‹ Les dominicains et la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 12 sur 35 · PREMIÈRES RELATIONS DE CHRISTOPHE COLOMB ET DE DIÉGO DE DÉZA · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RELATIONS DE CHRISTOPHE COLOMB ET DE DIÉGO DE DÉZA

La part de l’ordre de Saint Dominique dans la série des événements relatifs à la découverte de l’Amérique ne devait pas s’arrêter à une collaboration intellectuelle. Ses grands docteurs avaient mûri, sous l’action féconde de leur génie, les idées scientifiques qui portaient en elles le grand événement de la fin du xv° siècle. Ce n’était pas encore assez. Des esprits qui ne voient pas à quelle étonnante proximité les faits sont souvent de leurs idées génératrices, pourraient trouver lointaine la dépendance qui rattachait les préoccupations de Christophe Colomb à la science cosmographique d'Albert le Grand et de saint Thomas

d'Aquin. Dans l’ordre des faits, c'est encore un Frère Prêcheur qui va avoir la gloire d'être le plus ferme appui de l'inventeur du Nouveau Monde.

Diégo de Déza est le grand protecteur de Christophe Colomb. Nul autre patronage ne peut être comparé à celui-là, ni quant à sa durée ni quant à son importance : il a duré vingt ans, depuis la venue de Colomb en Espagne jusqu'à sa mort ; et de sa nature il a abouti à une réalisation pratique des projets du célèbre navigateur. Ajoutons que, par une fortune unique, c'est la main même de son illustre protégé qui a souscrit à Diégo de Déza la formule authentique de sa reconnaissance.

Les vulgarisations historiques, qui se nourrissent volontiers d'amplifications imaginaires, sans ignorer Diégo de Déza, l'ont cependant luissé dans une pénombre qui serait de l'injustice si de semblables productions avaient un titre sérieux à l'attention de la science. D’autre part, aucun historien n’a encore travaillé à dégager dans une vue d'ensemble l'action de Déza pendant les deux périodes obscures de la vie de Colomb, celle qui a précédé et celle qui a suivi la découverte de l'Amérique. Aussi notre dessein serait-il de préciser le rôle du cé-

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lèbre dominicain comme protecteur de Colomb, de caractériser la nature de son patronage, et de présenter quelques observations ‘criliques touchant certains protecteurs présumés dont les titres ont tout lieu de paraître suspects. Ainsi que nous l'insinuions tout à l'heure, l'uutorité fondamentale sur laquelle reposent les droits historiques de Diégo de Déza est de tout point incontestable : elle n'est autre que le témoignage écrit de Christophe Colomb. Dans la pénurie de documents contemporains capables de déterminer avec précision de nombreux points de l’histoire de l'inventeur du Nouveau Monde, on comprend de quelle valeur sont des données positives telles que celles fournies par les lettres mêmes et les écrits de Christophe Colomb. Cette remarque prend encore une autre portée si l’on songe que l’'Amiral des Indes, dans le récit de son troisième voyage, se refuse à reconnaître plus de deux protecteurs, lesquels, dit-il, sont deux moines. Enfin, après les travaux critiques de M. H. Harrisse sur les Histoires de Christophe Colomb attribuées à son fils Fernand, une revision des nombreuses affirmations introduites par une œuvre suspecte s’impose à l'historien, alors surtout que l’on voit la funeste influence

exercée par ce factüm j jusque sur-des écrivains qui, comme Las Casas, sont regardés comme les pères de l’histoire du Nouveau Monde.

Chacun sait les longues difficultés et les rebuts qui accueillirent Christophe Colomb lorsque, vers l’année 1485, il vint présenter à Leurs Majestés Catholiques Ferdinand et Isabelle des projets de découvertes et ses offres de services. L'histoire détaillée des luttes du

navigateur génois contre la mauvaise fortune

pendant quelque six’ années est difficile, disons le mot; impossible à tracer avec sécurité, en présence des données contradictoires qui s'offrent à l'historien dans l'état actuel de la science. Heureusement, le rôle de Diégo de Déza est bien caractérisé et indépendant de toute question subsidiaire.

Dès que Christophe Colomb met les pieds sur le territoire des rois de Castille, il trouve un ami qui le soutient et le favorise. C'est le protecteur du premier jour. Colomb nous l'affirme. Au retour de son quatrième voyage, il écrit à son fils Diégo,.et lui recommande de s'appuyer sur Déza, devenu évêque de Palencia, pour règler ses affaires à la cour. Comme pour lui faire entendre quel accneil et quel concours trouvera en lui le fils de l'Amiral des Indes,

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Colomb ajoute : « Le seigneur évêque de Palencia, depuis que je suis venu en Castille, m'a toujours favorisé et désiré mon honneur ». — El Sr. Obispo de Palencia, siempre desde que yo vine à Castilla, meha favorecido y deseado mi honra (1). Il y avait vingt ans de cela, et l'on comprend sans peine déjà tout ce que comporte le mot « toujours », siempre, écrit par Colomb une année et quelques mois avant sa mort:

c'est un brevet de la plus constante fidélité dans son patronage, délivré à Diégo de Déza.

En quel lieu et à quel jour se rencontrèrent pour la première fois Colomb et Déza? À Salamanque, sans doute, encore que nous ne puissions l'établir certainement. Nous aimerions à voir face à face ce pauvre Génois qui portait en lui une idée de génie, et le premier professeur de l’université de Salamanque, et les entendre deviser de ces préoccupations qui allaient bientôt révolutionner le monde. Diégo de Déza, issu d’une noble famille de Toro, était entré jeune dans l’ordre de Saint Dominique. Il avait étudié à Salamanque, et, au moment où Colomb le rencontrait, il allait quit-

(1) M. Fernandez de Navarrete, Colecciôn de los viajes y descubrimientos que hicieron por mar los Españoles, Madrid, 1825, t. I, p. 334.

ter la première chaire de l'université. Les mérites et la réputation du célèbre maître lui valaient à cette heure, de la part des Rois Catholiques, la confiance d'être désigné pour précepteur de l'héritier du trône, le jeune infant don Juan (1).

Les rapports de Colomb et de Déza précèdèrent-ils l'élévation de ce dernier aux fonctions de précepteur royal, alors qu’il n’était encore que le titulaire de la chaire de prime à Salamanque ? Nous sommes porté à le croire, éncore qu'il soit difficile de le déterminer rigoureusement. Déza fut nommé précepteur vers 1486 (2), peut-être plus tard, mais non plus tôt, car à cette date l'infant n'avait encore que huit ans. D'autre part, il règne quelque incertitude sur l’époque précise à laquelle Colomb arriva en Espagne. D'après M. Harrisse, il serait venu directement du Portugal en Espagne, entre l'automne de 1484 et le

(&) Sur Diégo de Déza, voyez Échard, Script. ord. Præd., Paris, 1721, t. II, p. 51; A. Touron : Histoire des hommes illustres de l'ordre de Saint Dominique, Paris, 1746, t. III, p. 722-742, et une excellente notice biographique de Hundhausen dans le Kirchenleæikon, Freiburg im Brisgau, 1884, t. III, pages 1657-1660.

(2) Échard, Loc. cit., p. 51.

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(1) Cr sa famili p. 354.

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mois de janvier 1486 (1) ; mais l’on tend communément à avancer ce dernier terme. Les présomptions vont donc à hâter l'arrivée de Colomb et à retarder la nomination de Déza, et il est dès lors probable qu'ils se sont rencontrés avant que Déza eût achevé sa carrière de professeur, puisque ce dernier a favorisé Colomb et désiré son honneur depuis sa venue en Castille, c'est-à-dire avant 1486 (2).

Quoi qu’il en soit de la position occupée par Déza au moment de sa première rencontre avec Colomb, que ce fût à l'université de Salamanque ou à la cour des Rois d’Espagne, ce qui demeure indiscutable, c’est l’accueil fait par le moine dominicain au navigateur génois. Une communauté d'idées était déjà préétablie entre

(1) Christophe Colomb, son origine, sa vie, ses voyages, sa famille et ses descendants. Paris, 1884. Deux vol. ;t. I, p. 354.

(2) M. Harrisse, induit en erreur par Échard, à cru que Déza fut nommé à l’évéché ae Zamora en même temps qu’au préceptorat du prince don Juan, et il a écrit: Ce savant ecclésiastique (Déza) ne connut pas Colomb lorsqu'il ne fut que simple fraile (Loc. cit., I, 371). C’est le: contraire qui est vrai. Déza fut nommé évêque de Zamora le 14 avril 14494; ses bulles sont dans le Bullar. ord. Prœd., t. IV, p. 197 : d'où il suit qu'avant la découverte de l'Amérique, Colomb n'a connu Déza que simple fraile.

eux touchant l'existence des antipodes et la possibilité de gagner les Indes par une navigation vers le couchant. À la fin du xv° siècle, Déza était en Espagne un des maîtres les plus autorisés de l’école dominicaine, et l’on a vu qu'avec Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin, les oracles de l’ordre, les théories sur lesquelles Colomb appuyait ses projets élaient passées, chez les Frères Prêcheurs, à l'état d'idées battues. Ajoutons à cela la prédisposition qu'ont les grandes âmes et les grands esprits à se comprendre, à cause même de leur commune grandeur.

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