‹ Les dominicains, leur raison d'êtreChapitre 11 sur 35 · FoNTANA M. V. Monumcnla dominicana · texte numérisé non relu

FoNTANA M. V. Monumcnla dominicana

que les plus célèbres parmi les Prêcheurs ont dû leurs succès oratoire et apostolique aux longues années de prière et d'étude passées dans le cloître. Tenez compte, si vous le voulez, du don de Dieu, qu'un zèle de bon aloi a fécondé. Mais n'allez pas croire que le fait de prêcher cinq à six fois au réfectoire, dans l'espace de sept ans, non pas même devant des fidèles, mais devant ses juges, initie le jeune religieux à tous les secrets de la prédication.

Il est vrai, une activité apostolique extérieure aussi intense que celle que nous venons de décrire, inclinerait à penser que la culture intellectuelle, chez les Prêcheurs, doit être fort négligée, ou passer au second rang. Ce serait cependant une lourde erreur de le croire. Ces apôtres, envoyés à toutes les nations alors connues, ne furent pas seulement des hommes d'une foi ardente, mais des théologiens instruits qui s'étaient souvenus du geste de leur Père saint Dominique, expédiant ses premiers compagnons à l'école épiscopale de Toulouse, avant de les jeter dans l'apostolat. Ils connaissaient au surplus les langues, les usages, et la religion des peuples qu'ils se proposaient d'évangéliser. Nous avons ru qu'à cette intention saint Raymond de Pennafort avait fondé à Murcie et à Tunis deux collèges pour l'étude des langues orientales. Saint Thomas d'Aquin, sur son invitation, avait écrit sa célèbre Somme contre les Gentils. De son côté, Frère Raymond Martin publia une Somme contre les Maures et les Juifs (1).

En Europe, les Frêres-Prêcheurs duient autant à leur science qu'à leur zèle d'être choisis par l'Eglise

1, Raymond Martin. Pugio fidei adversus Mauros et Judeas, Lipsiœ, 1687. LXXXVIT.

comme inquisiteurs, ou gardiens officiels de la saine doctrine. Un de leurs plus grands prédicateurs, saint Vincent Ferrier, commença par enseigner la Logique au couvent de Lérida, dans la Province d'Aragon, et composa deux traités qui, sans doute, résument son enseignement philosophique : le traité des Suppositions dialectiques et VTJnité de VUniversel (1). En Allemagne, au XlVe siècle, le docteur Jean Taulère, dominicain, était applaudi dans Cologne et dans tout le pays, à cause de sa lumineuse et chaude parole; pareillement, à la même époque, le Bienh?ureu:v: Henri Suzo, dont la prédication eut un tel succès que sa tête fut mise à prix par les hérétiques.

Enfin, pour terminer sur ce point important, nierat-on que de nos jours les dominicains aient dégénéré? Les Lacordaire, les Monsabré, les Didon, pour m'en tenir aux morts, n'ont-ils pas donné à leur parole ce double cachot de la science et de la sainteté qui les fait reconnaître pour de vrais fils de Saint-Dominique ?

Soucieux de s'adapter aux circonstances et do donner à son apostolat intellectuel toute son extension, l'Ordre des Frères-Prêcheurs ne pouvait pas laisser échapper des moyens de propagande sociale et religieuse aussi féconds que les arts. Aussi bien, en même temps qu'il donnait naissance à une pléiade de Théologiens, de Philosophes, de Savants, de Prédicateurs, favorisait-il parmi ses membres l'essor de

1. Fages. Histoire de saint Vincent Ferricr. Paris, Maison de la Bonne Presse, t. I, p. 56.

nombreux et grands artistes dans totis les genres : peinture, sculpture, architecture, musique, littérature.

Nous noterons en premier lieu qtie les artistes dominicains n'ont pas été obligés d'aller chercher en dehors de leur Ordre une théorie de l'esthétique. Albert le Grand et Thomas d'Aquin la leur ont abondamment fournie (1). Dans la divine comédie, Dante lui-même se réclame des idées de saint Thomas sur le Beau et sur l'Art. Au XVe siècle, Savonarole reprendra pour son compte ces idées, systématisées par Thomas d'Aquin, mises en valeur par Dante, et exercera par elles une influence profonde sur les plus grands artistes de son temps. Michel-Ange, en particulier, dont le frère était dominicain, s'en imprégnera et les transportera partout. Baccio délia Porta poussera plus loin encore l'enthousiasme. Non content de partager les idées de son maître Savonarole, il partagera son genre de vie, revêtira la blanche tunique des Prêcheurs, et deviendra un des plus fameux peintres de la seconde Renaissance, sous le nom de Fra Bartolommeo.

Entre autres idées sur l'esthéitique que ces grands artistes ont empiruntées à saint Thomas, et qui donnent à leurs œuvres un cachet si particulier, je citerai celle qui a trait à la question des rapports de l'Art et de la Morale. Saint Thomas n'est ni optimiste, ni

1. Albert le Grand : Questione del Bello (Cette question est un chapitre de son commentaire des Noms divins qui sera édité prochainement) ; S. Thomas. Sur V art et la morale ; I^ IP, q. 57, a. 3 et 4 : Sur le Beau^ IPIP , q. 45, a. 2, etc.

Dante. La divine Comédie : Paradis^ XIII.

Marchese : St Thomas et les Beaux-Arts ; Louvain, Peeters; trad. Biolley ; 1 broch. in-8°, 78 p.

pessimiste, en cette matière délicate. Il ne va pas jusqu'à soutenir avec les théoriciens de l'Art pour l'Art^ que celui-ci est tout dans la vie, et la vie à peu près rien, si elle ne se ramène à une œuvre d'art. Mais il ne soutient pas non plus, comme on l'a effectivement soutenu de nos jours, q;ue la Morale est tout dans la vie, et l'Art rien du tout, si précisément son objet n'est moral. La morale a pour objet le bien; l'Art a pour objet le beau. En principe, l'artiste n'a donc pas à faire œuvre d'apôtre, ni de moraliste. En fait, il fera bien, non seulement de respecter la morale dans ses œuvres — la probité la plus élémentaire l'y oblige — mais de s'attacher de préférence aux sujets moraux. Son art lui-même a tout à y gagner. L'expérience prouve^ en effet, qu'une œuvre d'art est d'autant plus belle qu'elle emprunte de leur éclat aux sentiments moraux qui l'ont inspirée. Plus ces sentiments sont élevés, plus l'émotion esthétiqne qui en résulte est intense. A ces hauteurs, et sans sortir pour cela de son domaine, l'Art devient un principe de moralité, un moyen fécond d'apostolat. Car la joie esthétique réveille nos puissances d'aimer, et, avec elles, l'appétit des grandes choses. De là cette ferveur d'enthousiasme, ce souffle généreux, qui nous saisissent en face d'une œuvre radieuse; de là cette ardeur pour tout ce qui est noble qui émane des œuvres d'art. Par réchauffement dont elle l'embrase, la joie esthétique féconde notre âme; elle en développe les germes les plus riches et les i)lus cachés.

C'est à la lumière de cette théorie qu'il faut juger les œuvres de Fra Angelico, qui est, de tous les peintres dominicains, le premier en date (1387-1455) et le plus populaire. On a dit de lui, av^ec raison,

qu'il est l'historien symbolique de la Théologie thomiste dans son Ordre, mais aussi de la vie intérieure et de la méditation chrétienne en Italie, à la fin du moyen âge (1). Dans le relevé qu'il a fait de ses œuvres, M. Cartier en compte jusqu'à cent vingttrois. L'une d'elles se trouve à Bruxelles, dans la collection du roi Léopold. Elle représente une Madone avec l'Enfant-Jésus ; deux anges soutiennent une draperie, trois autres sont assis aux pieds de la Vierge. Le couronnement de la Vierge est au Louvre. Mais c'est à Florence surtout, au couvent de Saint- Marc, et à Fiésole, qu'il faut aller pour bien se rendre compte du génie religieux de FrarAngelico (2). Quand Michel-Ant,^ ^it dans l'église de Saint-Dominique, à Fiésole, le tableau de l'Annonciation, il témoigna son admiration par ces paroles : « Un homme n'a pu faire ces figures-là, qu'après les avoir vues dans le ciel. »

« Parmi les faussetés qui ont été écrites sur notre » moine, remarque M. Henry Cochin, dans sa péné^- » trante étude parue récemment sur Fra Angelico, » il en est une qui me paraît spécialement insup- » portable; c'est celle qui consiste à le représenter » comme un mystique du haut moyen âge, attardé » dans le fond d'un cloître... A travers la foule ar- » dente des hardis novateurs qui vont entraîner la » peinture vers des destinées toujours nouvelles, la » postérité aperçoit notre bon moine, loin sur la » route dont tant d'étapes après lui ont été brûlées;

1. Henry Cochin. Fra Angelico. Collection : Les Saints ; Paris, Lecoffre, 1906, Avant-propos, p. 11.

2. Cartier. Fra Angelico. Catalogue ; Paris, Poussielgue, 1857, p. 415.

» par un défaut de perspective, elle ne s'aperçoit » pas qu'il marche, qu'il a déjà marché bien avant » sur cette route, l'âme au Ciel, mais les yeux sur » la terre. Elle ne s'aperçoit pas que, si l'on se piace » auprès de lui, à l'époque, à l'heure presque où il » a travaillé, l'Angelico n'est pas un retardataire, » mais plutôt un devancier et un novateur (1). » Fra- Angelico est un guide. Il peint des images pour exciter à la prière, instruire les âmes, alimenter la dévotion; il conçoit ces images dans l'esprit qui faisait que les vieux dominicains voulaient avoir dans leur cellule un Crucifix et une Madone. Mais pour le moyen d'expression, il l'emprunte aux plus habiles, aux plus ingénieux de son temps. « En rangeant Fra » Giovanni parmi les peintres de la Renaissance, note » encore M. Cochin, je ne pense pas le glorifier, » mais constater un fait (2). » Fra Angelico eut de nombreux disciples, et de très illustres, entre autres Benozzo Gozzoli, qui fut le compagnon fidèle de tous ses travaux, et son propre frère, Fra Benedetto, dominicain comme lui, et qui, au témoignage de Vasari, fut son collaborateur intelligent et assidu.

Un siècle environ après la mort de Fra Angelico, en l'an 1500, entrait au couvent des Dominicains de la Congrégation de Saint-Marc, à Florence, le lendemain de la mort de Savonarole, un autre grand artiste, Baccio délia Porta, plus connu sous le nom de Fra Bartolommeo. Dans la constellation des artistes de l'Ordre de Saint-Dominique, il est aussi une étoile de première grandeur. Pendant près de deux ans que Raphaël demeura à Florenee (1507-1508), il

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