QuÉTiF-EcHARD. Script. Cf. Tables
Mais les Dominicains se sont aussi occupés des sciences physiques et naturelles, d'histoire ecclésiastique et profane.
« L'influence de la révélation scientifique d'Aris- » tote, remarque le P. Mandormet, la mission doc- » trinale de l'Ordre et le recrutement de ses sujets » dans la population scolaire des maîtres et des étu- » diants, tout cela contribua à pousser rapidement » les Prêcheurs vers l'étude des sciences profanes (1). » Le cinquième général des Frères-Prêcheurs, Hum- » bert de Romans, déclare qu'il faut lâcher la bride » à ceux qui peuvent réussir dans cette étude (2). » Il y eut cependant de la part de l'Ordre, ou du moins d'une partie de la population de l'Ordre, une sorte de résistance passive contre ce mouvement scolaire; mais celui-ci n'en aboutit pas moins rapidement à ses conséquences logiques, et s'étendit, en même temps qu'aux sciences sacrées, à l'ensemble des sciences profanes. Albert le Grand est le fauteur principal de cette marche rapide à travers le monde de la science. Sa science à lui est même tout un monde, une véritable encyclopédie scientifique. A sept siècles de distance, ces travaux encyclopédiques nous font sourire, nous surtout qui nous piquons d'être spécialistes. Mais alors c'était une spécialité d'être encyclopédiste.
« Les grandes encyclopédies scientifiques sont (en » effet) beaucoup plus rares qu'on ne serait porté à » le croire tout d'abord. Le XIII^ siècle n'en compte » à proprement parler que deux, celles d'Albert le
1. Mandonnet. Aristote et le mouvement intellectuel au moyen âge, p. 31.
2. HuMBERTUS DE RoMANi . OpcTa de vita regulari, éd. J. Berthier, I, p. 435.
» Grand et d'un antre dominicain Vincent de Beau- » vais. On trouve d'autres travaux importants exé- » cutés par des procédés analogues, mais aucun n'a » un pareil développement, quant à son objet, ni » n'a exercé une influence aussi universelle de son » temps... Il ne faut pas non plus se faire illusion » sur la facilité de composition de semblables tra- » vaux, au moyen âge. Peu de personnes se rendent » compte de la difficulté où l'on était alors de réunir » des livres. Le régime des manuscrits rendait très » difficile et dispendieuse la propagation littéraire. » En un temps où l'activité intellectuelle paraît éton- » nante, les plus grandes bibliothèques ne contien- » nent que des centaines de manuscrits. Si l'on veut » bien considérer que ce sont les bibliothèques d'égli- » ses et de monastères, et qu'en conséquence le fonds » principal, et quelquefois la totalité, est constituée par » des livres essentiellement ecclésiastiques, livres cho- » raux, bibles, psautiers, gloses, les mêmes traités » des pères et des théologiens, on comprendra ce » qu'il devait en coûter de recherches tenaces et pa- » tientes, pour construire des monuments littéraires » comme ceux d'Albert le Grand et de Vincent de » Beauvais, pourquoi Albert nous dit qu'il a recueilli » les livres d'Aristote à travers les différentes 'par- » ties du monde: pourquoi saint Thomas se lamente » jusqu'à la fin de sa vie de ne pouvoir trouver les; » Homélies de Chrysostome sur saint Mathieu, dé- » clarant qu'il donnerait Paris pour les avoir (1). » A supposer qu'Albert le Grand et Vincent de Beauvais ne fussent que des compilateurs, la société leur
1. Mandonnet. Polémique Averroïste de Siger de Bradant et de S. Thomas. Rev. Thomiste, tom. IV, p. 196-197.
LEUR RAISON d'ÊTRE 29
serait déjà redevable d'avoir condensé à son service toute la science de leur temps. Mais ils ne sont pas que cela, Albert le Grand surtout, qrii s'assimila cette science, y ajouta ses propres observations, et fit une œuvre vive. Ainsi, pour ne parler que des sciences naturelles, il est à ce point de vue, selon l'expression de l'historien allemand de la zoologie, V. Carus, la plus grande figure du XIII^ siècle (1). Son Traité des végétaux a été réédité à Berlin, avec notes critiques, en 1867, par les botanistes Meyer et Jessen. Plus célèbre encore est son Traité des animaux. Albert le Grand est le premier qui ait parlé d'animaux et de plantes fossiles. Le savant Jésuite Wasmann lui a consacré quelcfues pages substantielles et puisées aux meilleurs sources dans son remarquable ouvrage sur «La biologie moderne et la théorie de l'évolution (2) ». Ce fut aussi un physicien et un chimiste de premier ordre, à tel point qu'aux yeux de ses contemporaine il passait pour sorcier. Voyons plutôt en lui une sorte de Faust qui, au lieu d'avoir des relations avec le diable, se contentait d'en avoir avec Dieu.
Albert le Grand a ea des disciples, dans l'Ordre. Je nommerai seulement parmi les botanistes, au XVII« siècle, Jacques Barelier, dont les œuvres ont été éditées au XYIII^ siècle par Antoine de Jussieu (3).
1. V. Carus. Geschichte der Zoologie. Miinchen, 1872. «Au » milieu du 13' siècle, trois Dominicains se donnèrent la tâche, » en se basant sur Aristote, de grouper en une ample synthèse » toutes les connaissances zoologiques de leur temps. Ce sont » Thomas de Cantimpréy Vincent de Beauvais et Albert le » Grand. » p. 211.
2. E. Wasmann, S. J. Die moderne Biologie und die EniwicMungsiheorie. Fribourg, Ilerder 190G, S-^ éd.
3. QuétifEciiard, ouv cité, II, p. 615. — Pritzel, Thésaurus litteraturae BoLanicae. — Meyer, Geschichte der Botajiik, Kônigsberg, 1857, vol. IV.
Les mathématiques, la physique, Tastroiiomie ont eu également des initiateurs et des représentants sérieux, dont plusieurs illustres, chez les Dominicains. Il n'y a pas jusqu'à la navigation aérienne qui n'ait occupéleurs loisirs. En 1755, à Avignon, le Père Joseph Galien, professeur à l'Université de cette ville, édita un petit livre « sur l'art de naviguer dans les airs », où, à côté de réflexions naïves et fantaisistes, il pose le principe, non pas encore du plus lourd, mais du plus léger que l'air, principe dont les frères Montgolfier, quelques années plus tard, feront une si brillante application.
Mais, parmi les sciences profanes, les dominicains ont surtout cultivé l'histoire. J'ai relevé moi-même dans Echard à côté de 112 auteurs d'histoire ecclésiastique, au delà de 200 qui se sont occupés d'histoire profane, et s'échelonnent tout le long des siècles, sans interruption. Aujourd'hui encore, comme au temps des Martin de Cologne, des Ptolémée de Lucques, des Noël Alexandre, l'histoire est fort en honneur dans l'Ordre de Saint-Dom.iniqne. Et, par exemple, il a fallu qu'en plein XIXe siècle ce fût un dominicain qui se levât pour doter l'Université de Paris de son plus beau morceau d'histoire littéraire : j'ai salué le P. Denifle, l'auteur du Cartulaire de VTJniversité de Faris^ qu'il édita avec la collaboration de M. Châtelain, bibliothécaire de la Sorbonne, aux frais de la République Française, de cette même république, la troisième du nom, qui chasse les moines pour cause d'ignorance, et fait en même temps appel à leur science ; qui les met au ban de la société, et place sur leur poitrine — ce fut notamment le cas du P. Denifle — la croix de la Légion d'honneur. Je ne
VOUS ferai pas la nomenclature des ouvrages historiques du P. Denifle, qui sont presque légion, mais je vous signalerai le plus fameux de tous, et le dernier qu'il ait écrit, avant qu'une mort subite et prématurée ne l'arrachât à ses chers travaux : Luther und Lutherhum (Luther et le Luthéranisme). Le succès de ce livre, publié à Mayence en 1904, fut énorme. En quatre semaines, la première édition fut épuisée. Ce succès valut à l'auteur, en dépit de ses conclusions peu favorables à Luther, d'être nommé docteur honoraire de l'Université protestante de Cambridge.
Parmi les historiens qui actuellement font honneur à l'Ordre, et rendent de vrais et éminents services à la société, je citerai encore le R. P. Mandonnet, dont j'ai déjà produit plusieurs fois le témoignage devant vous. Entre autres ouvrages, il en a écrit un très remarqué sur un de vos plus illustres compatriotes, Siger de Brabant. Un universitaire, fort peu suspect de cléricalisme, M. Langlois, a écrit à ce sujet dans ses Questions d'histoire et d'enseignement : « L. P. Mandonnet qui, avec les PP. Deniflo (0. P.) et » Ehrle (S. J.), est maintenant Thistorien le plus ex- » pert de la Philosophie chrétienne, a défini (la po- » sition de Siger de Brabant et de l'école averroïste » au moyen âge), et l'a jugée avec autant d'élévation et » d'impartialité que possible (1). »
Voilà donc, esquissé à grands traits, le rôle social des dominicains sur le terrain doctrinal et scientifique. Les services qu'ils ont rendus à la Société en qualité de Prêcheurs, sont peut-être plus impression-
1. Langlois. Ch. V. Questions d'histoire et d'enseignement. Paris, Hachette et G", 1902.
nants encore, si l'on veut bien tenir compte, d'une part; que leur prédication elle-même a toujours bénéficié d'une préparation doctrinale intense, et, 'd'autre part, que leur zèle apostolique à évangéliser l'ancien et le nouveau monde, a su toujours tenir compte des besoins des pays, et des temps où ils ont vécu.
Cette dernière remarque est du P. Lacordaire. Sans doute, écrit-il, « la Vérité est une, et dans le Ciel » son langage est un comme elle-même. Mais ici-bas, » elle parle des langues diverses, selon la disposition » des esprits qu'elle vetit persuader. Elle ne parle » pas à reniant comme à l'homme fait, aux barba- » res comme aux peuples civilisés, à un siècle ra- » tionaliste comme à un siècle de foi (1). »
Nul plus que le P. Lacordaire n'était qualifié pour rappeler cette vérité. Il est en effet peu d'orateurs qui aient eu, au même degré que lui, le sens de l'adaptation.
Un des caractères les plus attachants de la prédication dominicaine lui vient de ce contraste déjà signalé entre le besoin d'étude qu'elle suppose et qui implique la solitude, l'amour de la contemplation, et cet autre besoin non moins impérieux de conquérir les âmes à Jésus-Christ, qui implique au contraire la vie au dehors, à l'étranger comme au pays natal, dans la plus humble église de village comme dans les chaires les plus renommées.
Du XIII^ au XVJe siècle, voici, dans ses grandes lignes, quel fut le champ d'apostolat des Frères-Prêcheurs. Au midi, les missions chez les Maures et les
1. Lacordaire. Mémoire pour le rétablissement des Frères- Prêcheurs, Paris, Poussielgue, 1899.
Arabes, possesseurs d'une grande partie de l'Espagne, maîtres de l'Afrique, menaçant l'Europe de leurs armes, et la corrompant par l'infiltration de l'islamisme. En Orient, les Missions chez les Grecs, séparés de l'église par un schisme qu'on ne croyait pas alors irrémédiable, et chez les Tartares qui, pendant le XlIIe et le XlVe siècle, tenaient l'Europe en alarmes, au bruit de leurs expéditions. En Orient encore, les missions de Perse, d'Arménie, des bords de la mer Noire et du Danube. Au Nord, les missions en Irlande, en Ecosse, en Danemark, en Suède, en Prusse, en Pologne, dans les Russies, nations à (Jui la vraie foi avait déjà été portée, mais qui, plus ou moins récemment converties, gardaient dans leur sein une foule d'infidèles, et un reste confus de leurs anciennes superstitions. Le Groenland même vit arriver les Frères-Prêcheurs; sur les premiers vaisseaux que les vents y poussèrent, et au commencement du XVIIe siècle, les Hollandais furent étonnés d'y découvrir un couvent dominicain, dont la fondation remontait au moyen âge, et dont le capitaine Nicolas Zani avait déjà signalé l'existence en 1380.
Le nombre des missionnaires que les Frères-Prêcheurs entretinrent dans ces diverses contrées durant trois siècles surpasse tout ce qu'on pourrait croire.
On fut obligé de créer dans l'Ordre une congrégation particulière de religieux voyageurs pour Jésus- Christ chez les infidèles, et le Pape Jean XXII, en 1325, ayant donné à tous les frères la permission générale d'en faire partie, il s'en présenta une si grande multitude que le Souverain Pontife ne put en contenir son étonnemeiit, et que, de peur de dé-
peupler les couvents d'Europe, il restrei^it la faculté qu'il avait d'abord accordée sans limites. C'était le même spectacle qu'on avait vu dès le Chapitre général tenu à Paris en 1222, lorsque le bienheureux Jourdain de Saxe ayant demandé à ses frères qui d'entre eux voulait partir pour les missions étrangères, tous, hormis quelques vieillards cassés par l'âge, tombèrent à genoux et s'écrièrent avec larmes : « Père, envoyez-moi! » (1)
Sur la fin du XVe siècle, un théâtre nouveau s'ouvrit à l'ambition des Frères-Prêcheurs par la découverte de l'Amérique.
Dès 1503, douze Frères-Prêcheurs partent pour les Indes Orientales.
En 1510, d'autres arrivent à l'île de Saint-Domingue.
En 1513, Frère Thomas Ortitz fonde au Mexiqne le premier couvent dominicain.
En 1526, douze Frère s -Prêcheurs S'e répandent dans la Nouvelle Espagne et y élèvent de nombreux couvents.
En 1529, quatorze Frères-Prêchetips descendent au Pérou.
En 1540, il y avait dans la Nouvelle-Grenade treize couvents et soixante maisons avec église.
En 1541, le Chili possédait quarante maisons et couvents.
En 1542, les Florides sont évangélisées par Frère Louis Cancéri.
En 1549, on comptait dans la presqu'île de Malacca, et dans les îles voisines dix-huit couvents et soixante mille chrétiens.