Mandonnet. Siger de Brabant, Appendices, p
Entre ces deux maîtres, Albert et Thomas, la postérité a tranché la question de suprématie doctrinale : elle a donné à Thomas le sceptre de la théologie et de la philosophie; à Albert, celui des sciences naturelles. Guillaume de Tocco, le disciple et l'historien de Thomas d'Aquin, a appuyé, avec une surprenante insistance, sur ce que l'œuvre de son maître avait d'universellement nouveau : nouveauté de méthode, nouveauté de doctrine, nouveauté de questions et de doutes, nouveauté de raisons et d'arguments, nouveauté que l'apparition de Thomas lui-même, en ce monde.
Il était à prévoir que cette révolution théologique ne se ferait pas sans résistance, ni sans heurt, même au sein de l'Ordre. Cependant, avec le temps, et grâce à l'heureuse intervention de la Papauté, les esprits se calmèrent. La doctrine de saint Thomas fut à peu près universellement acceptée, et les fils de saint Dominique invités à l'enseigner eux-mêmes dans près de quatre-vingts universités, notamment à Paris, Toulouse, Montpellier; à Bologne, Padoue, Pise, Florence; à Oxford, Cambridge; à Cologne, etc., voire même un peu plus tard, au milieu du XV^ siècle, à Louvain. Valère André, qui a écrit l'histoire de l'Université de Louvain^ nous apprend qu'entre 1438 et 1648 la Faculté de Théologie a conféré le bonnet de Docteur à 231 étudiants, dont 70 dominicains, c'est-à-dire environ le tiers. Trente de ces derniers devinrent professeurs de la dite Faculté, sans compter plusieurs dominicains d'autres Universités qui furent appelés en cette qualité à Louvain (1). Les Frères-Prêcheurs
1. Val. Andraeas. Fasti academici, 2^ éd. Cf. Appendice D. Les Dominicains et les Universités.
n'ont pas cessé renseignement théologigue dans les Universités. Maîtres du haut enseignement en Espagne au XVIe siècle, ils furent les fondateurs des Universités de l'Amériqne (1).
Aujourd'hui encore, à Fribonrg (Suisse), et à ]\Ianille, dans les Iles Philippines, ils occupent à peu près toutes les chaires de Théologie, et sont à ce titre officiellement reconnus par l'Etat. Avant l'expulsion des Ordres religieux en France, ils donnaient également le haut enseignement théologique dans les Instituts catholiques de Lyon, Toulouse, Angers. A côté de la théologie de saint Thomas, ils enseignent aussi sa philosophie, tels à Rome, jadis, les PP. Gonzalez, Zigliara, Lepidi; tels aujourd'hui encore les PP. Sertillange, à Paris, Kennedy à l'Université catholique de Washington, de Groot à l'Université protestante d'Amsterdam. Deux revues scientifiques leur servent à propager leurs idées : l'une^ la «Revue Thomiste», qui date déjà de quinze ans; l'autre, la «Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques », qui, fondée depuis deux ans à peine, compte à l'heure actuelle beaucoup d'abonnés dans le monde intellectuel. Echard, un historien de l'Ordre, dont l'élude s'arrête malheureusement en 1720, cite 179 dominicains qui, à partir de la mort de saint Thomas, ont illustré de leurs commentaires la Somme théologique (2). Quelques-uns de ces commentateurs sont demeurés célèbres, tel Cajétan, qui a trouvé le moyen de commenter personnellement et d'une façon originale l'Ecriture Sainte, une partie de la philosophie
1. Mandonnet. Les Dominicains et la découverte de V Amérique. Paris, Lethiclleux, 1893. Préface.