‹ Les dominicains en AmériqueChapitre 37 sur 48 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Fondation du couvent do stricie observance de Notre -Dame- de- IMhléem. — Ses épreuves. — Ses huit premiers prieurs. — Le P. Dominique Aracena. — Le P. Henri -Dominiqne Lacordaire.

Les Ordres religieux, comme toutes les sociétés humaines, sont soumis à la loi du mouvement et à d'inévitables fluctuations; ils doivent avancer ou reculer, mais ils ne peuvent rester dans un état stationnaire. Ils montent ou descendent sur l'échelle de la sainteté et de la perfection, selon que l'esprit dont ils sont animés est plus ou moins puissant, et que l'atmosphère morale qu'ils créent autour d'eux et respirent, est plus ou moins pure ou plus ou moins chargée des émanations délétères du siècle et de la poussière malsaine du monde.

C'est pourquoi les chefs d'Ordres ont toujours dû penser aux moyens de relever l'esprit religieux lorsqu'il tend à s'affaisser dans une province, et de purilier de tout élément vicié l'atmosphère au milieu de laquelle il est appelé à vivre et à se développer.

La création des maisons de récollection ou couvents de stricte observance fut un de ces moyens, et elle n'eut pas d'autre but en Amérique.

Nous avons déjà fait connaître lus haut les motifs par lesquelles Dominicains du Pérou furent amenés à fonder, à Lima, le fameux couvent de la Magdalena; pour ne point

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nous répéter, nous nous contenterons de dire que les mêmes motifs ont conduit aussi les Dominicains du Chili à jeter les fondements du couvent de Notre-Dame-de- Bethléem, ou récollection dominicaine à Santiago.

En 1725, le P. Joseph Carvajal, provincial de la province de Saint -Laurent, ayant hérité, à la mort de ses parents, d'un bien assez considérable, résolut d'employer cet héritage à fonder un couvent de stricte observance. Dans ce but il acheta, dans la vallée de Colina, à dix lieues de Santiago, la grande hacienda de Peldehué, et aussitôt, avec l'assentiment du Rme P. général Thomas Ripoll , il se mit à l'œuvre , et commença la construction d'un couvent auquel il donna le nom de Sainte- Catherine.

Le mauvais état de sa santé ne permit point au P. de Carvajal de réaliser complètement sa pensée. A sa mort, en 1734, il laissa à ses successeurs le soin d'achever ce qu'il avait commencé; mais, soit pour une cause, soit pour une autre, l'œuvre n'avança point, et fut en quelque sorte abandonnée.

En 1718, un chapitre général, tenu à Bologne, ayant décrété l'établissement d'un couvent de stricte observance dans chacune des provinces de l'Ordre, les Dominicains du Chili s'empressèrent de se conformera ce décret. D'abord, ils pensèrent à utiliser le couvent de Sainte-Catherine, que le P. de Carvajal avait déjà commencé à cet effet, dans l'hacienda de Peldehué. Mais ce couvent était à une si grande distance de Santiago, et, de plus, bâti sur une si petite échelle, que les Pères jugèrent à propos de le consacrer à un autre but, et d'en construire un plus vaste dans un lieu moins éloigné et plus en harmonie avec les exigences de leur vocation.

Il y avait alors aux portes de Santiago, au nord , sur le penchant de la colline de Saint-Christophe, un vaste ter-

rain inoccupé cl appartenant à la province de Saint- Laurent. C'estlà que les Pères résolurent de placer le nouveau couvent de stricte observance. La position était magnifique, et on ne pouvait en choisir une meilleure; on devait y rencontrer tout à la fois et les avantages de la ville et les agréments de la campagne. La communauté serait assez proche de la ville pour pouvoir se livrer à tous les devoirs du saint ministère, et cependant elle en serait assez éloignée pour que le bruit des affaires et le tapage des rues ne vinssent point troubler son recueillement.

La fondation ayant donc été décidée, aussitôt on se mit à l'œuvre pour construire le nouveau couvent , auquel on donna le nom de Notre-Dame-de-Bethléem , ou récollection dominicaine (recoleta Dominica). Le P. Christophe Salcedo fut chargé de la direction des travaux, et le P. Manuel Acuna fut envoyé par le P. Joseph Godoy, alors provincial, en Espagne et à Rome pour traiter des intérêts , tant matériels que spirituels , de la nouvelle communauté.

Le P. Manuel Acuna fut parfaitement accueilli à Madrid par le roi Ferdinand VI, et il obtint, par une cédule du 4 septembre 1753, toutes les autorisations et permissions dont il pouvait avoir besoin.

Il ne fut pas moins bien reçu à Rome par le Rme P. Antoine Bremond, avec qui il dut s'occuper de toutes les questions relatives au développement de la vie religieuse dans le nouveau couvent. Ces deux grands Dominicains étaient dignes de s'entendre, et, de concert, ils rédigèrent quelques lois spéciales pour la nouvelle communauté, et ils lui donnèrent les règlements les plus propres à assurer en son sein la parfaite observance des constitutions de l'Ordre.

De plus, par une lettre du 23 mai 1753, le Rme P. Antonin Bremond . désirant asseoir la nouvelle communauté

sur une base moins variable, en nomma comme prieur à vie le P. Manuel Acuna.

Ces lois et règles spéciales, données au P. Manuel Acuna par le Rmc P. Antonin Bremond, sont encore les mêmes qui régissent aujourd'hui le couvent de Notre-Dame-de- Bethléem.

De retour à Santiago, en 1754, le P. Acuna se donna entièrement, et avec un zèle infatigable , à la construction de son monastère, dont il conserva le gouvernement jusqu'en l'année 1781, époque à laquelle il alla recevoir dans le ciel la récompense de ses travaux.

Il mourut le 18 juin de cette même année, .à l'âge de quatre-vingts ans.

Le P. Manuel Acurla, choisi de Dieu pour conduire à bonne fin l'œuvre commencée par le P. Joseph Carvajal , fut un religieux d'une vertu extraordinaire, et l'un des hommes les plus remarquables de la province de Saint- Laurent du Chili.

Nous aurons plus tard l'occasion déparier de lui, lorsque nous examinerons, dans les cloîtres , la galerie de tableaux où sont représentés les premiers prélats du couvent de Notre-Dame -de- Bethléem. Pour le moment, nous nous contenterons de citer deux faits , que nous trouvons relatés dans l'oraison funèbre prononcée sur sa tombe par le P. Sébastien Diaz, son successeur immédiat dans le gouvernement du couvent.

Le P. Sébastien Diaz, parlant de la charité admirable de ce saint religieux , s'exprime ainsi : « Un jour, l'un des Frères de notre couvent de Notre-Dame-de-Bethléem fut atteint d'une fièvre contagieuse , et bientôt réduit à la dernière extrémité. Le danger était évident pour quiconque se dévouerait à vivre près de lui, et à lui donner les soins que nécessitait son état. Les médecins, pour cette raison , avaient défendu de laisser entrer personne dans la

cellule du malade, excepté lea infirmiers d'office, et ils voulurent aussi en défendre la porte au vénérable prieur. « Mais, répondit le saint vieillard, c'est moi qui suis le pasteur, et le pasteur doit donner sa vie pour ses brebis. C'est donc mon devoir, encore plus que celui des infirmiers, de me sacrifier pour le malade, et de lui rendre tous les services qu'exige son malheureux état... Le devoir, c'est la volonté de Dieu , et son accomplissement est la plus haute preuve d'amour que nous puissions lui donner. D'ailleurs , il vaut mieux mourir en faisant son devoir que de vivre en s'en exemptant. »

Le P. Acuila fit son devoir, et il n'en mourut pas.

Mais le P. Manuel Acuiia n'était pas moins patient et mortifié que charitable et dévoué.

Lors de son voyage en Europe, nous dit encore son biographe, le P. Acuna, devant s'embarquer à Valparaiso, se mit en route de Santiago pour cette dernière ville, sans autre compagnon qu'un serviteur, ou plutôt un muletier, chargé des provisions et des bagages. Mais ce muletier, abusant de la bonté proverbiale du P. Acuna. ne se fit aucun scrupule de l'abandonner sur la route pour s'arrêter dans tous les lieuxoù il avait des connaissances. Il s'amusa si bien , qu'il n'arriva à Valparaiso que trois jours après le P. Acuna , en sorte que ce digne religieux . non-seulement fut privé de tout pendant le voyage, mais encore il dut attendre trois jours avant de pouvoir changer de vêtements et se reposer des fatigues de son voyage.

Tout le monde, à Valparaiso. fut indigné de la conduite du muletier, et déjà on parlait de le faire sévèrement punir; mais le P. Acuna s'y opposa vivement, et, sans lui faire le moindre reproche, il le paya aussi généreusement que s'il n'eût point été un serviteur infidèle.

« Sans doute, disait-il, le pauvre garçon s'est égaré, et il n'est point coupable; d'ailleurs, c'est à moi à le

récompenser, pour m'avoir fourni une si magnifique occasion de pratiquer la mortification et d'exercer ma patience. »

Les successeurs du P. Manuel Acuîïa, dans le gouvernement du couvent de Notre-Dame-de-Bethléem, furent tous aussi, comme nous le verrons plus tard, des hommes de grande science et de haute vertu. Sous leur sage administration, ce couvent prospéra si bien, tant au point de vue spirituel qu'au point de vue matériel , que bien vite il devint non-seulement une vraie école de sainteté, mais encore l'un des établissements religieux les plus riches du Chili, et peut-être de toute l'Amérique.

La belle hacienda de Peldehué, dont on avait conservé la propriété, fut exploitée avec une grande habileté. Les religieux chargés de son administration commencèrent à y cultiver le blé et la vigne sur une vaste échelle, dans tous les lieux où cette culture était possible. Le reste, sur un parcours de plusieurs lieues, fut abandonné en pâture à des troupeaux considérables de chevaux, de bœufs, de moutons et autres animaux dont la vente, chaque année, donnait un grand bénéfice net à la communauté.

Ainsi, les religieux trouvèrent à Peldehué non-seulement toutes les choses nécessaires à la vie, mais, de plus, ils arrivèrent avec le temps à prélever, sur leurs économies, des sommes assez fortes pour faire d'autres acquisitions non moins importantes.

Le P. Justo de Santa -Maria de Oro, sixième prieur, et élu en 1804, conçut pendant son gouvernement la belle pensée de former, dans le sein même de la province, une congrégation spéciale, composée de couvents voués à la stricte observance, et dont le centre serait toujours la maison de récollection de Notre-Dame-de-Bethléem.

Dans ce but il acheta, à trois lieues de Santiago, pour la somme de soixante mille pesos ou trois cent mille francs,

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une magnifique propriété, eonnue sous le nom d'hacienda de Apoquindo, et il y lit transporter tout ce qui était nécessaire pour commencer les constructions. Aussitôt après cette acquisition, le P. Justo de Oro prit la route d'Europe (1809), afin de demander au roi d'Espagne et au Général de l'Ordre à Rome la permission d'établir un noviciat dans le couvenl de Xntre-Dame-de-Bethléem, et en même temps l'autorisation de fonder dans l'hacienda de Apoquindo un collège destiné à devenir le séminaire de la nouvelle congrégation '.

Le P. Diego Rodriguez était alors procureur de la province cfe Saint- Laurent en Espagne, quand le P. Justo de Oro y arriva.

Le P. Rodriguez comprit aussitôt l'inconvénient immense qui devait résulter pour sa province du voisinage d'une congrégation particulière tout à fait indépendante d'elle. Aussitôt il s'occupa de combattre les projets du P. Justo de Oro , mais il ne put y réussir, et il fut même obligé de se retirer. Le P. Justo ayant obtenu tout ce qu'il désirait, et tout fier de sa victoire, reprit la route de l'Amérique. Mais à son arrivée il dut remettre à plus tard la réalisation de ses projets, car tout le pays était en ébullition. On venait de proclamer l'indépendance, et on se préparait à la soutenir et à la défendre.

1 Pour éviter les frais exorbitants du fisc , qui s'élevaient à quinze pour cent dans les achats contractas par les religieux, le P. Justo de Oro avait placé la propriété d'Apoquindo sur la tète d'un jeune homme, possesseur de quelque fortune et désireux d'entrer dans l'Ordre de Saint-Dominique. Ce jeune homme , en vérité, prit l'habit et fit profession dans le couvent de Notre-Dame- de- Bethléem; m ds, en 1824, il demanda et il obtint sa sécularisation. De là, un grand procès plus tard, au sujet de l'hacienda de Apoquindo. Ce procès se termina, en 1838, par une transaction, en vertu de laquelle les religieux s'obligeaient à payer, au jeune homme et à sa famille, la somme de douze mille pesos, ou soixante mille francs.

Le P. Justo de Oro était un vrai Américain , et, comme tel, il subissait plutôt qu'il n'aimait le joug des Espagnols.

Il fut donc enthousiasmé par ce mouvement national, et à son passage à Saint-Juan-de-Cuyo, son pays, il l'appuya tellement de sa forte éloquence, que ses compatriotes le choisirent pour leur député, et l'envoyèrent au congrès national pour représenter leurs intérêts et leur opinion.

On fut un peu étonné de voir un religieux de la stricte observance du couvent de Notre- Dame -de -Bethléem se lancer ainsi dans le champ de la politique et le bruit des affaires; mais les services éminents qu'il rendit, comme député, à la religion et au pays, firent oublier ce que sa position avait d'anormal et d'insolite. Ce fut lui qui, le 14 septembre 1816, proposa au congrès de Buenos -Ayres de placer l'indépendance des provinces unies de la Plata sous la protection de sainte Rose de Lima. Cette proposition fut acceptée par acclamation. En 1819, de retour dans la province de Santiago, le P. Justo de Oro fut nommé provincial , et comme il avait eu, ou avait encore le titre de Vicaire général du couvent de récollection, il se crut en droit de gouverner l'une et l'autre. Les religieux de ce couvent ne l'entendaient point ainsi, et, forts de la justice de leur cause, ils se préparèrent à faire la plus vive résistance.

Le P. Justo de Oro se présenta donc au couvent de Notre-Dame-de-Bethléem , et il réunit au chapitre tous les religieux, pour les inviter, comme provincial, à reconnaître son autorité. Aussitôt on s'empressa de lui représenter que ce couvent avait toujours été indépendant de la province, et que, par conséquent, aucun provincial n'avait de juridiction sur lui, comme le prouvaient les lettres ellesmêmes de l'institution du couvent.

Le P. Justo de Oro n'en insista pas moins, et alors quelques-uns des plus jeunes et des plus timides firent la

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venta, en signe de soumission. Mais tes plus anciens protestèrent vivement, disant qu'il fallait porter la cause à Home, et qu'en attendant la décision, jamais ils ne consentiraient à se soumettre à l'autorité du P. provincial.

Le P. Ramon Arce se distingua entre tous, dans cette circonstance, par la véhémence avec laquelle il défendit les droits de son couvent contre ce qu'il appelait l'ambition de l'usurpateur.

Cette opposition irrita tellement le P. JustodeOro, que, dans un moment de colère, il demanda et obtint du gouvernement une lettre d'exil pour le religieux récalcitrant.

Le P. Ramon Arce fut donc arrêté, et déjà il était en route, avec une escorte de soldats, pour Valparaiso, où il devait s'embarquer pour Valdi via. lieu de son exil, lorsque le P. Chocano, son ami, et administrateur de Peldehué, vint à la hâte trouver le président O'Highins; il lui exposa l'affaire, et à force de prières et de larmes il réussit enfin à lui arracher un contre-ordre. Aussitôt, montante cheval et s'élançant au galop, le P. Chocano parvint à rejoindre son ami avant quil arrivât à Valparaiso, et alors tous deux rentrèrent triomphalement à Santiago.

Après cette aventure, le P. Ramon Arce fut envoyé comme procureur pour porter la cause de son couvent devant le Rme P. Général de l'Ordre à Rome. Il gagna facilement son procès, et il retourna promptement au Chili, en compagnie du nonce Mussi et de son secrétaire Jean Mastaï, aujourd'hui Pie IX '.

Aux épreuves morales succédèrent des épreuves d'un autre genre, mais non moins pénibles pour les religieux du couvent de Notre-Dame-de-Bethléem.

La proclamation de l'indépendance avait sans doute,

I. hacienda de Peldehué et le couvent de Notre -Dame -de- Bethléem ont eu l'honneur d'ahriter à plusieurs reprises celui qui. plus tard, devait être l'immortel Pie IX.

dans beaucoup d'âmes, fait naître les sentiments les plus nobles et les plus généreuses aspirations; mais, dans certaines autres, elle n'avait fait qu'éveiller de mauvais instincts et d'ignobles convoitises.

Les passions irréligieuses surtout, qui jusque-là avaient toujours été comprimées sous la main énergique des autorités espagnoles, se déchaînèrent alors avec fureur, et plus d'une fois elles menacèrent de renverser les autels élevés par la foi des premiers conquérants. Le gouvernement, non-seulement laissait faire, mais lui-même souvent donnait le premier le mauvais exemple.

Sous le priorat du P. Malhias Fuensalida, le couvent de Notre-Dame-de-Bethléem fut occupé par les troupes nationales, et, par suite, il eut beaucoup à en souffrir, car les soldats indisciplinés ruinèrent en grande partie tout ce qu'ils touchèrent.

Plus tard, en 1824, l'assemblée législative déclara biens nationaux toutes les propriétés des couvents , et , pour se faire de l'argent, elle mit aux enchères la grande hacienda de Peldehué, que les Pères avaient acquise à prix d'argent, et dont ils avaient su décupler la valeur à force de soins et de sueurs.

Mais les foules, souvent, sont plus justes que ceux qui les gouvernent. Elles ont en elles-mêmes un fonds naturel d'équité dont elles ne se dépouillent guère que dans les moments d'excitation et d'enivrement, alors que la raison et le cœur ont fait complètement naufrage.

En cette circonstance, le peuple Chilien se montra plus juste et plus désintéressé que son gouvernement, et il refusa d'acheter l'hacienda de Peldehué d'autres mains que celles des religieux; disant avec raison que cette propriété appartenant de droit aux Dominicains, eux seuls aussi avaient le droit de la vendre. Le gouvernement, embarrassé par cette délicatesse populaire, et cependant ne vou-

lant pas renoncer à son projet, eut la bassesse de prier les religieux de vouloir bien nommer eux-mêmes unsyndicpour cette vente; ce qui était tout simplement les inviter à sacrifier eux-mêmes et volontairement à son profit tout ce qui leur appartenait. Les Dominicains, naturellement, refusèrent et répondirent au gouvernement d'agir selon son bon plaisir s'il se croyait le droit de les dépouiller. De cette manière, l'hacienda de Peldehué ne put trouver un seul acheteur, et, de guerre lasse, le gouvernement fut obligé de la rendre à ses légitimes propriétaires.

La proclamation de l'indépendance eut encore pour les religieux d'autres mauvais résultats. Par l'effervescence qu'elle produisit dans les âmes, elle étouffa tous les germes de vocation à la vie monastique. Les principes révolutionnaires dont on saturait alors la jeunesse dans toutes les écoles publiques, étaient si peu en rapport, ou plutôt étaient si complètement en désaccord avec ceux sur lesquels est basé l'état religieux , que les recrues pour la vie monastique devinrent de plus en plus rares, et les noviciats de plus en plus déserts. Qui donc aurait eu le courage d'accepter la honte de l'obéissance, alors que de tous côtés on ne parlait que de la dignité et de la gloire de l'indépendance'?

Cependant les Dominicains de Notre-Dame-de-Bethléem ne perdirent point courage, et s'ils durent renoncer à fonder leur collège-séminaire à Apoquindo, ils n'en établirent pas moins, dans leur propre couvent, une école gratuite où les jeunes gens dont l'esprit n'était point encore trop détraqué par les idées du jour purent trouver, avec une éducation chrétienne, une instruction aussi variée que solide.

Pendant ce temps, les haciendas de Peldehué et de Apoquindo prospéraient admirablement bien. Dieu semblait avoir versé sur elles toutes ses bénédictions. Chaque

année, les récoltes étaient abondantes, et, par suite, les bénéfices à proportion.

En reconnaissance de tant de bienfaits, les religieux résolurent d'élever dans leur église, en l'honneur de Dieu, avec toutes leurs économies, un autel dont la beauté et la richesse n'eussent point d'égales dans tout le Chili.

Le P. François Alvarez, le huitième prieur du couvent de Notre-Dame-de-Bethléem, donna des ordres en conséquence à son procureur à Rome, et celui-ci aussitôt confia aux artistes les plus distingués de la ville éternelle l'exécution de cette œuvre monumentale.

Quelques années après arriva à Santiago l'autel -en question. Mais telle était sa magnificence, avec ses colossales statues de marbre et les riches sculptures dont il était orné, qu'on dut renoncer à l'idée de le placer dans l'humble et petit sanctuaire, auquel primitivement il avait été destiné. Cet autel avait coûté cent cinquante mille francs.

Les religieux alors, pour sortir d'embarras, ne virent pas d'autre moyen que d'édifier un autre sanctuaire. Après avoir fait construire un autel pour leur église, ils se résolurent donc à bâtir une église pour leur autel. Rien n'était plus simple!

Cette nouvelle construction fut aussitôt commencée par le P. François Alvarez.

Un architecte , dont le talent s'était fait remarquer lors de la réédification de Saint-Paul de Rome, fut appelé à Santiago pour diriger les travaux de la nouvelle église. On lui donna la forme d'une basilique, et on résolut de la rendre digne de ses sœurs de Rome. L'Italie envoya pour les colonnes ses marbres les plus précieux, et des artistes célèbres du même pays furent chargés de la sculpture des chapiteaux.

Cette basilique, dédiée à la Reine des cieux, sera sans contredit l'une des plus belles de toutes les Amériques.

Déjà cinq millions et vingt-cinq années ont été employés à sa construction; un million encore et deux années au plus, elle sera terminée, et Santiago, déjà si riche en monuments, possédera, grâce à la libéralité des Dominicains, une merveille de plus.

Les Dominicains de Notre-Dame-de-Bethléem, en élevant cette magnifique basilique, donnèrent au monde un noble exemple d'abnégation et de désintéressement. Toutes leurs ressources furent employées dans cette œuvre colossale; et jamais ils ne songèrent à en détourner la moindre partie pour ajouter à leur bien-être personnel et se donner une plus confortable habitation.

Leur couvent demeura toujours pauvre et simple comme l'avait construit le P. Manuel Acuna; et alors qu'ils élevaient à Dieu un temple de marbre , ils ne voulurent pour eux que les petites cellules, moitié briques, moitié boue, qu'avaient habitées et sanctifiées leurs prédécesseurs.

Le couvent de Notre-Dame-de-Bethléem est un vaste carré divisé en quatre compartiments égaux reliés entre eux par des couloirs. Chaque quartier ou compartiment a son cloître, à l'ombre duquel s'ouvrent les cellules des religieux et les autres lieux réguliers , comme le chapitre , le réfectoire, la bibliothèque, les salles de réception et de récréation.

La bibliothèque, dont les religieux ont toujours pris un soin extrême, est une des plus riches de tout le Chili, surtout en ouvrages modernes.

Les cellules des Pères et des Frères sont toutes de plainpied, à peine élevées de quelques centimètres au-dessus du sol, ce qui les rend humides et malsaines en hiver; elles n'ont point d'étage supérieur.

Les quatre grands cloîtres, au milieu desquels se trouvent des jardins peuplés d'orangers, de jasmins et autres plantes odoriférantes du pays, dont les senteurs embaument tout

le couvent, sont, comme les cellules, d'une grande simplicité et pauvreté, sans autre luxe que leur extrême propreté. Des piliers de bois, peints en vert et quelquefois garnis de plantes grimpantes, supportent ces cloîtres et leur donnent un aspect champêtre tout à fait agréable à la vue.

Mais le charme principal de ces cloîtres rient des nombreuses peintures dont ils sont ornés.

Cent cinquante tableaux de grande dimension, placés à la suite les uns des autres contre les murs, sont destinés à rappeler aux yeux la vie de saint Dominique et les événements les plus saillants de son Ordre. Tous ces tableaux, qu'on n'expose aux regards qu'à certains jours de l'année, pour les grandes fêtes, sont recouverts d'une toile de même dimension, sur laquelle des artistes de mérite ont représenté les hommes les plus marquants et les faits les plus importants de la province de Saint-Laurent du Chili; de sorte qu'il suffit de quelques heures pour se faire une idée complète de l'histoire de cette province.

Les religieux de Notre-Dame-de-Bethléem ne peuvent ainsi jeter leurs regards nulle part sans rencontrer un tableau dont la vue ne soit propre à réveiller en eux de doux souvenirs et de saintes aspirations.

Ici, ce sont les martyrs, représentés dans l'acte même de leur supplice, et dont une légende explicative donne tous les détails.

Là, ce sont les portraits, de grandeur naturelle, des écrivains de la province, comme le P. Thaddée Silva; ceux des évêques et des archevêques qu'elle a fournis à l'Amérique, tels que les PP. Réginald de Lizarraga, Hyacinthe Jorquera, Bernard Carrascô; ceux des savants qui, les premiers, ont enseigné au Chili la théologie, la philosophie et les mathématiques, à savoir: les PP. Acasio de Naveda, Christophe Valdespin et Léon de Garavito.

A côté de tous ces portraits se voient aussi ceux des

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PP. Pierre Bustamente, Manuel Ovalle, Clément Venegas, dont le nom se rattache à la magnifique église du Très- Saint-Rosaire, que possèdent aujourd'hui les Frères Prêcheurs du couvent de Saint-Dominique à Santiago, et qui, trois fois renversée, trois fois se releva de ses ruines, pius belle et plus majestueuse qu'auparavant1.

Enfin, partout ce sont des tableaux rappelant les saints et savants personnages dont le nom est une gloire pour l'Ordre et le Chili.

Il serait trop long de faire la description de tous ces tableaux; un volume suffirait à peine pour cette tâche. Nous nous contenterons donc, en finissant cette esquisse du couvent de Notre-Dame-de-Bethléem, de signaler les tableaux du cloître principal, où se trouvent représentés les fondateurs de ce couvent et les prélats qui l'ont gouverné jusqu'à nos jours.

Le premier de ces portraits est celui du Rme P. Antonin DE Bremond, général de l'Ordre, auquel est due la fondation du couvent d'observance de Notre-Dame-de-Bethléem. A l'extrémité du tableau se trouve la légende suivante, que nous traduisons de l'espagnol :

Il fut Français et naquit à Cassis, eu Provence, en l'année 1692.

Bien jeune encore, il prit l'habit de l'Ordre dans le couvent de

Saint -Maximiu de la province de Toulouse, où il fit d'admirables

progrès, tant en science qu'en vertu. Rien de plus édifiant que le

anime de ses exercices journaliers , tel que nous l'ont donné

ses biographes.

Ses études terminées, il partit comme missionnaire pour l'île

» Cette église, renversée en 1595, relevée en 1606, renversée de nouveau en 1647, et rétablie eu 1671, par le P. Pierre Bustamente, puis encore abattue en 1730. fut relevée par les soins des PP. Manuel Ovalle et Clément Venegas, en 1764. Elle fut achevée seulement en 1808. C'est une des plus belles et des plus vastes églises que possède l'Ordre dans les deux Amériques.

de la Martinique, où, pendant six années consécutives, il se livra avec tant d'ardeur aux travaux de l'apostolat, qu'il faillit y mourir.

De retour en France , il eut à remplir différentes charges , et il s'en acquitta si bien, que, le 1er juin 1748, il fut choisi, à la joie de tous, pour gouverner l'Ordre, dont il fut le soixante -troisième général. Cette maison d'observance se fait une gloire d'avoir reçu de lui sa bulle de fondation, le 23 mai 1753, et les lois spéciales par lesquelles elle a toujours été gouvernée.

11 fut le promoteur du bien de l'Ordre dans tous les sens , et il se montra un modèle dans sa manière de gouverner. 11 avait l'habitude de se confesser quotidiennement. 11 mourut comme un saint, regretté de tous, le 11 juin 1755, à l'âge de soixante -trois ans, après avoir souffert pendant trois années d'une douloureuse infirmité.

Pendant sa dernière maladie, il fut honoré de la- visite des princes et des cardinaux, et surtout par celle de l'immortel Be* noit XIV.

Il a écrit plusieurs ouvrages : 1° un Manuel du Chrétien, destiné à l'instruction des fils de Jacques Ier, d'Angleterre ; 2° un Mémoire sur l'origine de saint Dominique , où il combat les erreurs des Bollandistes sur ce sujet; 3° le Bullaire de l'Ordre des Frères Prêcheurs (huit volumes in-folio), enrichi de notes très-savantes, et d'un Traité sur la râleur des Bulles.

Il fut aussi le premier écrivain et le principal promoteur des annales de l'Ordre des Frères Prêcheurs.

(Feller, Biographie universelle. — Richard, Bibliothèque sacrée. — Mamachi, Annales de l'Ordre des Frères Prêcheurs, t. I, p. 57.)

Second portrait :

Le R. P. Maître Joseph de Carvajal

Avec cette légende :

Si les auteurs d'une grande pensée , d'une idée utile à la religion et au pays, méritent que leurs noms se perpétuent ,i travers les siècles et que l'art en consacre le souvenir, nul n'est plus digne de cet honneur que le P. Joseph Carvajal. Fils du Chili, et appelé par Dieu à la vie religieuse dans l'Ordre de Saint - Dominique , le P. Carvajal se voua avec une sainte ardeur à la pratique de tous les devoirs qu'exige cette vocation. Persuadé qu'une maison de stricte observance devait offrir une plus grande facilité pour l'accomplissement parfait des vœux religieux, il voulut en fonder une.

et consacra à cette sainte entreprise une fortune considérable.

Aussi doit-il être considéré comme le premier fondateur de cette saint.' maison. Le P. Joseph Carvajal fut non moins éminent par la science que par la vertu. Il parcourut avec honneur la carrière du professorat, fut récompensé par Le titre de maître en sacrée théologie, et enfin élu provincial SD l'année 1725.

Étant provincial, il obtint du Kmo P. Thomas Rippoll, alors général de l'Ordre, l'autorisation de fonder on couvent de stricte observance; et, en L'année L789, il se rendit avec son frère, le P. Thomas Carvajal, à Peldehné, dans la vallée de Colina, pour en jeter les premiers fondements.

De sérieuses difficultés, et surtout sa mort, arrivée en l'année 1754, à Peldehné, Longtemps avant celle de son frère, empêchèrent la réalisation de a projet, dont cependant l'honneur doit

lui revenir, car lui-même en posa les bases et en fournit les premiers éléments.

Il mérite uue double couronne; l'une sur la terre, l'autre dans le ciel.

Troisième portrait :

Le R. P. Maître F. Manuel Acuïïa

(Premier prieur du couvent de Notre -Dame -de -Bethléem.)

Voici le héros, l'homme juste, choisi par la divine Providence pour donner l'être et la stabilité à cette maison de stricte observance après trente et un ans de fatigues , de constance et de zèle. Ne à la Conception, et consacré dès ses plus tendres années au service de Dieu et des hommes , dans l'Ordre de Saint-Dominique, ! !'. Manuel Àcuna devint bientôt, par sa sainteté et sa science, comme un phare dont les rayons lumineux éclairèrent sa patrie. 11 conquit tous les grades dans la carrière de L'enseignement, et il eut l'honneur de compter parmi ses disciples le P. Léon de Garavito, l'un des premiers astronomes et mathématiciens du Chili. Personnifiant en lui-même toutes les vertus monastiques, il résolut, plein de confiance en Dieu et plein d'espérance dans l'avenir, de fonder un couvent de stricte observance.

Dans ce but, en 1750, il partit pour Rome, et il obtint du Rm« P. Antonin de Brémond, alors général de l'Ordre, toutes les autorisations nécessaires , et de plus le titre de prieur du nouveau couvent.

Il revint, apportant avec lui des livres, des ornements et tout ce qui pouvait être utile à la nouvelle fondation. En Espagne, il ne

fui pas moins heureux auprès du roi Ferdinand VI, et il en obtint tout ce qu'il demanda. Il eut à lutter contre de nombreuses difficultés ; mais il parvint à les vaincre toutes, et il sut aussi, à l'admiration de tous, avec des ressources médiocres, suffire à tout dépenses que nécessitait sa glorieuse entreprise. Il construisit le couvent, L'église, et il forma une communauté observante; en un mot, grâce à ses efforts, la récollection dominicaine existe. Aimé et vénéré de tous pour sa charité, ses vertus, et le zèle infatigable avec lequel il remplissait tous les devoirs du saint ministère, il s'endormit dans le Seigneur, le 18 juin 1781, à l'âge de quatre-vingt-un ans, laissant à tous ses disciples de célestes leçons dont le souvenir ne s'effacera jamais dans les cœurs.

0 Père vénéré, nous croyons encore vous entendre lorsque vous nous disiez : « Mes fils , écoutez la voix de vos pères ; servez Dieu en vérité, et faites en sorte d'être toujours agréables à ses yeux. (Tobie, chap. xiv, vers. 10.) »

Quatrième portrait :

Le R. P. Maître F. Sébastien Diaz

(Deuxième prieur.)

L'un des astres les plus brillants dont la lumière a éclairé la province de Saint-Laurent, fut sans contredit le P. Sébastien Diaz. Né à Santiago, il reçut l'éducation qu'exigeait son merveilleux talent, et il devint bientôt l'une des gloires de l'Ordre et de sa patrie. Appelé, sous l'impulsion irrésistible de la grâce divine, à s'inscrire dans la milice dominicaine, sa Aie y fut pure comme celle d'un ange et exemplaire comme celle d'un saint.

Doué d'une intelligence supérieure et d'une mémoire telle, qu'il retenait tout ce qu'il lisait et entendait, il ne fut étranger à aucune science de son temps et il devint comme une sorte d'encyclopédie vivante. Non-seulement il fut versé dans les littératures espagnole , italienne, française, anglaise, latine et grecque, dont il connaissait à fond les idiomes respectifs , mais encore il fut philosophe , naturaliste, médecin, mathématicien, jurisconsulte, canoniste, et surtout parfait théologien. Cela fut d'autant plus étonnant, que la moitié de sa vie il ne jouit que d'une très -faible santé.

Il fut décoré des doubles insignes de docteur en médecine et en théologie dans l'université de Saint-Philippe. Un illustre savant étranger crut devoir l'appeler un océan de sagesse et de science. Il fut l'auteur de plusieurs ouvrages : 1° Il écrivit un livre intitulé

PROYINCB DK SAINT- l-AIRENT 415

Notices générales sur les choses de ce monde; 2° la Vie <lu I>. Mnnuel Acuna; 3° la Vie de son» Mercedes Yaldex, religieuse dominicaine du couvenl de Sainte-Rose, à Santiago; 4° un Manuel dogmatique et polémique 1 1 vol. In-folio resté manuscrit); 5° nn Traité contre la fausse piété.

il fut le compag Ldu P. Manuel Acnfia dans la fondation de

aotre couvent, el il lui succéda connue prieur à deux périodes différentes, la première de i"8i à 1784, et la seconde de 1788 à 1794. 11 acheva les constructions que son prédécesseur n'avait pu terminer et consolida, par sa prudence <■' sa sagesse, l'observance régulière dans le couvent. Le souvenir de ses vertus se transmettra de génération an génération, il mourut de la mort des justes, en l'année 1812, à l'âge de soixante -douze ans.

0 sympathique Diaz, ton nom vivra à jamais dans le cœur de ceux qui t'ont connu, et ce couvent se félicitera toujours de pouvoir t'offrir comme uu modèle à ses fils, et de posséder dans la salle du chapitre tes cendres vénérables !

Cinquième portrait :

Le R. P. Antoine Molina

( Troisième prieur.)

Le P. Antoine Molina, élu en 1784, fut le troisième prieur de notre maison , et il remplit les devoirs de sa charge de manière à mériter les éloges unanimes de ses administrés. Par ses exemples et ses vertus, il donna non-seulement un grand essor à l'observance régulière; mais, de plus, il eut l'honneur d'installer, le premier, les études dans notre couvent.

Ce fut lui, en effet, qui, le 7 janvier 1785, de concert avec les PP. François Cano et José-Antoine Urrutià, notabilités scientifiques, et alors les plus éminents professeurs de la province, ouvrit les cours de philosopbie et de théologie dans notre maison d'observance.

Le détail de tout ce qu'il entreprit pour le bien de ce couvent et celui de la province tout entière, dans les différents emplois dont il fut chargé, et principalement tomme provincial, mérite d'être recueilli par l'histoire et conservé eomme une page indélébile. Il fut, de plus, examinateur synodal.

Il exhala doucement son âme en l'année 1785; sa mort fut aussi belle que sa vie.

Sixième portrait :

Le R. P. Maître F. Joseph Criz

(Quatrième prieur.)

Cet illustre religieux fut le quatrième prieur de cette maison . et, pendant le peu de temps qu'il la gouverna, c'est-à-dire de 1794 à 1796, il se montra néanmoins comme le type parfait de ce que doit être un supérieur.

Son gouvernement fut signalé par de grandes améliorations sous tous les rapports.

Plein de zèle pour le progrès de l'observance, il était toujours le premier à tous les exercices réguliers de la communauté ; enthousiaste pour les études, il sut communiquer son ardeur aux jeunes religieux dont il fut le professeur. Aussi la province lui doit-elle, non moins que notre couvent, une éternelle reconnaissance. Les services qu'il lui rendit, tant comme prieur que comme provincial, ont laissé dans les âmes des traces trop profondes pour que le temps puisse les effacer. Il mourut dans les premiers jours de l'année 1796 , comme un vrai religieux , léguant à la postérité un nom sans tache et le souvenir d'une vie féconde en vertus et en bons exemples.

Septième portrait :

Le R. P. Maître F. Marcos Vasqlez

(Cinquième prieur.)

Le cinquième prieur de notre maison fut le P. Marcos Vasquez. Chilien par la naissance , dès les premiers jours de son noviciat il se distingua entre tous ses jeunes collègues par son amour du devoir, son intelligence et son ardeur exemplaire pour l'étude.

Par ses services, il fit le plus grand honneur à la province et à l'Ordre.

Il gravit, jeune encore, les échelons qui mènent au pouvoir et aux honneurs, et il eut à remplir les divers emplois dont peut disposer une province. Il fut prieur et deux fois provincial, et il laissa toujours après lui les souvenirs les plus aimables de son gouvernement. Sa prudente sévérité , son amour pour l'Ordre et son zèle infatigable dans les travaux du saint ministère , furent longtemps proverbiaux dans toute la province. U reçut les insignes de docteur

en théologie dans l'ancienne université. En 1797, il l'ut élu prieur de ee courent, et, pendanl Bon [irior.it, il se montra encore bu-

périeur aux espérances qu'on avait conçues de sa sagesse et bonté.

Chargé de mérites et d'années, il mourut en ce couvent, en l'année 1832 et à l'âge de soixante-dix-huit ans.

Huitième portrait :

L'illustrissime seigneur Docteur F. Justo de Santa -Maria de Oro

me prieur.)

Le Rd P. Maître Fr. Justo de Santa -Maria de Oro fut l'un de plus beaux ornements de cette province. Né à San-Juan-de-Cuyo , dans la fleur de la jeunesse il revêtit l'habit blanc des Frères Prêcheurs, et dès lors il se fit remarquer par son amour pour l'observance, son exactitude a en remplir les devoirs et son ardeur extraordinaire pour l'étude. Doué en même temps d'une intelligence supérieure, il se fit bientôt connaître comme un théologien distingué et comme un canoniste et un jurisconsulte de force peu commune. Il professa avec succès la théologie et la philosophie dans le couvent de Saint -Dominique, d'où il passa un jour, avec ses disciples, dans celui de Notre-Dame-de-Bethléem.

Il reçut le titre de docteur en théologie dans l'université de Saint-Philippe, où il s'était acquis une grande réputation par la vivacité et l'esprit de ses répliques, lors des discussions publiques.

Élu prieur de ce couvent en l'année 1804, il se montra digne du choix dont on l'avait honoré, et il réalisa des améliorations d'une souveraine importance, pendant le temps de son gouvernement

Homme de pensée et d'action, non -seulement il donna un grand essor à l'observance, mais il conçut le grand projet de fonder une congrégation spéciale de couvents observants, dont le chef-lieu serait la maison d'observance de Notre -Dame -de -Bethléem. Dans ce but, il partit en 1809 pour L'Espagne, où il obtint tout ce qu'il avait sollicité. A son retour, il s'occupa d'établir à Apoquindo le collège de Saint -Vincent, dout il voulait faire le séminaire de la nouvelle congrégation.

Les convulsions politiques, à cette époque, l'empêchèrent de réaliser son projet, et alors il entra dans le grand couvent de

Saint -Dominique, où il fut élu provincial on 1819. Plus tard, on 1830, il fut nommé et sacré évoque de San-Juan-de-Cuyo, sa patrie, où il mourut saintement après six années d'épiscopat, le 19 octobre 1836, à l'âge de 65 ans.

Notre couvent de Notre-Dame-de-Bethléem lui doit une reconnaissance éternelle.

Neuvième portrait :

Le R. P. Maître F. Mathias Fuensalida

(Septième prieur.)

Ce digne fils de Saint - Dominique naquit d'une famille trèsdistinguée dans la ville de Malipilla. Le 7 août 1785, îl prit l'habit en ce couvent, et le 13 du même mois, en l'année 1786, il y fit profession. Trois années plus tard, en 1789, il reçut l'onction sacerdotale. Le P. Mathias Fuensalida fut une des plus fermes colonnes de ce couvent d'observance. Les heureuses qualités religieuses et sociales dont il était doué le firent bientôt choisir pour occuper les postes les plus importants dans la communauté. Il fut maitre des novices, de l'année 1796 jusqu'en 1805, et en même temps il se livra à l'enseignement, de manière à obtenir les grades que confère le professorat. Sa haute science théologique le fit nommer par levèqne examinateur synodal.

Pendant vingt -huit ans (de 1809 à 1837) il gouverna cette maison, à part une courte interruption, d'abord comme vicaire, et plus tard en qualité de prieur et de vicaire général.

Il donna un grand essor aux études, à l'observance et à la prédication, tant par sa parole que par ses exemples ; il eut aussi, pendant son priorat, à soutenir les droits de sa communauté contre les prétentions du gouvernement, au temps de la proclamation de l'indépendance. 11 fut assez heureux pour transmettre à ses successeurs, malgré la difficulté des temps, une génération religieuse , vigoureuse et florissante.

La bonté de son caractère, son humilité et son amabilité, lui attirèrent non - seulement l'amour de ses religieux, mais encore l'estime de toute la ville. Sa grande charité lui mérita le beau titre de Père des pauvres. Il est aussi difficile de faire connaître toutes ses vertus que d'exprimer la reconnaissance qu'ont pour lui les religieux dont il a été le maitre et le modèle pendant toute sa vie.

Il mourut saintement, regretté de tous, en 1840, à l'âge de soixante -dix ans.

Dixième portrait :

Le R. P. Maître François ALVAREZ

(Huitième prieur.)

Le P. François Alvarez, digne rejeton d'une noble famille, naquit à Rfendoza, le 24 de juillet 1790. En 1805, il prit l'habit de Saint -Dominique, mais il ne fit ses vœux qu'eu l'année 1808. Ses es daus la science furent très-rapides, et en îsii. le i î du mois d'août, il reçut l'honneur de l'onction sacerdotale. Il fut successiYement lecteur de philosophie et de théologie, puis régent des études, maître des novices, sous-prieur et prédicateur dans le grand couveut de Saint-Dominique. L'amour de l'observance le fit entrer dans celui de Notre-Dame-de-Bethléem. Il eut l'honneur d'introduire la vie commune dans deux communautés. Plus tard, il fut nommé maître en théologie, docteur de l'université, examinateur synodal et missionnaire apostolique. Eu 1837, le 8 du mois d'août, il reçut le titre de vicaire général et de prieur de ce couvent, office qu'il remplit jusqu'à samort. Le couvent de Notre-Dame-de-Bethléem le place au rang de ses meilleurs prélats. Ses titres à la reconoaissance des religieux sont nombreux : il augmenta considérablement la bibliothèque, réforma les études, améliora le couvent, administra avec économie , et orna le monastère et les cloîtres de peintures. C'est lui aussi qui fit venir de Rome le bel autel destiné a la nouvelle église, et il jeta les premiers fondements de ce magnifique sanctuaire.

Il mourut saintement, et vivement regretté de tons ceux qui l'avaient connu, le 19 avril 1854.

A tous ces grands noms, nous prendrons sur nous d'ajouter celui du R. P. Maître F. DOMINIQUE Aracena, dont le souvenir est resté gravé dans tous les cœurs, quoique son portrait n'ait point été placé encore dans le cloître à côté de ceux de ses prédécesseurs, dans le priorat du couvent de Notre-Dame-de-Bethléem.

Le P. Dominique Aracena naquit à Santiago d'une pieuse et honorable famille de cette ville, le 15 février 1810.

Son enfance, comme celle de beaucoup de prédestinés, fut visitée par le malheur. Son père fut exilé à l'île de Saint- Jean -Fernandez, dans l'océan Pacifique, pour son dévouement à la cause de l'indépendance; sa mère mourut jeune; cependant elle vécut assez pour pouvoir infuser dans l'âme de son fils les trésors d'amour et de piété contenus dans la sienne.

Dès ses premières années, le jeune Aracena fut envoyé à l'école des Pères Dominicains , dans le couvent de Notre- Dame - de - Bethléem .

Ce fut sans doute dans cette demeure de paix et de sainteté qu'il commença à goûter le divin arôme des vertus monastiques , et qu'il fut pris du noble désir de se sacrifier entièrement au service de Dieu et des hommes dans un Ordre religieux. A l'âge de quinze ans, il sollicita humblement de ses professeurs l'honneur de porter l'habit de leur Institut, et à sa grande joie cette faveur lui fut accordée.

Son premier soin au noviciat fut de se pénétrer de l'esprit du saint fondateur de l'Ordre dont il avait reçu le nom, et de travailler dans la mesure de ses forces à suivre ses traces et à imiter ses exemples. Etre revêtu de la blanche tunique de Saint-Dominique ne lui paraissait point assez; ce qu'il voulait avant tout, c'était d'être animé des mêmes idées, des mêmes sentiments, c'était de marcher au même but par les mêmes moyens; en un mot, s'il est permis de parler ainsi, il avait la haute ambition de ressusciter en sa personne saint Dominique, d'être le saint Dominique de son temps.

Se sacrifier à Dieu par la pénitence, la mortification , le silence, le recueillement, se sacrifier au salut des hommes, à leur bonheur, à leur régénération, par la diffusion du christianisme et la prédication de l'Évangile, tel fut le programme du jeune Aracena, et ce programme il chercha

à le réaliser pendant toute sa vie, jusqu'au jour où il descendit dans le sépulcre l.

Il n'est point étonnant qu'avec de telles dispositions le jeune novice ait marché à pas de géant dans la carrière de la perfection.

Le noviciat terminé, Aracena commença ses études sous la direction de deux maîtres aussi habiles que dévoués, les PP. Vincent Silvaet François Alvarez. Ce fut alors que se révélèrent dans cette âme si riche cette solide raison et cette intelligence supérieure qui ont formé le fond de son caractère.

Le jeune étudiant avait reçu du Ciel le goût de l'étude, et il s'y livrait avec un bonheur ineffable. Les questions les plus arides et les plus difficiles ne l'effrayaient point, et persuadé que tout en ce monde se touche et s'enchaîne, et qu'une chose se complète et s'explique toujours par une autre, il eût voulu apprendre toutes les sciences afin de mieux savoir chacune d'elles en particulier. En peu d'années, grâce à sa facilité de compréhension et à son ardeur pour l'étude, il acquit un trésor de connaissances bien supérieures à son âge et à son temps. Aussi fut- il nommé professeur alors que ses condisciples étaient encore sur les bancs de l'école.

Dans les concours publics, alors qu'il défendait ou combattait une opinion, il montrait une si grande habileté et il déployait une telle science, que tout le monde était dans l'admiration, et chacun se disait : Voici un nouveau Pic de la Mirandole.

Comme tout vrai Dominicain, il avait le plus grand respect pour la doctrine de saint Thomas, et dans les discussions il citait avec tant d'aisance et de facilité les

1 Voir YOraison funèbre du P. Aracena, prèchée, à Santiago, par M. le docteur Taforo, dans l'église Saint -Dominique; et celle du P. Ambroise Ram irez, prèchée dans l'église Saint-François (1874).

divers passages de la Somme dont il avait besoin pour appuyer ses thèses, qu'il semblait avoir gravé d'une manière indélébile les trois à quatre mille articles de cet ouvrage dans sa mémoire.

Pendant vingt années il se consacra dans son couvent à l'enseignement, non pas seulement des novices, mais encore de nombreux jeunes gens, que les meilleures familles de la ville étaient heureuses de confier à ses soins.

Pour ses élèves, le P. Aracena avait la sollicitude d'un père et la tendresse d'une mère. Lui-même, il écrivait le texte sur lequel ils devaient étudier, et, à l'exemple des abeilles qui extraient le miel des fleurs, il composait ce texte en choisissant dans les divers auteurs tout ce qu'il jugeait le plus propre à former ces intelligences naissantes, et à les protéger contre l'erreur et les doctrines dissolvantes de notre époque.

Aussi, un des panégyristes du P. Aracena n'a point craint de dire que tous les disciples de ce saint homme ont conservé toujours, sans exception, au milieu du tumulte des affaires et des scandales du monde, le respect pour la religion de leurs pères, le goût pour la vertu, l'amour pour l'Eglise, et une pureté de conscience qui les distinguent facilement des autres jeunes gens '.

Au milieu de tous ces travaux , le P. Aracena n'en continuait pas moins ses études particulières. Seul et sans maître, il apprit le grec et l'hébreu; il se rendit maître aussi du français, de l'anglais, de l'italien, et cela non point pour satisfaire à cette vaine curiosité dont parle l'Apôtre, mais dans l'espoir de trouver, dans les ouvrages des peuples les plus avancés du vieux monde, de nouvelles démonstrations de la religion et de nouvelles armes pour la défendre.

1 Oraison funèbre du P. Aracena, par le doeteur Taforo (1874).

Il cultiva aussi la jurisprudence avec tant de succès, que de toutes parts on venait lui demander la solution des cas les plus difficiles. Son humble cellule fut souvent visitée par les hommes de loi, toujours avilies de le consulter, et plus d'une fois on y vit même se présenter le Chef de l'Etat pour implorer le secours de ses lumières.

Ces occupations si variées et si multipliées n'empêchèrent nullement ce digne religieux de suivre la règle de l'Ordre dans toute sa rigueur, et de se livrer à tous les exercices de la plus vive piété.

Toujours le premier au chœur et à tous les exercices de la communauté , il était également toujours disposé à se rendre au confessionnal ou au chevet des mourants, toutes les fois que la charité et l'obéissance lui en faisaient un devoir. Il est difficile de comprendre où et comment le P. Aracena, dont une partie de la journée était absorbée par la prière et l'enseignement, et l'autre à entendre des confessions, à donner des consultations à tout le monde, aux riches comme aux pauvres, à visiter les malades et à consoler les affligés, a pu trouver le temps pour écrire tant de beaux ouvrages, et composer et prêcher de si nombreux sermons et panégyriques '.

1 Le P. Dominique Aracena fut un des plus éminents littérateurs du Chili et de l'Amérique du Sud. Son style, tout à la fois nolile, clair, simple et élégant, doit le faire placer au nombre des plus grands maîtres de la langue espagnole.

Ses principaux ouvrages sont :

1° Panejerico de santo Domingo de Guzman (Santiago, 1839).

2° Vindicacion de la nota de Inquisidores , con que se ha pretendido denigrar a los religiosos de la Orden de Predicadores i a su ftmdador. Traduit du R. P. Lacordaire (Santiago, 1845).

3° Oracion funèbre del finado Doctor don Pedro Ignacio de Castro y Barros (Santiago, 1845).

4° Del Privilegio de la Immaculata Concepcion de la sanctissima Yirycn Maria (Santiago, 1852).

5° Quincena de santo Domingo de Guzman , o ejercicio de vir-

Une vie si exemplaire et d'un ordre si peu commun ne pouvait faire autrement que d'attirer sur le P. Aracena, malgré sa modestie, l'amour et le respect des religieux, comme aussi l'estime et les hommages des gens du monde.

Il fut donc nommé maître en sacrée théologie par le Général de l'Ordre, puis vicaire général et prieur du couvent de Notre-Dame-de-Bethléem à plusieurs reprises ; et il eût certainement continué de remplir ce dernier office jusqu'à sa mort, s'il n'eût volontairement donné sa démission.

D'un autre côté, la voix publique le désignait toujours pour l'épiscopat chaque fois qu'un siège devenait vacant. On ne croyait pas qu'il y eût au Chili un homme plus digne que lui de cet honneur.

Les pays étrangers se plaisaient aussi à reconnaître son mérite et à proclamer son talent. L'académie de l'Immaculée-Conception de Rome lui envoya un diplôme, et l'institut catholique de Rio-Janeiro le nomma un de ses membres d'honneur.

Mais, maintenant que nous avons montré le P. Dominique Aracena comme savant, philosophe, littérateur et orateur, nous allons dire en quelques mots ce qu'il fut comme religieux.

Née sous l'impulsion de la grâce divine, préparée par une grande pureté et une grande innocence de mœurs, garantie par un amour spécial pour l'étude des sciences

tudes aclaptadas a los quince martes qui se dedican al gran Patriarcha de la Orden de P redicador es (Santiago , 1853).

6° America pontificia, o Tratado completo de los privilegios que la Si/la apostolica ha concedido a los Catolicos de la America latina. Traduccion libre de la obra escrita en latin con el titulo de Brasilia Pontificia, por el Rdo Simo7i Marquez, de la compania de Jésus (Santiago, 1868).

Ce dernier ouvrage, corrigé et augmenté de notes pleines d'érudition, lait le plus grand honneur au P. Aracena.

sacrées , la vocation à la vie religieuse du P. Aracena se manifesta dès les premiers jours par un signe infaillible selon saint Bernard , sa grande dévotion pour la Mère de Dieu.

Il ne fut point, nous dit un de ses panégyristes, un de ces jeunes gens qui, après avoir dissipé leur adolescence au milieu des plaisirs du monde et des orgies du siècle, ne peuvent plus offrir à Dieu qu'une âme déjà flétrie et desséchée sous le souffle empoisonné des passions. Il ne fut point non plus de ces autres jeunes gens, lesquels semblent n'être entrés dans le cloître que pour y chercher les avantages que la fortune leur avait refusés, et qui, après avoir acquis par ce moyen la science dont ils manquaient, et des relations et un crédit qu'ils n'eussent point obtenus dans le monde sans cela, commencent bientôt à regarder cette même religion dont ils ont tout reçu comme une marâtre, et finissent un jour par briser les promesses qu'ils lui avaient faites au pied de l'autel.

Non, le jeune Aracena se présenta à Dieu dans toute la fraîcheur de son innocence, et il n'y fut conduit que par le désir ardent de se sacrifier à la gloire de ce divin Maître et au service des hommes. Ce noble désir fut pendant toute sa vie le mobile de toutes ses actions et le but de tous ses travaux.

Pendant les six années qu'il passa au noviciat ', il fit la joie et le bonheur de ses maîtres par sa docilité, son obéissance, son humilité, son amour pour l'oraison et son exactitude à se conformer aux jeûnes et autres mortifications prescrites par les règles.

La profession religieuse ne fit qu'augmenter son amour pour l'observance et l'ancrer davantage dans la pratique des vertus monastiques.

1 Un sénatus - consulte de l'année 1825 avait défendu les professions religieuses avant l'âge de vingt et un ans accomplis.

Aussitôt après avoir reçu l'onction sacerdotale il se crut obligé de donner au ministère de la prédication et de la confession tout le temps que lui laissait l'enseignement. Le zèle des âmes dévorait la sienne.

Ceux qui l'ont entendu dans ses prédications de carême dans l'église de Notre-Dame-de-Bethléem, — et ils sont nombreux , car chaque fois que le P. Aracena devait prêcher, toute la population de Santiago se rendait à l'église du couvent malgré la distance, — nous disent que, par la profondeur de son érudition , la sublimité de ses idées, la clarté de son style, le naturel de sa diction et l'onction de ses paroles, il rappelait les Jean Chrysostome r les Augustin , les Ambroise et tous ces grands orateurs dont le nom brille comme une étoile lumineuse dans le firmament de l'histoire.

Cependant, quelque admirable et édifiant que fût en chaire le P. Aracena, c'est peut-être encore au confessionnal et dans la direction des âmes qu'il montra le mieux la supériorité de son esprit et les hautes qualités dont le Ciel s'était plu à le favoriser pour le bien des autres.

Loin de cette sévérité amère et inflexible qui souvent désoriente le pécheur et le repousse au lieu de l'attirer, loin aussi de cette condescendance funeste qui aggrave les maux au lieu de les guérir, le P. Aracena avait uni en sa personne le zèle austère d'un Vincent Ferrier avec la douceur d'un François de Sales , de sorte que jamais personne ne vint à lui et ne se jeta à ses pieds sans se relever consolé, plus fort et plus instruit.

Aussi sa haute réputation comme directeur d'âmes se répandit-elle non-seulement sur toute la ville, mais encore dans tout le Chili et même à l'étranger; et il dut se résigner à entretenir des correspondances spirituelles avec beaucoup de personnes trop éloignées de Santiago pour

PROVINCE DE SAINT- LAURENT Vil

pouvoir y venir facilement lui demander le secours de ses lumières et de ses conseils.

De tels succès, tant comme prédicateur que comme directeur, eussent pu être dangereux pour une âme ordinaire; mais pour le P. Aracena, loin d'ébrécher son humilité, ils ne firent au contraire que mieux la consolider. Plus il montait dans l'estime des autres, plus il s'efforçait de descendre dans la sienne , se figurant toujours que d'autres pourraient faire davantage et mieux aussi, s'ils se trouvaient placés dans les mêmes circonstances. C'est pourquoi, loin de rechercher les distinctions, il les fuyait; et il ne se trouvait jamais plus heureux que lorsqu'il paraissait le dernier entre ses frères.

Une de ses paroles favorites était que le bonheur de la vie religieuse consistait à obéir, et que tout le sacrifice venait de l'obligation de commander. Cependant nul peutêtre n'eut à un plus haut degré les vertus nécessaires à un supérieur.

Il était aimable pour tous les religieux , sans acception de personnes, condescendant sans faiblesse; et toujours il parlait comme un père, alors même qu'il avait à se prononcer comme un juge. Plein de miséricorde pour les faibles, il se faisait un devoir de les fortifier par de douces paroles; et, si par hasard il leur arrivait de tomber, loin de les repousser, le premier il leur tendait la main ; et il les pressait sur son cœur pour peu qu'il aperçût dans leurs yeux la trace d'une larme de repentir.

Jamais dans les conversations on ne l'entendit parler, même en riant, des défauts ou des faiblesses des autres; au contraire, il s'empressait toujours de jeter le voile sur les misères des hommes; et à l'occasion il savait toujours trouver une excuse pour atténuer leurs torts ou justifier leurs bonnes intentions.

Toute l'existence du P. Aracena s'écoula dans l'intérieur

du couvent de Notre-Dame-de-Bethléem. Rarement il en franchit l'enceinte , si ce n'est lorsqu'il y fut obligé par la charité et les devoirs du saint ministère. Le silence du cloître lui plaisait mieux que le bruit du monde. Sa seule distraction était de passer quelques heures à la bibliothèque, au milieu de ces chers livres dont il n'avait jamais reçu, disait-il, que de bons conseils et des joies ineffables.

On rapporte qu'on ne put jamais le décider à se rendre à A alparaiso pour contempler le magnifique et imposant spectacle qu'offrent aux regards les eaux de l'océan Pacifique, et qu'il mourut ainsi sans avoir vu la mer, les bateaux à vapeur, ni même les chemins de fer et autres merveilles de l'industrie, dont le bruit cependant venait se faire entendre jusque dans sa cellule.

« Je bénis le Seigneur, avait- il coutume de dire, pour les grands biens dont il a enrichi ma patrie, et je prie pour les hommes qui se sacrifient pour son bien-être et ses progrès ; mais un religieux doit être mort au monde et ne s'y laisser voir que lorsque la charité le force à porter à ses frères les consolations du Ciel. »

Une vie si laborieuse, si concentrée, altéra insensiblement sa santé et finit par la ruiner complètement. Ses dernières années ne furent qu'une longue mortification dont ses Frères ne soupçonnaient point l'intensité, car ils le voyaient toujours se rendre au chœur, au confessionnal et à tous les exercices de la communauté, comme s'il eût été parfaitement bien portant. Cependant la pâleur de son visage, l'embarras de ses respirations, la difficulté de se mouvoir, firent comprendre le mauvais état dans lequel il se trouvait. Aussitôt on le transporta à l'infirmerie, où tous les soins les plus délicats et les plus fraternels lui furent prodigués.

Les Frères infirmiers s'aperçurent un jour que l'illustre malade, sans doute pour ajouter encore à ses souffrances

là mérite d'une mortification volontaire, avait écarté secrètcmrnt le matelas de son lit, et ne reposait plus que sur la planche. Quand le P. Aracena se vit découvert, il s'empressa de prier les deux bons Frères de ne point parler à d'autres de cette circonstance. « Ce n'est point par mortification que j'ai agi ainsi, leur disait-il, mais tout simplement parce que je repose mieux sur un lit plus dur. »

De jour en jour l'état de sa santé devenant de plus en plus inquiétant, par obéissance et par ordre des médecins, le P. Aracena dut se laisser conduire à Apoquindo, dans la maison de campagne du couvent, où l'on espérait qu'un air plus vif pouvait lui faire du bien. Mais il était trop tard. Sentant ses forces diminuer de plus en plus, il demanda à rentrer au couvent de Notre-Dame-de-Bethléem, pour y mourir au milieu de ses Frères.

C'est là, en efï'et, que le 2 mai 1874, à l'âge de soixante- quatre ans, il rendit sa belle âme à Dieu dans les sentiments de la plus haute piété, et après avoir reçu toutes les saintes consolations de la religion.

Le R. P. Maître F. Dominique Aracena fut donc une gloire pour l'Ordre de Saint-Dominique et une gloire pour l'Amérique. Son nom fut aussi populaire au Chili que le fut celui du R. P. Lacordaire en France. D'ailleurs il y eut entre ces deux grands hommes plus d'un point de ressemblance.

« Le P. Aracena, — nous disait un jour le R. P.Vincent Villalobos, l'un de ses meilleurs disciples, et aujourd'hui vicaire général et prieur du couvent de Notre-Dame-de- Bethléem, — par sa haute vertu, son humilité, son amour pour la mortification, ses talents, sa science, son style et l'influence heureuse qu'il exerça sur la jeunesse et même sur le pays tout entier, peut être comparé au R. P. Lacordaire, dont il fut d'ailleurs l'un des plus fervents admirateurs. »

La première fois que nous eûmes l'occasion de visiter le couvent de Notre-Dame-de-Bethléem, nous rencontrâmes dans l'atrium un grand tableau divisé en deux compartiments et dont la vue nous émut profondément. Dans l'un des compartiments, c'était le R. P. Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame de Paris, donnant devant un auditoire d'élite ses immortelles conférences; dans l'autre, c'était encore le P. Lacordaire, un drapeau à la main, et amenant à sa suite, sur le territoire français d'où ils avaient été exilés depuis si longtemps, tous les Ordres religieux; c'est-à-dire les deux plus grandes gloires du P. Lacordaire résumées dans un tableau toujours exposé à la vue des religieux dans un couvent étranger dont peutêtre lui-même n'avait jamais soupçonné l'existence.

A l'extrémité inférieure de ce tableau, on lit la légende suivante (en espagnol), composée par le P. Dominique Aracena :

Henri -Dominique Lacordaire

Cet illustre religieux naquit d'une famille honorable , dans un petit village de la Bourgogne (Recez-sur-Ource), le 22 de mai 1802.

Il se distingua au collège par de rapides progrès dans les études, surtout dans la classe de rhétorique. A vingt ans il fut reçu avocat, et il exerça cette profession avec éclat. A vingt et un ans il était iucrédule ; mais ses mœurs , néanmoins , étaient pures comme elles le furent toute sa vie.

Par un coup de la grâce divine, il se trouva uu jour croyant, et aussitôt il pensa à embrasser la carrière ecclésiastique. Le 12 de mai 1824, il entra au séminaire de Saint - Sulpice , et le 22 septembre 1827, il reçut l'onction sacerdotale. Dans le mois de mars 1839, il prit, avec deux compagnons, l'habit de Saint - Dominique dans le couvent de la Minerve, à Rome, et il fit ses vœux solennels dans l'église de la Quercia, le 12 avril 1840.

Le 14 février 1841, il fit apparaître de nouveau en France l'habit de Saint-Dominique, et il ouvrit une nouvelle ère aux autres Ordres religieux, en prononçant du haut de la chaire de Notre- Dame de Paris l'un de ses plus beaux et de ses plus éloquents

discoure. Il fonda sept couvents de Bon Ordre, dout celui de Nancy l'ut le premier, il créa le Tiers-Ordre enseignant, et il laissa, à sa mort, les doux beaux collèges de Sorrèze et Oullins. Il fut provincial, vicaire généra] et membre de l'Académie française.

Ce second patriarche de notre saint Ordre ressemble beaucoup au premier, par sa sainteté i ri Bon amour pour la pénitence. Ce roi de la parole , ce Virgile de l'improvisation , créa un nouveau genre de prédication tout à fait en rapport avec l'esprit et les exigences de son siècle.

Génie providentiel, sa vie fut pour l'Église et la société une source abondante de bienfaits. Il mourut comme un saint, après avoir reçu toutes les dernières consolations de notre sainte religion. Ses dernières paroles furent un hynine inspiré, et l'expression de la plus heureuse espérance. Dominant la prostration de ses forces, il s'assit sur son lit de douleur, et, levant les bras vers le ciel, il s'écria avec une voix énergique : Mon Dieu, ouvrez-moi!...

Peu après, le 2t novembre 1861, à neuf heures de la nuit, il exhala sa belle àme. Tout le monde catholique a pleuré sa perte. Ses précieux écrits vivront autant que les sciences et les lettres.

Ainsi, à trois mille lieues de la France, au Chili, dans un couvent situé sur le rivage de l'océan Pacifique, le nom du P. Henri Lacordaire est chaque jour prononcé avec amour et respect, et sa mémoire honorée par des religieux étrangers, dont il ne fut point cependant connu personnellement, et qui ne lui doivent, ni leurs couvents, ni leur habit, ni leur influence, ni leur acceptation dans la société au milieu de laquelle ils vivent. Mais sachant ce qu'il a fait pour l'Ordre, et le prestige qu'il lui a rendu dans le monde, ils se font un devoir de le placer dans leur vénération à côté du saint fondateur lui-même.,.

Nous terminerons par ces dernières paroles notre petite esquisse du couvent de récollection de Notre -Dame- de- Bethléem de Santiago.

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