prompts comme la fondre, se précipitèrent sur eux en poussant leurs cris de guerre.
Tous se croyaient perdus et déjà ils recommandaient leur âme ù Dieu; mais leur frayeur se changea bientôt en allégresse. A peine les Indiens eurent-ils reconnu le P. Réginald, qu'ils se jetèrent à ses genoux en l'appelant leur père; puis, ayant appris de lui l'embarras dans lequel la caravane se trouvait, ils se mirent aussitôt en quête des montures et ne tardèrent pas à les ramener toutes entre les mains de leurs cavaliers.
Parvenu au terme de son provincialat, en 1590, le P. Réginald annonça aux religieux son dessein de retourner au Pérou , et il les invita à se réunir en chapitre pour procéder à l'élection d'un nouveau prélat.
Les PP. capitulaires auraient bien voulu nommer le P. Réginald; mais, n'ayant pu le décider à accepter de nouveau cet honneur, ils durent se résigner à en élire un autre, et alors ils choisirent un de ses amis, le P. François Riberos.
Aussitôt après cette élection, le P. Réginald reprit la route du Pérou sans autre provision encore que son bâton et sa besace, mais avec la consolation, comme il le dit luimême , d'avoir fait au Chili , si ce n'est tout ce qu'il aurait dû, au moins tout ce qu'il avait pu pour la gloire de Dieu.
A son arrivée à Lima , il fut installé comme maître des novices dans le grand couvent du Saint -Rosaire. Dans l'exercice de cette fonction difficile, il déploya le plus grand zèle et le plus grand dévouement, cherchant encore plus à conduire les jeunes âmes confiées à ses soins par la force de ses exemples que par l'autorité de sa parole. Il avait pour devise cette parole de Sénèque : Longum per prœcepta, brève per exempta, iter.
C'était une merveille, nous dit son panégyriste, de le voir le premier au chœur et à tous les exercices en dépit de ses infirmités et se faire tout à tous , même avec les plus petits , malgré son âge avancé et la gravité de ses habitudes.
Il y avait déjà quelques années qu'il remplissait cet office, lorsque le vice-roi du Pérou, Don Garcia Hurtado de Mendoza , ayant entendu parler des vertus exceptionnelles de ce maître des novices , et sachant d'ailleurs les services éminents qu'il avait rendus à l'Eglise et à l'État dans la province du Chili , le présenta au roi , à son insu , pour le siège épiscopal, alors vacant, de la Ville-Impériale. Refuser était impossible. Le P. Réginald de Lizarraga dut donc courber la tête et accepter un honneur dont le poids devait être pour lui une source de chagrin et d'amertume pendant le reste de sa vie.
Le P. Réginald attendit assez longtemps au Pérou ses bulles de Rome. Aussitôt après les avoir reçues, il se fit consacrer par son métropolitain, l'archevêque de Lima, et il partit ensuite sans retard pour prendre possession de son Église , où sa présence devait bientôt être d'un si grand secours à tout son troupeau.
En effet, en ce même moment éclata la fameuse rébellion des Araucaniens. Paillamacu, leur chef, enorgueilli des quelques triomphes qu'il avait obtenus sur les Espagnols, voulut affranchir entièrement son pays de leur domination . Après avoir détruit quelques-unes de leurs cités, il vint mettre le siège devant la Ville -Impériale, siège épiscopal et métropole, par sa grandeur et ses richesses, de toutes les colonies espagnoles dans cette partie du Chili.
Jusqu'à présent on avait toujours cru et toujours dit que le P. Réginald de Lizarraga , évêque de la Ville-Impériale , avait assisté à toutes les péripéties de ce siège et en avait partagé avec ses ouailles tous les dangers et toutes les pri-
vations. Mais dernièrement un auteur moderne d'un grand talent, dans un livre sur les origines de l'Eglise du Chili, a essayé de montrer qu'on s'était trompé; c'est-à-dire que l'évêque de la Ville -Impériale, non -seulement ne vint point à son poste au moment du danger, mais encore qu'il refusa ou fit en sorte de ne point s'y trouver. Ce grand prélat se trouve donc ainsi accusé d'avoir, faute de courage, de zèle et d'abnégation, manqué à son premier devoir comme évèque et comme pasteur d'âmes.
Quelque virulente que soit cette accusation , nous avons la confiance que l'honneur du saint prélat n'en restera pas moins intact et debout sur le piédestal où l'ont placé l'estime de ses contemporains et trois siècles d'une vénération continue parmi leurs enfants.
D'abord , en supposant ce qu'assure notre auteur, que l'évêque de la Ville -Impériale n'ait point été présent lors du siège de cette ville, quelles conséquences peut-on en tirer contre son courage, son zèle et son dévouement? Aucune ! En vérité , si cet évêque était à Lima au moment de la rébellion , et lorsque arriva la nouvelle du blocus de sa ville épiscopale par les Araucaniens, comment eût-il pu, avec la meilleure volonté du monde, se rendre à son poste ?
La ville était cernée par les Indiens et leur cavalerie battait la campagne dans tous les sens : à moins d'un miracle il était impossible de passer. Quiconque l'aurait essayé eût été cent fois arrêté, et sans doute eût payé de sa vie, sans aucune utilité pour personne, sa témérité.
Tout le monde sait parfaitement que s'il est difficile de sortir d'une ville assiégée, il est encore plus difficile d'y entrer.
Nul n'est tenu, et les évêques pas plus que les autres, à l'impossible.
L'évêque de la Ville-Impériale, en cette hypothèse, ne
pourrait donc mériter aucun reproche pour ne s'être point trouvé, au moment du danger, au milieu de son troupeau dans sa ville épiscopale.
Mais nous, nous soutenons contre l'auteur en question que l'évêque était en ce moment même dans sa ville épiscopale , et , pour preuve , nous en appelons au témoignage d'un auteur dont l'autorité , pour tout ce qui touche aux choses d'Amérique, est acceptée par tout le monde, et la bonne foi contestée par personne. Nous voulons parler du P. Melendez, auteur du célèbre ouvrage intitulé les Vrais Trésors des Indes (Verdaderos Tesoros de las Indias).
Or le P. Melendez affirme : « Qu'aussitôt après sa consécration , l'évêque Réginald de Lizarraga quitta Lima pour se rendre à son poste dans la Ville-Impériale, où sa présence fut d'une grande consolation et d'un puissant secours à son troupeau lors du siège de la ville.» De plus, il ajoute ce détail concluant : « Si à la dernière extrémité le saint évêque profita d'une occasion favorable pour s'évader de la ville assiégée avec un nombre considérable de religieuses et se retirer avec elles dans la ville de la Conception , ce fut , non pas tant pour sauver sa propre vie que pour soustraire au déshonneur et à la brutalité des Indiens ces pauvres vierges du Seigneur ' . »
M81 Victor Eyzaguirre, dans son bel ouvrage sur Y Histoire ecclésiastique, politique et littéraire du Chili, sans indiquer la source où il a puisé ses renseignements, raconte les faits de la même manière et presque dans les mêmes termes ».
Que peut-on objecter contre de tels témoignages? Rien.
Mais où donc l'auteur de Y Origine de V Église du Chili a-t-il puisé les terribles accusations dont il flétrit la mémoire du vénérable évêque de la Ville-Impériale?
1 Melendez, Tesoros verdaderos de las Indias, tome I (Vida del Padre Heginaldo de Lizarraga).
- Victor Eyzaguirre, Historia de Chili, tome I, chap. v, p. 277.
(l'est dans une lettre, une simple lettre trouvée quelque part dans quelques archives pari iculières d'où elle n'aurait jamais dû sortir et qu'on attribue au saint évèque, quoique, cependant, la date de cette lettre, son style et son invraisemblance, en dénoncent facilement le caractère apocryphe.
Voici la traduction de cette lettre :
« Lima, 15 juillet 1600.
« Au Roi,
« Depuis que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Majesté « un compte rendu de l'évèché de la Ville-Impériale, j'ai é retenu ici, après ma consécration, pendant huit « mois par l'archevêque, sous prétexte qu'il a convoqué « un concile provincial et qu'il faut le célébrer ( El arzo- « pispo me ha detenido aqui , ocho meses despues de mi « consagracion so color de que ha convocado a concilio a que lo ha de celebrar).
« Nous sommes dans l'attente des évêques suffragants « de Cuzco, Panama et Plata; mais je ne crois pas que « l'idée de se rendre ici leur viendra à l'imagination; a d'ailleurs, jusqu'aujourd'hui, aucun encore n'a quitté son « diocèse.
« J'ai fait tous mes efforts pour dissuader l'archevêque « de célébrer ce concile avant d'en avoir parlé à Votre c Majesté, e1 d'attendre au moins que Votre Majesté y soit « représentée par un délégué , et je lui ai donné beaucoup « de raisons à ce sujet ; mais il n'en accepte aucune. Ma « principale raison est que , comme Votre Majesté est le « patron universel des Indes, il n'est point convenable de « célébrer un concile sans que Votre Majesté en soit in- « formée et ait donné la permission à cet effet.
« Le vice-roi lui-même a fait parler au proviseur (car « il pense qu'il n'y a rien à tirer de l'archevêque sur ce
« point). Les théologiens et les canonistes lui ont assuré « qu'il pouvait, en conscience, attendre l'ordre de Votre « Majesté, et que même, en ne l'attendant pas, il risquait « de vous offenser; mais ils n'ont pu le persuader...
« Je lui ai envoyé moi-même une lettre pour l'engager « à ne pas procéder à la célébration du concile sans un « ordre de Votre Majesté , et il ne m'a pas répondu.
« J'envoie à votre conseil royal la copie de cette lettre, « afin de ne pas fatiguer Votre Majesté avec les imper- « tinences de l'archevêque, et pour que Sa Majesté connaisse « aussi son talent en cette circonstance (El traslado de quel « envio a v. real consejo, por no cansar a V.-M. con las « impertinencias del arzopispo y por que S. M. conozca su « talento en este caso) l.
« Le 4, le 11 et le 13 de ce mois, il m'a fait dire de me « rendre, dans la soirée, à la cathédrale, dans la salle du « chapitre, afin de commencer le concile. Je lui répondis « que nous n'avions ni à commencer ni à célébrer de « concile, tant que nous n'aurions pas traité d'avance les « questions dont on doit s'occuper; et ainsi il a dû cesser. « La troisième fois , il me fit savoir sa volonté par un acte « écrit.
« Quand nous lui résistons, il nous dit qu'il a des lettres « de notre Seigneur le Roi, d'illustre mémoire, le père de « Votre Majesté, et en même temps un ordre du concile de « Trente ; nous lui avons répondu qu'il peut en être ainsi, « en vérité, mais que, puisque Votre Majesté commence « son glorieux règne, il est juste, et même nécessaire, de « lui rendre compte et d'attendre sa réponse et son bon « plaisir, parce que, autrement, ce ne serait pas agir en bons « vassaux.
1 L'archevêque de Lima, en ce moment, était le bienheureux Torribio.
« Pour ces raisons et parce que je le contredis , l'arche-
« vêque me menace de m'aecuser auprès du Souverain
« Pontife d'avoir ainsi empêché la célébration du concile.
« Mais je puis tout recevoir et tout braver quand il s'agit
« de défendre la justice au service de mon roi et seigneur
« naturel, lequel m'a tiré de la poussière de la terre pour
« me faire évêque..., faveur que je ne méritais pas, mais
« qui ne m'oblige que davantage à défendre la justice de
« mon roi..., etc. etc. »
Nous disons donc que cette lettre n'est point authentique, puisque, à la date du 15 juillet 1600, où elle fut écrite, le vénérable prélat, comme nous l'avons prouvé par des témoignages irréfutables , se trouvait enfermé dans sa ville épiscopale, alors bloquée par les Araucaniens.
D'ailleurs, quand même nous n'aurions pas ces preuves irrécusables, la simple lecture de cette lettre suffirait pour nous convaincre de son caractère apocryphe.
En vérité , le style de cette lettre a si peu de points de ressemblance avec celui du vénérable prélat, comme on peut s'en rendre compte en lisant ses œuvres, qu'il est impossible d'admettre qu'il en soit l'auteur.
Du reste, une lettre aussi maladroite et si peu convenable eût été loin d'être bien reçue à la cour du Roi Catholique, toujours si jalouse de la dignité de ses prélats ; et on peut assurer sans crainte qu'elle eût compromis à jamais son auteur. Or, comme nous n'avons jamais entendu dire que la cour d'Espagne ait cessé un seul moment d'honorer et d'estimer l'évêque Réginald de Lizarraga, et qu'au contraire nous savons par l'histoire qu'elle s'est toujours plu à le favoriser dans toutes ses entreprises et à lui accorder tout ce qu'il demandait , nous en concluons encore une fois de plus que l'évêque de la Ville-Impériale n'a point été et n'a pu être l'auteur de la lettre qu'on lui attribue.
360 LES DOMINICAINS EN AMÉRIni B
De plus, nous ajouterons, en finissant, que nous sommes porté à croire que non-seulement cette lettre n'est jamais venue en Espagne et n'a jamais passé sous les yeux du Roi Catholique, mais encore qu'elle n'a jamais quitté le sol américain1. Les lettres authentiques adressées au roi par les évêques d'Amérique peuvent se voir dans les archives du conseil des Indes à l'Escurial ou tout autre lieu désigné pour les conserver ; mais on ne peut pas les rencontrer à Santiago du Chili. Tout ce qu'il est possible d'y trouver, c'est la réponse à ces mêmes lettres et pas autre chose.
L'évêque Réginald de Lizarraga eut donc des ennemis.
Ceux qui n'avaient point craint, comme nous l'avons dit plus haut, d'accuser le P. Gilles Gonzalez d'hérésie, et de le dénoncer comme ayant enseigné du haut de la chaire de vérité que le roi d'Espagne était un tyran , et que le pape et Jésus- Christ lui-même n'avaient aucun pouvoir sur cette terre, n'épargnèrent point non plus le vénérable évêque.
Son caractère épiscopal , pas plus que la sainteté de ses mœurs, ne le mirent à l'abri de leurs attaques. C'est sans doute la raison pour laquelle, dès les premiers jours de son élévation à l'épiscopat, il envoya sa renonciation au siège de la Ville -Impériale, et insista toujours pour être transféré dans tout autre qu'il plairait à Sa Majesté de désigner.
Après la destruction de la Ville-Impériale, Réginald de Lizarraga transporta le siège épiscopal à la Conception. En l'année 1606, il fut nommé à celui de l'Assomption, dans la province du Paraguay.
Ce fut un triste spectacle pour tout le monde, quand on vit ce courageux évêque, déjà tout courbé par le poids des
1 En vérité, si le roi avait reçu cette lettre, attribuée au vénérable évêque, il y eût répondu. Qui a vu cette réponse ?
PROVINCE DE SAINT-LAUHE.NT Mi
années et des travaux, prendre le chemin de son nouveau diocèse. On se demandait comment, à son âge, il pourrait résister aux fatigues d'un voyage dans les Cordillères et échapper aux périls et dangers inévitables sur un parcours de près de trois cents lieues à travers un pays toujours infesté par les animaux féroces et des Indiens sans pitié. Mais Héginalil deLizarraga avait confiance en la protection du Très -Haut, et depuis longtemps il était accoutumé à remettre sa vie entre les mains de la divine Providence. Cette protection ne lui fit point défaut; car il arriva contre toute espérance sain et sauf, en 1607, à l'Assomption, où il vécut, nous dit Melendez, comme un évèque de la primitive Eglise.
Il se levait à quatre heures, nous dit encore Melendez, récitait matines, prime et tierce, puis se recueillait dans son oratoire jusqu'à six heures et demie, heure à laquelle il avait l'habitude de célébrer. Après la sainte messe, il faisait son action de grâces jusqu'à neuf heures. Alors il donnait audience à tous les visiteurs jusqu'à dix heures, et quelquefois plus, selon les circonstances, puis il retournait à son oratoire. Après avoir récité sexte et none, il se mettait en oraison devant le saint Sacrement jusqu'à onze heures et demie , moment fixé pour sa réfection , laquelle était toujours courte et aussi pauvre que possible. L'après-midi, aussitôt après avoir achevé les vêpres et les complies, il visitait quelques monastères, ou il se retirait dans sa bibliothèque pour se livrer à l'étude et au travail.
Il dormait toujours sur le sol , quoiqu'il eût cependant un beau lit d'apparat, mais il ne s'en servait jamais luimême. Il jeûnait trois jours de la semaine dans tous les temps en dehors du carême. Il tenait toujours les portes de sa maison épiscopale ouvertes, afin que les pauvres pussent y entrer librement et lui exposer sans retard leurs besoins et nécessités.
Lors d'une maladie dont il fut attaqué pendant son épiscopat à la Conception, le médecin consulté crut nécessaire de lui appliquer des ventouses. Mais, quand il lui découvrit les épaules, il les trouva tellement tailladées et déchirées par les coups de discipline, qu'il dut renoncer à ce moyen et employer un autre remède. Le médecin fut prié de ne point parler de ce qu'il avait vu; et, en effet, il ne le révéla qu'après la mort du saint évêque1.
Pendant son épiscopat au Paraguay, Réginald de Lizarraga eut aussi beaucoup à souffrir.
Comme évêque, à l'Assomption de même qu'à la Conception, il se fit toujours un devoir de poursuivre le vice et les abus partout où il les rencontra. Cette noble conduite lui attira naturellement la haine de tous ces fiers conquérants qui se croyaient tout permis , parce qu'ils étaient les plus forts et les plus habiles -.
Son zèle pour la cause des Indiens, dont il voyait les droits les plus sacrés foulés aux pieds, et qu'il eût voulu, au nom de Dieu et de l'humanité, arracher à la servitude, excita aussi contre lui les détenteurs d'esclaves et les marchands intéressés à laisser continuer un système dont l'avantage et le profit étaient tout pour eux.
Bientôt donc, le vénérable évêque se vit en butte à toutes sortes d'avanies, et on peut dire que, s'il ne mourut pas martyr, comme tant d'autres, sous les coups des Indiens, il n'en fut pas moins victime de sa charité à leur égard et du courage avec lequel il les défendit contre la cruauté et la rapacité de leurs oppresseurs.
En effet, il fut tellement affecté un jour à la vue du
i Melendez, Tesoros verdaderos de las îndias, tome I (Vida del Reginaldo Lizarraga).
* Persiguiô al vicio con celo pastoral donde quiera que lo viô, aun que para ello tuvo que sufrir grandes trabajos. (Victor Eyzaguirre, Historia de Chili, chap. v, p. 278.)
traitement barbare infligé à ces pauvres Indiens et à la suite des insolences dont il fut assailli pour avoir osé les défendre, qu'il fut obligé de s'aliter, et bientôt il tomba dangereusement malade.
Sentant aussitôt que son heure était venue , il fit appeler son secrétaire pour régler avec lui ses affaires matérielles, afin de n'avoir plus à penser qu'à Dieu jusqu'à son dernier soupir. Dans son testament, il légua tout ce qu'il possédait aux pauvres, à l'exception d'une lampe d'argent qu'il désirait oll'rir, comme souvenir, au noviciat de Lima, donl il avait été le père-maître, et d'une somme assez consirable destinée à fournir une dot aux jeunes orphelines sans fortune au jour de leur mariage.
Ensuite il demanda le saint viatique, et il le reçut avec la plus grande dévotion , vêtu de ses habits religieux et assis sur un fauteuil au milieu de son salon. Peu de temps après, il se fit porter dans son lit pour y recevoir l'extrêmeonction, et, pendant qu'on l'administrait, il répondit luimême aux prières avec de tels sentiments de piété, que touies les personnes présentes ne purent retenir leurs sanglots, tant elles étaient émues à la pensée de perdre un pasteur aussi saint et si bien rempli de l'esprit de Dieu.
. Voulant mourir en évêque, il se fit revêtir de ses habits épiscopaux, et, pendant qu'on récitait autour de son lit les Psaumes de la pénitence, il rendit doucement son âme à Dieu, le 29 juin 1615, à l'âge de soixante-dix ans.
Ainsi mourut, après dix-neuf ans d'épiscopat, le grand évêque Réginald de Lizarraga, qu'un de ses émules, l'évêque de Caracas, a caractérisé en le nommant une merveille de pénitence et d'humilité.
Réginald de Lizarraga ne fut pas seulement un saint religieux et un grand prélat, mais il fut encore un éloquent orateur et un habile écrivain.
II a laissé, en trois volumes in-folio, la collection des sermons et des panégyriques des saints prêches pendant le cours de sa vie apostolique. Dans ces sermons, écrits natuturellement selon le goût du temps, on trouve une grande connaissance des saintes Ecritures et des Pères de l'Eglise, ainsi qu'un grand zèle pour la réforme des mœurs. Mais, dans ses invectives à ce sujet, il n'y a aucune àcreté ; ce ne sont que de paternelles admonestations, pleines de douceur et de suavité.
Il a écrit aussi un ouvrage intitulé : de la Description y Poblation de las Indias. Ce livre, plein de renseignements sur l'Amérique , se distingue , comme tous les autres ouvrages de ce même auteur, par le naturel et la douceur du style ; son seul défaut serait peut-être une trop grande redondance.
Mais son œuvre principale fut son exposition des cinq livres du Pentateuque, faite selon l'esprit des Pères de l'Eglise. A cette exposition, il ajouta la concordance des divers textes de l'Ecriture sainte dont le sens paraît se contredire, et une explication de différents passages difficiles de la Bible. (Trois volumes in-folio '.)
1 Victor Eyzaguirre, Historia de Chili, tome I, chap. xiv, p. 455.