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DILECTUS DEO ET HOMINIBUS

Le P. Hyacinthe Jorquera fut aussi un des plus brillants parmi cette pléiade d'hommes éminents que le Chili adonnés à l'Ordre de Saint-Dominique.

Né à Santiago, en 1600, le P. Jorquera reçut l'habit de l'Ordre dans le couvent de cette même ville, de la main du P. Martin Salvatierra, dont il chercha toujours à imiter les vertus. Comme son modèle, il aimait l'oraison au point de passer, dans une sainte extase, des heures consécutives en présence du saint Sacrement, oublieux de luimême et de toutes les choses de la terre. Il reçut ainsi, de Celui de qui découlent toutes les lumières, une grande facilité et une rare aptitude pour l'étude, et il en usa si bien, que l'université crul devoir, malgré sa jeunesse, lui

1 Voir Victor Eyzaguirre, Eistoria de Chili, tome I, chap. vin, p. 356.

conférer les grades de docteur en philosophie et en théologie. Le Général de l'Ordre, un peu plus tard, lui envoya le diplôme et les insignes de maître en sacrée théologie.

11 fut appelé bientôt à professer la philosophie et la théologie dans les chaires de l'université. Ce double enseignement le mit à même de déployer l'étendue de son intelligence et la profondeur de ses connaissances. La réputation du P. Jorquera se répandit bien vite; de toutes parts on accourait pour lui soumettre les cas les plus difficiles, et toujours on s'en rapportait à ses décisions.

L'évêque de Santiago lui-même, ravi de la science et de la vertu du jeune professeur, en fit son conseiller ordinaire, et le nomma plus tard examinateur général du diocèse.

Les hautes qualités du P. Jorquera, et l'estime publique dont il jouissait, attirèrent aussi les regards de ses frères, et dans un chapitre tenu en 1646, à Santiago, ils le nommèrent à l'unanimité provincial.

Cette élection contraria vivement l'humilité et la modestie du P. Jorquera; mais sa résistance dut cesser devant les instances des principaux citoyens de la ville, qui, à la nouvelle de sa nomination , s'étaient empressés d'accourir au couvent pour l'exhorter à ne pas repousser un honneur que tous avaient ambitionné pour lui. Le provincialat ne changea en rien les habitudes de pauvreté et de mortification du P. Jorquera; au contraire, il n'en sembla que plus rigide et plus sévère, non pour les autres, mais pour luimême. Sa cellule fut toujours aussi simple qu'auparavant, elle ne pouvait l'être davantage; et plusieurs fois on le vit se revêtir des habits que d'autres religieux avaient refusés comme impropres au service.

Ce fut pendant son provincialat, le 13 mai 1647, qu'eut lieu l'épouvantable tremblement de terre qui détruisit la ville de Santiago. L'église et le couvent des Dominicains.

quoique à peine achevés, furent totalement ruinés; il ne resta pas même une seule pièce assez intacte pour abriter les religieux contre l'intempérie des saisons. Le provincial , en cette occasion , s'oublia entièrement pour ne penser qu'aux autres, il se montra admirable de soins et de dévouement envers tout le monde.

Il fit construire quelques mauvaises cabanes de bois , où les religieux et lui-même durent s'abriter en attendant que la divine Providence leur fournît les moyens de rebâtir pour la troisième fois le pauvre couvent et son église.

Aussitôt les travaux de reconstruction commencés, le P. Jorquera laissa le soin de les continuer au P. Jean de Castillo, son ami, et alors prieur du couvent, et il partit pour faire la visite obligatoire de toute la province. Dans cette visite, il introduisit de salutaires réformes dans les couvents du Paraguay, de Cordova, de Buenos-Ayres, et il s'efforça surtout d'y exciter l'ardeur pour l'étude et l'amour pour la science.

A son retour, le temps de son provincialat ayant expiré, il reprit son train ordinaire de vie, c'est-à-dire il se livra à l'enseignement et au ministère apostolique avec un zèle infatigable.

Le schisme qui divisa un moment les Dominicains en deux factions, en l'année 1666, et dont nous parlerons plus tard, ne diminua en rien la haute réputation du P. Jorquera. En cette occasion, il suivit sa conscience, et il soutint le parti qui lui parut avoir la raison et la justice de son côté. Mais aussitôt que la décision du Général de l'Ordre fut connue, il se soumit humblement, comme un petit enfant devant son père.

Les grandes qualités et les hautes vertus du P. Jorquera avaient depuis longtemps déjà attiré sur lui les regards de la cour d'Espagne, et personne ne fut surpris en apprenant sa nomination, parle roi, au siège épiscopal

du Paraguay. Mais cet homme modeste, parait- il, n'accepta point : car, d'après les chroniques de l'Ordre, il mourut simple religieux dans le couvent de Santiago, en l'année 1675. Sa mort fut une grande perte pour la province; elle fut pleurée de tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître et de vivre avec lui ».

Le P. Jean de Castillo et Velasquez, ami des précédents, et comme eux une des gloires de la province du Chili, fut un exemple de ce que peuvent la vertu , la noblesse et l'éducation , réunies dans une seule personne.

Descendant, par son père et par sa mère, des deux plus illustres familles du Chili, et favorisé à la fois de tous les dons de la nature et de la grâce, le jeune de Castillo n'eût eu qu'à se présenter dans le monde pour en être accueilli avec l'empressement le plus flatteur. Mais, au premier jour de sa naissance, Dieu l'avait marqué de son sceau, et il lui avait inspiré un profond mépris pour tout ce qui n'était pas Lui, et n'avait point rapport à Lui.

A l'âge de treize ans seulement, il revêtit la robe blanche de Saint-Dominique, avec la ferme intention de se consacrer entièrement dans le cloître à son propre salut, comme à celui de ceux qui lui étaient chers. Cette virile résolution, il ne l'oublia jamais.

Dès son noviciat il donna des preuves de ces belles vertus dont le parfum devait embaumer sa vie entière. Il était pieux et modeste, sévère pour lui-même autant qu'indulgent pour les autres, et tellement ennemi de l'oisiveté, que jamais on ne le vit inoccupé. L'étude et la prière parta-

1 Le P. Hyacinthe Jorquera fut aussi un grand écrivain. Il a laissé un mémoire imprimé, dans lequel il défend l'évèque du Paraguay, Bei nardino de Cardenas , contre les hommes influents qui le persécutaient, et d'autres œuvres manuscrites. Il se distingua par son style magistral et ses grandes connaissances en matière ecclésiastique.

geaient tout son temps. Les heures de sa journée étaient si bien réglées, que, sans perdre un seul instant, il passait d'un exercice à un autre, et néanmoins il était toujours parfaitement préparé pour chacun d'eux, tant il s'était accoutumé à vivre en présence de Dieu, et à voir en tout sa sainte volonté.

Cette vie si pieuse et si édifiante lui avait tellement conquis l'estime de tous ses frères, qu'aussitôt après son sacerdoce, et malgré sa grande jeunesse, il fut choisi pour gouverner le couvent de Santa-Fé, sur les rives du Parana.

A son retour de Santa-Fé, il fut élu, par- le suffrage unanime des religieux, prieur du grand couvent de Santiago. C'était au moment du tremblement de terre.

Le provincial, le P. Jorquera, le força à accepter cette dignité, convaincu que, vu la haute réputation dont jouissait le P. de Castillo dans la ville, et les nombreux amis qu'il y possédait, aucun religieux ne pouvait mieux que lui être capable de trouver les ressources nécessaires pour la réédification des édifices ruinés.

Le P. de Castillo, en effet, ne trompa point les espérances du provincial. Il parvint en peu de temps à rétablir l'église et le couvent, et bientôt les religieux purent reprendre leurs travaux et satisfaire aux obligations de la vie régulière, que la catastrophe avait un peu fait délaisser. Mais, hélas! ce ne fut point pour longtemps; car un troisième tremblement déterre, en 1730, vint de nouveau réduire en poussière ces nouvelles constructions1.

1 Dans ce tremblement de terre , la ville de la Conception fut entièrement détruite, et la mer elle -même, sortant de ses limites, vint compléter la désolation. Ce fut, à la suite de ce malheur, que les habitants de la Conception se transportèrent trois lieues plus loin, dans l'intérieur des terres, sur le rivage de Biobio, où ils fondèrent la ville qui porte le même nom.

Le P. de Castillo, tout en B'occupanl de la reconstruction matérielle de son couvent, ne négligeait point pour cela le côté spirituel de la communauté. A quoi bon un monastère, si ses murs ne doivent servir qu'à abriter, sous un plus petit espace, les mêmes passions, les mêmes faiblesses, les mêmes travers qu'on rencontre dans le monde? Aussi le vénérable prieur ne cessait-il de prêcher toutes les vertus religieuses, et cela encore plus par ses exemples que par ses paroles. A chaque instant il répétait à ses subordonnés cette belle parole de saint Bernard : Adquidvenisti? Pourquoi avei-vous quitté vos parents, vos amis, vos biens? n'est-ce point pour vivre pour Dieu, et seulement pour lui...? autrement n'était-ce point mieux de rester dans le monde?

En 1654, le P. de Castillo fut élu provincial. Pendant les quatre années de son gouvernement , il visita personnellement tous les couvents de la province. Dans cette visite, il s'efforça surtout d'y faire fleurir les vertus et l'observance religieuses, disant que, sans elles, il serait impossible d'avoir de vrais apôtres selon le cœur de Dieu. Peut-on, en effet, parler fructueusement aux autres de leurs devoirs quand soi-même on oublie les siens?

En quittant le provincialat, il se retira dans une cellule du couvent de Santiago , heureux de pouvoir vivre pour Dieu, loin des affaires et des soucis de l'administration. Dans cette retraite aimée, il se plongea si profondément dans les vertus ascétiques et la contemplation, qu'il paraissait moins un homme qu'un ange. Dans une extase, il eut la révélation de sa mort et l'annonça joyeusement à ses amis. Au jour fixé, sans aucune souffrance, il exhala doucement son âme, et alla rejoindre dans l'éternité Celui pour l'amour de qui il avait tout quitté et tout sacrifié sur cette terre. Il mourut en 1675, quelques jours après son ami , le P. Hyacinthe Jorquera.

À tous ces noms illustres, nous pourrions ajouter celui du P. Barthélémy Lopez, dont l'éloge fut prononcé par l'évêque Gaspard de Villarroel ; celui du P. Jean de Armento, si fameux dans tout le Chili par la sainteté de sa vie et l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes, et beaucoup d'autres encore. Mais nous en avons assez dit pour faire comprendre l'esprit de la province de Saint- Laurent, du Chili, et la place glorieuse que, sous ce rapport, elle doit occuper dans l'Ordre. Nous allons maintenant dire quelques mots sur le schisme dont elle eut à souffrir un moment dans le cours de l'année 1666 '.

1 Tous les détails historiques et biographiques contenus dans ce chapitre ont été puisés dans V Histoire du Chili, de M^" Victor Eyzaguirre, et dans un manuscrit du P. Antoine Aguiar, Dominicain, intitulé : Razon de las noticias de la provincia de Sati Lorenzo {martyr) de Chili, sacadas del R. P. Juan Uelendez, escritor de la Historia de la provincia de Lima, i de otros papeles.

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