‹ Les dominicains, leur raison d'êtreChapitre 6 sur 35 · Cf. Appendice A. Les dominicains et les études bibliques · texte numérisé non relu

Cf. Appendice A. Les dominicains et les études bibliques

taie du Caire. En 1894, lorsque M. de Morgan, alors directeur général des antiquités égyptiennes, fut chargé officiellement par le gouvernement français des fouilles de Suse, son premier soin fut de choisir des collaborateurs. « En première ligne, écrit-il, je m'adjoi- » gnis un assyriologue éminent, le R. P. Schcii, pro- » fesseur à l'école des Hautes-Etudes. Savant hors » pair, par l'habileté avec laquella il manie les textes » les plus compliqués, le P. Scheil était indispensable » à mes travaux. Ses publications postérieures ont » éloquemment prouvé que je ne me trompais pas » en le choisissant comme collaborateur (1). »

Ceux d'entre vous qfui, depuis juillet 1905, ont visité le Musée du Louvre, à Paris, ont pu admirer dans une salle du pavillon La Trémoïlle, les résultats les plus caractéristiques des fouilles de Suse. Cette exposition réserve aux profanes eux-mêmes de délicates jouissances et des sensations rares. Le bloc imposant sur lequel est inscrit, en beaux caractères, le code aujourd'hui célèbre de Hammourabi (2000 ans avant J.-C), se trouve au milieu de la pièce, luxueusement entouré d'obélisques, de stèles, de briques, de tablettes chargées d'inscriptions, dont certaines sont rédigées dans une langue jusque-là à peu près inconnue, et d'autres, vieilles de plus de 4000 ans avant J.-C, écrites en caractères nouveaux. Le P. Scheil, et c'est là son œuvre propre, les a déchiffrées, traduites, et commentées. Un des maîtres de Tassyriologie en Allemagne, M. Winckler, a dit que « sans lui, ils seraient restés des dizaines d'années inexpliqués ».

1. La délégation en Perse du ministère de V Instruction publique, 1897 à 1902, p. 18.

Le gouvernement français, en 1900, a nommé le P. Scheil chevalier de la légion d'honneur, et en 1902, directeur adjoint aux Haut^es-Etudes. Il y a deux ans, les professeurs du collège de France, et les membres de l'Institut l'ont désigné, en première ligne, et à de fortes majorités, pour succéder à Oppert dans la chaire d'assyriologie de ce même collège de France. Le ministre qui l'a écarté pour les raisons politiques que l'on sait, et dont toute la presse européenne s'est emparée, n'a pu éviter de rendre hommage en pleine Chambre, à sa valeur scientifique hors pair (1).

Il ne faudrait pas croire que l'étude de l'Ecriture Sainte et des langues orientales ait absorbé toute l'activité intellectuelle de l'Ordre de Saint-Dominique à travers les siècles. On peut dire au contraire que cette activité s'est étendue à tout, parce qu'on ne fait pas plus sa part à la science qu'au scepticisme, et qu'une fois entrée dans une intelligence, elle a une tendance à y pénétrer tout entière. Mais, ce qui serait impossible à un individu, ne l'est pas à un ensemble d'individus organisés en conséquence, tel qpi'un Ordre religieux. La division du travail s'opère ici d'elle-même, et vous allez voir que c'a été le cas chez les dominicains. Ecriture Sainte, Droit Canon, Apologétique, Théologie, Philosophie, Sciences et Arts, ils ont tout abordé, et si l'on ne peut pas dire qu'ils se sont montrés en tout également supérieurs et compétents, cependant on doit constater que

1. Lemonnyer a. Année Dominicaine, 1906. Le Père Scheil. Cf. Appendice B. Les dominicains et l'étude des langues.

Au moment où s'imprime cette brochure, nous apprenons que TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres vient d'élire le p. Scheil, par 30 voix sur 33 votants, en remplacement de M. Derembourg. (Séance du Vendredi 11 Décembre 1908).

dans presque tous les domaines ils ont eu d'illustres représentants, et très souvent des initiateurs.

Le patron des canonistes est un dominicain, saint Raymond de Pennafort, qui, le premier, sur l'ordre de Grégoire IX, recueillit toutes les décret aies de ses prédécesseurs, les rassembla en corps — corpus juris — et expliqua les plus difficiles. Il employa trois ans à cette tâche, et satisfit si fort Grégoire IX que Sa Sainteté ordonna qu'on ne se servirait plus désormais que des décrétales recueillies par Raymond. En même temps qu'il créait la science du droit canon, ce saint et savant religieux fondait, par sa Somme des cas de conscience, la casuistique, qu'un autre dominicain, saint Antonin, archevêque de Florence, deux siècles plus tard, devait mener à sa perfection (1).

L'apologétique, qne d'aucuns considèrent à (ort comme une science préparatoire à la théologie, et dans laquelle on fait tout rentrer de nos jours, ou à peu près, était subordonnée jadis à une science vraiment préparatoire à la théologie, qu'un dominicain, Mclchior Cano, a organisé d'une façon définitive au XVI<^ siècle, dans son célèbre et classique traité des Lieux fMologiques (2). Mais j'ai hâte d'arriver à la Théologie proprement dite, et à la Philosophie, où. l'Ordre de Saint-Dominique compte ses plus beaux titres de gloire, tant il est manifeste que, dans ces deux domai-

1. C'est le môme saint Antonin qui est le fondateur des Hôpitaux de charité. Dans une conférence sur le rôle social de l'Ordre de Saint-Dominique, la chose valait la peine d'être notée. Cf. Appendice C : -Les dominicains et le droit canon.

2. Gardeil a. La notion du Lieu théologique, Paris, Lecoffre, 1908, 2* édition.

nés, il a rendu et rend encore à l'Eglise et à la société les services les plus éclatants. Deux grandes figures surtout dominent l'histoire de la théologie et de la philôsopliie au moyen âge. J'ai nommé saint Thomas d'Aquin^ et le B. Albert le Grand, tous deux dominicains, tous deux professeurs à l'Université de Paris, et alors, et depuis, si universellement connus et appréciés, que cela me dispensera d'en faire l'éloge. L'introduction du riche matériel littéraire d'Aristote dans la théologie est leur œuvre propre. Ils empruntèrent au Stagyrite ce qu'ils estimaient le meilleur, pour instituer une école philosophicothéologique qui, par sa valeur et sa force, représente le travail le plus étendu et le plus stable du siècle. « Par une coïncidence que Ton pourrait croire étran- » ge, remarque le P. Mandonnet, et qui n'est qu'un » résultat logique de l'histoire, c'était encore les do- » minicains qui allaient être les grands correcteurs » d'Aristote. Tandis que les maîtres choisis et offi- » ciellement commissionnés pour cette œuvre n'abor- » deraient pas ce difficile travail, ou le laisseraient » en tel état qu'il était mort-né, les Prêcheurs devaient » spontanément l'entreprendre et le mener à terme, » de telle manière que leur révision d'Aristote laisse- » rait bien loin derrière elle, pour l'influence et la » renommée, leur correction de la Bible et leur com- » pilation du Corpus juris (1). »

Ce fut Albert le Grand qui vulgarisa Aristote, et Thomas d'Aquin, son disciple, qui l'interpréta. Pareillement et pour les mêmes raisons, la transformation théologique commencée par Albert fut achevée

1. Mandonnet. Aristote et le Mouvement intellectuel au Moyen âge. Fribourg, Suisse, 1899. ; ' ;

et fixée par saint Thomas. En vérité, cette transformation aboutit à une véritable révolution dans le domaine de la philosophie et de la théologie, et malgré de nombreuses et puissantes résistances, obtint finalement, grâce à son incontestable supériorité, une influence qui dure encore. En 1267, R. Bacon, un ennemi personnel d'Albert le Grand, écrivait à son sujet : « La foule des hommes d'études, des gens » réputés auprèiS de beaucoup pour très savants, et » un très grand nombre de personnes judicieuses, » estiment, bien qu'elles se trompent en cela, que les » Latins sont déjà en possession de la philosophie, » qu'elle est complète et écrite dans leur langue. Elle » a été, en effet, composée de mon temps et publiée » à Paris. On cite son auteur comme autorité, car de » même que dans les écoles on allègue Aristoie, Avi- » cenne et Averroës, ainsi fait-on avec lui. Et cet » homme vit encore, et il a eu, de son vivant, une au- » torité qu'aucun homme n'eut jamais en matière de » doctrine, car le Christ môme n'est pas arrivé jus- » que-là, lui qui fut rejeté ainsi que sa doctrine (1). » Siger de Brabant, contemporain et adversaire d'Albert et de Thomas, chef célèbre de l'Averroïsme parisien, est un de ceux qui allèguent leur autorité, et rien que la leur. Bien plus, il le fait en des termes qui, chez un adversaire, ont une singulière portée. Non seulement il les nomme, mais il les appelle des sommités en philosophie. Frcecipui viri in FJiilosophia Alhertus et Thomas (2).

1, Fr. Rogeri Bacon. Opcra quacdam hactenus inedita, éd. J. S. Brewer London, 1859, p. 30.

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