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les derniers jours et les dernières actions de son père, alors qu'il était lui-même plus âgé. Or, dans les Histoires, celte période est la plus vague, la plus vide de toutes ; on peut dire qu'elle n'y existe pas.
L'auteur des Histoires semble donc avoir complètement ignoré des choses qui étaient manifestement connues de Fernand Colomb.
Mais nous devons encore pousser plus avant cette argumentation.
Diego de Déza fut archevêque de Séville de 1505 à 1523. Dès 1511, Fernand est, lui aussi, établi dans la même cité (Ij. Sa vie, il est vrai, pendant de nombreuses années, fut remplie de fréquents voyages; mais il est impossible qu'il n'ait pas été en relation à Séville avec l'archevêque, qu'il connaissait depuis longtemps, et qu'il n'ait appris au moins alors ce que Déza aimait à raconter, à savoir, que les Rois d'Espagne lui devaient les Indes.
D'ailleurs Fernand, écrivant après 1537, devait d'autant moins oublier les titres d'honneur de Déza, qu'il avait des liens d'affection avec les dominicains, sans parler des liens étroits de parenté qui attachaient son frère à
i\) Harrisse, ihid., p. 10.
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plusieurs d'entre eux, et dont quelques-uns jouèrent un rôle important dans les affaires des Indes et dans ses propres affaires.
On sait que le fils aîné de Colomb, Diego, était entré dans une des plus illustres familles d'Espagne par son mariage avec Marie de Tolède, la fille de Garcia Alvarez, le premier duc d'Albe. Cette maison comptait, au temps où nous sommes, plusieurs de ses membres comme religieux dominicains : elle devait naturellement être affectionnée à Tordre. Le cousin germain de Marie de Tolède, Jean Alvarez, était dominicain ; il appartenait à la branche aînée des ducs d'AIbe par son père Fadrique de Tolède, cousin germain des Rois Catholiques. Le frère aîné du P. Jean Alvarez était Garcia, général des côtes d'Afrique, qui mourut dans l'expédition contre les Maures, le 20 août 1510, et dont le fils fut le célèbre duc d'Albe (1). Entré dans l'ordre à Salamanque dès les premières années du xvi^ siècle, Jean Alvarez devint successivement évêque de Cordoue et de Burgos, fut fait cardinal en 1538, et mourut le lo septembre 1557 (2). Le frère
(1) Pour cette généalogie, voy. Moreri, Dictionnaire, au mot Tolède.
(2) Touron, Hist. des hommes illustres, t. IV, 168-182.
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même de Marie de Tolède, Antoine, était dominicain. Enfin, Garcia de Loaisa, qui devait être mêlé aux affaires des Colomb, était proche parent de Marie de Tolède. Quelques auteurs l'ont fait à tort le frère du P. Jean Alvarez ; mais les maisons de Loaisa et de Tolède étaient alliées. Plusieurs frères de Garcia étaient aussi dominicains. Son frère aîné, Dominique de Mendoza, est surtout connu comme missionnaire. Garcia devint lui-même général de Tordre (1518-1524), lors de l'élévation de Thomas de Vio Cajétan au cardinalat. Évêque d'Osma et confesseur de Charles Quint, cardinal en 1530^ il est enfin évêque de Sigiienza, archevêque de Séville et président du conseil des Indes (1). C'est dans ce dernier office qu'il eut à intervenir dans le procès de succession intenté par Diego Colomb pour rentrer dans les droits reconnus à son père par la couronne d'Espagne. A la mort de Diego, ce fut sa veuve Marie de Tolède qui fit valoir les droits de son fils mineur Louis. Le procès se termina en 153G par un compromis dans lequel le cardinal Loaisa et Fernand Colomb auraient été les
(1) ïouron, ibid.,^. 410-420.
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arbitres (1). En tout cas, Loaisa donna, comme président des Indes, le 28 juin 1536, une sentence arbitrale en vertu de laquelle Louis Colomb renonçait à ses droits de vice-roi des Indes et recevait en échange l'île de la Jamaïque, avec le titre de duc ou de marquis (2).
On comprend sans peine que dans de semblables conditions Fernand Colomb fût lié assez étroitement avec les dominicains. Faute d'autres indications, son testament nous en serait une nouvelle preuve. Fernand, comme on le sait, avait passé sa vie à recueillir les éléments d'une bibliothèque demeurée célèbre et pour laquelle il n'avait épargné ni soins ni argent. Érudit, savant, écrivain lui-même, les précautions qu'il prend dans son testament pour conserver, doter et développer sa bibliothèque, témoignent l'attachement qu'il portait
(i) Charlevoix, Hist. de Saint Domingue, liv. VI, 476. Cité par Harrisse, Fernand Colomb, p. 25.
(2) « En 28 de Junio de 1536 anos, el Gardenalde Sigiienza (Garcia de Loaisa, évêque de Sigiienza) diô una sentencia de compromiso, en el pleyto que se tratô entre el Fiscal de S. M. en el Gonsejo de Indias con el Almirante délias y sus herederos, por la quai S. M. haya merced al dicho Almirante don Luis de la Isla de lamayca con su jurisdiccion y con titulo de Duque ô de Marqués » (N*> ^08. Dossier imprimé, Paris, Bibl. nat., 0. 296. Cité par Harrisse, Fernand Colomb, p. 34, note 2).
à cette précieuse collection. Ayant constitué don Louis, le fils de son frère, son héritier, et prévoyant que celui-ci, encore un jeune homme, pourrait bien ne pas partager sa passion pour des livres auxquels étaient annexées d'ailleurs des charges assez lourdes, constitua, en cas de refus de la succession, deux autres héritiers : le chapitre de la cathédrale de Séville, et, à son défaut, le couvent des dominica-ns de Saint Paul (1).
Le fait d'avoir placé les dominicains parmi les héritiers présumés de l'œuvre la plus chère de sa vie témoigne de l'intimité dans laquelle Fernand Colomb se trouvait avec ces religieux. 11 ne pouvait donc pas ignorer ce qui concernait Déza, l'archevêque de sa propre ville, relativement à son père, puisque cela était de notoriété publique, comme nous le dit Las Casas. Oublier un tel bienfaiteur, alors que tout l'obligeait à en parler, trouve difficilement une explication satisfaisante.
L'attachement qui liait les Colomb aux
(1) « E si no acetare [la fàbricade la Yglesia Mayor desla ciudad], al monesterio de S. Pablo de esta ciudad, el cual dicho monesterio y cada uno de los arribaqui acetare mi herencia haga se cumpla lo que dexo ordenado de mi libreria ». (IJarrisse, Fernand Colomb, p. 216.)
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dominicains se manifesta une fois encore après la mort de Fernand (1539), dans la question même du legs de la fameuse bibliothèque. Don Louis, semble-t-il, ne fit pas acte positif d'héritier sur ce point, bien qu'il n'y eût pas non plus de sa part une renonciation expresse. Ses droits paraissaient donc plutôt persister. De lo39 à 1544, la bibhothèque demeura sous les scellés, dans la maison de Fernand. A cette dernière date, Marie de Tolède la fit transporter dans le couvent des dominicains de Saint Paul, à condition que l'on placerait sur la porte de la salle que la collection n'y était qu'en dépôt (1). Il n'est pas douteux que, dans la pensée de la belle-sœur de Fernand, la bibliothèque s'acheminait vers les dominicains pour leur rester, le jour où Louis se désisterait en leur faveur. A défaut d'une cession positive, le chapitre, de son côté, aurait pu être amené à une renonciation de ses droits, en présence de cette sorte de prise de possession. Mais il n'en fut rien. Le chapitre comprit la politique de Marie de Tolède, et chercha à faire valoir ses droits. Pendant huit ans, jus-
(1) Harrisse, E7isatjo, append. Diligeyicia sobre la traslacion àe la liheria del Sr. Fernando Colo7i.
qu'en 1552, la bibliothèque demeura sous la garde des moines de San Pablo. En 1551, les droits du chapitre furent reconnus, et on lui permit de recevoir la bibliothèque (1). L'année d'après, les dominicains durent intenter un procès au chapitre, qui mettait, méchamment peut-être, trop de lenteur à retirer les livres, et il était condamné à les enlever dans l'espace de six jours. Un inventaire minutieux devait être fait, en confrontant un à un tous les livres avec les catalogues (2).
M. Harrisse pense que c'est par les dominicains de Séville que Las Casas entra en possession de la carte de Toscanelli dont Colomb s'était servi dans ses voyages. Mais cela ne nous paraît aucunement probable. L'auteur de Fernand Colomb reconnaît lui-même que tf Ton est obligé d'admettre que le chapitre reçut des moines de Saint Paul la bibliothèque Colombine, aussi complète qu'elle se trouvait le jour de la mort de Fernand j) (3). Il n'est donc
(1) « Colecciôn de documentas ineditoSy etc., t. XVI, p. 482,483; Harrisse, Feniand Colomb, p. 47.
(2) Harrisse, Ensayo, p. 106. Requerimiento heho al Cahildo.
(3) Fernand Colomb, p. 48. « Les religieux dominicains, titulaires et occupants de ce monastère, durent offrir toutes les facilités à un évêque de leur ordre, qui venait
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pas vraisemblable que les dominicains aient pu disposer d'une pièce aussi importante. Que Las Casas ait consulté la bibliothèque pendant qu'elle était en dépôt au couvent, soit en 1544, Tannée même où la bibliothèque entra à Saint Paul et Las Casas fut sacré évoque dans la chapelle du couvent ; ou en 1552, quand il publia à Séville de nombreux opuscules, la chose peut être regardée comme certaine. Las Casas indique en effet positivement certains •ouvrages de la bibliothèque de Fernand, et Ton sait que depuis 1527 le célèbre missionnaire s'occupait à recueillir les matériaux de son Histoire des Indes,
Nous croyons que la carte de Toscanelli, comme les lettres de Christophe Colomb, de Barthélémy Colomb, que Las Casas a copiées ou possédées en propre, ont une tout autre origine. Ce n'est pas non plus dans les archives royales de Simancas, créées en 1543 (1), ni dans le dépôt de Las Cuevas, où étaient les titres des Colomb (2), que Las Casas a trouvé
justement d'être sacré dans leur chapelle même. Nous sommes aussi disposé à croire que c'est par eux qu'il obtint possession de la fameuse carte de Toscanelli » {Christophe Colomb, I, p. 129).
(1) Harrisse, Christ. Colomb, I, 126.
(2) Harpisse, ibid., I , p. 124.
les documents les plus intéressants sur TAmiral et l'affaire de la découverte. Les archives de Simancas et de Las Cuevas contenaient des documents juridiques, mais non des pièces historiques ; ce qui eût été inutile. En revanche, les documents en question devaient être conservés comme de pieux souvenirs dans la famille de TAmiral. Ils appartenaient à Diego, son héritier, et à sa veuve, quand il fut mort, son fils Louis étant encore fort jeune. C'est par Marie de Tolède que les documents seront passés, soit directement, soit indirectement, entre les mains de Las Casas. L'affection de la veuve de Diego pour l'ordre nous est connue ; et de même qu'elle voulait que la bibliothèque de son beau-frère revînt aux dominicains, elle n'aura pas hésité à remettre entre les mains de révêque de Chiapa la carte de Toscanelli et autres pièces intéressantes. Peut-être Garcia de Loaisa, le président du conseil des Indes et confrère de Las Casas, lui aura-t-il servi d'intermédiaire; peut-être est-ce encore le même Garcia qui lui aura communiqué les lettres de Colomb aux Rois Catholiques, à moins, ce qui n'est pas improbable, que ce soit par un des confesseurs dominicains de Charles Quint. Mais, encore une fois, nous ne pensons
i:l la découverte de l'amêrique 201 pas que les documents purement historiques consultés ou possédés par Las Casas aient jamais été dans un des dépôts où les Rois et les Colomb conservaient leurs titres et autres instruments juridiques.
Ainsi donc, et pour revenir aux Histoires, ce que nous savons positivement de Fernand Colomb ne permet pas de croire qu'il eût gardé le silence sur Diego de Déza, au cas où il serait lui-même l'auteur de cet ouvrage.
Quant à savoir à quelle préoccupation ou à quelle influence les Histoires ont obéi en substituant Louis de Santangel à Diego de Déza, nous n'en voyons de plausible que la suivante. Il est manifeste pour quiconque a quelque peu observé les Histoires, surtout après avoir pris connaissance des critiques de M. Harrisse, que Tauteur supplée facilement à ce qu'il ne connaît pas d'une façon positive. Il a une tendance évidente à amplifier et compléter ; et nous sommes même persuadé que diverses données, très particulières et fort précises en apparence, telles qu'on les pourrait croire résulter de documents spéciaux possédés par l'auteur, n'ont cependant pas d'autre origine que celte facilité à Tinduction et à la supputation. L'auteur n'aura pas ignoré,
sans doute^ qu'une intervention particulière s'était exercée auprès d'Isabelle en faveur de ■Colomb après la diète de Grenade, puisque nous savons par Martin Gabrero et Las Gasas que ce fait était, sinon de notoriété publique, du moins connu dans certains milieux. L'auteur des Histoires, ignorant peut-être le nom du personnage, et voyant la relation du premier voyage de Golomb adressée à Louis de Santangel, le 15 février 1493, en aura inféré que Sanlangel devait être ce protecteur, alors que l'envoi de Golomb était simplement motivé par l'office du trésorier de qui relevait son entreprise. Si Vescribano de raciones des Rois, ou sorte de grand comptable, avait pris la part indiquée par les Histoires, ne verrions nous pas une allusion ou un remerciement dans la première lettre que Golomb adresse, après la réussite de son projet, à l'homme qui aurait été la cause principale de ce succès? Douze ans après la découverte, et dans de simples billets, Golomb saura rappeler ces choses et multiplier les formules de reconnaissance envers Dcza ; et il n'y aurait pas un mot de gratitude pour ce Santangel auquel les Histoires transportent le rôle de Déza? Cela ne se conçoit pas. Bien plus, quelques années
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après, Colomb écrira aux Rois, qui n'ignoraient pas quelle inûuence s'était exercée auprès d'eux, que tout le monde s'est opposé à ses projets, sauf deux moines qui Tout constamment favorisé ; que de ces deux moines, Diego de Déza est cause que les Rois Catholiques possèdent les Indes, puisque c'est lui qui Ta retenu en Castille alors qu'il était en route pour l'étranger ; et il ne sera pas clair comme le jour que Louis de Santangel n'a aucun titre à empiéter sur les droits de Déza? En vérité, entre les affirmations si absolues de Christophe Colomb et celles d'un ouvrage suspect, écrit un demi-siècle après l'événement, l'hésitation n'est pas possible. Non seulement le récit des Histoires ne peut pas infirmer les droits certains de Déza, mais les droits positifs de Déza infirment l'authenticité des Histoires, battues en brèche d'ailleurs par la critique sur un grand nombre d'autres points. C'est ce que nous voulions démontrer.