CHAPITRE VI
un doute dans le probleme des histoires, l'autorité de las casas.
Et cependant, avant de déposer la plume, nous devons dire toute notre pensée. En écrivant les dernières pages que Ton vient de lire, nous n'avons cessé de garder au fond de notre espr't un doute qui y est depuis assez longtemps : nous ne sommes pas convaincu que les Histoires ne soient pas de Fernand Colomb.
Dans ce curieux problème d'histoire littéraire, on peut observer une double attitude chez ceux qui le traitent : les uns, pensant que Fernand est bien l'auteur des Histoires, cherchent à atténuer les côtés fâcheux du livre, et à sauver ainsi la réputation de l'ouvrage et de l'auteur; les autres, comme M. Harrisse, mis manifestement en présence des méfaits des Histoires, condamnent le livre, et se refusent à
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y voir le produit de son auteur présumé. Reste une troisième hypothèse : c'est que Fernand soit Tauteur des Histoires, et que les graves défauts de ces dernières témoignent chez le second fils de Colomb un état d'esprit* très spécial, et dénotent un caractère tout autre que celui sous lequel M. Harrisse Ta envisagé.
Nous avouons qu'avant de connaître les travaux de M. Harrisse, nous avons eu autrefois cette pensée en présence de quelques-unes des erreurs mensongères des Histoires, et nous sommes loin d'avoir perdu nos doutes à cet égard.
C'est qu'en effet, dans la dernière hypothèse, la question se pose autrement, et la plupart des difficultés résultant, soit de la critique interne, soit de la critique externe, trouvent facilement leur solution.
Au point de vue de la critique interne, on peut grouper les erreurs des Histoires en une triple catégorie.
La première comprend les erreurs connues et voulues de l'auteur. Elles sont les plus graves, et ont manifestement pour but d'exalter Colomb et sa famille, au mépris de la vérité historique. De ce nombre sont les affirmations que les Colomb descendent d'un consul romain,
que Christophe a étudié à l'université de Padoue, que les Colomb sont parents des amiraux français de ce nom, etc. Il faut avouer que ces faussetés s'expliquent infiniment mieux dans l'hypothèse d'un Fernand vaniteux, tel que le montrent les Histoires, que de toute autre manière. Qui donc, en dehors des Colomb, avait intérêt à propager pareilles légendes? Or voiton quelqu^un qui, dans le court espace de temps dans lequel est enfermée la composition de l'ouvrage, ait pu remplir les conditions requises ? Is fecit eut prodest. Fernand, fils naturel d'un parvenu, n'a-t-il pas cédé à la tentation de voiler Tobscurité de sa race et de grandir les titres des Colomb, pour se hausser, lui et les siens^ à la hauteur de ces familles illustres auxquelles ils s'étaient alliés en Espagne ? En vérité, les Histoii^es dénoieul chez leur auteur un état psychologique qui ne permet guère de le chercher en dehors des Colomb. Or M. Harrisse lui-même a fait les éliminations : il ne reste personne en dehors de celui qui se les attribue.
Une seconde catégorie d'erreurs dans les Histoires n'indique pas nettement sous quelle influence elles sont venues au jour. Elles peuvent être le fruit des tendances de l'auteur à
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Tapologie et au grossissement, ou simplement le résultat des préoccupations qu'il a de déterminer certains points qu'il ne connaît pas ou qu'il connaît imparfaitement. Cette classe d'erreurs ne milite pas non plus contre la paternité littéraire de Fernand.
Enfin, un troisième groupe d'erreurs ou d'omissions est tel, qu'il semble difficile d'en rendre responsable Fernand : par exemple, l'affirmation que son père était enterré dans la cathédrale de Séville, le silence gardé sur la translation du corps de l'Amiral et de celui de son fils Diego à Saint-Domingue, etc. C'est à ce dernier lot de difficultés que recourront ceux qui voudront maintenir la thèse de M. Harrisse, à savoir que Fernand n'est pas l'auteur des Histoires. Mais ces difficultés sont les moins nombreuses, et il ne serait peut-être pas impossible de leur trouver une solution.
Dans ce que nous avons écrit précédemment, nous avons raisonné à la façon de M. Harrisse, dans l'hypothèse d'un Fernand Colomb droit et sincère. Il nous répugnait de faire autrement, et de porter contre lui les accusations fort lourdes qui résulteraient d'une paternité certaine des Histoires. Mais nous n'avons pas voulu non plus taire nos doutes:
car, s'il est clair comme le jour que les Histoires sont un livre infecté d'erreurs et gravement suspect, il n'est pas également visible que Fernand leur soit étranger.
Parmi les arguments que la critique extrinsèque peut faire valoir en faveur de l'authenticité des Histoires f nous devons signaler l'autorité de Las Casas. Cet écrivain semble devoir jouer un rôle important dans la solution, ou tout au moins dans la discussion de ce problème. C'est son Histoire des Indes qui a clairement démontré Texistence du texte espagnol des Histoires f et a fait abandonner à M. Harrisse le terrain sur lequel il s'était placé en cherchant à résoudre la question par Tintervention du traducteur italien (1). Non seule-
(1) M. Ilarrisse ne semble pas savoir beaucoup de gré à Las Casas pour ce service. Nous croyons même que c'est à cause de cela qu'à son insu, le savant historien se montre d'une sévérité, à l'endroit de Vllistoire des Indes, qui confine à l'injustice. Las Casas a supporté un peu de mauvaise humeur par suite de la querelle que la publication de son Histoire a soulevée entre M. Harrisse et les éditeurs espagnols. Une lettre autographe de M. H., annexée à l'exemplaire du Las Casas de la Bibliothèque nationale de Paris, donne le diapason de cette petite guerre, et je crains que le bon évêque de Chiapa n'ait un peu payé les frais de cette affaire.
ment Las Casas permet d'établir que le texte spagnol existait, et cela en 1559, comme Ta cru M. Harrisse, mais il démontre, comme nous l'avons indiqué plus haut, que les Histoires lui étaient connues dès 1552.
Le cas de Las Casas est en effet très embarrassant dans l'hypothèse de la non-authenticité. En 1552, il commence à écrire son Histoire des IndeSy et il connaît à cette date Touvrage de Fernand Colomb, dont il a de très longs extraits sous les yeux, mais bien plus probablement le texte complet, qu'il transcrit ou suit fidèlement des pages et même des chapitres entiers. A cette année 1552, Las Casas esta Scvi.lle, où il publie une douzaine de traités sur les affaires des Indes ; il loge, selon toute probabilité, dans le couvent de Saint Paul, où la bibliothèque 'de don Fernand est en dépôt depuis 1544, Tannée où Las Casas put déjà la consulter lors de sa consécration épiscopale dans Téglise du couvent. Las Casas, Sévillan, mêlé à toutes les affaires des Indes et connaissant les Colomb, était à la source des renseignements pour savoir si Fernand tait effectivement l'auteur des Histoires qu'il a -ous les yeux, et qu'il lui attribue sans élever ombre d'un doute. Il est donc difficile d'ad-
mettre qu'il n'a pas été clairement renseigné sur l'origine des Histoires.
Quelle qu'ait été en effet la voie par laquelle ce livre est venu aux mains de Las Casas, l'origine de cette possession est liée intimement avec la connaissance qu'il a dû avoir de son authenticité. Los Histoires n'ont jamais été répandues en copies nombreuses, de sorte que Las Casas ait pu en avoir connaissance sans être positivement renseigné sur la question de leur provenance. Le point curieux et important du problème, c'est que <r le mystérieux prototype des Histoires », comme l'appelait jadis M. Harrisse, nous est demeuré absolument inconnu. Il n'existe pas un seul manuscrit de cet ouvrage pourtant si fameux. Il n'a donc pas été vulgarisé, et Las Casas Ta pris à sa source même; il a possédé, sinon l'original, du moins une première copie. Le lieu où il a vu l'original, ou la main qui lui en a livré une copie, ont dû lui révéler clairement et lui garantir le fait de l'authenticité.
Si les Histoiressoni l'œuvre de Fernand, nous croirions volontiers qu'elles sont venues à Las Casas, comme la carte de Toscanelli, par les Colomb, c'esl-à-dire par Marie de Tolède. Le caractère spécial des Histoires en faisait un
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document privé, qui pouvait n'être pas dans la bibliothèque de Fernand, où il n'a d'ailleurs jamais été trouvé. Nous inclinerions même à penser que le seul manuscrit des Histoires a été celui tenu par Las Casas, les Colomb n''en possédant pas eux-mêmes, puisque dans leurs procès ils durent faire appel à la traduction italienne d'UUoa. Le manuscrit de Las Casas et tous ses autres papiers furent saisis après sa mort, en 1566, par ordre du roi, portés à Madrid et conservés dans les Archives du Conseil des Indes. Cette indication précise est donnée par Remezal, d'ordinaire très bien informé. Nicolas Antoine veut qu'on ait déposé les papiers de Las Casas dans la bibliothèque royale de l'Escurial. C'est peut-être de là que le manuscrit des Histoires sera sorti quelques années plus lard et aura servi à la traduction d'UUoa, ce qui expliqaerait l'absence totale du texte espagnol original.
En tout cas, les Histoires n'ont pas du exister en plus de deux ou trois exemplaires, et le fait que Las Casas les a eues entre les mains peu après leur composition, qu'il les suit en toute confiance, favorise fortement l'hypothèse de ceux qui tiennent pour l'authenticité.
Quelle que soit l'attitude que l'on prenne à
l'endroit des Histoires, il y a là une question ouverte ; et nous ne croyons pas qu'il soit permis à des historiens consciencieux de pa.> ser là-dessus à pieds joints, comme on Ta fait tous ces derniers temps, et de continuer à prendre argent comptant toutes les affirmations des Histoires, comme si la critique n'avait pas élevé contre elles les doutes les plus graves et les mieux fondés.
Lettre de Toscanelli à Christophe Colo/nb, diaprés le texte original, publié par H. Barrisse.
Copia misa Ghristofaro Colonbo per paulum fisiciim cum una carta nauigacionis.
Ferdinando martini canonico vlixiponensi paulus physicus salutem, a tua valitudine de gracia et lamiliaritate cum rege veslro^genero [siss] iirio [et] magnificentissimo principe iocundum mihi fuit intelligere. cum tecum allias locutus sum de breuiori via ad loca aromatum per maritimam naui- ^acionem quam sit ea quam facitis per guineam, querit nunc S[erenissimus] rex a me quandam declaracionem ymo potius ad occulum ostensionem ut etiam mediocriter doti illam viam caperent etintelligerent. Ego autem quamvis cognoscam posse hoc ostendi per formam spericam vt est mundus tamen determinaui, pro faciliori intelligencia ac etiam pro faciliori opéra, ostendere, viam illam per quam carte nauigacioais fiunt illud declarare. Mito ergo sue Maiestati cartam manibus meis factam in qua designantur litora vestra et insuie ex quibus incipiatis iter facere versus occasum senper et loca ad que debeatis peruenire et
qtiantum a polo vel a linea equinotiali d'ebeati^ declinare et per quantum spacium siue per quot miliaria debeatis peruenire ad loca fertilissima omnium aromatum et gemarum, et non miremini si voco occidentales partes vbi sunt aromata cum communiter dicantur orientales, quia nauigantibus ad occidentem senper ille partes inueniuntur per subterraneas nauigaciones. Si enim per terram et per superiora itinera^ ad orientem senper reperirentur linee ergo recte in longitudine carie signate ostendunt distanciam ab oriente versus occidens, que autem transuerse sunt^ ostendunt spacia a meridie versus septentrionem. notaui autem in carta diuersa loca ad que peruenire potestis pro maiori noticianauigancium siue ventis siue casu aliquô alibi quam existimarent venirent ; parlin autem vt ostendant incolis ipsos habere noticiam aliquam patrie illius,. quod debebit esse iocundum satis. non considant autem in insulis nisi mercatores aserit (?}. ibi enim tanta copia nauigancium est cum meroi'moniis vt in toto reliquo orbe non sint sicuti in vno portu nobilissimo vocato zaiton. aserunt enim centum naues piperis magne in eo portu singulis annis deferri, sine aliis nauibus portantibus allia aromata. patria illa est populatissima ditisima multitudine prouinciarum etregnorum el Giuitatum sine numéro, sub uno principe qui dioitur magnus Kan, quod noinen signiUcat in latino rex regum, cuius sedes et residencia est vt plurimum in prouinciaKatay. antiqui sui desiderabant consorcium christianorum iam sunt 2C0. anni^ miserunt ad papam et postulabant plurimos dotos
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infideut illurninarentur; sed qui missi sunt, inpe- (liti in itinere redierunt. etiam tempore Evgenii venit vnus ad eugenium qui de beniuolentia magna erga christianos afirmabat et ego secuni longosermone locutus sum de multis, de magniUw (Une edificiorum regalium et de magnitudine fluuium in latitudine et longitudine mirabili et de multitudine ciuitatum in ripis fluuium, vt in vnotlumine 200. circiter ciuitates sint constitute, et pontes marmorei magne latitudinis et longitudinis vndique coloiipnis ornati. hec patria digna est vt per latinos queratur, non solum quia lucra ingencia ex ea capi possunt auri argenti gemarum omnis generis et aromatum que nunquam ad nos deferuntur, verum propter doctos viros piiilosofos^ et astrologos peritos et quibus ingeniis et artibus ita potens et magnifica prouincia gubernetur ao etiam bella conducant, hec pro aliquantula satisfactione ad suam peticionem quantum breuitas temporis dédit et occupaciones me concepsserunt, paratus in futurum régie majestati quantum volet lalius satisfacere. data florencie 25 iunii 1474.
A ciuitate ulixiponis per occidentem in directo sunt 26 spacla in carta signata quorum quodlibet habet miliaria 250. vsque ad nobilisim [am] et maximamcivitatem quinsay. circuit enim centum miliaria et habet pontes decem et nomen eius sonat cita del cielo ciuitas celi et miilta mirand^ de ea narrantur, de multitudine artificium et de reditibus. hoc spacium est fere tercia pars tocius spere, que ciuitas est in prouincia mangi, siue vicina prouincie Katay in quaresidentia terre regia
est. Sed ab insula antilia vobis nota ad insulam nobilisimamcippangu sunt decem spacia. estenim illa insula fertilisima aur[o] margarilis et gemmis, et auro solido cooperiunt ienpla et domos regias, itaque per ygnota itinera non magna maris spacia transeundum. multa fortasse essent apertius declaranda, sed diligens considerator per hec poterit ex se ipso reliqua prospicere. vale dilectissime.
ALBERTUS MAGNUS. DE GOELO ET MUNDO, lib. II.