‹ Les dominicains, leur raison d'êtreChapitre 18 sur 35 · LE R. P. LACORDAIRE · texte numérisé non relu

LE R. P. LACORDAIRE

veur de Colomb. Il y réussit si bien, en dépit de toutes les intrigues nouées à la Cour contre le malheQreux grand homme, que, le 21 décembre 1504, Christophe Colomb, dans une lettre adressée à son fils et successeur Don Diego, écrivait ces lignes mémorables : « C'est Diego Deza qui a été cause que Leurs Altesses » possédassent les Indes, et que je sois demeuré » en Castille, alors que j'étais déjà en route pour pas- » ser à l'étranger. » Du même coup; et à sa manière, ce dominicain patriote sut donc donner le Nouveau- Monde à son pays, et des millions d'âmes à l'Eglise (1). A peine l'Amérique découverte, les Fils de Saint-Dominique, comme nous l'avons déjà noté, s'y rendirent en foule pour l'évangéliser. L'un d'eux, Barthélémy de Las Casas, gentilhomme originaire de Séville, osa prendre le parti des Indiens contre leurs vainqueurs devenus leurs bourreaux. Il présenta à Charles-Quint, sous le titre de « la destructio7i des Indes par les Espagnols », un mémoire où les abus de ses compatriotes étaient retracés avec un style d'une vérité sanglante, sacrifiant ainsi à la jus'ice sa sûreté personnelle, et ce que d'aucuns, dans un patriotisme mal compris-, pouvaient appeler rhonneur de la nation. Charles-Quint fut assez grand pour le nommer protecteur général des Indes.

Il m'eût été agréable de suivre avec vous les Frères- Prêcheurs en Amérique, et dans les autres parties du monde, où depuis toujours ils n'ont pas craint de verser leur sang, et de répandre avec lui les bienfaits de la civilisation chrétienne. Mais à peine m'a-t-il été permis de vous faire entrevoir le champ immense

1. Mandonnet, Les Dominicaiîis et la découverte de VAmériqtce, Paris, Lethielleux, 1893.

de leur apostolat. Le 23 juillet 1253, Innocent IV leur écrivait déjà en ces termes : « A nos chers Fils, » les Frères-Prêcheurs, qui prêchent dans les terres » des Sarrasins, des Grecs, des Bulgares, des Cumans, » des Ethiopiens, des Syriens, des Goths, des Jaco- » bites, des Arméniens, des Indiens, des Tartares, » des Hongrois et autres nations infidèles de l'Orient, » salut et bénédiction apostolique (etc.) » Depuis cette date, il n'y a pas un coin de terre, dans l'Ancien et le Nouveau Monde, qui n'ait reçu la visite des missionnaires dominicains, et l'on n'en trouverait guère non plus qu'ils n'aient arrosé de leur sang. Dans les trois premiers siècles, les martyrs, dans l'Ordre de Saint-Dominique, furent si nombreux qu'on hésite à en fixer le nombre. Il y en eut en tout cas par milliers. Jugez-en plutôt. En 1242, le B. Paul de Hongrie, dominicain, fut martyrisé avec 90 de ses compagnons; en 1260 à Sandomir, le B. Sadoc périt avec 47 Frères, victime de la brutalité des Tartares. L'année suivante, à Damiette, 200 Frères Prêcheurs tombaient sous le fer des Musulmans. En Amérique, le premier martyr de l'Eglise catholique est un dominicain, le B. François de Cordoue, comme la première sainte est une Dominicaine, sainte Rose de Lima. Au Chili, en 1599, quarante ans après la conquête, l'Ordre comptait 17 martyrs; de même au Pérou. En Chine, au XVP, XVIIe et XVlIIe siècles, plus de cent dominicains furent martyrisés ; la plupart sont déjà sur les autels, et parmi eux, un Anversois, le B. Louis Florès. De même au Japon, au Tonkin. Cette année, à l'occasion du Jubilé de Pie X, sera résolue la Cause de 1500 martyrs du Tonkin, en tête desquels figurent les V. V.

Evoques José Dias, et Melchior Sampredo de l'Ordre de Saint-Dominique (1).

Mais que parlé-je de la Chine et du Japon? En 1871, en plein Paris, sous la Commune, n'a-t-on pas vu plusieurs dominicains, ayant à leur tête le Père Captier, tomber sous les balles des assassins ? La race des martyrs n'est donc pas éteinte.

Pie X a placé sur les autels 62 Frère s -Prêcheurs, dont 53 martyrs. Grégoire XVI, son prédécesseur, a lui-même introduit la cause des 72 martyrs des Philippines en plein XIXe siècle. A l'heure actuelle, l'Ordre de Saint-Dominique continue la tradition. Il possède des missions, dont quelques-unes très florissantes, disséminées un peu partout sur la surface du globe. Au couvent d'Avila en Espagne, il existe encore des religieux qui furent, au noviciat, les compagnons des BB. Jérôme Hermosilla et Valentin Berrio Ochoa, martyrisés au Tonkin en 1863, et béatifiés il y a deux ans à peine par Sa Sainteté Pie X.

Encore un coup, cet apostolat extérieur n'empêcha jamais les Dominicains de poursuivre à l'intérieur, en Europe, leur mission civilisatrice. Prêcheurs par vocation, ils ont semé dans les villes et les villages, dans les cathédrales et les humbles chapelles, la parole de Dieu. Cette parole, lorsqu'elle tombe des lèvres de ceux qui ont vraiment hérité de l'esprit de leurs ancêtres, porte la double marque dominicaine : elle est pleine de théologie, et, malgré cela, respectueuse de Vart. J'ai déjà nommé les Lacordaire, les Monsabré, les Didon, de glorieuse mémoire; j'allonge-

1. En décembre, 1908, le Pape a placé sur les autels, le B. François de Capilias. dominicain, premier martyr de la Chine.

rais démesurément cette lisite si je devais y ajouter les vivants.

De même que saint Dominique, à côté du grand Ordre, avait créé un Tiers-Ordre d'hommes et de femmes dont le protestant américain Lea, auteur d'une histoire de l'Inquisition où il se montre assez peu bienveillant, confesse que ce fut un chef-d'œuvre d'organisation sociale, de même le P. Lacordaire, en vue de l'apostolat, a créé un Tiers-Ordre de religieux enseignants, qui continuent, en exil, Toeuvre d'éducation de la jeunesse française, et nous préparent, espérons-le, des hommes de caractère et des chrétiens de conviction qui vengeront l'Eglise des affronts qu'elle a dû subir tous ces derniers temps (1).

Les Sœurs dominicaines se sont aussi multipliées à notre époque, et se sont rendues utiles à la société à plusieurs titres. Parmi elles, il y a les contemplatives, celles qui « prêchent » en priant, en jeûnant depuis le 14 septembre jusqu'à Pâques; en faisant abstinence toute l'année, en chantant l'office choral au milieu de la nuit. Quelques-unes, expulsées de France, sont venues se réfugier en Belgique. Plaise à Dieu que ce ne soit pas en vain, et qu'ici, sous l'orage qui gronde, elles jouent le rôle de « paratonnerre » qu'on leur a interdit de jouer là-bas, dans leur propre pays. Plus nombreuses encore que les dominicaines contemplatives, sont les dominicaines enseignantes. Chassées de France en partie, elles sont allées un peu partout, à l'étranger, mettre leurs vertus et leurs talents au service de la jeunesse ca-

1. H. D. Noble : 0. P. Le Père Lacorclaire^ apôtre et directeur des jeunes gens. Paris, Lethielleux, 1909.

tholique, en attendant que la Providence les ramène tôt ou tard, selon s>j: desseins, an milieu de leurs compatriotes ingrats et repentis.

Ce dévouement à la jeunesse n'est pas le seul auquel se soient consacrées les Filles de Saint-Dominique. Il y a, parmi elles, les petites Sœurs gardes-malades, dont la Maison-Mère est à Orléans. Ces religieuses soignent les pauvres à domicile pour l'amour de Dieu. Elles ont plusieurs maisons en France où elles sont très populaires, et une en Belgique, à Verviers, où elles commencent d'être connues et appréciées. La léproserie de Cocorite (Curaçao) est également tenue par les filles de Saint-Dominique.

Se dévouer à la jeunesse, se pencher sur les orphelins, visiter les pauvres malades, c'est déjà bien. Vous connaissez ce trait de saint Vincent de Paul allant s'établir au milieu des forçats, et se substituant même à l'un d'eux, c'est encore mieux! Je ne crois pas, s'écriait l'an dernier à ce sujet Son Eminence le cardinal Mercier, dans la grande salle du palais des académies, à l'assemblée générale des œuvres de patronage, « je ne crois pas qu'il y ait » dans l'histoire, un trait qui témoigne plus éloquem- » ment du respect dû à la dignité humaine. »

Et le docte Prélat d'ajouter aussitôt, comme en se reprenant : « Je me trompe : un religieux domini- » cain, le R. P. Lataste, a conçu l'idée de confondre » sous le même costume, dans la même vie, et sous » le même toit familial, des repenties avec des reli- » gieuses (dominicaines) ayant fait vœu de virginité. » Il y a deux de ces maisons dites de Béthanie dans » notre diocèse (à Brasschaert-lez- Anvers et à Sart- » Risbart; quatre en France, et une en Italie). Sans

» doute, il y a des mécomptes et des déboires, mais » l'héroïsme est grand par lui-même, et l'excellence » d'une initiative ne se mesure point à ses seuls » effets tangibles. »

Je m'en voudrais d'ajouter un commentaire à ces éloquentes et élogieuses paroles du Primat de Belgiqne. Je ne dirai plus qu'un mot touchant l'apostolat dominicain au XXe siècle, heureux que ce mot s'adresse à l'un de vos compatriotes. Tout à l'heure, nous remarquions que l'utilité sociale d'un Ordre religieux se mesure à sa puissance d'adaptation aux différents milieux que les circonstances de temps et d'espace l'obligent à traverser. Si Tordre de Saint- Dominique s'est rendu utile à la société, depuis sept siècles, il faut bien reconnaître qu'il l'a dû surtout à son intelligence des besoins du moment, et à son sens d'adaptation. Le milieu social d'aujourd'hui n'est plus celui du XIII^ siècle, ni même celui da XIXe. Un phénomène particulier caractérise ce milieu, l'importance énorme accordée à la question ouvrière, et aux questions économiques, politiques, et morales, qui s'y rattachent. Un jeune dominicain belge, le P. Rutten, s'est donné de tout son cœur à l'éclaircissement de ces questions. Il est actuellement Secrétaire général des syndicats chrétiens en Belgique. Sa réputation a déjà franchi la frontière. On le consulte de partout. S'il connaissait l'indiscrétion que je commets en ce moment à son égard, à coup sûr il m'en voudrait. Mais vous du moins ne m'en voudrez pas, je l'espère, ni de vous avoir parlé de lui, ni de vous avoir parlé de beaucoup d'autres. Vous m'aviez demandé de vous exposer le rôle social des Fils de Saint-Dominique à travers les siècles. Sans vous avoir tout dit, je

crois VOUS avoir dit l'essentiel. Au firmament social, je vous ai montré la constellation dominicaine, avec son (soleil et ses étoiles de première grandeur, rayonnant et scintillant dans les trois grands domaines de l'intelligence, de l'art, et de la sainteté. Il m'eût été agréable de vous présenter aussi ses planètes, c'est-àdire les familles religieuses qui, à un titre ou l'autre, se réclament de l'influence dominicaine. Mais toutes mettent tant de bonne grâce à le reconnaître, et à l'avouer, qiie j'aurais mauvaise grâce pour mon compte à prévenir leur reconnaissance et leur aveu, et à prolonger inutilement ce déjà trop long entretien (1).

1. Cf. Appendice Y : Les Dominicains et les autres Ordres religieux.

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