CHRISTOPHE COLOMB ET DIEGO DE DÉZA APRES LE QUATRIÈME VOYAGE
La découverte des Indes valut à Christophe Colomb l'admiration universelle et une gloire immense. Cette faveur de la fortune ne devait pas durer. Dès son second voyage, Colomb fut en butte à Tenvie et au dénigrement. Il revint du troisième chargé de chaînes comme un malfaiteur, dépouillé de son gouvernement des Indes et de ses titres ; et si les Rois s'efforcèrent do réparer cette iniquité, ce fut sans lui accorder une entière justice. Dès le 10 avril 1495, Ferdinand avait, contrairement à ses engagements, déclaré libre la navigation des Indes (1). Depuis lors Colomb avait dû
(1) Navarrete, Colecciôn, II, 186, 187.
subir les défiances et la mauvaise voionté du roi et de son administration, et c'était avec peine qu'il avait préparé son dernier voyage et armé quatre mauvaises caravelles.
L'expédition de 1502, commencée sous de mauvais auspices, fut une véritable défaite pour l'Amiral. Il débarqua à San Lucar de Barrameda, le 7 novembre 1504, et rentra en Espagne pour ne plus en sortir. Non seulement le dernier voyage aux Indes n'avait pas amélioré la situation de Colomb, mais il l'avait encore notablement aggravée. L'expédition avait manqué son but. L'Amiral n'avait pas trouvé le détroit qu'il était allé chercher sur les côtes du Darien ; il n'avait pas rapporté For attendu, encore qu'il eût entrevu des richesses à Veragua. Ses vaisseaux avaient subi longtemps les assauts furieux du ciel et de la mer ; son équipage s'était misérablement révolté et lui avait fait courir des dangers pires que ceux des tempêtes ; les souffrances et une lutte désespérée l'avaient cloué sur sa couche, et avaient brisé pour toujours sa santé et ses forces; son passage à Santo Domingo avait été à peu près stérile pour la récupération de ses revenus et de ses droits. Il rentrait finalement sans résultat et sans ressources, traînant
ilerrière lui un équipage affamé et des épaves de vaisseaux, frappé lui-même à mort.
En débarquant à San Lucar, la première pensée de l'Amiral fut d'aller rendre compte de -on voyage aux Rois Catholiques et de pour- -^uivre auprès d'eux ses légitimes revendications. La maladie le cloua à Séville, et retarda pendant tout Thiver le moment de -on départ pour la cour. En attendant, lans le dessein de soutenir plus efficacement ses droits, il envoya auprès des Rois, à Ségovie, son fils et successeur don Diego. C'est la correspondance échangée entre le père et le fils pendant les quelques mois de leur séparation qui nous fait connaître les préoccupations constantes de TAmiral et les divers objets de ses instances près de Ferdinand et d'Isabelle. Ce sont aussi ces lettres, écrites de Ja main défaillante de l'Amiral, qui sont si précieuses pour l'histoire des rapports de Colomb et de Déza : ce sont elles qui nous ont fourni les plus sûres et les plus importantes données utilisées par nous jusqu'à ce moment ; ce sont elles encore qui vont nous apprendre quelle inébranlable confiance Colomb garda jusqu'au dernier jour dans son protecteur de Salamanque et de Santa Fé.
Au temps où Colomb revenait de son quatrième voyage, Diego de Déza était encore à la cour. Le jeune prince dont il était le maître était mort (4 octobre 1497), à dix-neuf ans, emportant dans la tombe les regrets de la nation et les espérances des vieux Rois (1). Ferdinand et Isabelle ne voulurent pas se priver des services de Déza : ils le retinrent près d'eux et rélevèrent aux plus hautes dignités ecclésiastiques du royaume. En 1497, Déza fut transféré de Zamora à Tévèché de Salamanque, et l'année d'après à celui de Jaen. Ce fut à ce moment que mourut l'inquisiteur général Thomas de Torquemada (16 septembre 1498). Les Rois désignèrent Déza pour lui succéder dans son office^ et il fut confirmé par bref pontifical du 1^"" décembre de la même
(1) Don Juan, prince des Asturies, était né à Séville le 30 juin 1479 ; il mourut à Salamanque (M. Lafaente, Historia générale de Espana, Madrid, 1853, t. X, pages 62. 75). 11 existait à la Bibliothèque nationale de Madrid, dans le ms. Dd. 149, page 158, une lettre de Déza aux Rois Catholiques sur la mort du prince don Juan. Des mains rapaces ont fait disparaître les pages, du feuillet 136 à 162. Nous ignorons si ce précieux document a été publié, ou s'il en existe des copies. Il contiendrait probablement un compte-rendu des derniers moments du jeune prince, que Déza avait assisté.
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année. L'année d'après, succomba aussi Alonso de Burgos, le vieil ami de Déza (8 décembre 1499). Celui-ci le remplaça sur son siège de Palencia (loOO), et ajouta à ses titres ceux de Premier Confesseur royal et de Chancelier de Castille (1). Il devenait, après les Rois, le principal personnage de la cour.
C'est sur Déza que Colomb fit reposer ses espérances pour obtenir justice et protection auprès de Ferdinand et Isabelle. Certes, il ne pouvait désirer un patron plus puissant et plus dévoué tout à la fois.
(1) a Deinde in Pastorale album admissu s quatuor Episcopalium sediura Antistites, Zamorensis nempe, Salmanticensis, etPalentinae (quam dum regeret summum etiam Fidei causarum in his regnis arbitrium tutelam suscepit) Gienennensisque una cum honoribus Regii ProtomysUe, Castellaeque Cancellarii; atque inde Hispalensis archiepiscopus » (Nie. Antonio, Bibl. nov. Ilispan., 1. 1,215, col. 2). Cet auteur intervertit à tort Jaen et Palencia. C'est pendant qu'il était évêque de Jaen que Déza fut nommé grand inquisiteur, et pendant qu'il était à Palencia qu'il fut nommé chancelier de Castille. Quelques auteurs font mourir x\lonso le 7 novembre. Voy. Gsuns, Séries episc, 1> 6i. Dans Touron, corrigez la date de la mort, t. III, p. 697, par celle de la page 727. Pour la chronologie des évèchés occupés par Déza, voyez plus haut la note où nous l'avons déjà établie. Sur la date de sa nomination comme grand inquisiteur: Llorente, Histoire de IT/iquisition iVEspagne. Paris, 1817, 1. 1. p. 289.
Dès sa première lettre à son fils, que dis-je ? dès les premières lignes de sa lettre il rend témoignage de tout ce qu'il doit à Déza. < Mon cher fils, écrit Colomb, le 21 novembre 1504, j'ai reçu ta lettre par le courrier. Tu as bien fait de demeurer là-bas, afin de remédier à l'état de nos affaires et d'y mettre ordre. Le Seigneur évèque de Palencia m'a toujours favorisé et a toujours désiré mon honneur depuis que je suis venu en Castille ».
Cette parole ainsi jetée avait certainement pour but de rappeler à Diego tout ce que Déza avait déjà fait pour son père, et de lui faire entendre que, dans ses négociations à la cour, il devait compter sur le Chancelier de Castille comme sur son plus ferme appui. Colomb croyait avec raison qu'un patronage qui s'était exercé depuis si longtemps et dans des circonstances'si solennelles, ne pouvait lui manquer au moment d'une nouvelle détresse.
Aussi, après avoir signalé le rôle de Déza dans le passé, Colomb ajoute ce qu'il en attend : « Maintenant il faut le supplier de s'employer à trouver un remède à tous mes malheurs. Qu'il fasse mettre à exécution le traité et les lettres de faveurs que Leurs Altesses m'ont concédées, afin de réparer les nombreux dom-
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mages que j*ai subis. Qu'il soit sûr que si Leurs Altesses s'en acquittent, elles trouveront un profit incroyable en fortune et en gloire 3> (1).
Colomb, retenu à Séville par la fatigue et des accès de goutte, annonce son prochain départ pour la cour, mais il craint que la maladie ne l'arrête en chemin. La maladie en effet et les rigueurs de l'hiver ne permirent qu'au printemps l'exécution de son voyage.
Parmi les recommandations que l'Amiral fait à son fils, notons celle de s'employer à faire^ toucher leur solde aux matelots qui l'avaient accompagné dans son dernier voyage et étaient réduits à la plus profonde misère. Il recommande aussi cette affaire à Tévèque de Palencia (2).
Dans sa lettre du 1®^' décembre Colomb félicite Diéfîfo d'être demeuré à la cour dans l'in-
(1) « El Sr. Obispo de Palencia, siempre desque yo vine A Caslilla me ha favorecido y deseado mi honra. Agora es de le suplicar que les plega de entender en el remédie de tantos agravios mios ; y que el asiento y carias de merced que Sus Allezas mehicieron, que las raanden eumplir y satisfacer tantos daùos : y sea cierto que si esto hacen Sus Altezas que les multiplicarâ la hacienda y grandeza in increible grado » (Navarrete, Coîecciôn, t. II, p. 334).
(2) Post-scriptum à la même lettre.
IGO LES DOMINICAINS
térêt de ses affaires. Il l'engage à faire prendre une copie des articles qui reconnaissent ses droits dans les privilèges royaux, afin qu'il puisse agir en son propre nom en l'absence de son père. Il l'exhorte à travailler pour obtenir le payement des rentes qui lui sont dues sur les exportations des Indes, et il ajoute : c II faut faire part de cela à l'évêque de Palencia, ainsi que de la grande confiance que j'ai en lui * (1).
On traitait alors pour la première fois la question de rétablissement de quelques évêchés dans les Indes, et Déza était chargé de négocier cette affaire. Colomb exprime le vœu d'être entendu avant que la question soit réglée. <r On dit ici que l'on s'occupe d'envoyer trois ou quatre évoques aux Indes, et que le seigneur évèque de Palencia a reçu cette commission. Après m'avoir recommandé à sa bonté, dis-lui que je crois que ce serait servir Leurs Altesses si je pouvais m'entendre avec lui avant de rien conclure j> (2).
(1) « Al Sr. Obispo de Palencia es de dar parle desto con de la tanta confianza que en su merccd tengo (Navarrete, Colec, I., p. 339).
(2) « Acâ se diz que se ordena de enviar ô facer 1res ('> quatro Obispos de las Indias, y que al Sr. Obispo de
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Colomb annonce aussi le départ pour la "our de son frèrç Barthélémy et de son plus jeune fils Fernand. Ils vont rejoindre Diego et Taider dans ses négociations. Ils partirent, en etïet, le 5 décembre, emportant 130 ducats et un mémorial où l'Amiral avait relaté l'objet de <es revendications (1).
Sur ces entrefaites, la reine Isabelle était morte le 27 novembre, à Médina del Gampo. C'était elle qui, des souverains de Castille, avait témoigné d'un véritable intérêt et d'une L«Tande bonté pour Christophe Colomb. Elle lai manquait au moment où sa protection lui était plus nécessaire que jamais pour résou-
l'alencia esta remilido esto. Despues de me encomendado en su merced dile que creo que sera servicio de Sus Altezas que yo fable eon el primero que concluya esto » iNavarrete, Colec.,î, p. 340).
(1) Il ne faut donc pas dire avec M. Harrisse {Fernand ^jolomhy p. 6), à la suite d'Irwing, que « Fernand accompagna son oncle Barthélémy à la cour au printemps de i505 ». Ils arrivèrent à la fin de 1504 ou les premiers ours de 1505. La date du départ est fixée parles lettres de Colomb écrites en décembre à son fils Diego. « Tuhermano y tu tio van alki (lettre du 3 déc). Iloy son ocho 'lias que partiô de aqui tu tio y tu hermano (13 déc). El Sr. Adelantado y tu hermano partieron hoy son diez y seis dias (21 déc.) (Fernando) partiôpara alla, lioy son veintitres dias (29 déc.) ».