Mandonnet, Siger de Brabant. Introduction, chap. IL
étroit existait entre ces deux disciplines à cause de la méthode introduite en théologie depuis Pierre Abélard, et parce que les théologiens devaient être éminemment artistes, c'est-à-dire philosophes.
Lorsque, vers 1230, on réorganisa à Paris le haut enseignement, l'Ordre y exerça une influence mani-i feste. « Le premier d'entre les Ordres religieux, il » est appelé à participer à la vie universitaire pari- » sienne, la plus brillante et la plus intense du moyen » âge, et, seul, il possède le privilège d'y tenir deux » écoles. Pareillement, dans le travail de révision des » textes scolaires des diverses facultés, c'est lui qui » est chargé, ou tout au moins se charge de la cor- » rection de la Bible, le texte officiel des facultés de » théologie, et de la réorganisation du Corpus juris, j> le texte des écoles de droit ecclésiastique. Le nom » de Hugues de Saint-Cher est demeuré attaché au » premier de ces grands travaux ; celui de saint Ray- » mond de Pennafort au second (1). »
De tous temps, les Etudes bibliques ont été chères aux Dominicains. Dans un remarquable article du Dictionnaire de la Bible, publié sous la direction de M. Vigoureux, le R. P. Mandonnet, dominicain, professeur d'histoire ecclésiastique à l'Université de Fribourg (Suisse), a résumé les travaux de son Ordre sur l'Ecriture Sainte au moyen âge, à la Renaissance, et dans les temps modernes. De cette étude, il ressort que la création et le développement essentiel des
2e éd. Louvain. Denifle-Chatelain. Char t Univ. Paris, I p XXVI sq. De Thurot. Vorgamsation de l enseignement dans l'université de Paris au moyen âge, p. 202.
1. Mandonnet. Ouv. cité, ibidem^ Quétif Echabd. .9m^^^ tores ordinis Prœdicatorum, Pansus, 1719-17^5, l, p. i^^.
LEUR RAISON d'Être 15
concordances bibliqnes, ou dictionnaires contenant par ordre alphabétique les mots de la Bible, sont l'œuvre des Fils de Saint-Dominique. Elles ont été commencées à Paris, au couvent de Saint- Jacques, peu après 1230, sous la direction de Hugues de Saint- Cher, dominicain; reprises au couvent d'Oxford, vers 1276; plusieurs fois révisées dans la suite, entre autres par un de vos compatriotes, Luc de Bruges, à la fin du XVI^ siècle. Les premiers travaux de correction du texte biblique sont dus également à la plume des Frères-Prêcheurs, ainsi que le premier commentaire complet de l'Ecriture Sainte, par le même Hugues de Saint-Cher (1). Le P. Denifle a prouvé que les prétendus correctoires de l'Université et de la Sorbonne sont fictifs (2). C'est un juif converti, devenu dominicain, Theobaldus de Sexania, qui a corrigé la partie hébraïque du lexte. Mais le fait qui sans doute vous frappera davantage, parce qu'il a eu une grande portée, et a répondu à un véritable besoin social, a trait à la traduction de la Bible en langue vulgaire. Les premières traductions en français, en catalan, en dialecte valencien, en castillan, en italien, en allemand, en arménien, ont été faites par des dominicains. Une des plus célèbres Bibles du XVI® siècle a été éditée également par un de vos compatriotes, le Père Jean Heuten, professeur à l'Université de Louvain.
Quant aux langues orientales, je vous ai déjà fait observer qu'elles ont été cultivées dès l'origine par nos pères. En 1236, nous avions déjà une sorte
1. Henr. a Porta. 0. P. De linguarum orient, prœstantia, edit. mediol. 1758, p. 58.
2. Denifle. ArcJiiv.liir Litteratiir und Kircheîigeschichte, t. IV, p. 284.
d'Ecole biblique en Terre-Sainte. En effet, dans cha que couvent de cette province, il y avit un « Studium linguarum », un foyer d'études pour les langues orientales, piarticulièrement l'arabe; à Tunis et à Murcie, des écoles d'arabe et d'hébreu (1); pareillement, en 1281, à Barcelone. Au XVIe siècle, qui est, comme le XlIIe, ^ le siècle classique, en ce qui concerne la vie doctrinale de l'Ordre, nous constatons le même souci des études bibliques et des sciences annexes. On peut donc affirmer que, dès l'origine, les dominicains comprirent la nécessité de la connaissance des langues orientales pour une interprétation scientifique de la Bible. Saint Raymond de Pennafort, troisième général de l'Ordre, travailla beaucoup à la création des écoles spéciales dont je viens de parler, et que Raymond Martin illustra d'une façon incomparable. Ce dominicain, en effet, parlait et écrivait avec une égale facilité l'hébreu, le chaldéen et l'arabe. Son Fugio fidei, un chef-d'œuvre d'apologétique, a inauguré V Orientalisme biblique, et appris à se servir du Talmud pour éclairer et justifier l'exégèse chrétienne (2). Je devrais encore m'arrêter aux noms fameux d'Augustin Justiniari, et de Santé Pagnino, et de Sixte de Sienne, dont les études bibliques et orientales ont mérité l'admiration
1. Denifle. Die Universitàten des Mittelalters. Berlin, 1885, t. I, p. 495.
2. Avant 1284, les dominicains fondèrent à Séville une école pour les langues sémitiques. Parmi les huit premiers Pères envoyés là, se trouve Raymond Martin. Une ordination du Chapitre provincial d'Aragon, en 1303, les abligea à prendre un Juif ou un Arabe comme second professeur d'hébreu et d'arabe (Denifle, ibidem.)
des Juifs et des Protestants eux-mêmes (1); mais il me tarde d'apprendre à ceux qui ne le savent pas, et de rappeler à ceux qui l'auraient oublié, qu'au XX^ siècle, comme toujours, les 'dominicains n'ont pas déserté l'étude de l'Ecriture Sainte et des sciences annexes. C'est, au contraire, pour lui donner un renouveau de vie, et l'adapter aux exigences scientifiques modernes, qu'ils ont fondé à Jérusalem, VEcole pratique d'études bibliques. A l'heure où nos saints livres sont attaqués au nom de la linguistique, de l'archéologie, de la géographie, et de l'histoire, tDus les catholiques clairvoyants jugeront, sans doute, que le moyen le plus sûr de se préparer à répondre victorieusement à ces attaques sans nombre, était d'établir une sorte d'école normale supérieure pour la science scripturaire, au centre même des pays bibliques, à Jérusalem. En tout cas, beaucoup d'évêques en ont jugé ainsi, entre autres. Son Eminence le cardinal Mercier, qui, cette année encore, a confié aux soins du Père Lagrange, le distingué et savant^ directeur de l'école biblique, trois des meilleurs étudiants de son diocèse. Le Père Lagrange fait partie de la commission biblique; il est correspondant de l'Institut de France, et de plusieurs Instituts étrangers. Ses travaux, et ceux de ses collaborateurs sur l'Ecriture Sainte, sont trop avantageusement connus, pour que j'y insiste. Vous n'ignorez pas non plus que la Revue biblique qu'il dirige avec une rare compétence, et un grand slmis théolog".que, est celle où paraissent officiel lemrnt les décrets de la Commis-
1. Bihliotheca sancta, lib. IV, t. I; Naples, 1742, p. 395 sqq.
ViGOUROUX. Dictionnaire de la Bible. Paris, 1808, 1, col. 1023, 1464.
sion biblique, et compte de nombreux abonnés (1). Des élèves dominicains du P. Lagrange, tels que les RR. PP. Rose et Lemonnyer ont tout récemment mis à la portée du public les résultats les plus authentiques de l'exégèse contemporaine, dans des traductions françaises du Nouveau Testament, accompagnées de commentaires succincts, mais substantiels. En moins de trois ans ces ouvrages ont atteint plusieurs éditions, et sont devenus classiques dans beaucoup de sémi-^ naires. Un autre disciple du P. Lagrange, le R. P. Zapletal, professeur d'Ecriture Sainte à l'Université de Fribourg, s'est occupé spécialement de l'Ancien- Testament. Sa réputation sur ce point n'est plus à faire (2).
J'ajouterai encore un mot touchant l'étude des langues orientales. L'imprimerie de la mission dominicaine française de MosSoul a édité en moins de quatre ans (1887-1891) le texte syriaque de la Fcschito, après avoir donné, en 1877, une traduction arabe de la Bible. Mais ce qui vous surprendra peutêtre, c'est d'apprendre qu'en France, la chaire d'assyriologie aux Hautes-Etudes, vacante depuis la mort d'Amiaud, est occupée par un dominicain, le Père V. Scheil, et que cette nomination a été faite en 1895, par M. Combes, alors ministre de l'Instruction publique. Le Père Scheil s'est à la fois occupé d'égyptologie e^t d'assyriologie. En décembre 1890, M. L. Bourgeois, ministre de l'Instruction publique, le nomma membre de l'Institut français d'archéologie orien-
1. Le P. Lagrange est également à la tête d'une superbe collection d'études bibliques, dont dix ouvrages ont déjà paru (Paris, Lecofïre).