‹ Les dominicains en AmériqueChapitre 39 sur 48 · F. AUGUSTIN PIPI A · texte numérisé non relu

F. AUGUSTIN PIPI A

« Mag. Ord.

« F. Bernardin* Menbrive,

« Mag. Prov. Terrae Sanctœ et socius. »

[Reg.fol. 1.)

Ce bref du Rme P. Augustin Pipia fut accompagné d'une lettre par laquelle il exhorte les religieux de la nouvelle province à l'observance régulière et à l'étude , et indique le 9 novembre pour la célébration des chapitres provinciaux dans le couvent Saint-Elme de Buenos-Ayres. Ensuite le Rme Père désigne, à l'exclusion des autres, les couvents de Buenos-Ayres et du Paraguay comme maisons de noviciat, et enfin il érige le couvent de Buenos-Ayres en collège d'étude générale pour la province, en lui donnant toutes les grâces et privilèges dont les autres collèges ont coutume et doivent jouir dans l'Ordre.

Peu de temps après avoir envoyé le bref ci- dessus, le Rme P. Augustin Pipia fut élevé au cardinalat , et le chapitre de Bologoe lui donna pour successeur dans le gouvernement de l'Ordre le Rme P. Thomas Ripoll.

De son côté , le P. Dominique Neyra ne restait point inactif. A la date du 2 décembre 1724, il envoya une longue lettre au nouveau provincial , dans laquelle , après lui avoir raconté ses peines et ses succès dans l'affaire de la séparation et de l'érection de la province de Saint-Augustin, il l'engagea à réunir promptement un chapitre provincial, pour y traiter des questions concernant l'organisation et le bon ordre de la nouvelle province.

Le bref du Kmo P. Augustin Pipia et la lettre du P. Neyra arrivèrent entre les mains du nouveau provincial à Buenos-Ayres, le jour même de la fête de saint Augustin, protecteur de la province. Ce fut une joie immense parmi les religieux et leurs amis. Aussitôt le P. Gérard de Léon, pour se conformer aux avis du P. Neyra, s'empressa de visiter les divers couvents de son obédience, et de préparer la réunion du premier chapitre provincial , lequel eut lieu peu de temps après, le 23 décembre 1725 *.

Dans ce chapitre , les religieux de la province de Saint- Augustin demandèrent au Rmo P. Thomas Ripoll les choses suivantes :

« 1° L'autorisation d'ouvrir un collège général d'études dans le couvent de Cordova, ce couvent ayant toujours joui de ce privilège.

« 2° Que les chapitres provinciaux se tinssent alternativement dans les couvents de Cordova et de Buenos-Ayres.

« 3° Que le provincial du Chili fût obligé à restituer à la nouvelle province les sommes suivantes :

« 2,000 patagons * enlevés au couvent de Santiago del Estero par le R. P. Manuel de Rivera, pendant son premier vicariat général ;

« 2,600 patagons enlevés par le même, pendant son second vicariat général ;

« 1 ,000 patagons enlevés au couvent de Buenos-Ayres, par le R. P.Gaspard de Soto, pendant son priorat en cette ville;

1 La province de Saint -Augustin comprenait alors les couvents de Buenos-Ayres, Cordova, La Rioja, Santiago del Estero, Paraguay, Santa -Fé.

En 1809, les couvents de Mendoza et de la Punta de San Luis furent séparés violemment de la province du Chili , par le vice - roi de Buenos-Ayres, le senor Cisneros ; mais, cependant, ils ne furent attachés légalement à la province de Saint -Augustin qu'en l'année 1814. Ce qui donne huit couvents à cette province.

* Le patagon vaut près de six francs.

« 1,000 patagons enlevés au même couvent, par le P. prédicateur général Thomas Carvajal ;

« 1,000 patagons enlevés par le même, et appartenant au couvent de Cordova, à la suite de la mort du P. André de Aguero, fils de ce couvent;

« 1,190 patagons enlevés au couvent du Paraguay, par le 11. P. prédicateur général Eugène Chavez, pendant son priorat en ce couvent;

« 80 patagons enlevés au couvent de Buenos-Ayres, par le Prieur, lequel, au moment de la séparation, s'enfuit au Chili sans vouloir rendre de compte. »

Ensuite le chapitre fit plusieurs ordinations concernant le bon ordre, la manière de se vêtir, la pauvreté et la simplicité religieuse dans les cellules.

Parmi ces ordinations, il y en a une défendant aux religieux de manger hors du couvent, d'aller jaser à la porterie ou sur la place du couvent, de se poser en sentinelles aux fenêtres pour voir ce "qui se passe dans la rue *.

Les actes de ce premier chapitre furent expédiés en Espagne par le P. Neyra avec prière de les porter lui-même à Rome, pour en obtenir la confirmation du Rmo P. général, Thomas Ripoll. Mais une grave maladie ne permit point au P. Neyra de faire ce voyage. Il dut alors envoyer à Rome ces mêmes actes avec une lettre, et il en attendit la réponse à Cadix.

Le Rme P. Thomas Ripoll, par lettre du 1er février 1727, accorda à la nouvelle province tout ce qu'elle demandait pour les couvents de Buenos-Ayres et de Cordova; mais quant aux sommes réclamées à la province du Chili par le chapitre, il répondit qu'il ferait examiner sérieusement

1 No permitian que nuestros Religiosos salgan a las porterias, y plazoletas de los conventos, para trabar conversacion, ni a estai* hechos centinelas de lo que passa en calle.

PROVINCE DE SAINT-AUGUSTIN 44o

cette affaire par des commissaires nommés par lui-même et choisis en dehors des deux provinces de Saint-Augustin de Buenos -Ayres et de Saint-Laurent du Chili, afin qu'ils pussent juger, sans prévention aucune, l'état de la question. Puis il termina en les exhortant à vivre dans la paix et à ne point s'exposer à perdre les biens éternels par un trop grand amour pour les biens temporels l.

Toutes les affaires dont il avait été chargé ayant parfaitement abouti, le P. Neyra songea alors à reprendre la route de l'Amérique. Mais, ne voulant pas y retourner les mains vides, il acheta un grand nombre de livres et plusieurs peintures, tant pour l'église que pour la sacristie; et enfin , comme souvenir de son voyage et de ses succès, il fit exécuter un grand tableau dans lequel l'artiste dut le peindre à genoux devant le pape Benoît XIII, et présentant à Sa Sainteté son mémoire pour la division des couvents et l'érection de la nouvelle province. C'est srrcctous ces bagages que le P. Neyra, le 24 décembre 1728, sortit du port de Cadix et tit voile pour Buenos-Ayres, où il arriva heureusement le 11 avril 1729.

A son retour, le P. Neyra fut nommé régent des études dans le couvent de Saint-Elme de Buenos-Ayres.

Le 9 novembre 1729, les quatres années de provincialat du P. Gérard de Léon, premier provincial, ayant expiré, le chapitre dut se réunir pour lui donner un successeur. Les amis du P. Neyra se croyaient assurés de sa nomina-

1 Ad hoc autem non judicamus idonenm quemqnam ex vobis , sicut nec ex provincia Chilensi, cum pro utraque parte facile posset allegari suspicio iu judice. Ex alia ergo provincia illum assumens per spéciales noï-tras literas ipsum instituendo super hujusmodi negotio commissarium nostrum. Non possutnus t&men non hortari vos, ut si id, qnod optabatis obtinuistis, pacem sfquamini, et non sitis ita solliciti de bonis temporalibus , ut amittatis œterna, et sic debetis curam tantum habere de rébus quse ad vestram professionem conducunt.

tion à cause des grands services qu'il avait rendus à la nouvelle province; mais cependant la majorité des électeurs se prononça en faveur du P. Jean Garay, l'un des religieux dont le nom figurait au troisième rang sur la liste des quatre sujets présentés au Rme P. général Augustin Pipia, par le P. Neyra, comme étant dignes du provincialat.

Le nouveau provincial élu commença presque aussitôt une guerre terrible contre son prédécesseur, le P. Gérard de Léon, et contre le P. Neyra. Il en vint même au point de défendre à ce dernier tout rapport amical et intime avec le P. Gérard de Léon. A chaque instant il se plaisait à faire la visite de leurs cellules et à en fouiller tous les coins, comme s'ils eussent été des hommes à craindre et des conspirateurs de la pire espèce. Enfin , malgré les grands services que rendait le P. Neyra au couvent de BuencWAyres, dont il était le régent des études, le nouveau provincial voulut l'en éloigner, et alors il l'assigna à Cordova, avec peine d'excommunication s'il ne se mettait pas en route avant huit jours. Au jour de son départ, le P. Neyra demanda la permission de voir son ami , le P. Gérard de Léon, et de lui faire ses adieux; mais cette permission lui fut même refusée. Le nouveau provincial ne s'en tint même pas là. Le P. Neyra, comme nous l'avons dit, avait rapporté d'Espagne un grand tableau dans lequel il était représenté à genoux devant le pape Benoît XIII et lui offrant son mémoire ; c'était un souvenir dont le P. Neyra était fier et auquel il tenait beaucoup. Le P. Provincial fit effacer le portrait du P. Neyra et peindre à sa place une lourde et épaisse colonne, disant que ce portrait lui déplaisait autant que l'original '.

! Quand le P. Neyra fut élu provincial , il fit effacer la colonne et p indre de nouveau son portrait. Ce tableau est aujourd'hui dans le salon de réception du couvent de Buenos -Ayres.

PROVINCE DE SAINT -AUGUSTIN Vil

Après le départ du P. Neyra, le provincial n'en continua pas moins son système de vexations envers le. P. Girard de Léon, et, à la lin, ce digne religieux en fut tellement bouleversé, qu'il se décida à s'enfuir de son couvent pour se réfugier chez les religieux de la Merced, dans la même ville. De son côté, le P. Neyra ne s'était point rendu à Cordova, où il était assigné. Après avoir pris congé de son Provincial, il s'était retiré aussi dans le couvent des Pères de la Merced , avec l'intention de partir une seconde fois pour Rome, aussitôt que l'occasion se présenterait. Cette occasion se présenta bientôt, et le 13 juin 1730, il mit à la voile pour l'Europe, emportant avec lui des lettres des religieux de Cordova et de Buenos-Ayres pour le Rme P. Général de l'Ordre à Rome.

Le provincial Jean Garay, en apprenant cela, s'empressa aussitôt de faire partir pour Rome un autre religieux , le P. José de Cueva, pour dénoncer la conduite des PP. Neyra et Gérard de Léon, eten même temps pour justifier lasienne.

Quelque hâte que mît à son voyage le P. Neyra, il n'entra point cependant le premier dans la ville éternelle; il y fut précédé par le P. José de Cueva. Ce dernier profita habilement de cet avantage pour mettre le Rmc P. Général dans ses intérêts, et lui montrer la conduite de son adversaire sous le jour le plus défavorable. Aussi lorsque le P. Neyra, à son arrivée à Rome, se présenta devant le Rmo P. Thomas Ripoll, il le trouva prévenu contre lui et presque disposé à le punir comme séditieux, et le fauteur de tous les troubles dans la province.

Cependant le Rmc P. Général, après avoir pris connaissance des lettres dont le P. Neyra était porteur, consentit à l'entendre et à recevoir ses explications.

Mais ces explications étaient bien diverses de celles données par le P. José de Cueva, et, en général, les versions des deux adversaires étaient en si grande contradiction.

que le Rme P. Thomas Ripoll, ne sachant à quoi s'en tenir, et croyant impossible de démêler la vérité, prit le parti, pour en finir, de renvoyer les deux religieux dans leur province, après leur avoir fait à chacun une sévère admonestation.

Alors les deux religieux, se voyant ainsi également traités devant la justice supérieure à laquelle ils avaient eu recours, ne virent rien de mieux à faire que de se réconcilier, et, après s'être consolés mutuellement de leur échec, ils reprirent ensemble comme de vrais amis la route de l'Amérique.

Le P. Dominique Neyra et le P. Père José de Cueva s'embarquèrent à Cadix le 22 décembre 1733. A leur arrivée à Buenos- Ayres, ils apprirent la nomination du P. Pizarro comme provincial , par le chapitre de Cordova.

Cette nouvelle remplit de joie le cœur du P. Neyra, car le nouveau provincial était son ami, et il savait que, par sa prudence et les hautes qualités dont il était doué, il réparerait parfaitement le mal causé par son prédécesseur, et rendrait aux études et à l'observance l'éclat qu'elles avaient perdu sous l'administration du P. Jean Garay.

En effet, le P. Dominique Pizarro réalisa toutes les espérances qu'on avait conçues de sa sagesse et de son zèle. Sous son gouvernement la province se releva, et les troubles s'évanouirent. Le P. Neyra fut élu prieur du couvent de Buenos- Ayres, où devait se tenir le chapitre suivant, et il remplit cet office à la satisfaction de tout le monde.

Les quatre années de provincialal du P. Pizarro ayant expiré, il fallut songer à lui donner un successeur.

En ces temps et en ces pays, la nomination d'un provincial était toujours une grosse affaire, et généralement on s'en occupait beaucoup à l'avance. Le provincial sortant avait aussi l'habitude de présenter le religieux qu'il agréait le plus, et qu'il croyait le plus digne de le rem-

placer. Or, le P. Dominique Pizarro avait toujours pensé au P. Neyra; aussi se lit -il un «lavoir de le désigner aux suffrages de ses frères, el de plus, quand le moment fut venu, il soutint sa candidature avec toute l'autorité que lui donnaient, sur la province entière, ses talents et sis vertus.

Le P. Dominique de Neyra fut donc élu provincial le 9 novembre 1737.

Une fois nommé provincial, le P. Dominique Neyra se consacra de tout cœur au bien de la province confiée à ses soins.

Loin de fermer l'œil devant les abus, et d'esquiver les difficultés dans l'intérêt de sa tranquillité personnelle, au contraire, il aborda de front les unes et s'efforça courageusement de détruire les autres.

De plus, persuadé que l'esprit de sacrifice, comme le sentiment du devoir, ne se manifeste avec force, dans les grandes circonstances, que lorsque l'âme a été préparée par une pratique quotidienne à l'exercice de ces sublimes vertus, il essaya de faire entrer ses religieux dans la noble voie du renoncement et de les accoutumer à se courber à toute heure de jour devant la majesté du devoir, en les obligeant à se conformer en toutes circonstances aux lois, coutumes et rubriques de l'Ordre.

Dans l'intérêt de ses religieux, et pour donner un plus grand lustre à la province, le P. Neyra résolut aussi de créer dans son couvent de Duenos-Ayres une grande maison d'études; mais, malheureusement, il manquait de lecteurs ou professeurs. Dans cette conjoncture, il crut devoir réunir les religieux les plus graves de la province, ainsi que d'autres personnes influentes dans la ville, pour leur soumettre ses plans, et leur demander leur avis sur une question aussi importante. Tous approuvèrent la généreuse idée du P. Neyra, mais tous n'en jugèrent la

réalisation possible qu'autant qu'on ferait venir d'Europe des professeurs zélés, instruits, et dignes sous tous les rapports d'être placés à la tète du nouvel établissement. Il fallait donc envoyer un religieux pour choisir et amener ces professeurs.

Mais qui pouvait- on charger d'une telle mission? Le P. Neyra seul en paraissait capable; malheureusement il était aussi provincial, et comme tel, selon les lois de l'Ordre, il ne pouvait sortir de sa province sans motifs extrêmement graves et sérieux. Le conseil de la province dut donc se réunir pour examiner et décider la question; les avis furent partagés. Les religieux de Buenos-Ayres soutenaient que les motifs de ce voyage étaient assez graves pour que le provincial dut se résigner à l'entreprendre. Les religieux de Cordova répondirent qu'en ce moment la province avait assez de professeurs, et que l'absence du provincial serait préjudiciable à tout le monde.

Le P. Neyra, après avoir tout entendu et tout pesé, sans mépriser l'avis des Pères de Cordova, se rendit néanmoins à l'opinion de ceux de Buenos-Ayres, et aussitôt il se prépara à son voyage; c'était pour la troisième fois qu'il s'exposait à traverser l'Océan.

Au moment de son départ, il reçut la triste nouvelle de la mort de son ami, Gérard de Léon, qu'il pensait nommer vicaire provincial pendant son absence; il fut donc obligé d'en choisir un autre. Cette précaution prise, il s'embarqua le 28 août 1738, et après une longue et pénible traversée il arriva à Cadix, le 15 mars 1739.

De Cadix, le P. Neyra se rendit à Madrid, d'où il écrivit au Pim0 P. Général les motifs de son voyage en Europe, et pour lui demander l'autorisation de passer à Rome. La réponse fut satisfaisante, et en même temps il reçut une patente à la date du 27 juin 1739, par laquelle il était autorisé à demander au conseil des Indes la permission de choisir

dans les divers couvents de la Péninsule le nombre de lecteurs dont il avait besoin pour son collège de Bucnos- Ayn-s.

Le P. Neyra ayant obtenu, tant à Rome qu'à Madrid, tout ce qu'il désirait, se disposa à reprendre la route de l'Amérique, en compagnie des quatre lecteurs dont il avait fait l'acquisition. Malheureusement sur ces entrefaites la guerre fut déclarée, et le port de Cadix bloqué par une flotte anglaise. L'un des navires sur lequel il avait chargé toutes ses richesses fut pris ou perdu, car jamais on n'en entendit plus parler. Lui-même fut obligé de s'arrêter à Cadix pendant la durée de la guerre, et comme elle se prolongea longtemps, trois des quatre théologiens se découragèrent et demandèrent à retourner dans leur couvent. Le quatrième seulement , le P. José Quintanilla , consentit à partager sa bonne et sa mauvaise fortune, et à la première occasion ils mirent à la voile ensemble pour Buenos- Ayres. Mais quand ils y arrivèrent, le P. Dominique Neyra n'était plus provincial.

Nous avons fait connaître la manière dont fut formée la province de Saint-Augustin , et les quatre premiers provinciaux qui eurent l'honneur de la gouverner ; il ne nous reste plus qu'à ajouter quelques mots pour terminer cette petite esquisse.

La province de Saint- Augustin ne possède pas d'autres couvents que ceux dont elle hérita , lors de sa séparation de celle de Saint -Laurent du Chili. Ces couvents sont au nombre de huit, à savoir : ceux de Buenos- Ayres, Cordo va, La Bioja, Santiago del Estero, Paraguay et Santa-Fé, acquis par la province en l'année 1726, et deux autres, ceux de Mendoza et de la Punta de San Luis, acquis seulement en 1814. Au moment de la guerre de l'indépendance, beaucoup de couvents eurent à souffrir. Le couvent

de Saint- Elme de Buenos -Ayrcs fut coupé en deux parties par une rue sous le gouvernement de Bernardino Bibadavia, président de la nouvelle république Argentine; néanmoins il possède toujours sa vaste et belle église, et un local suffisant, quoique restreint, pour le noviciat et une quinzaine de religieux.

La province de Saint-Augustin , comme toutes les choses humaines, a dû avoir naturellement ses épreuves, ses hauts et ses bas; mais néanmoins elle a toujours eu l'honneur de fournir des hommes remarquables, et aujourd'hui encore elle possède quelques-uns des meilleurs prédicateurs et des apôtres les plus zélés de • la république Argentine.

Parmi les religieux dont le nom brilla à l'époque des luttes de l'indépendance, nous devons citer le provincial, P. Julien Pedriel, homme très-estimé, et grand prédicateur, auquel le nouveau gouvernement donna le titre distingué de Commissaire général de tous les Ordres religieux du pays.

Voici la traduction de la lettre par laquelle lui fut signifiée sa nomination.

« Le directeur suprême des provinces unies de la Ri- « vière de la Plata *.

« Par suite de la mort du Rmo P. Casimir Ibarrola, le « poste de Commissaire général de tous les Ordres religieux « répandus dans les provinces unies de la rivière de la a Plata se trouvant vacant, il est de mon devoir, en con- « formité aux ordres de la souveraine assemblée générale « constituante, de choisir, p.our cet office, un homme d'un « mérite reconnu, non moins distingué par la science que « par le zèle patriotique, et cet homme doué de toutes

1 Voir l'appendice, note 7.

« ces qualités est le I'. Maître Frère Julien Pedriel, e prieur provincial des Frères Prêcheurs. C'est pourquoi « je le choisis pour ce poste important, et je lui assigne, « comme à son prédécesseur, la somme de quinze cents « pesos annuels, à prendre, comme il a été fixé par le ■■ décret du (J février de l'année précédente, dans les « caisses nationales de cette capitale.

« Par conséquent, je veux et ordonne que l'on tienne « et reconnaisse ledit P. Maître Frère Julien Pedriel « pour Commissaire général de tous les Ordres monas- « tiques des provinces unies, et que tous les religieux l'ac- « ceptent et. lui obéissent, comme ayant reçu en sa per- « sonne, par délégation de nos seigneurs les évoques, a et des proviseurs et gouverneurs des diocèses soumis à « ma juridiction, toutes les facultés dont jouissent dans « la Péninsule les généraux et commissaires chargés du « gouvernement des religieux; c'est pourquoi j'ai expédié « au P. Maître Frère Julien Pedriel cette dépêche, signée « de ma propre main, contre-signée par le secrétaire du « gouvernement, et scellée du sceau de l'Etat.

«a Fait dans la forteresse de la capitale des provinces « unies, 31 janvier 1815.

« CARLOS DE ALVEAR.

« En absence du secrétaire,

« Manuel Moreno. »

La charge de Commissaire général des Ordres religieux dans les provinces unies de la Plata. de création toute récente et sans précédent dans l'histoire, avait été instituée pour la circonstance.

A l'époque où les colonies espagnoles d'Amérique proclamèrent leur indépendance et commencèrent à secouer le joug de l'Espagne, le mouvement national fut loin d'être

favorisé par toutes les diverses classes de la société. Si les unes étaient dévouées à la cause de la patrie, les autres ne l'étaient pas moins à celle du roi. La même division régnait aussi entre les membres du clergé et les religieux des divers Ordres. Parmi eux beaucoup étaient venus d'Espagne, et pour celte raison ils restaient attachés à son gouvernement; d'autres, quoique descendants d'Espagnols, mais nés dans le pays, avaient de trop profondes racines dans le sol pour ne pas en désirer l'indépendance. De là bien des troubles. Les opinions politiques ne se montraient pas seulement publiquement du haut de la chaire, mais encore souvent elles se faisaient jour à travers les grilles du confessionnal.

La création du commissariat général des Ordres religieux eut pour but de remédier à ces abus. C'était donc une charge dont l'exercice exigeait de celui qui en était revêtu la plus grande prudence et la plus haute délicatesse.

La lettre suivante, écrite au RmeP. Julien Pedriel, peut donner une idée exacte des services que le gouvernement national réclamait du commissaire général des Ordres religieux :

« Au Rme P. Julien Pedriel , Commissaire général des « Ordres religieux dans les provinces unies de la Plata1.

« Considérant les maux indicibles que souffre en ce « moment la cause de la patrie , et ceux en outre dont elle « est encore menacée par suite de l'odieux abus que font « ou peuvent faire du ministère de la confession quelques « ecclésiastiques américains, ennemis de la liberté ou « indifférents pour elle, je ne trouve ni juste ni politique « que ces mêmes ecclésiastiques jouissent des avantages

1 Voir l'appendice, note 8.

« attachés à leur nationalité, dès lors que par leur con- « duite ils semblent peu s'en soucier et la mépriser. C'est « pourquoi, d'accord avec la junte de surveillance et les « honorables membres du chapitre, j'ai résolu de prier « Votre Révérence de vouloir bien faire le procès et sus- « pendre du ministère de la prédication et de la confession « tous les religieux américains indifférents ou ennemis « de la cause nationale, de les priver de voix active et « passive, et de les réduire tous, quelles que puissent être « leur position, leur carrière et leurs exemptions, à l'état i de simples prêtres sans ministère.

« Dans ces circonstances, il sera loisible à Votre Re\é- « rence de prendre des informations, seulement à titre de « conseils, auprès des personnes instruites, patriotes et de « bonne intention , touchant les opinions politiques des « suspects. Il est bien entendu que je me décharge entiè- « rement de ce soin sur Votre Révérence, et que je la fais « responsable, devant Dieu et la Patrie, de la moindre « condescendance sur ce point.

« J'espère que Votre Révérence daignera prendre toutes « les dispositions nécessaires pour la correction et l'amen- « de.ment des coupables, tant en leur montrant l'ingra- « titude et l'odieux de leur conduite, qu'en les menaçant « des peines les plus sévères et les plus rigoureuses.

« Dieu ait Votre Révérence en sa sainte garde.

« Thomas Alvarez, « Gregorio Tagle.

« Buenos -Ayre s, 9 de janvier 1816. »

(Archives de Buenos- Ayr es.)

Le P. Julien Pedriel remplit sa délicate mission à la satisfaction de tous, et, malgré la haine profonde existant entre

les divers partis, il sut se faire aimer et respecter de chacun ; il mourut saintement dans le couvent de Buenos-Ayro '. Au nom du P. Julien Pedriel, nous pouvons ajouter ceux de deux autres religieux, dont la vie a été un honneur pour la province de Saint -Augustin, et la mort, la cause d'un deuil général dans toute l'étendue de la république Argentine.

Le premier est le R. P. Thomas de los Santos.

Né à Cordova le 5 décembre 1826, de l'une des plus honorables familles de cette ville, le jeune Thomas suça avec le lait de sa pieuse mère le germe de toutes les vertus chrétiennes et religieuses.

Dès sçs premières années, loin de rechercher les innocentes distractions si naturelles à cet âge, il montra au contraire un goût particulier pour la retraite et la réflexion, n'aimant à s'occuper que de choses sérieuses et saintes. Son intelligence n'était pas moins grande que son amour pour l'élude, aussi lit-il dans toutes les sciences les progrès les plus rapides et les plus étonnants.

Ses parents, fiers de la précocité de leur fils et de ses heureuses dispositions, ne cessaient de rêver pour lui l'avenir le plus brillant, et déjà ils le regardaient comme la gloire de leur famille et le soutien de leur vieillesse.

En vérité, ils ne se trompaient point; seulement la Providence devait le conduire à ce but par une voie différente de celle qu'ils avaient imaginée.

Ils eussent voulu faire de leur fils un grand personnage, dont la carrière eût été illustrée à chaque pas par d'éclatants succès. Ils le voyaient déjà s'élever d'échelons en

1 Le P. Julien Pedriel était aussi un éloquent orateur et un littérateur distingué. On regarde comme un chef-d'œuvre son Panégyrique de la Senora Beata Dona Maria Antonia de la Paz, prêché à Buenos -Ayns le 1^ de juillet 1799.

échelons jusqu'aux plus hautes dignités, et mêler son sang par un glorieux mariage à celui des plus nobles familles de toute la république. C'est pourquoi, ne trouvant pas que la petite ville de Cordova fût un champ de bataille digne de leurlils, ils résolurentdelui en ouvrir un plus vaste en renvoyant dans la capitale, à L'uienos-Ayres.

Le jeune Thomas fut alors destiné à entrer dans une des meilleures maisons de commerce de cette ville; mais il ne voulut jamais consentir à s'y rendre, car il se sentait des aspirations d'un autre genre. Une vuix intérieure l'appelait et l'invitait sans cesse, comme autrefois Samuel, à entrer dans le sanctuaire, et à y vivre entièrement consacré au service du Seigneur.

Un jour donc, sous l'impulsion irrésistible de ce divin appel, il alla trouver ses parents en s'écriant : Je serai dominicain et ne veux rien autre chose.

Ses parents alors épuisèrent tous leurs raisonnements, et employèrent tous les moyens possibles pour lui faire abandonner une idée qui réduisait en poussière tous les rêves dorés dont ils avaient bercé leur imagination depuis si longtemps, mais tout fut inutile. A toutes les observations, le jeune enfant répondait invariablement: « En quelque lieu que j'aille, je veux me consacrer au service du Seigneur. »

De guerre lasse, et de peur aussi de résister à la volonté de Dieu, les parents durent céder. En 1840, le jeune Thomas prit l'habit dans le couvent des Frères Prêcheurs de Cordova; il avait alors quatorze ans.

Deux années plus tard, sonna pour le pieux novice l'heure solennelle. Ce fut avec cette joie ineffable que jette dans une âme la pensée d'un grand sacrilice à accomplir, qu'il prononça ses vœux et brisa ainsi courageusement et à jamais les derniers liens qui l'attachaient au monde, à la chair et à lui-même.

158 LES DOMINICAINS EN AMÉItlOLE

Une fois profès, il fit de tels progrès dans les études, et donna de si hautes preuves de son intelligence, qu'il fut choisi à l'âge de vingt ans pour enseigner la philosophie et la théologie à ses condisciples.

Lorsque son âge lui permit de se présenter à l'honneur du sacerdoce, le siège épiscopal de Cordova étant vacant, il dut se rendre à Buenos -Ayres pour recevoir l'onction sacerdotale. Pendant ce voyage, loin de se laisser aller à la distraction, il ne pensa qu'à se préparer par la prière et la méditation à la réception de la grâce immense dont son âme allait devenir dépositaire.

Aussitôt après son ordination, le P. Thomas, plein d'un nouveau zèle et d'une nouvelle ferveur, revint à Cordova pour reprendre les travaux du professorat. Ses succès auprès des étudiants lui firent décerner le titre de régent des études; plus tard il devint sous-prieur du couvent, et enfin il fut appelé à la charge difficile de maître des novices. Toutes ces occupations diverses ne l'empêchèrent nullement de se livrer au saint ministère de la prédication et de la confession. Jamais il ne perdit un seul moment; quand il n'enseignait pas, il prêchait ou entendait les confessions, se reposant toujours d'une fatigue par une autre fatigue. A ceux qui s'étonnaient de son zèle et de son courage, il avait pour coutume de répondre « que son temps, aussi bien que sa personne, appartenait entièrement au Seigneur ».

C'est au milieu de tous ces travaux que vint le trouver, en 1860, l'ordre de son provincial, de se rendre à Mendozapour organiser les études dans le couvent de cette ville.

Il partit aussitôt, sans se douter que Dieu ne l'appelait en ce lieu que pour lui donner une occasion de montrer le noble dévouement dont son cœur était capable.

Peu de jours après son arrivée, le 20 mars 1861, à huit heures et demie du soir, le P. Thomas était dans sa cellule,

occupé à développer, devant quelques religieux, divers passages du texte sacré, lorsque tout à coup le sol tremble sous ses pieds, et le couvent s'affaisse sur lui-même, écrasant sous ses débris le prieur el une partie de la communauté.

Le P. Thomas, lancé au dehors par la force même du choc, n'échappa que miraculeusement à la mort, ainsi que les religieux rassemblés providentiellement dans sa cellule au moment de la catastrophe.

Revenu à lui-même, il oublie ses propres souffrances pour no plus penser qu'au salut des autres. Mais quel désastre '....non-seulement le couvent, mais encore toute la ville est détruite; plus de vingt mille personnes gisent écrasées sous les débris informes que le tremblement de terre a amoncelés sur leurs têtes. De toutes parts on n'entend plus que des cris et des gémissements...! c'est horrible! Aussitôt le P. Thomas, suivi de quelques religieux, se lance, malgré les ténèbres, au milieu des décombres, pour en arracher les rares victimes jusque-là épargnées par la mort. De ses propres mains il soulève les pierres, écarte les affreux débris, fouille la poussière sanglante... Qui pourra jamais dire le nombre des malheureux dont il fut le sauveur '? Aussi son nom restera-t-il béni de tous tant que durera dans les générations le souvenir de celte horrible catastrophe.

L'obéissance l'arracha à ce théâtre de son dévouement pour l'envoyer à Buenos- Ayres. Le P. Thomas dut donc se mettre en route, mais ce fut à la manière des premiers Apôtres, auxquels Xotre-Seigneur avait recommandé de se confier entièrement à la divine Providence. Comme un vrai amant de dame Pauvreté, il ne voulut emporter avec lui que le strict nécessaire. Ce voyage à travers les Pampas et au milieu de pauvres Indiens, lui permit de montrer tout son zèle et son ardeur pour le salut des

âmes. Partout où il s'arrêtait, il prêchait, confessait, et il eut ainsi le doux bonheur de ramener au bercail bien des brebis égarées.

Son passage, dit-on, fut plusieurs fois signalé par des prodiges dont le souvenir est religieusement gardé dans les pays au milieu desquels ils s'accomplirent. Enfin il arriva à Buenos- Ayres, dans le couvent de Saint- Elme, le 20 janvier 1862. Trois mois après, les religieux à l'unanimité le choisissaient pour leur prieur.

Comme prieur, le P. Thomas se montra ce qu'il avait toujours été comme simple religieux, c'est-à-dire un homme du devoir. Il disait que, puisque par l'autorité il était le premier dans le couvent, il était nécessaire qu'il fût aussi le premier par l'observance des règles , la ponctualité et l'exactitude dans tous les exercices de la communauté. Aussi son gouvernement fut- il tellement apprécié, que, son priorat terminé, il fut réélu encore par le suffrage unanime de ses frères, en 1865.

Nul homme ne sut mieux employer son temps , et il est difficile de comprendre comment il put suffire à tant d'occupations différentes, et mener à bonne fin de si nombreux travaux. Chaque jour, après avoir passé quatre heures à entendre les confessions, et quelquefois prêché deux ou trois sermons, il se rendait dans divers collèges de la ville pour enseigner aux élèves la doctrine chrétienne ; puis en rentrant il s'occupait des affaires de la communauté , et il faisaiten sorte d'être toujours le premieraux divers exercices.

Au milieu de tout cela, il trouva encore le temps de composer plusieurs ouvrages et de soutenir en public, devant un auditoire d'élite, des thèses sur les questions les plus difficiles de la philosophie et de la théologie. Sa haute science et la profonde capacité dont il fit preuve en ces diverses circonstances, le firent choisir par l'archevêque de Buenos-Ayres pour examinateur synodal du diocèse.

Le 5 novembre 1867, le P. Thomas dut se rendre à Santa-Fé, comme prieur du couvent de Buenos-Ayres, pour assister au chapitre provincial.

Tous les suffrages des Pères électeurs se réunirent sur sa tète, et il dut accepter le lourd fardeau du provincialat. Mais ce ne fut point pour longtemps, il était déjà mûr pour le ciel. Au moment de son élection éclata le plus terrible fléau dont ait jamais eu à souffrir la république Argentine. Le choléra s'abattit sur les populations et les déeima dans toute l'étendue du pays. Le P. Thomas n'hésita pas un seul instant, son devoir était tracé; heureux donc d'avoir ainsi l'occasion de se sacrifier pour ses frères, il se dévoua complètement au service des malades.

Dès ce moment, il n'eut plus d'autre occupation jusqu'au jour où il tomba lui-même foudroyé par l'inexorable épidémie. Il mourut le 17 janvier 1868, à l'âge de quarante et un ans, victime de son zèle et de son dévouement.

Les restes du P. Thomas furent déposés dans le cimetière du petit village de Nono, près de Cordova.

Deux années plus tard , l'un de ses disciples , le P. Albert Diaz, résolut de transporter ces restes précieux à Buenos- Ayres. Il se rendit donc à Nono pour en faire l'exhumation; mais quelle ne fut pas la surprise de tout le monde, lorsqu'on retrouva le corps du vénérable religieux parfaitement conservé et tel qu'il était au jour du décès !

Aujourd'hui le P. Thomas repose dans le sanctuaire à la gauche du grand autel, dans l'église de Saint -Dominique de Buenos-Ayres.

Une table de marbre rappelle les grands services qu'il rendit à la province de Saint-Augustin , et les nobles vertus dont il a honoré sa trop courte carrière '.

i Le P. Thomas de los Santos a écrit plusieurs ouvrages, dont les principaux sont :

1° El Tercero instruido (le Tertiaire instruit); œuvre remarquable.

La mort du P. Thomas de los Santos fut suivie de près par celle de son ami le P. Ventura Martinez, et comme lui Tune des grandes gloires de la province de Saint- Augustin ».

Le P. Ventura Martinez naquit à Buenos -Ayres en l'année 1823, et il mourut aussi dans cette ville dans les commencements de l'année 1872.

Dans sa jeunesse , il fut placé par ses parents dans une maison d'imprimerie, où il exerça l'office de typographe pendant plusieurs années. Il en sortit en 1848 pour entrer dans le couvent des Dominicains, où il fit -profession l'année suivante après une année de noviciat ; il avait alors vingt- six ans.

Ses études théologiques terminées, il fut ordonné prêtre, et il devint bientôt l'un des meilleurs prédicateurs de Buenos-Ayres.

« La foi seule et les choses de la foi, a dit un de ses amis, eurent le don de faire vibrer l'âme du P. Martinez. Il prêcha comme chantent les oiseaux, naturellement et sans effort. La foi, est-il écrit, peut transporter les mon-

dans laquelle l'auteur traite , avec une grande érudition , de la fondation du tiers ordre de Saint -Dominique et de tout ce qui s'y rapporte ;

2° Metodo spiritual; œuvre plus profonde , dans laquelle l'auteur se montre un parfait écrivain , en même temps qu'un grand directeur d'âmes.

L'oraison funèbre du P. Thomas de los Santos fut prononcée le 28 novembre 1870, dans l'église de Saint -Dominique, par le R. P. Marcolino Bena vente, 0. P., l'un des meilleurs prédicateurs de l'Ordre à Buenos-Ayres.

1 Tous les détails de cette petite notice sont extraits d'un Essai biographique , placé en guise de préface à la tète du livre,. où les amis du P. Ventura Martinez ont réuni tous les sermons et panégyriques de ce grand orateur ; intitulé : Obras oratorios de Fray Ventura Martinez (Buenos-Ayres, 1874).

tagnes; sur les ailes de la sienne, le P. Martinez s'éleva ilans les pins hautes régions du ciel, et il sut y entraîner à sa suite tous ses auditeurs. »

Né orateur, il dédaignait la rhétorique et ses moyens, et il disait qu'elle ne servait la plupart du temps qu'à dissimuler l'absence d'idées et le manque de sentiments dans ceux qui la cultivent l.

Il avait un style particulier et une manière propre de s'exprimer, mais toujours il parlait avec onction. Son accent convaincu donnait une force extraordinaire à tout ce qu'il disait, et ses auditeurs étaient trop impressionnés pour pouvoir se soustraire à l'influence magnétique qu'il exerçait sur eux. Tous le croyaient, car tous sentaient bien que cet apôtre du Christ était capable de donner mille fois sa vie pour les vérités qu'il annonçait.

Nul autre orateur chrétien n'avait vu avant lui se presser dans les églises de Buenos-Ayres une foule aussi nombreuse et aussi sympathique.

La presse incrédule pouvait tonner contre lui , l'insulter, attaquer ses principes, l'accuser de fanatisme, mais il ne s'en occupait point; il n'en continuait pas moins à instruire le peuple, et le peuple lui-même n'en continuait pas moins à venir l'entendre.

Il faut dire que le P. Ventura Martinez avait la réputation de faire le premier ce qu'il enseignait aux autres , ccepit facere et docere. Sa parole et ses actes, sa prédication et sa vie , étaient dans la plus parfaite harmonie. Il prêchait la pénitence et la prière, mais il était en même temps homme d'oraison et de pénitence; il prêchait l'humilité et la chasteté, mais il était aussi humble et chaste; il prêchait

1 Voir son Panégyrique de saint Dominique:

« Los preceptos de la oratoria, si no me eugano, se establecieron para snplir en et orador sagrado lo que le falta de humildad y de espiritn ; y en el orador forense lo que a sus causas falta de jusiieia. »

l'amour du travail et la mortification, mais chacun savait parfaitement que, malgré sa faible santé et ses infirmités, nul dans le couvent n'était plus austère et plus ennemi de l'oisiveté.

Le P. Ventura ne connaissait d'autres jouissances que celles que donne la foi; il n'aimait d'autres fêtes que celles dont les églises chrétiennes sont le théâtre, alors qu'on y célèbre les grands mystères de notre sainte religion.

Pour lui , le monde se terminait au seuil de sa pauvre cellule, et le ciel commençait sous le portique des temples.

Le P. Ventura était de stature moyenne , avec les épaules et la poitrine tant soit peu déprimées. Son front élevé et méditatif couvrait deux grands yeux noirs, dont l'éclat donnait à son visage pâle et austère, aux pommettes saillantes, quelque chose de surnaturel et de prophétique. Sa voix docile et flexible comme un clavier sous l'impulsion de son cœur, en rendait toutes les impressions et tous les sentiments; tantôt métallique, vibrante, sonore, limpide, comme le son argentin d'une joyeuse cloche un jour de fête; tantôt lugubre, pleine d'alarme et de tristesse, elle avait toutes les notes d'un glas funèbre le jour des Morts.

Si par hasard une larme montait à ses yeux, ses cordes vocales, détendues en quelque sorte sous cette rosée du cœur, ne pouvaient plus que pleurer, et elles faisaient pleurer tout l'auditoire.

Un soir qu'il prêchait sur le jugement dernier dans l'église du couvent, l'auditoire fut si ému, que tous les yeux se tournèrent involontairement vers l'autel de saint Vincent Ferrier, comme pour s'assurer si la statue de ce grand saint était encore sur son piédestal.

11 semblait que saint Vincent Ferrier avait apparu luimême, et qu'il allait faire résonner la trompette du jugement sur l'auditoire.

Le P. Ventura mourut de fatigue et épuisé par la pénitence, à l'âge de quarante-neuf ans.

La province de Saint-Augustin fut une des plus fécondes en grands prédicateurs, et aujourd'hui encore le couvent de Buenos -Ayres en possède plusieurs dont la réputation est répandue dans toute L'étendue de la république Argentine1.

1 Les RR. PP. Fidel Carreras, Marcolino Bonavente, Régiuald Gonzalez.

Page 1