CHAPITRE XXVII
Le P. Dominique Neyra. — Fondation de la province. — Les RR. PP. Gérard de Léon , Jean Garay, Dominique Pizarro , Dominique Neyra, premiers provinciaux. — Les RR. PP. Julien Pedriel, Thomas de los Santos , Ventura Martinez.
La province de Saint-Laurent du Chili, comme nous l'avons dit dans les chapitres précédents, possédait, tant en deçà qu'au delà des Cordillères, de nombreux couvents entre lesquels n'existait pas toujours une très -parfaite entente, surtout depuis le schisme de l'année 1666, dont nous avons parlé plus haut.
C'était une grosse affaire pour les provinciaux habitant le Chili de faire la visite de leurs couvents, principalement de ceux situés de l'autre côté des Cordillères, car alors il fallait nécessairement se résoudre à traverser ces montagnes. Ce voyage non-seulement occasionnait une grande perte de temps , mais encore il exposait les provinciaux , vu leur âge généralement assez avancé, à de grandes fatigues et d'inévitables dangers; aussi avaient-ils pris
rhabitudede se faire remplacer dans cet office par des religieux plus jeunes « * t « I » ■ leur choix, auxquels ils donnaient, comme à leurs délégués, tous les pouvoir* nécessaires pour agir en leur nom.
Malheureusement ces délégués ne s'acquittèrent pas toujours de cette tâche délicate ù là satisfaction de tous, et quelques-uns, parait-il, se montrèrent même tant soit peu sévères et tyranniques envers leurs frères de la Bande Orientale; de là des plaintes et des mécontentements.
On accusa même plusieurs d'entre eux, à tort ou à raison , d'avoir profité de leur position pour enrichir quelques couvents aux dépens de certains autres.
Quoi qu'il en soit de toutes ces accusations, il est certain que les religieux de la Bande Orientale désiraient depuis longtemps la séparation , et que même ils avaient déjà écrit plusieurs fois à Rome pour demander au Rm0 P. Général de l'Ordre l'autorisation de se constituer en province indépendante de celle de Saint -Laurent du Chili. Mais leurs démarches jusque-là n'avaient point encore abouti.
Un jeune religieux, le P. Dominique Neyra, de Buenos- Ayres, résolut alors de venir au secours de ses frères en allant lui-même à Rome défendre leur cause devant le Saint-Siège et le Général de l'Ordre.
Un jour donc, le P. Neyra, la bourse bien garnie par son propre père, muni de bonnes lettres de recommandation des personnes les plus influentes du pays, et porteur d'une pétition signée par les religieux les plus éminents de son couvent, sans prendre congé de son Père provincial, le 15 mai 1722, s'échappa secrètement de Buenos-Ayres pour se rendre en Europe.
Le P. Neyra lui-même, dans un livre très-intéressant1,
1 Le livre do P. Dominique Neyra est intitulé : Ordinanzas de la modema provincin de San Agostin de Buenos-Ayres, por el Padre Dominico Neyra, de la Orden de los Predicadores.
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nous a raconté les principaux épisodes de son voyage à Rome, et comment il parvint à obtenir ce qu'il sollicitait. Nous suivrons donc pas à pas le voyageur, et nous apprendrons ainsi comment s1est fondée la nouvelle province de Saint-Augustin de la Plata.
Le P. Dominique Neyra, après avoir fait ses études au couvent de Cordoue, fut envoyé à Santiago, au Chili, où il reçut l'onction sacerdotale le 2 mars 1713, de la main de Mgr Romero, archevêque de cette ville.
Le P. Gaspard de Soto, alors provincial, essaya de le retenir au Chili, en lui offrant les occupations les plus en rapport avec ses goûts et ses aptitudes; mais le jeune Neyra crut devoir refuser, et il repassa les Cordillères pour revenir dans le couvent auquel il appartenait par sa profession.
De 1713 à 1722 il exerça avec succès l'office de lecteur ou professeur dans les couvents de Cordova et de Buenos- Ayres. C'est de cette dernière ville qu'il s'échappa secrètement pour se rendre à Rome, le 15 mai 1722.
Nous n'avons point à raconter ses impressions de voyage, ni les diverses aventures dont il fut le héros pendant sa traversée ; tout ce que nous pouvons dire , c'est que cette traversée fut assez longue, puisqu'il n'arriva à Lisbonne que le 15 mars 1723.
De Lisbonne il se rendit à Cadix, avec l'intention de passer sans retard à Rome, mais il fut arrêté dans son projet par une malheureuse circonstance. L'intendant de la douane de Cadix, ayant entendu dire que le P. Neyra était porteur d'une somme assez considérable en or, crut de son devoir de l'arrêter (c'était l'ordre du roi d'Espagne, de ne point laisser sortir du royaume les monnaies d'or et d'argent introduites par les voyageurs), sans doute pour lui laisser le temps d'échanger son or pour d'autres valeurs.
Mais le P. Neyra parla à l'intendant avec tant d'é-
loquenee, el lui montra si bien les inconvénients qui pourraient résulter de ce retard, tant pour lui que pour la mission dont il était chargé, s'il ne se rendait pas directement à Rome, que celui-ci lui donna un passe-port surle-champ.
Malheureusement, pendant tous ces pourparlers, le P. Neyra fut dépouillé de tout ce qu'il possédait, sans qu'on pût découvrir les voleurs. Le pauvre religieux se vit donc dans l'obligation de recourir à la bourse de ses amis alin d'obtenir les ressources nécessaires pour la continuation de son voyage.
Le but du P. Neyra en se rendant à Rome avant de voir le roi d'Espagne était de disposer le Général de l'Ordre, alors le Rme P. Augustin Pipia, à la séparation de la province, puis d'obtenir de sa bonté un titre en règle comme procureur des provinces dominicaines du Tucuman, de Buenos-Ayres et du Paraguay, de manière à pouvoir se présenter avec plus d'autorité devant le conseil des Indes.
Le P. Neyra obtint avec facilité du Rmo P. Général tout ce qu'il désirait, et aussitôt il s'empressa de quitter Rome pour retourner en Espagne.
La cause de cette grande diligence était sa crainte de se voir prévenu devant le conseil des Indes par quelques opposants, et principalement par un certain Père jésuite nommé Ignace Aleman, qu'il savait parfaitement avoir été chargé, par les Dominicains du Chili, de soutenir leurs intérêts en Espagne et à Rome.
Arrivé en Espagne, il se rendit sans retard à l'Escurial , où siégeait le conseil des Indes, pour demander la permission de se rendre à Rome, ayant bien soin de se taire sur le voyage qu'il y avait déjà fait. Adroit et habile, il défendit si bien sa cause et dépêcha si prompterr.ent les affaires, que, le 5 novembre 17*25, il obtint une cédule
royale l'autorisant à passer à Rome pour solliciter du Général de l'Ordre la séparation demandée.
Le P. Neyra, dans son livre, ne dissimule point sa joie d'avoir triomphé et renversé l'opposition de son antagoniste le R. P. Ignace Aleman. « Je sortis du conseil, ajoute-t-il, plein de reconnaissance pour ceux qui m'avaient aidé, et je n'oubliai point de laisser quelque chose aux employés du bureau. Ce n'est point là une mauvaise prodigalité; car je sentais que plus tard, si j'avais encore à me présenter, ils feraient plus promptement mes affaires. »
On voit par ces paroles que le P. Neyra savait unir à l'activité et au talent la diplomatie et ce quelque chose qui. selon l'adage castillan, est capable de briser les roches les plus dures (quelrantar péhas).
Le 13 novembre, le P. Neyra se mit en route pour retourner à Rome. Il raconte avec des détails très-amusants et des réflexions très -curieuses son voyage à travers la France et l'Italie. II passa à Perpignan , Montpellier, Arles, Marseille, Gènes, Florence, Sienne, et enfin il arriva à Rome, où il fut parfaitement accueilli par le Général de l'Ordre, le Rme P. Augustin Pipia. Ce dernier avait été très-froissé de ce que les Pères du Chili eussent confié les affaires et les secrets de l'Ordre à un religieux d'un habit différent, et pour cette raison il se montra trèsdisposé à entendre le P. Neyra et à favoriser son entreprise.
Le P. Neyra, sur le conseil du Général de l'Ordre, travailla aussitôt à rédiger un mémoire sur les affaires de la province, dans lequel il expliqua tous les motifs pour lesquels les religieux des provinces de Tucuman, Buenos- Ayres et Paraguay, sollicitaient leur séparation de la province de Saint-Laurent du Chili.
Ce mémoire achevé, il vint lui-même, avec l'un des
compagnons du Kmo P. Général, le présenter au Souverain Pontife, alors le pape Innocent XIII.
Le Saint-Père lut avec attention ce mémoire, ri il promit d'envoyer bientôt sa réponse; mais la mort le surprit avant d'avoir pu faire connaître ses intentions. Il mourut le 7 mars 1724.
La mort du pape Innocent XIII donna de grands loisirs au P. Neyra, car elle arrêta le cours des affaires; mais il en profita pour visiter Home, étudier ses beaux monuments, et se rendre compte des coutumes et usages de la ville éternelle. Tout ce qu'il vit et entendit il le raconte dans son livre, sans la moindre prétention et avec la simplicité la plus charmante. Ainsi, il nous décrit les cérémonies de Saint- Pierre, le conclave et même le carnaval dont il fut témoin, avec une naïveté admirable. Mais ce qui semble le surprendre le plus, c'est de voiries antichambres du Vatican, autrefois si remplies quand Innocent XIII était vivant, si dégarnies après sa mort et même tellement vides, que le cercueil du Pape était seul, presque abandonné de tous; à peine quelques serviteurs agenouillés semblaient se souvenir du défunt. D'où il conclut naïvement que l'intérêt semble tenir une plus grande place que l'amour dans l'âme des courtisans.
Enfin, le 24 mars, le cardinal Orsini fut élu pape sous le nom de Benoît XIII; c'était un dominicain.
Le nouveau pape, après avoir lu le mémoire envoyé à son prédécesseur, et s'être entretenu en particulier avec le P. Neyra, lui accorda tout ce qu'il demandait, c'est-àdire la séparation des couvents et la création d'une nouvelle province entièrement indépendante de celle de Saint- Laurent du Chili.
La province érigée, il ne restait plus qu'à lui donner une tête. Le maître général , le Rrae P. Augustin Pipia , chargea alors le P. Neyra de lui dresser une liste des
religieux qu'il jugeait les plus dignes pour occuper le poste important de premier provincial de cette nouvelle province.
Le P. Dominique Neyra nomma en première ligne un de ses amis dont il avait été le disciple , et qui avec lui avait le plus travaillé à la séparation : le P. Gérard de Léon. J'ai confié, écrivait-il plus tard, le gouvernement de la province à un lion , nominaxi leonem. Le P. Gérard de Léon fut, en effet, nommé provincial.
Aussitôt après, le P. Neyra s'empressa de se rendre en Espagne; car il avait peur des intrigues du P. Ignace Aleman, le délégué des Pères du Chili, et il le croyait capable d'employer tous les moyens possibles devant le conseil des Indes, pour faire avorter son œuvre. Le P. Neyra ne s'était point trompé, et son voyage ne fut point inutile. En effet, le Père jésuite, loin de se croire vaincu, travaillait sans relâche à obtenir la victoire, et môme, afin de réussir plus facilement , il s'était adjoint un collaborateur dans la personne d'un Père franciscain nommé François Leco.
Le hasard voulut que le P. Neyra et ce Père franciscain se rencontrassent un jour dans les antichambres du conseil des Indes. Le Père franciscain, qui ne connaissait nullement le P. Neyra, lui raconta simplement le but pour lequel il apparaissait devant le conseil. Le P. Neyra se garda bien de lui dire qui il était, et, profitant de la circonstance, il fit causer le bon Père franciscain, et apprit de lui , il est vrai , au prix de mille mortifications pour son amour-propre, tout ce qu'il désirait savoir, c'est-à-dire, les moyens par lesquels on pensait le combattre. La conversation durait depuis assez longtemps, lorsque survint un troisième religieux, lequel, connaissant parfaitement le P. Neyra, s'empressa de le saluer par son nom. Le Père franciscain fut alors complètement déconcerté, et il fit les plus grandes excuses au P. Neyra, pour la manière odieuse
avec laquelle il avait parlé de lui, et bientôt il finit par lui dire que, depuis cette entrevue, il avait conçu pour son caractère une trop haute estime pour ne point renoncer à la commission indigne dont il avait été chargé près du conseil des Indes.
De cette manière le P. Neyra gagna son procès, aussi facilement en Espagne qu'à Rome.
Le Rmo P. Augustin Pipia envoya alors aux Religieux des provinces du Tucuman, de la Plata et du Paraguay, la lettre suivante :
« A nos chers fils en Jésus-Christ, les Révérends Pères « et Frères des couvents des trois contrées de la Plata, du « Paraguay et du Tucuman. Nous, frères Augustin Pipia, « professeur en sacré théologie, Maître Général de l'Ordre « des Frères Prêcheurs, et serviteur : salut '.
« Ayant examiné attentivement les graves inconvé- « nients qui résultent, tant au point de vue de l'obser- « vance, qu'au point de vue des biens temporels, pour les « couvents du Paraguay, de la Plata et du Tucuman , de « leur réunion en une seule province avec les couvents du « royaume du Chili, à cause de leur distance de ce pays, « d'où généralement sortent élus tous les provinciaux, les- « quels, ne pouvant faire personnellement la visite de ces « couvents, en confient le soin à d'autres religieux chi- « liens, qui négligent de promouvoir l'observance dans « les couvents de ces trois contrées , comme nous l'avons « appris de l'évêque du Tucuman , don Emmanuel Mer- « cadillo, religieux de notre Ordre, qui, l'an de grâce 1699, « demandait au nom de Notre- Seigneur, au Roi Catho- « lique, tête suprême de notre religion, la division des « couvents des trois pays ci - dessus , des couvents du
i Voir l'appendice, note 6.
« royaume du Chili, et d'en constituer une nouvelle proo vince , jurant par sa consécration , et assurant que c'é- « tait le seul moyen de rendre florissante notre religion « en ce pays et d'en détruire les abus, comme l'expérience « l'a déjà montré, pour les provinces de Saint-François, « de Sainte-Marie-de-la-Merced , et de la Société de Jésus, « qui n'ont commencé à fleurir qu'à partir du jour où a « été faite une semblable division; ce témoignage est en « outre corroboré par celui du vice-roi et de la ville de « Buenos-Ayres , par celui des religieux de Saint-François « et de la Merced, dans la ville de Cordova, et par celui « de tous les religieux de notre Ordre habitant les couce vents situés dans les susdites contrées; de plus, Sa Mate jesté Catholique, le roi des Espagnes et des Indes, accé- « dant à cette pétition, d'après l'avis de son conseil royal « des Indes, a approuvé la division par un acte du 5 note vembre 1723, lequel est conservé dans les archives, et « il a ordonné au Père lecteur Dominique Neyra de « recourir à Nous, d'insister près de Nous, et de Nous « supplier de consentir à ladite division; ce qu'en effet « il a fait, nous produisant et montrant à nos yeux les « lettres autographes des susdits témoignages, lesquels, « ayant été aussi présentés à SS. DN. Benoît XIII, furent « aussi approuvés par Sa Sainteté, qui, consentant à lace dite division , nous laissa le soin , par un acte du ■ 13 juillet de l'année courante, de faire la division des et couvents et l'érection d'une nouvelle province, selon le ce vœu de Sa Majesté Catholique , et celui de tous les relice gieux de ces trois contrées : ce que nous ferons en vertu te de l'autorité apostolique.
ce C'est pourquoi, en vertu de l'autorité de notre office .
ce de l'avis des Pères les plus graves, comme aussi au nom
« de l'autorité apostolique, à Nous commise et bénévole-
te ment concédée, Nous divisons et séparons tous les cou-
wnts et maisons des trois contrées de Rio de la IMata, « du Tucuman et du Paraguay, des couvents de la proa vince du Chili , et nous les érigeons en une nouvelle « province, sous le nom et le titre de Saint -Augustin de
Buenos-Ayres ; et tous ces couvents et maisons Nous les « disons et déclarons séparés de la province du Chili, et « érigés en une nouvelle province, avec toutes les grâces, « droits et privilèges des autres provinces de notre Ordre, « et lui donnons le quarante-neuvième rang dans l'ordre a des provinces. Et pour cette première fois, Nous in- « stituons, donnons, créons et faisons prieur province cial de cette nouvelle province en premier lieu : le « Rd P. maître Frère Gérard de Léon ; et à son dé- « faut, le Rd P. maître Frère Joseph Mendoza, et au « défaut de ces deux premiers, le Rd P. prédicateur gé- « néral Frère Jean Garay, et enfin au défaut de tous « ceux précédemment nommés, le Rd P. Frère Domi- « nique Pizarro, avec toute autorité et juridiction, tant « pour le spirituel que pour le temporel , sur tous les cou- « vents, Frères et personnes même du tiers ordre apparte- « nant aux trois susdites contrées ; avec voix pour le cha- « pitre général, et tous les droits et autres privilèges « dont ont coutume de jouir, et doivent jouir les autres « provinciaux régulièrement institués, et le provincialat « commencera à partir du jour où aura été faite juridi- « quement notre intimation pour la division et l'érection « et constitution de la nouvelle province.
« Nous ordonnons à tous, et à chacun des religieux « appartenant aux couvents des trois susdites contrées, « ainsi qu'à ceux appartenant au royaume du Chili . en « vertu de l'Esprit-Saint et de la sainte obéissance, sous « précepte formel, comme aussi sous peine de privation « de voix active et passive , et de tous les grades et offices, a comme aussi sous peine de nullité de tous les actes , de
& se soumettre en tout point à notre détermination, et de « n'y point contredire en quoi que ce soit.
« Donné à Rome, dans notre couvent de Sainte-Marie- « sur-Minerve, le 14 juillet 1724.